‹ Matière et forme; quelques objections contre l'aristotélisme ancien et moderneChapitre 5 sur 13 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Des mixtes ou combinaisons chimiques

Doclriy^û d' Aristole et de Saint Thomas exposée par les textes Définition du mixte. — Le mixte est un tout homogène et copliou. — Conditions requises pour la production -^iu mixte — Causes qui empèclient ou relardent la production du mixte. — Les quatre éléments simples entrent dans tous les mixtPs : prenve^ tirées des vé.cr<';taux et des animaux. — Cliaqno élément simplo peut venir dn n'importe quelle partie du mixte. — Critiqw de cefie dor! rine. - Une hypothèse et un mot de l'ari^ument d'.uitorité. — Comment la chimie aristoiclicienne est puérile, embarrassée, contradictoire, qu'il s'agisse d'expliquer la formation des mixtes ou la persévérance ^ny^r^i^ des éléments.— Faux sens donné aujourd'huià l'expression j// rirlutf. — Des difficultés que la théorie aristotélicienne porte en elle-même, sans qu'il soit nécessaire de recourir à la cliimie modenny.

— La tkf'ori/' nristot^licienn'i <■(■ la chimie. — Belle assurance dos aristotéliciens. — Qiioli|ues notions de chimie. — L'aristotélisme et la chimie ont des principes opfiOSL's. — Une comparaison tirée de l'imprinierie. — I.a 'théorie aristotélicienne n'explique rien. — Di-s mois vides de sers. — Des effets sans causes, on l'aristotélisme brouillé avec la rnét;ipliysique et la logique, poin* expliquer la pi*odui,'iion des combinaisons.- — Comment les nonve.-iux aristotéliciens falsifient l'aristotélisme dans leur tiiéorie des rH''inenls matt'riels — Leurs nombreuses coiiti-aiiictions. - Encore des effets sans cause dans l'analyse chimique. - Nouvelle falsification de l'aristotélisme. — La (iocirme arisiotêlicieune et l'o/omisme. — Preuves de l'existence de l'atome. — Aveux de certains aristotéliciens.

— De l'opposition irréductible entre l'atomiSme et l'aristotélisme. — Vaines tentatives de conciliation desaristoléliciens

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qui falsifient encore la doctrine d'Aristote. — L'atome reste en acte dans le corps composé. — Objection sans valeur des aristotéliciens. — Un exemple typique de leurs raisonnements. — Es.'<ai de solution d'une difficulté: l'atome peut-il être inéteiidu ? — Du point, et de l'cHendue, de l'instant; o( du temps. — Critique de la déHnition aristotélicienne du temps.

Doctrine d'A.ristote et de Saint Thomas exposée par les textes. — En plus des quatre éléments ou corps simples, nous voyons encore dans la nature beaucoup d'autres corps formés de ceux-là et auxquels l'on peut donner le nom de mixtes ou de mélanr/es. La mixtion est selon la définition d'Aristote l'union des choses, capables cCèlre mêlées qui sont altérées et combinées ensemble (1).

«Pour qu'elle puisse avoir lieu, il faut que les qualités actives et passives des éléments miscibles soient réciproquement contraires et susceptibles du plus ou du moins (2). Il n'y aurait pas, en effet, mélanges! l'un des corps en présence était seulement passif, de telle sorte qu'il n'agît pas sur l'autre ; comme cela se produit lorsque les corps n'ont pas une même matière première, ce qui n'est vrai qu'entre les corps célestes et les corps terrestres. Mais lors même que les corps seraient de nature à agir et

(1) Aristote, Génération cl corruption, L. J, C. 10, § 12, T. II, p. 453.

