LES IDÉES MORALES ET LITTÉRAIRES DANS LES SATIRES DE REGNIER
I. Les idées morales. — II. Les idées littéraires. — III. La mise en œuvre.
Si nous demandons à Mathurin Regnier quel est le sens de la vie et quel emploi il en faut faire, voici ce qu'il nous répondra :
N’estimez rien de vray qu'au goust il ne soit tel; Vivez comme Chrestiens; adorez l'Immortel,
Où gist le seul repos qui chasse l’Ignorance :
Ce qu’on voit hors de luy n’est que sote aparance Piperie, artifice 1.
En d’autres termes, ne nous brouillons pas avec une auto-
rité qui brüle les livres, et quelquefois les hommes; mais,
cette précaution prise, que chacun de nous juge vrai et
faux ce qui lui plaira; tout n’est ici-bas que tromperie. A qui se fier, en effet, ou à quoi? À nos yeux? .
Ceux qui pour voyager s’'embarquent dessus l’eau Voyent aller la terre et non pas leur vaisseau. Ce qui plaist à l'œil sain offence un chassieux ?,
4. Satire IX, vers 163-167; éd. Courbet, p. 71. 2, Satire XIV, vers 13-14; V, 35; éd. Courbet p. 114 et 31.
Aux autres sens ?
Le sel est doux aux uns, le sucre amer aux autres.
« Suivant que nous sommes malades ou sains », la nourriture nous parait bonne ou mauvaise. Sur ce point, Montaigne n’a que trop raison : « Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et leur essence et n’y facent leur entree de leur force propre et auctorité, nous le voyons assez; parce que, s'il estoit ainsi, nous les recevrions de mesme façon : le vin seroit telen la bouche du malade qu'en la bouche du sain. »
Concluons donc avec l’auteur de l’Apologie de Raimond Sebond : « les subjets estrangiers se rendent à nostre mercy; ils logent chez nous comme il nous plaist » :
Ainsi c'est la nature et l'humeur des personnes Et non la qualité qui rend les choses bonnes ft.
Nous fierons-nous à la raison plus qu'aux sens? Mais à la raison de qui? « Qui a jamais cuidé avoir faulte de sens ?.… Il ne feut jamais crocheteur ny femmelette qui ne pensast avoir assez de sens pour sa provision... On dict communément que le plus juste partage que la nature nous ayt faict de ses graces, c'est celuy du sens; car il n’est aulcun qui ne se contente de ce qu'elle luy ena distribué : n'est-ce pas raison? qui verroit au dela, il verroit au dela de sa vue. » (Essais, IT, xvu.) N'est-ce pas raison en effet? Et peut-on mieux faire, que de traduire en vers cette prose savoureuse ?
. .« . | . Un chacun mesmes en son deffaut Pense avoir de l'esprit autant qu'il luy en faut. Aussi rien n'est party si bien par la nature Que le sens : car chacun en a sa fourniture 2.
1. Salire V, vers 9, 31-34, 39-40, 41-42; éd. Courbet, p. 36-31. — Essais, EEE
2. Essais, IL, xvn; Satire IX, vers 223-226; éd. Courbet, p. 12; imitation
- LES IDÉES MORALES ET LITTÉRAIRES 157 Ni Gallet qui promet vingt pour cent d'intérêt à son prèteur sur l'argent qu’il gagnera aux dés, ni l’usurier qui sur cette belle espérance lui fournit de quoi jouer, ni le Cousin qui abandonne sa maison « de peur de réparer » et dort dessus la dure, craignant « que son lit ne défonce », ne s'imaginent être fous pour cela :
Ils ont une raison qui n’est raison pour nous;
mais autant que nous ils ont « droit en leur cause ». Chacun « juge de sa tête, comme il voit de son œil »; tel « blâme en autrui ce de quoi tel autre l'estime ».
Tout suyvant l’intelec change d'ordre et de rang !.
Et il n’est pas un seul d’entre nous en qui l’intelec ne change et ne tournevire avec le’ vent, « étant si aisez à incliner et à tordre par bien légères occurences », comme dit Montaigne. Qu'il nous vienne un accès de fièvre : voilà notre jugement « renversé » :
. . . . . Ceste raison est une estrange beste; On la bonne selon qu’on à bonne la teste.
L’apoplexie éteintsa vue. Le moindre changement de temps l’assoupit. À chaque instant la passion l’éblouit :
L’Amant juge sa Dame un chef d'œuvre icy bas, Encore qu’elle n’ait sur soy rien qui soit d'elle,
Que le rouge et le blanc par art la fasse belle...
Qu'elle ante en son palais ses dents tous les matins... Et tout ce qui de jour la fait voir si doucete
La nuit comme en depost soit de sous la toillette.
signalée par M. Dezeimeris. Comme Regnier, Descartes, on le sait, s’est emparé de celte pensée de Montaigne : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont le plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu'ils en ont. » Et avant Descartes, le P. Garasse en avait fait son profit :« Il n’y a partage au monde si bien fait que celui des esprits, d'autant que tous les hommes pensent en avoir assez. »