Id.; remarquer le passage du pluriel au singulier
insurgée contre l’école de Malherbe que Regnier ait prêté l'appui de sa parole enflammée dans sa neuvième Satire, après s'être déjà prononcé pour elle dans la quatrième ?
Car on n’a plus le goust comme on l’eut autrefois. Apollon est gené par de sauvages loix Qui retiennent sous l’art sa nature offusquée !.
— Mais l'avocat de la Pléiade était-il bien convaincu? Si l’on retranchait de son œuvre ces quelques vers de la Satire IV et la Satire IX tout entière, est-ce qu’il ne nous apparaîtrait pas comme le meilleur disciple du réformateur dont il s’est outrageusement moqué? N'est-ce pas un simple accident qui a divisé ces deux hommes, qui étaient d’ailleurs si bien faits pour s'entendre et que Molière et Boileau ont confondus dans une même affection? — Voilà ce qu'ont avancé la plupart des critiques, et chacun sent tout ce qu'il y a de vérité dans cette opinion.
. Regnier a beau s’écrier :
C’est ce qui m'a contraint de librement escrire Et sans picquer au vif me mettre à la Satyre, Où, poussé du caprice, ainsi que d’un grand vent, Je vais haut dedans l’air quelquefois m'’eslevant ?;
à quoi donc l’a poussé dans ses bons jours ce bicnheureux caprice? à composer des vers que n’eût pas désavoués Malherbe. Si la réforme du regratteur des mots, pour qui considère les choses d’un peu haut, tendait tout entière en effet à préparer l'avènement d’une poésie impersonnelle et d'un art naturaliste, où donc en trouve-t-on pour la première fois un avant-goût au xvi° siècle, sinon dans la Macette et dans le Fächeux de Regnier? Si le Commentaire sur Desportes révèle avant tout un amour exclusif pour la
réalité, n'est-ce pas le sentiment de la réalité qui constitue
4. Satire IV, vers 111-113, éd. Courbet, p. 33. 2. Satire I, vers 115-118, éd. Courbet, p. 12.
le meilleur du génie de Regnier? Si la nouvelle école déclare la guerre aux fictions, si elle recommande aux poètes de beaucoup « savoir », si elle leur enjoint d'observer plutôt que d’ « imaginer », est-ce que notre satirique, pour avoir « appris dans la vie », comme il s’en vantait,
D’autres secrets plus fins que de philosophie,
n’est pas l’homme de France qui, au jugement d'un connaisseur en la matière, a « su » le plus de choses sur le caractère des hommes avant Molière? A-t-1l inventé son fâcheux, imaginé l’habit « cicatrisé » de ses poètes faméliques ou le compliment à la mode de ses courtisans ? A-t-il tenté la fiction ailleurs que dans des pièces de circonstance? Enfin, si leur passion pour la vérité a conduit et devait conduire les réformateurs à quelques excès, Regnier n'y est-il pas tombé presque plus souvent qu'eux? De peur de rien avancer qui füt déraisonnable, ils ne chérissaient rien tant que le lieu commun : mais qu'est-ce donc que Regnier a ramassé de préférence dans les Épitres d'Horace? Est-ce que le plus clair de sa philosophie ne se compose pas de tout ce qu'il y a de plus banal parmi les lieux communs, c’est-à-dire de proverbes populaires? Pour clarifier la langue, pour l’épurer de tout pédantisme, pour rendre leurs poèmes intelligibles à tout le monde, ils voulaient se mettre à l’école des portefaix : mais aucun d'eux a-til puisé dans l’idiome du Port-au-Foin autant que leur adversaire? On ne peut donc en douter : il y avait plus d’affinité entre Malherbe et Regnier que celui-ci ne se l’est imaginé, et dans la campagne qu'il entreprit contre l’art tout lyrique de la Pléiade, le premier n’eut pas d’allié plus utile que le second. À Mr Il n'en eut pas d’ailleurs de plus infidèle, n’en ayant pas! eu de plus inconscient : car, loin d’avoir compris l'œuvre poursuivie par Malherbe, il se méprit sur sa propre origi-
nalité. Sans se rendre compte que les beaux jours du lyrisme étant passés, et nul ne pouvant à cette date les ramener, lui-même moins que personne, il valait mieux préparer l'avènement d’une littérature nouvelle que conserver une vie factice à une littérature morte, il voulut continuer les traditions de l’art pindarique de Ronsard. Et il écrivit des Discours en style ampoulé! et il inventa des histoires de nymphes poursuivies par des hydres! et il fabriqua des divinités nouvelles! et Malherbe se moqua de lui! et Malherbe avait bien raison; car Regnier violait ainsi l'unique loi de sa propre poétique : « qu’on doit se donner du ton suivant qu'on a d'haleine ‘ »; car il donnait en lui-même une parfaite image de ce poète artificiel et guindé dont il traçait un si amusant portrait dans sa neuvième Satire, On lui pardonnerait volontiers toutefois ses essais de « grande poésie », si par une erreur plus fâcheuse il n'avait transporté trop souvent dans la satire les procédés de composition, la grammaire, la syntaxe et parfois même le style les . moins compatibles avec la nature de ses sujets et l’originalité de son génie. Dans un genre qui exigeait de l’ordre, il n'eut guère d'autre « sergent de bande » à ranger ses idées que son caprice. Dans un genre qui exigeait de la vérité, il prit quelquefois sur sa palette des couleurs plus brillantes que justes. Dans un genre qui exigeait de l'éloquence, il eut une syntaxe trop tourmentée pour que ses périodes pussent se déployer harmonieusement. Aussi conçoit-on que Malherbe ait été tour à tour si sévère et si élogieux pour cet auxiliaire indiscipliné. Un jour il le proclamait, au témoignage de Racan, l’égal des satiriques anciens. Un autre jour il critiquait vertement ses négli-
4. Salire NI, vers 26. Comparez Ronsard, Poèmes, livre IT, À Christ, de Choiseul, éd. Blanchemain, t. VI, p. 201 :
Il faut garder le ton dont la grâce despend Ny trop ni haut trop bas, suivant notre nature Qui ne trompe jamais aucune créature.