(2) S. Thomas, Dj nnur. -jl :orrap'., L. 1, C. 24, T.XXIIl, p. 338.

souffrir réciproquement, il n'y aurait pas strictement mélange s'il y avait, entre les quantités des éléments, une dis|)roportion trop grande. Dansce cas, l'élément minime se corrompt et se transforme en l'autre élément dont il accroît 'le 'volume. Ainsi une goutte de vin ne se mélange pas à une quantité de mille amphores; elle se change en eau en disparaissant dans toute la masse » (1).

« Si, au contraire, les qualités opposées des corps susceptibles du plus et du moins se trouvent dans une proportion convenable, il se forme une qualité moyenne, comme le gris est intermédiaire entre le noir et le blanc. Les qualités extrêmes des deux éléments disparaissent, pour faire place à cette nouvelle qualité qui caractérise le nouveau corps mixte ; et cette qualité est elle-même variable, suivant la proportion des éléments mélangés; car le milieu qui relie deux contraires, admet une foule de subdivisions (2). De même encore que les deux extrêmes se trouvent dans le milieu qui participe à la nature des deux ; de même, les qualités des corps simples se trouvent dans la simplicité du corps mixte. Mais la qualité du corps simple est quelque chose de différent de sa forme substantielle, et elle agit cependant par la vertu de cette forme... Ainsi donc les vertus des formes substantielles des corjis simples se trouvent dans les corps mixtes, non pas en acte

(1) Aristote, Génération et corruption.. L. 1, C. 10, § 9, p. 452. Cf. S. Thomas, De gêner, et corrupt., L. 1, C. 25, p. 340.

(2) S. Thomas., De Gêner, «t corrupt., L. 1, C. 24, p. 338

mais en vertu (1). Pour que l'on puisse dire qu'il y a mixtion, il est nécessaire que les choses mélangées ne soientpas corrompues simplement; elles ne sont pas, non plus, simplement comme elles étaient auparavant. Elles sont" corrompues quant à leurs formes, et restent quant à leurs propriétés. Ce n'est pas un assemblage de choses très petites selon nos sens, ou selon la nature des éléments ; car des choses minuscules ne fout pas le mélange. Le mélange résulte seulement de choses faciles à délimiter qui sont réciproquement actives et passives ; et il est de même nature dans le tout et dans les parties (2). C'est donc l'union des choses altérées. Et il faut comprendre que cette altération porte seulement sur les vertus et sur les qualités deséléments. Mais si on entend l'altération d'une manière impropre, on doit comprendre que le mélange est l'union des composants altérés et corrompus selon leurs formes » (3).

« Certaines choses ne se mélangent que lentement et difficilement; par exemple, si deux grandes quan-

(1) « Siciit igitui- cxli'ema iiiveniiiiitur in medio qiiod participât iiaturatn uti'iiisqiie, sic qiialitates siniplicimii eorporu m iiiveiiiniitur in siinplicitate corporis mixti , q uni lia s autem simplicis corporis est quid aliud a foriiia suljstai;Liali ipsius, agit lameii virtute fonnae siibstaiitialis .. Suni igitiir virtiites ronnariiin subsUiiLialium simpliciuni corporuni corporibus mixtis non actn sed virtute». S. Thomas, De gcner. et corrupt., L. 1, C. 25, p. 338.

(2) rd., p. 342.

(3) •. Patet etiiini fiaod inixtio est miscibiluiu alteratorum unio. Quae quidem alteratio soluin est iiuelligenda in virtutibus sive qiialitatibus eorum. Sed si etiam alteratio su«iatupiiTiproprie mixtio est miscibilium nlteratoriiin et corruptorum secundum formas unio ». Id., p. 342.

tités d'éléments se trouvent en présence, parce que a:lors, les deux corps s'altèrent réciproquement avec plus de lenteur. Il faut encore que les choses miscibles soient faciles à délimiter et passives l'une à l'égard de l'autre. Ainsi les liquides, qui peuvent plus facilement se diviser en parties très ténues, se mélangent plus facilement, à moins que le liquide ne soit visqueux, parce que les parties du liquide visqueux restent adhérentes, comme de la glu, à cause de l'élément sec qui est mélangé de façon très subtile. Ce sec accapare, de tous côtés, l'humidité et ne permet pas à Thuile de se répandre. Quand donc elle se mélange à l'eau, comme ce sont des choses glissantes qui se trouvent juxtaposées, ou parce que le glissant est joint à l'humide, elles augmentent le volume de la quantité, mais il n'y a point de mélange » (1).

