Voir Introduction, p. x1v et xvi
et le même art de nous les faire voir à l'aide de comparaisons ingénieuses, empruntées aux usages de la vie animale.
Il est inutile de citer des exemples de Rabelais et de
Regnier. En voici quelques-uns de l’Arétin :
Nanna s'est mise à la fenêtre pour attirer les amoureux. « Abandonnant les rênes sur le col de leur cheval, dit-elle, ils se délectaient à me voir comme des gueux à un rayon de soleil. » Mais sa mère paraît tout à coup et l’emmène : « Restés à sec comme des poissons pris d’un coup de filet, continue-t-elle, mes englués s’en allèrent en sautillant à la manière des barbillons et des carpes tirés hors de l’eau. » — N'osant se montrer, dit-elle ailleurs d’un mari qui était cause de la disparition de sa femme et dont chacun se moquait, « il ressemblait à un chat qui n’est pas de la maison et à qui on a brûlé la queue ». — Dispersés par l’arrivée inattendue d’un trouble-fête, de jeunes galants ne tardent pas à retourner vers leurs amoureuses : « En retournant vers leurs maîtresses, ils ressemblaient à des étourneaux revenant vers l'olivier d’où les avaient chassés dare dare les oh! oh! d’un paysan qui se sent becqueter le cœur quand on lui becquète une olive. » (Dialogues plaisants ; 1* partie, 3° journée, la Vie des courtisanes; — 1" partie, ® journée, la Vie des femmes mariées ; — 1° partie, 1°° journée, la Vie des religieuses; — id. ‘.)
Chez les trois écrivains, c'est la même habileté à peindre les hommes dans l’action et à faire sortir de la narration. de petites scènes achevées. |
« La servante, conte la Nanna de l’Arétin, introduit, le neveu postiche de monseigneur le Révérendissime, qui se
4. Et abbandonando le redine in sul collo del cavallo, si recreavano a
vedermi come À furfanti a lo specchio del sole. — Rimasi gli impaniati in secco come una tirala di pesce, se ne girono salltellando ne la foggia, che saltellano à barbi e le lasche fuori de l'acqua. — Egqli pareva un gatto
- forestiero, che gli fosse stato arroslila la coda. — E nel comparire à l'inna-, morate loro simigliavano storni rilornati a lo olivo, donde gli havea cacciati allhora allhora quell oh oh oh del villano, che si sente beccare il cuore beccandosigli una oliva.
met à gravir l'escalier avec une majesté sacerdotale. La Signora s'avance à sa rencontre... et, la conversation engagée, l'entend à tout propos y faire intervenir « Monseigneur mon oncle ». Il branlait la tête avec certains hochements plus princiers que n’en ont les princes et faisait comme si tout lui puait au nez; il parlait lentement, doucement, honnêtement, et, en lançant de.petits crachats faits au moule, semblait s’écouter parler. — Je le vois en imagination », s'écrie ici la Pippa, par qui l’auteur se fait adresser un compliment très mérité *.
« Je le vois en imagination », songe aussi le lecteur de Regnier après avoir lu ces vers :
Il poursuyt; mais, amy, laissons le discourir,
Dire cent et cent fois : «il en faudroit mourir! » Sa Barbe pinçoter, cageoller la science,
Relever ses cheveux, dire « en ma conscience! » Faire la belle main, mordre un bout de ses guents, Rire hors de propos, monstrer ses belles dents,
Se carrer sur un pied, faire arser son espee,
Et s’adoucir les yeux ainsi qu'une poupée ?.
Chez les trois écrivains, c’est aussi le même penchant pour les sujets grotesques, et partant la mème affinité avec les poètes de l’école bernesque. On ne peut relire le portrait du pédant de la Satire X sans se rappeler aussitôt l'illustre Janotus de Bragmardo, ni celui des vieilles rechignées sans qu'il évoque en vous le souvenir de la Sibylle de Panzoust. On n'aurait pas de peine à trouver chez l’Arétin les pendants de ces immortels bouffons *.