gences et ses obscurités. Car, c'est évidemment Malherbe qui est visé dans ces vers de la Satire XII :
Qu'un chacun taille, roigne et glose sur mes vers; Qu'un resveur insolent d’ignorance m'accuse,
Que je ne suis pas net, que trop simple est ma Muse, Que j'ai l'humeur bizarre, inégal le cerveau,
Et s’il luy plaist encore qu’il me relie en veau !.
« Égal aux anciens par le génie, mais ignorant, peu net, négligé, inégal » : tel est bien le jugement que l'on s’attendait à voir Malherbe porter sur Regnier.
La protestation de Regnier ne fut pas de tout pointinutile. Si elle fit beaucoup de bruit et rendit courage à quelques attardés, je crois bien que c’est elle qui empècha les meilleurs disciples du réformatcur d’avoir un culte trop superstitieux pour une doctrine qui n'était pas exempte d’excès, ni surtout d'erreurs de détail. Parmi les ellipses et les anacoluthes formellement « notées » dans le Commentaire sur Desportes, combien y en avait-il qui étaient claires et légitimes! On peut bien supposer que si Regnier n'avait pas défendu la cause d’une syntaxe un peu libre, et surtout s'il n’eût pas risqué certains tours audacieux, La Fontaine n’en aurait pas osé lui-même de si hardis? Or, qui voudrait corriger la syntaxe de La Fontaine? Qui se plaindrait qu'il eût quelquefois fait heurter les qui avec les diphtongues, et puisqu'il disait en vers quiétude qu'il ne se fût pas défendu d’y dire qui es-tu?
Si l'on a un regret à exprimer, c’est donc que la protestation de Regnier n'ait pas été plus intelligente : au lieu de discuter (et avec quelle frivolité!) le principe de la réforme de Malherbe, que ne s’est-il contenté d'attaquer quelques
4. Satire XII, vers 28-32, éd. Courbet, p. 101. Ces vers me semblent prouver que si Malherbe ne répondit pas par écrit à la Satire IX, il n’épargna pas Regnier dans ses conversations; ils ont tout l’air en effet d’être une sorte de réplique.
prescriptions de détail vraiment tyranniques du chef de la nouvelle école! Il n'avait malheureusement pas assez réfléchi sur son art, et sans doute il était incapable d'y réfléchir. Aussi peut-on dire que chez lui l’insignifiance du moraliste n’est égalée que par l’impéritie du critique littéraire.
Qu'on réunisse les épîtres et satires de Ronsard, de Regnier et de Boileau : on aura beau les presser, je ne sais si l’on en pourra extraire une seule idée neuve. Cependant, si notre langue poétique est devenue capable d'exprimer des idées morales, philosophiques et littéraires, c’est à eux trois surtout qu’elle le doit. Et comme les vers de Regnier sont assez souvent des vers de Ronsard remis sur l’enclume, et les vers de Boileau des vers de Regnier rajeunis, la part qui revient à chacun peut se déterminer, pour ainsi dire, mathématiquement. C’est presque une simple affaire de soustraction.
Soit donc la Satire contre Malherbe. C’est sans doute ce que Regnier a composé de mieux venu, de plus chaud, de plus passionné, en un mot de plus éloquent. Mais cette éloquence n'est-elle pas tout entière dans la page de Ronsard, dont nous avons vu que le satirique avait imité le mouvement?
Toutefois les docteurs de ces sectes nouvelles Parlent profondement des mysteres de Dieu;
Ils sont ses conseillers, ils sont ses secretaires, Ils sçavent ses advis, ils sçavent ses affaires,
Ils ont la clef du ciel et y entrent tous seuls,
Ou qui veut y entrer, il faut parler à eux, etc. .