« Certains objecteront peut-être que si les puissances des éléments miscibles s'égalisent, la puissance de résister de l'un est aussi grande que la puissance d'agir de l'autre; et qu'ainsi les deux éléments en présence devraient être incapables d'agir et de souffrir réciproquement. Il faut répondre que tout mélange naturel est en vue de la génération. Dès qu'il y a la proportion que comporte la chose qui doit être engendrée, il est nécessaire que le mélange se produise» (2).

«Il est facile de démontrer comment tous les éléments

(1) s. Thomas, De gêner, et corrupt., L. 1, C. 25, p. 342. Cf. Aristote, Génération et corruption, L. 1, C. 10, §§ 10-11, p.

(1) S. Thomas, De gêner et corrupt,, L. 1, C. 25, p. 341.

simples entrent dans la combinaison des mixtes (1). Un fait certain c'est qu'ils sont sur ou dans la terre, comme dans leur lieu propre. Les mixtes contiennent donc de la terre, comme le prouve le lieu occupé et la chose localisée, et il faut même que la terre y domine. Ils contiennent encore de l'eau, parce que la terre pure n'a pas de continuité et qu'aucune figure ne pourrait consister par elle soûle. Il faut, d'ailleurs, que les partiesdu mixte soient bien terminées, et l'eau seule est bien terminable. La première terre, au contraire, à cause de son naturel sec qui'est en elle, ne se fixe aucunement sans l'humide qui se trouve dans la cause qui retient les parties. L'humide donc qui est dans la terre la relie. Si tout l'humide qui est en elle disparaissait, elle serait aussitôt réduite en poussière (2) L'air et le feu se trouvent également dans les mixtes, puisque la terre et l'eau s'altèrent dans les mixtes. Mais comme chacune des choses est altérée par son contraire, il faut que l'air et le feu se trouvent dans le composé ; car l'air est le contraire de la terre, et le feu est le contraire de l'eau. On sait qu'un élément contraire est celui qui en raison de ses qualités, fait qu'une substance agit contrairement à uneautre substance » (3).

Les corps des êtres vivants sont également des mixtes. Ils fournissent une nouvelle preuve qu'ils sont formés des quatre éléments par la manière]dont ils s'alimentent. En effet, toute chose se nourrit des choses mêmes qui la composent. Mais toutes les

(1) S, Thomas, De gêner, et corrupt., L. 2, C. 8, p. 3i8.

(2) /£<., L. 2, C. 8, pp. 370-371.

(3) Id., p. 371.

DES MIXTES OU COMBINAISONS CHIMIQUES il

choses vivantes se nourrissent d'éléments multiples» donc ce sont les quatre éléments qui constituent les mixtes. Il est clair que si les plantes qui sont cependant plus terrestres que les animaux se nourrissent de terre et d'eau, comme l'agriculture en fournit une preuve, à plus forte raison^ ces mêmes éléments entreront-ils dans la nourriture des animaux qui sont plus parfaits (1).

