Les Muses gaillardes, p
ANERT
des jouvenceaux; et par conséquent rien de commun entre le discours de l'héroïne de Ronsard et le discours de l’héroïne de Regnier.
Mais les conseils qu'adresse celle-ci à l’amie du satirique, on les trouvera amplement développés dans le Discours de Lespine. Il parut pour la première fois, suivant Colletet, cité par M. Tricotel, dans un recueil de 1609! Ce recueil a disparu aujourd'hui. Mais est-ce une raison pour suspecter l'affirmation de Colletet? Au reste, la pièce en question est certainement antérieure à 1612, date de la publication de la Macette, el même à 1606, puisque Desportes, mort le 6 octobre 1606, y est nommé parmi les poètes vivants. Regnier a donc pu la connaître avant. d'écrire sa treizième Satire. J'ajoute qu'il a dû la connaître. Car il était sans doute plus ou moins lié avec l’auteur, ce Lespine faisant partie de la joyeuse bande qui se réunissait à la Pomme de Pin et collaborait au Cabinet satyrique. Il est même probable que les deux poètes se sont rencontrés à Rome. Le Discours est, en effet, immédiatement
suivi, dans les Délices de la poésie françoise, d'une pièce
intitulée : Stances sur une inondation du Tybre en l'an mil six cens cinq, dans laquelle l’auteur se plaint que le fleuve ait envahi la maison de sa maitresse”. Lespine était donc à Rome en 1605. J'en conclus qu'il ne fait qu’un avec le sieur Delespine, secrétaire du cardinal du Perron * : car le cardinal, arrivé à Rome le 16 décembre 1604, assista aux deux conclaves de 1605. Est-il invraisemble de supposer que tous les deux, poètes, tous les deux, secrétaires de car-
1. Tricotel, Variétés bibliographiques (Paris, 1863), p. 221.
2, Les Délices de la poésie françoise ou Recueil des plus beaux vers de ce temps recueilly par F. de Rosset, Paris, Toussaint du Bray, 1618. Le Discours se lit aux pages 847 et suivantes.
3. « L'un de mes secrétaires, Delespine, ayant désiré la qualité de secrétaire de la chambre, etc. » (Lettre à Antoine de Loménie; Bibliothèque nationale, Dupuy 591, f° 170-198). Cette lettre est citée par l'abbé Feret, Le. Cardinal du Perron, orateur, controversisle, écrivain (Paris, 1871, Didier), p. 374.
dinaux, Lespine et Regnier, s’ils ont vécu ensemble hors de France comme tout paraît le démontrer, se soient consolés dans la compagnie l'un de l’autre des tristesses de l'exil? Et dès lors, ne serait-il pas étonnant que l’auteur de Macette eût ignoré l'existence du Discours de son ami?
Le plan de ce Discours est celui de l'Élégie d'Ovide, et par conséquent de la Satire de Regnier. Mais la vieille n’y est pas encore devenue bigote. De plus, tandis que Macette se borne à détourner la jeune femme de sa foi, l'héroïne de Lespine, tout en se proposant d’abord, elle aussi, d’enlever la belle à son amant, lui fait en même temps un cours complet sur l’art d'aimer. Comment il faut qu’une courtisane se conduise à table; comment il est bon qu’elle se farde, qu'elle joue parfois l'innocence, qu’elle feigne à propos un malaise ; comme il est nécessaire qu'elle change de tactique suivant le caractère de ses visiteurs : tous les secrets du métier sont ici complaisamment dévoilés; et nous voilà assez loin de Macette, qui me paraît cependant avoir directement emprunté à sa devancière au moins le vers suivant :
Prenez tout s'il se peut : ne soyez jamais prise. La vieille de Lespine avait dit :
Soyez tousjours geoliere et jamais en prison.
