‹ Mathurin RegnierChapitre 94 sur 168 · Éd. Blanchemain, t. IV, p · texte numérisé non relu

Éd. Blanchemain, t. IV, p

LES IDÉES MORALES ET LITTÉRAIRES ja

[La pauvreté] est à ceux-là réservée en partage Qui desdaignant la court, fascheux et mal plaisants, Pour allonger leur gloire accourcissent leurs ans;

de Vauquelin, l’heureuse traduction du célèbre mot de Publius Syrus sur le deuil des héritiers :

Le pleur de l'héritier sous le masque est un ris.

Bertaut et Robert Garnier nous offriraient à eux seuls plus de beaux vers que tous leurs prédécesseurs réunis. Mais si Regnier n’a pas fabriqué le moule où l’on coule les vers d’airain, c’est assurément lui qui en a tiré avant Corneille et Rotrou les exemplaires les plus solides, les plus brillants et les plus sonores. C’est lui notamment qui, en enfermant dans la mesure de douze syllabes tant d’axiomes créés par le peuple, a permis aux Corneille, aux Molière et aux La Fontaine d'enrichir le trésor de nos proverbes nalionaux de quelques pièces magnifiques et rares. A qui venge son père il n’est rien d’impossible.

Ne ae RU Aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

Voilà des proverbes dont Mathurin Regnier peut se vanter à bon droit d’être un peu le père, et Montaigne avec lui. Car c’est par une étude très attentive de la langue de Montaigne que Regnier a donné à la sienne cette fermeté de bronze. Les vers du poète sont de la mème frappe que les phrases du prosateur : ils s’enlèvent avec le même relief dans une période aussi embarrassée.

Et leurs images sont de la même qualité. Sainte-Beuve ne s’y est pas trompé. Voici une expression « qui rentre tout à fait dans le goût de Montaigne », observe-t-il en citant l’admirable vers 120 de la Satire V :

Et comme nostre poil blanchissent noz desirs.

Montaigne n’a pas mieux dit en effet, ni même autrement; son expression a la même audace et peut-être la même

origine populaire que celle de Mathurin : « La vieillesse nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage ‘ ». Véritable Montaigne de notre poésie, suivant le mot du critique, parce que c’est Montaigne qui lui a directement enseigné l’art d'écrire, l'originalité de Regnier est d’avoir fait entrer dans la langue de notre poésie didactique les deux qualités de la prose de Montaigne : la « vigueur » et la « hardiesse », cette vigueur de la phrase et cette hardiesse des images que l’auteur des Essais admirait dans la « meilleure prose ancienne », et pour lesquelles il « semait indifferemment cette prose pour vers » dans son livre ?. Où donc, en effet, avant les Satires, si ce n’est dans les Essais, des idées aussi abstraites avaient-elles été traduites dans une langue aussi nerveuse et aussi colorée que celle-ci?

Philosophes resveurs, discourez hautement;

Sans bouger de la terre allez au firmament;

Faites que tout le Ciel bransle à vostre cadance

Et pesez vos discours mesme dans sa Balance... Portez une lanterne aux cachots de Nature...

Voyez germer à l'œil les semances du monde;

Allez mettre couver les poissons dedans l’onde..… Vostre raison vous trompe aussi-bien que vos yeux à.

Et n'est-ce pas parce que Regnier a écrit quelques vers de cette marque qu'après lui, et d’après lui, de plus grands poèles ont pu écrire dans le même style de plus belles choses?

Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout et rien qu'avec dessein, Qui les sait que lui seul? Comment lire en son sein? Auroit-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?

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