«Certains prétendent que chacun des éléments ne peut venir de n'importe quelle partie du mixte, mais que les élément sont tirés du corps mélangé, comme d'un même mur on peut extraire les pierres et les briques. Or, cela est inadmissible ; car ceux qui entendent ainsi la résolution du mélange ne peuvent expliquer comment les éléments ainsi juxtaposés, mais non véritablement mélangés, produisent la chair, les os et n'importe quel autre des corps mixtes. En effet, si les éléments sont groupés et réunis ensemble, tout en gardant leurs formes et leurs opérations, le feu, dans une partie du comi)osé, sera toujours brûlant, l'eau restera liquide, la terre incon sistante, l'air vaporeux. En outre, le feu, n'étant pas enchaîné, s'échappera en haut, la terre descendra et n'aura jamais assez de consistance pour former les os, les chairs et autres mixtes (2). Prétendre donc qu'un élément vient d';ine partie du mixte, et un élément, d'une autre partie, équivaudrait à dire

(1) Ibid., Cf. Ai'istote, Gén ration et corruption, L. 2, C. 8 §4, p. 463.

(2) S. Thomas, De gêner, et corrupt., L. 2, C. 8, p. 369 Cf. Aristote, Ginéraiion et corruption, L. 2, C. 8, §§ 1-3, pp. 462-

qu'une certaine partie de cire peut seule devenir une sphère, et une autre partie, une pyramide ; or^ cela apparaît manifestement faux. Aussi, de même que dans chaque partie d'un morceau de cire, on peut former n'importe quelle figure ; de même, de chaque partie du mixte, chaque élément peut être engendré par résolution. Concluons donc que, non seulement le feu et la terre, mais encore les autres éléments sont engendrés de n'importe quelle partie de la chair » (1).

Critique de cette doctrine. — Telles sont les grandes lignes de cette chimie aristotélicienne exposée avec les paroles mêmes de son fondateur et de son commentateur le plus illustre. Supposons qu'elle n'eût pas été formulée jusqu'à ce jour. C'est une hypothèse que l'on peut bien se permettre; elle est même nécessaire; car pour juger impartialement d'une doctrine, (il s'agit, bien entendu, d'une doctrine purement humaine), la première condition est de faire abstraction de l'argument d'autorité, ou du moins de le réduire à sa juste valeur : il crée une présomption favorable et rien de plus. L'erreur ne devient pas la vérité parce qu'elle se réclame du patronage de Pierre ou de Paul ou de l'antiquité de plusieurssiècles. Quel accueil, dis-je, recevrait aujourd'hui, parmi nous, celui qui formulerait, pour la première fois, cette chimie aristotélicienne, et prétendrait y ramener tous les faits de la chimie moderne? Comme il ne serait plus, dans notre hypothèse, protégé par les noms fameux de ces anciens dignes de tout notre respect, il ne trouverait personne pour écouter, jusqu'au

(1) S. Thomas, He gêner, et corrupt., L 2, C. 8, p. 369.

bout, l'exjDosé de son système.

Quille voit, e:i effet tout ce que cette chimie antique a de puéril, d'ernbarrassé, de contradictoire? A en croire Aristote, quand deux corps miscibles sont en présence, si l'un est en toute petite quantité, sa substance se change en la substance du corps qui domine : une goutte d'eau dans un tonneau de vin se change en vin. Cette transformation produite, nue seconde goutte fera de même; et il n'y a pas de raison pour qu'il n'en soit ainsi indéfiniment. Prenez donc quelques tonneaux dets meilleurs crus, et avec beaucoup de temps et un peu de patience, vous aurez, grâce à ce procédé, une cave fort bien garnie et du vin à revendre. Cependant, vous ferez sagement de ne pas tenter l'expérience: car vos tonneaux pourraient bien n'être aristotéliciens que jusqu'à la première phase des transformations substantielles, c'est-à-dire, jusqu'à la corruption de votre vin.

Supposons maintenant que les corps en présence soient dans la proportion convenable, et réciproquement actifs et passifs. La puissance de résister de l'un est aussi grande que la puissance d'agir de l'autre. Or, « quand ce qui empêche égale ce qui arjit^ il ne se fait rien ; par exemple si le poids A, qui doit attirer après soi une balance, en est empêché par le poids B placé vis-à-vis, et que le poids B soit égal en pesanteur au poids A, il est clair que l'un empêchera autant que l'autre agit, et qu'il ne se fera aucun mouvement; c'est-à-dire que la balance restera en équilibre >> (1). C'est encore le cas de « deux lutteurs se prenant corps à corps. Si leurs efforts se

(1) Bossuet, Logique, L. 2, C. 12.

