Satire NV, vers 1-34, éd. Courbet; p
sain et entier langage en beaucoup de choses que les autres trouvent estrange celui qui est vitieux.... De se rapporter au jugement de tels courtisans touchant ceste chose (le langage) il n’y a non plus de raison que se fier à un malade touchant le goust des viandes et de dire que désormais il faut croire que le miel n’est pas doux ains amer pource que ceux qui ont la maladie que les Grecs appellent Ictère le trouvent amer‘. » Ou bien c’est de la philosophie d’almanach. Car personne n’a fait une plus ample moisson de ces maximes pleines de sens, forgées par l'expérience universelle, qui apportent à toutes les difficultés de la vie une solution rapide ou une explication sommaire :
Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire. Et toute medecine à tout mal n’est pas bonne.
Encore cette dernière partie de la morale de Regnier n'est-elle pas peut-être elle-même aussi originale qu'on le croit. Je veux dire qu'elle n’est pas tout entière sans doute le fruit de l'expérience. Je ne nie pas qu'il ait assez souvent cueilli ses proverbes, comme on le dit, sur les lèvres du peuple. Mais je soupçonne aussi qu'ayant lu dans la Precellence d'Henri Estienne cette phrase suggestive : « nos beaux proverbes, bien appliquez, ornent le langage », il s’essaya à frapper des proverbes en médailles, s’aperçut qu’il réussissait cet article à merveille, s’en fit une spécialité et s’approvisionna dans les innombrables recueils d’adages latins, français, italiens, espagnols, imprimés dans la seconde moitié du xvi° siècle.
"=. 2... Corsaires à Corsaires L'un l’autre s’attaquant ne font pas leurs affaires ? :
1. Dialogues du françois italianizé (Genève 1578), p. 514 et 560, Regnier avait certainement lu aussi les Prémices ou le Livre des Proverbes epigram-
malisez, 1594.
2, Satire XII, vers 133-134, éd, Courbet, p. 104.
voilà un proverbe espagnol, Brossette l'a bien vu. En effet Regnier a pu le lire soit dans le recueil de l’éminentissime professeur de rhétorique et de grec, Hernan Nunez, soit dans celui de César Oudin : de cosario a cosario ne se llevan qui los barrilos”.
L'admirable vers 120 de la Satire N :
Et comme nostre poil blanchissent noz desirs,
n’est qu'une traduction (combien supérieure à l'original!) d'un proverbe espagnol probablement tiré des mêmes recueils : muda se el pelo comme el zelo; — le poil change avec le désir?.
Pareillement les deux vers suivants :
De la douce liqueur roussoyante du Ciel L'une en fait le venin et l’autre en fait le miel,
moins clairs et moins concis que la phrase espagnole : quando cuga el abeja miel torna y quando el araña ponçona; ce que César Oudin traduit ainsi : Quand l'abeille suce, elle tourne en miel et l'araignée en venin *.
Voici maintenant un proverbe italien :
Du tans ni de l’estat il ne faut s’affliger; Selon le vent qui fait l’homme doit naviger .
Aussi est-ce à la page 191 du recueil de proverbes italiens le plus répandu au temps de Regnier, Giardino di recreatone nel quale crescono fronde fiori e frutti vaghe, leggiardi
1. Refranos 0 proverbios en romance que nuevamente coligio y gloso el commendador Hernan NuxEz, professor eminentissimo de Retorica y Griego en Salamanca (Valladolid, 1602), p. 106; je n’ai pu consulter la 4" édition, qui est de 1578. — Refranos o proverbios españoles traduzidos en lengua francesca : Proverbes espagnols traduits en français par ‘César Oudin (Lyon, Rigaud, 1614), p. 55; la 2e édition est de 1609 (Paris), j'ignore la date de la première, qui est certainement antérieure aux Salires de Regnier.