‹ Mathurin RegnierChapitre 81 sur 168 · Dialogues, 2° partie, 2 journée · texte numérisé non relu

Dialogues, 2° partie, 2 journée

expression moins capable que celle de l’Arétin d’offenser l'oreille du chaste lecteur? Pour capter leur confiance, elle se compose, comme Macette, les yeux et la contenance. Veut-elle se faire écouter d’une femme mariée? « Dieu sait combien de fois je jeûne sans en avoir fait vœu, lui dit-elle tout d'abord. Mais pourvu que mon âme soit sauvée, je me soucie peu du corps. » Veut-elle pénétrer auprès d'une jeune religieuse ? Enveloppée d'une robe de bure, comme Macette, elle entre dans l’église du couvent, prend de l’eau bénite, se jette à genoux, se donne quelques maxima culpa dans la poitrine, allonge les bras, joint les mains, courbe la tête, baise la terre, puis va proposer aux religieuses un magnifique livre de prières qu'elle a à vendre, Pendant qu’elles sont occupées à l’examiner, elle tire à part celle à qui en veut un certain gentilhomme: Et comment aborde-t-elle la question ? A peu près comme le fait Macette en semblable circonstance : « Je sais bien quelque chose que m'a dit le gentilhomme. Il se pâme, il meurt, il se consume d'amour pour vous. Vous êtes sage, et vous pensez, je le sais, que vous êtes de chair et d'os et que la jeunesse n’a qu’un temps. »

Les leçons de la Commère ne seront pas perdues. Celles qui l’écoutent, la Pippa, qui entre dans la vie galante, la Nanna, sa mère, qui en sort, savent déjà presque toutes les roueries de l'hypocrisie. A Rome, la courtisane est obligée de les connaître, avant même que l’âge l’ait transformée en entremetteuse. Pippa se propose de jeüner pour la santé de son âme et de son corps, non pas sans doute tous les samedis, comme celles qui veulent être plus rigides que le Vieux Testament, mais toutes les vigiles et tous les vendredis de mars. Quant à Nanna, elle a déjà fait ses

preuves. Aux plus beaux jours de sa jeunesse elle annonça

un matin qu'elle se convertissait et se faisait murer. Elle vendit ses meubles et réunit ses amis. «Mes chers enfants, leur dit-elle, qui ne pense pas à son âme n'en à pas.ou

n’y tient guère. Mais moi je tiens à la mienne; elle a été convertie par un prédicateur et par la légende de sainte Chiepina en même temps qu'épouvantée de l'enfer, que j'ai vu en peinture, ce qui m'a fait délibérer d'échapper à la chaude maison. Mes péchés ne sont pas loin d'être aussi grands que la miséricorde divine, et c'est pourquoi, mes frères, c'est pourquoi, mes fils, je veux ensevelir entre quatre murs cette misérable chair, ce misérable corps, cetté misérable vie. » Les uns s’écrièrent : « Dieu lui a touché le cœur. Elle donne le bon exemple à ses pareilles ». Les autres : « Qui l'aurait jamais pensé? » €Oh ! insinua un sceptique, je veux être crucifié si elle va jusqu'au bout du mois, » Nanna se laissa murer, et aussitôt sa nouvelle demeure devint un lieu de pèlerinage. « On peut sauver son âme n'importe où », disaient devant la porte murée de la recluse ses anciens amants. Nanna les crut et sortit ; elle avait atteint son but : ils lui renouvelèrent son mobilier ‘.

Superstitieuses, plus qu'à demi sorcières, ayant toujours en main de petits cierges et des agnus dei, confiantes à la vertu du croisement des routes, ces hypocrites italiennes sont à beaucoup d’égards différentes de Macétte. Je ne prélends donc nullement que l'héroïne de Regnier soit une pure copie des tristes héroïnes de l’Arétin. Loin de là. Nulle part Regnier ne justifie mieux que dans sa treizième Satire cette assertion d’un historien de notre littérature : « Il imite souvent; soyez sûr que s’il imite, c’est qu'il a reconnu dans la nature l’objet que son’ modèle lui offrait, et que son imitation, tout spontanément, rectifiera le modèle littéraire sur la réalité vivante ?. » De tous les personnages de Regnier, nous le verrons, le plus réel est justement celui auquel nous venons de reconnaître tant

1. 4° partie, 2 journée. Laïs conte exactement la même histoire : Dialogue de l’Arélin où sont desduites les Vies de Laïs et Lamia, trad. d’ilalien en français, imprimé à la suite des Secretes ruses d'amour (Paris,

Thomas Estoc, 4610), p, 84 et suiv. é 2. Lanson, Histoire de lu Littérature française, pi 341:

LES SOURCES DES SATIRES DE REGNIER do

de modèles. Mais que Macette ne fût jamais venue au monde si la Nanna, la Pippa, la Commère, l’Alvigia n'avaient pas existé, voilà ce que nous pouvons affirmer *.