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balançant exactement, aucun des deux ne changera de position » (1).

Les deux corps miscibles mis ainsi en présence ne devraient pas, conformément à cette loi élémentaire de la mécanique, éprouver le moindre changement. Saint Thomas, nous l'avons vu plus haut, s'estjposé l'objection, et il nous a donné cette réponse surprenante: « Un mélange naturel est en vue de la génération. Dès qu'il y a la proportion convenable à la chose qui doit être engendrée, le mélange doit'nécegsairement se produire». Autrement dit : les choses se passent ainsi, parce qu'elles se passent ainsi et qu'elles ne peuvent être qu'ainsi. Du reste, les philosophes de jadis avaient toujours la ressource d'en appeler, dans les cas désespérés, à l'influence des corps célestes. Nous avons le droit de ne pas nous contenter de pareilles explications, et puisqu'elles aboutissent à la contradiction et à l'impossible, nous pouvons, sans témérité, affirmer que les corps mixtes se produisent d'une autre manière.

Les raisons que l'on nous donne pour établir que tous les éléments, simples entrent dans la composition des mixtes ne sont pas meilleures ; ou plutôt, si l'on suppose que les quatre éléments doivent figurer dans les corps mixtes, il est impossible d'admettre que la matière se dépouille préalablement de la forme de ces éléments, pour se revêtir ensuite de la forme du mixte. Nous savons, en efïet, que les quatre éléments se changent les uns en les autres: la terre peut devenir de l'eau ; l'eau, de l'air, etc; quel besoin

(1) Farges, Acte et puissance, p. 118.

y a-t-il donc de recoLirir aux quatre éléments, quand leur matière unique, au moment de la corruption des formes, ue doit pas être différente de la matière qui viendrait d'un seul élément ?Si une cause donneo, qui agitsur la matière fournie par les quatre éléments^ produit le mixte, cette même cause agissant dans des conditions semblables, sur la. matière fournie par un seul élément, produira un mixte en tous points semblables au précédent ; car deux effets différents ne sauraient résulter d'une même matière soumise à une même cause.

Lalogique ne souffre pas d'autre conclusion ; |aussi rien n'est plus curieux que les raisons alléguées contre cette difficulté, en passant à côté de la logique. Le mixte, dit-on, a les propriétés des quatre éléments, en sorte qu'il est vrai de dire que les éléments restent dans le mixte, non pas en acte, ou avec leurs formes, mais par leurs qualités ou propriétés. Les formes sont détruites ; car, si elles persistaient, le mixte ne serait pas une seule susbtance, mais une réunion accidentelle de plusieurs substances. Cependant les qualités ou propriétés qui dérivent de ces formes subsistent; ou, du moins, si ce ne sont pas numériquement les mêmes qualités ou propriétés, car les accidents n^ passent pas d'un sujet à un autre (1), ce sont des qualités ou de; propriétés semblables. Voici donc un mélange où l'eau et le vin sont en

(1) « Acciiientia non tr;inseiint de subjecto in subjectum, ut scilicel idem accidens numéro '(|uod primo fuitinuno subjecto, poslmodnin fiât in alio ; accidens |enin numeium accipit a subjecto : nnde non potcst esse quod idem numéro manens sit quandoque in iioc, qnandoq.uc in iilo subjecto» S Thomas, Siimma Tkcol. l^. 3, Q. 77, a. 1.