De tout cela, que voulons-nous conclure? Qu’aux environs de 1610 le sujet de Macette était, pour ainsi dire, dans l'air, ayant été mis à la mode par du Bellay, Ronsard et Lespine; que Regnier leur doit donc l’idée de l'avoir abordé à son tour; mais qu'il leur doit aussi celle d’avoir puisé, après eux et mieux qu’eux, à une source féconde, si la Vieille courtisane de du Bellay certainement, et la Catin de Ronsard probablement, sont des œuvres plus ou moins inspirées par les Dialogues plaisants de l'Arétin, si Lespine
a tout simplement condensé dans son Discours le plus fameux de ces Dialogues, le premier de la deuxième partie, dans lequel la Nunna apprend à la Pippa, sa fille, à étre une courtisane. |
Un dialogue de l’Arétin où une mère donne de pareilles leçons à sa fille, est-il concevable que Regnier ne l’ait pas attentivement relu avant de composer une scène de comédie sur un sujet analogue? Il a même profité de l’occasion, j'en suis sûr, pour relire toute l’œuvre du cynique Italien, et je suis convaincu qu’en écrivant ces cinq vers :
Quand l'argent est meslé, l’on ne peut reconnoistre Celuy du serviteur d’avec celuy du maistre; L'argent d’un cordon bleu n’est pas d'autre façon Que celuy d’un fripier ou d’un aide à maçon :
Que le plus et le moins y mette difference;
il avait sous les yeux ou dans la mémoire les lignes suivantes : « Les ducats reluisent tout autant dans la main des laquais que dans celle des maitres; de même que les écus d’un porteur d’eau mêlés à ceux d’un épicier sont de la même valeur et que celui qui les reçoit ne fait aucune différence entre ceux-ci et ceux-là; de même du moment qu'il y a de l'argent, il faut ouvrir au valet tout aussi bien qu’au roi‘. » Mais, sans insister sur des analogies de détail, d’où je n’oserais toujours conclure à une imitation directe, si nombreuses qu'elles soient, on peut être certain que si Regnier avait quelque chose à apprendre sur le caractère des femmes de mauvaise vie, c’est l’'Arétin qui a complété son instruction, et qu'à la métamorphose, qui de la sorcière latine à fait une repentie, aucun modèle n’a contribué davantage que quatre héros de l'écrivain italien : l'Alvigia de la Courtisane, comédie en cinq actes, en prose; l'Hypocrite de la comédie en prose
1. Regnier, Satire XIII, 217 et suiv.; l’Arétin, AIN HEUS 2° partie, Ar née, les Roueries des hommes.
du même nom; la Commère qui dans le dernier des Dialoques. pluisants discourt de la Vre des entremetteuses ; la Nanna qui a sur sa fille Pippa des vues d’une si haute
moralité.
Alvigia a débuté dans la vie comme Macette :
Estant jeune, elle a sceu bien user des plaisirs.
Ni Lorenzina, ni la petite Béatrice, ni Angioletta de Naples, ni Mile Je ne veux pas, ni celte grande Impéria n'étaient dignes de la déchausser dans son bon temps. Monseigneurs et ambassadeurs se disputaient ses sourires. « Les modes, les masques, les belles maisons, les combats de taureaux, les cavalcades, les perroquets, les singes, des tas de chambrières et de servantes étaient une bagatelle pour elle. » Ah, les bonnes histoires qu’elle pourrait conter! Un jour, un marchand de sucre fut obligé de lui laisser jusqu’à ses caisses, en sorte que pendant un certain temps chez elle toutes les sauces étaient accommodées au sucre. Mais « chaque âge a son temps », comme dit Macette. Alvigia a pris sa retraite. Elle s'était assez amusée, dieu merci! pour avoir pu dire sans trop de chagrin : « Adieu, monde! ». Aujourd'hui « elle se consacre au salut de son âme‘ ». Et sa dévotion est parfaitement entendue, à l'italienne. Elle a une confiance illimitée en l'oraison de messire saint Julien. Elle invoque le bienheureux ange Raphaël par ses ailes et messire saint Tobie par son poisson. Dans les moments critiques, elle promet de faire de la tisane aux incurables, de faire le service aux Converties, de laver le linge à l'hôpital de la Consolation pendant huit jours pour rien; « et si j'ai trompé les saints quelquefois, ajoute-t-elle pieusement, je ne les tromperai plus ? ». Rien d'étonnant qu’elle soit aussi bonne chré-