Après avoir passé en revue les sources d’où dérive la satire de Regnier, il est facile de voir ce que le poète a voulu . faire et de déterminer avec précision ce qu'il a fait réellement, ce qu'il faut par conséquent étudier dans son œuvre. Ce qu'il a voulu faire? Il a cherché à devenir notre Horace, et voici, pour l'être, comment il crut devoir s’y prendre : il donnerait à chacune de ses Satires la forme d’une épitre familière ; il se garderait d'y mettre de l’ordre, persuadé que le poète latin semait ses idées à l'aventure, exprès pour se conformer aux lois du genre, la salire étant une prairie,

Qui n’est belle, sinon qu’en sa bizarrerie;

1. Indépendämment des Dialogues de l’Arétin, Regnier fit sans doute ses délices de l’Introduction des Hecatommilhi overo cenlo Novelle de Gio- Battista Giraldi (Venetia, mpcvin, appresso Evangelista Deuchino et Gio- Bat. Pulciani). Nulle part on ne trouve des documents plus précis sur la vie des courtisanes de la Renaissance que dans les dix Nouvelles qui composent cette Introduction. La première nous offre le portrait d’une Macette (p. 38-39) : « Phriné eut recours à une vieille voisine, qui avait élé, lant que ses forces l’avaient permis, une des plus coquines courtisanes qui fussent au monde. Depuis elle se vêtit de bure, comme si elle avait été sainte Claire, feignit de ne plus s’occuper que des choses divines, visitant les églises, gagnant des indulgences, tandis qu’en secret elle s’occupait uniquement d’enchantements, de maléfices, de tout ce qu’une coquine peut faire de mal. » Phriné va lui demander les moyens de capter la confiance de Titus. La vieille lui dit : « Je ne saurais trop louer ton désir, ma fille; à mon sens, puisque tu tes faite femme du monde, il faut que tu vives en femme du monde, comme tu devrais vivre en nonne, si tu avais eu la simplicité de te faire nonne. Chacun doit exercer le métier auquel il s’est consacré; personne ne peut être blâmé d’avoir fait ce qui est de son métier, Puis done que tu tes faite femme du monde, je te loue qu’on puisse te compter au nombre des sages. Combien sont sottes celles qui se font scrupule de s’accorder les plaisirs pour lesquels les a faites la nature, quand l’occasion s’en présente ; la vieillesse ne les enlève que trop aux femmes, pour que dans leur jeunesse elles se privent de ce qui leur fait plaisir... »

il s’entretiendrait avec son correspondant de toutes sortes de sujets; il lui parlerait de morale et de littérature; il lui ferait des confidences sur son père et sur son oncle, sur ses amours et sur son maître, sur son avenir et sur ses vers; il médirait un peu de ses contemporains; mais il s’attaquerait de préférence aux travers les plus généraux de l'humanité, « rimant ses caprices » dans üne-satire, où « d'un œil doux-amer lout le monde se verrait, où personne ne s’entendrait nommer ‘ »:; et, comme c’est à la peinture des mœurs et des caractères qu'il se sentait destiné par son génie, c’est surtout à nous donner cette comédie de la société qu’il se consacrerait.

Ce qu’il a fait réellement? Dans un cadre emprunté à Horace (et à l'Arioste, son disciple), il a fait entrer, comme son modèle, une morale, des théories littéraires, une comédie de la société : mais sa morale, aussi superficielle que peu originale, est celle d’un épicurien vulgaire qui n'avait jamais réfléchi sur la vie; ses idées littéraires, intéressantes uniquement parce qu’elles nous font étudier celles de Malherbe, sont celles d'un poète qui écrivait de verve sans avoir beaucoup médité sur son art; sa comédie de la société,- sans rivale à sa date dans la poésie française et qui n'a pas vieilli, procède moins de la poésie latine que du Pantagruel et des nouvelles italiennes. Regnier n'a donc guère été l’Horace français que par le cadre qu'il a choisi; par ce qu'il a mis dans ce cadre de vraiment excellent il a été, et jusqu’à un certain point seulement, le Rabelais de notre poésie, c’est-à-dire, à la fois, le premier en date de nos poètes pittoresques et le premier en date de ceux de nos poètes qui ont « connu les mœurs et le caractère des hommes ». |

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