parties à peu près égales. Comment se produit ce mélange d'après Aristote et Saint Thomas? Et tout d'abord, qu'on ne me conteste pas cet exemple sous prétexte que, de Taveu de tout le monde, les liquides mélangés restent substantiellement dans le composé, tandis que les principes d'Aristote doivent s'entendre de la combinaison cliimique d'où résulte un nouveau corps. Je répondrais qu'Aristote et Saint Thomas, en traitant des mixtes, citent précisément ce mélange de l'eau et du vin ; qu'ils n'ont pas parlé, qu'ils ne pouvaient pas parler des combinaisons chimiques inconnues à leur époque. Que nos modernes aristotéliciens transportent aux combinaisons les principes formulés par Aristote, c'est leur, affaire ; mais il reste entendu qu'ils changent de terrain; que pour Aristote, lemélangeest un vrai mixte, au même titre qu'aurait pu l'être la combinaison ; que nous avons le droit de juger les théories d'Aristote, d'après les exemples qu'il nous fournit lui-même. Donc, nous avons un mélange d'eau et de vin ; ce mélange forme un tout continu dont les |)]us petites j)arties sont de même nature. Ce n'est plus de l'eau, ce n'est plus du vin; la forme de ces deux éléments altérée ou corrompue a été remplacée par la forme du mixte. Cette forme substantielle, parfaitement homogène, n'admet pas la présence des formes de l'eau et du vin ; car deux formes persévérant en acte ne feront jamais qu'une union accidentelle, et non une nouvelle substance;Je me répète, il le faut ; bien nous voyons cependant que les qualités ou propriétés de l'eau et du vin apparaissent dans le mélange ; nous devons conclure que les éléments se trouvent dans le mélange, non par leur substance ou en acte, mais par leurs vertus, qualités ou propriétés. N'allons pas toutefois

croire que ce soient les mêmes vertus, qualités ou propriétés de l'eau et du vin qui seraient passées dans la substance du mélange ; car, encore un coup, les accidents ou qualités ne passent pas d'un sujet à un autre, d'une substance à une autre. Celles de l'eau et du vin ont en réalité disparu avec ces deux substances, et ce sont des propriétés semblables qui ont surgi avec la nouvelle substance du mixte. Je me garderai bien de me rappeler ici la parole de Bossaet : «Tous ceux qui raisonnent bien sont portés à expliquer les choses naturelles par les'moyens les pluSsimples » (l);j'aurais trop la tentation de conclure qu'Aristote et son école, si alambiqués, si embrouillés^ pour m'apprendre comme l'eau et le vin se mélangent dans mon verre, doivent raisonner ici terriblement mal .

VA c'est, sans doute, le momentopportun pour faire remarquer à quel point les néo-thomistes altèrent la pensée du saint Docteur lorsqu'ils nous disent que les corps simples persévèrent dans la combinaison chimique in virtuie, en vertu, virtuellement, en donnant à cette expression le sens àe en puissance. Les textes de Saint Thomas ne prêtent pas au moindre doute : in virtute ou virtutibus ou qaalitatibus, tous ces termes sont synonymes, et signifient toujours que les éléments restent dans les mixtes par leurs vertus, qualités, ou propriétés, à cause que les éléments et les mixtes ont des qualités communes. Si une combinaison chimique nous offre

(1) Logique. L. 2, C 12.

des propriétés toutes différentes de celles de ses corps simples constitutifs, comment peuton affirmer que les éléments restent en vertu dans la combinaison ? Ils y restent si i)eu de cette manière, que nous n'y apercevons pas la moindre trace de leurs propriétés antérieures. Remarquons d'ailleurs que l'École n'aurait pu, jadis, affirmer la persévérance des éléments en vertu dans le mixte, si elle était restée fidèle à ses principes ; car il faut le répéter encore, et toutes les fois que c'est nécessaire, d'après l'École, les qualités, les propriétés, tous les accidents en un mot, ne passent pas d'un sujet à un autre : les accidents de la forme cadavérique ne sont pas numériquement les accidents qui étaient dans le corps vivant : le noir du nègre mort n'est pas le noir de ce nègre vivant, il y a quelques minutes, mais un noir semblable ; credatJudœus Apella !