1. 2° partie, 2° journée, les Roueries des hommes : Nanna. Conduce il nipote posticcio di Monsignore Reverendissimo, il quale va salendo la scala con maesta pretina. E la signora, fattaseqli incontra,.… le porge la mano et la bocca con la piu honesta puttanaria che si possa fare, e, entrato à parlar seco, in ogni proposilo gli udiva adattar : « Monsignor mio zio ». Egli dimenava la testa con certi cadimenti oltre il signorile signorili, e pareva che ogni cosa gli puzzasse, e parlava adagio, soave, honesto; e con alcuni sputi fatli al torno, si ascoltava se medesimo. ;
2. Satire VIII, 39-46. Inutile de citer un exemple de Rabelais.
3. Voir dans la 1° partie, 1° journée, le portrait d'une vieille religieuse»
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Enfin, chez Regnier et chez l’Arétin c’est parfois la même fantaisie dans la description pittoresque de certains spectacles de la nature; en quoi ils sont encore tous les deux, mais avec un plus vif sentiment de la réalité, cousins des bernesques :
Croyez qu'il n’estoit pas « o nuict, jalouse nuict! »
Car il sembloit qu’on eust aveuglé la nature,
Et faisoit un noir brun d'aussi bonne teinture,
Que jamais on en vit sortir des Gobelins;
Argus pouvoit passer pour un des Quinze vingts.
Qui pis est, il pleuvoit d’une telle maniere
Que les reins par despit me servoient de goutiere. (REGNIER, Satire X, 406-412.)
« Elles arrivèrent juste au moment où le soleil mettait ses bottes pour courir en poste aux antipodes, qui l’attendaient comme des poussins engourdis..… Le jour ressemblait à un négociant tombé en faillite qui guigne de l’œil une église pour se jeter dedans... La nuit, les yeux bandés, sans dire mot, grave, mélancolique et pleine de rêveries s’en venait de l'air d’une matrone veuve, qui toute encapuchonnée de noir, soupire après son mari mort le mois d'avant. » (Dialoques plaisants, fin de la 2° journée de la {°° Partie*.)
Mais ce mélange de vérité et de fantaisie dans la peinture des hommes et des choses, cet art d'évoquer tout un spectacle à l’aide d’une comparaison familière, Regnier les doit-il donc à un autre que lui? Je ne nie point son originalité. Je veux dire seulement qu'il l’a développée
et dans la f"° partie, 2° journée, le portrait d’un pédant,. Ilest difficile de les citer ici.
1. Giunsero a punto, che il sole si haveva messi gli stivali, per gire in poste a gli antipodi, che lo aspettavano come polli balordi..…. Il giorno pareva un mercante fallito, che adochiasse una chiesa per balzarvi dentro……. La notte, bendala, senza parole, grave, maninconica e piena di pensieri, se ne veniva in sul passo di una matrona vedova, che, ammantata di nero, sospira il marito morto un mese inanzi.
au contact de l’Arélin et de Rabelais. Qu'il ait, en effet, entretenu un commerce intime avec les deux illustres conteurs, nous en avons une preuve irréfutable dans les imitations directes qu'il a faites d'eux. |
Brossette a déjà restitué à l'auteur du Pantaguel une partie de la description de la robe du pédant et la scène du médecin :
Si j'eusse estudié.. Hippocrate,…
J'aurois un beau teston pour juger d'une urine,
+ + + « ? . + et, quand viendroit au point,
Dire, en serrant la main : « dame! il n’en falloit point! ! »
. Il faut rendre encore à Rabelais cette petite comédie :
Pour faire que d’abord on me traitte en Seigneur,
La bourse desliant je mis piece sur table,
Et, guarissant leur mal du premier appareil,
Je fis dans un escu reluire le Soleil...
Deslors pour me servir chacun se tenoit prest
Et murmuroient tout bas : « l’honneste homme que c’est! 2»
Comment Brossette n'a-t-il pas reconnu ici le mot des Chats Fourrés? « Panurge, ces mots achevés, jeta au milieu du parquet une grosse bourse de cuir pleine d’escus au soleil. Au son de la bourse commencèrent tous les Chats Fourrés jouer des griphes, comme si fussent violons desmanchés. Et tous s’écrièrent à haulte voix, disans : « Ge sont les espices.…. Z{s sont gens de bien *. »
Quant à l’Arétin. quoiqu'il ne l'ait peut-être imité de
1. Panurge s’approchant de Rondibilis « luy mit en main sans mot dire quatre nobles à la rose. Rondibilis les prist très bien, puis luy dist en effroy, comme indigné : « hé, hé, hè, monsieur, il ne falloit rien » (Rabelais, LIT, XXXIIT), La scène se trouve aussi dans l’Arétin (Dialogues, 2° partie, 3° journée) : Mi piglio la mano e chiudendomi il pugno mi vi pose un ducato, et io con quello « Non bisogna; son per fare altra cosa per V. S. » che usano dire i medici et le ruffiane.., gli dico : « Vi prometlo e giuro di farne ogni opra ».