Puis donc que le nègre ne persévère pas, par sa qualité noire, dans son cadavre, comment les éléments corrompus persévéreraient-ils par leurs vertus ou propriétés dans la nouvelle forme du mixte? C'est impossible à moins de manquera la logique.

J'en ai dit assez pour convaincre tout lecteur non prévenu et impartial qu'il n'est pas nécessaire, qu'il est superflu de recourir à !a chimie moderne pour trouver à la théorie aristotélicienne de la matière et de la forme des difficultés insolubles. Nous avons beau admettre une matière unique pour tous les corps, les quatre éléments, les mixtes formés de ces quatre éléments, nous nous heurtons, à chaque pas, dans cette théorie, je ne dis pas à de véritables mystères^ ce serait fort naturel, le monde en est rempli, mais à l'insaisissable, à l'impossible: comment la matière, au cours des transformations où elle passe

d'une forme à l'autre, serait-elle réduite à l'état de simple potentialité? Quelles causes seraient capables d'anfiener cette potentialité en acte? Comment les propriétés des éléments qui se corrompent, au moment de la génération des mixtes réapparaissent-elles ensuite dans les mixtes? autant de questions, et il yen a bien d'autres, qui attendent toujours, si non ime solution définitive, du moins une réponse satisfaisante.

La doctrine aristotélicienne et la chimie. — Mais si Aristote a expliqué si mal les faits qu'il croyait avoir observés et qui ont servi de base à ses théories, que deviendront ces mêmes théories lorsque nous les mettrons en face de la chimie moderne ? Il faut rendre aux aristotéliciens ce témoignage qu'ils affichent en face de cette question une belle assurance : « Oui, disons-le bien haut, non seulement nous acceptons le contrôle des données certaines et positives de l'observation scientifique, mais nous croyons y trouver le point d'appui nécessaire au levier puissant de la raison humaine. Nous croyons que la nature qui porte en son sein, avec ses mystérieux phénomènes, les ressorts secrets qui les causent et les expliquent ne se révèle à nos yeux que par l'observation ».

«Pour nous accuser^ comme on le fait chaque jour, de mépriser la science, de vouloir consommer le divorce entre la métaphysique et la science, il faut bien peu nous connaître. Il faut connaître bien peu cette grande école i)éripatéticienne qui fut une école de naturalistes et de savants ; il faut avoir oublié avec quelle force et quelle insistance le maître ne cessa de recommander cette méthode d'observation et avec quelle constance et quel succès il l'a pratiquée lui-même».

Périer 6

(t Dans la pensée et dans le langage de l'école, les mots de théorie et d'observaiion sont synonymes (quel aven !), et il n'y a qu'une seule expression, théorêma, pour exprimer ces deux faces de la même idée. Aussi sommes-nous prêts à abandonner toute théorie qui ne serait pas l'expression abstraite, mais rigoureusement exacte de la réalité observée» (1). Voilà qui est très bien ; une promesse formulée dans un style si beau, si riche d'images et de métaphores ne peut être que loyalement tenue. Et puisque nous ne voyons pas nos aristotéliciens renoncer à leur théorie de la matière et de la forme, force nous est bien de croire qu'après avoir confronté leurs principes avec les faits scientifiques, ils «>nt dû trouver qu'il y avait, entre ces faits et ces principes^ un accord merveilleux. Nous allons voir de quelle manière. Il faut tout d'abord, pour éclaircir la «discussion, rappeler quelques notions de chimie. Cette science range les corps en deux espèces : les corps simj)lc's et les corps composés. Les corps simples, au nombre de 70, ne peuvent se résoudre en 'î'.-)utres ^'ippc; ; il=; représentent le terme ultime ■•ni'juel ;iit ubduti l'analyse de jh>s laboratoires. Ma!s il est possible qu'un corps répulé aujourd'hui simple, parce qu'il s'est montré, jusqu'à présent, réfractaire à toute décomposition, soit analysé dans Ja suite par suite de progrès dans le domaine de la chimie.

Les corps jjouvent s'unir entre eux. Le simple inélarif/e résulte de l'union de deux ou plusieurs

(1) Fai'gcs, Ma'Aèrj et forme, pp 2"J-2:}

cor()s, pris dans n'importe quelle proportion, et conservant, durant cette union, leur nature propre et leurs r|ualités respectives, qui se tempèrent réciproquement : l'eau salée, le vin coupé d'eau sont des mélanges. Dès que les corps sont réduits à des parties très ténues, un mélange peut toujours avoir lieu, et aucune autre loi n'intervient.

Il en va tout autrement des combinaisons chimiques. Certains corps simples ont entre eux une sorte d'affinité, et peuvent s'unir deux à deux, trois à trois, dans des proportions rigoureusement définies, pour former les corps composés ou combinaisons. La marque très caractéristique de la combinaison est d'ètroun tout liomogène etde présenter des propriétés essentiellement ditïerentes de celles de ses éléments constitutifs : l'eau est une combinaison chimique de l'oxygène et de j'hydrogène.

Les combinaisons s'effectuent conformément aux trois lois suivantes.

V Loi des poids ou loi de Laooisier : Le poids duncorps composé est égal à la somme des poids des '•or/)x r()i,ipvsants.

"2" Loi des propfjf'jvn^ dèjinies ou loi de Pi'ousc: Deux cor'ps pour former un mêmecomposé se combinent toujours dans des proportions invariables. A\nsï l'eau étant composé de 8 parties en poids d'oxygène pour 1 partie d'hydrogène, toutes les fois que l'hydrogène et l'oxygène se combineront pour former de l'eau, ce sera toujours dans les proportions précédentes. Si l'on introduit, dans un vase, un mélange de 1 partie en poids d'hydrogène et 10 parties d'oxygène et qu'on y fasse passer une étincelle électrique, la combinaison s'effectuera entre 1 partie d'hydrogène et 8 parties'^ d'oxygène; il se formera 9 grammes

d'eau et 2 parties d'oxygène resteront libres. Cette loi est le critérium des combinaisons chimiques, et les distingue des simples mélanges. Elle nous indique qu'il y a dans les corps quelque chose qui, les détermine à se combiner toujours de la même manière, non pas à peu près, mais suivant un plan fixé et déterminé une fois pour toutes.

3* Loi des proportions multiples ou loi de Dalton : Quand deux corps, en se combinant, donnent lieu à plusieurs composés pour un même poids de l'un des deux corps, les poids de l'autre qui entrent dans ces différents composés, sont entre eux dans des rapports simples. 2 grammes d'hydrogène se combinent avec 16 grammes d'oxygène^ pour former de l'eau, et avec le double de 16, ou 32 grammes, pour former de l'eau oxygénée. Il existe six combinaisons différentes de l'azote avec l'oxygène :

14 gr. d'az. et 8 gr. d'ox. protoxyde d'azote

bioxyde d'azote.

anhydride azoteux.

oxyde perazotique.

anhydride azotique.

anhydride perazoteux.

On voit que les poids d'oxygène qui s'unissent à un même poids d'azote sont entre eux comme les nombres, 1,2, 3, 4, 5, 6.

Cette loi a conduit Dalton à regarder les corps simples comme composés de particules distinctes appelées atomes. Pour un même corps tous ces atomes ont le même poids et les mêmes propriétés. Si ou prend l'atome d'hydrogène pour unité, celui de l'oxygène pèsera 16, celui de l'azote 14, etc.

Mais les atomes ne sont pas seulement des unités de masse, ils sont aussi et surtout des unités de combinaison. Dans la réaction la plus simple un atome de l'un des composants se combine avec un atome de l'autre : 1 atome d'azote pesant 14 s'unit à l'atome d'oxygène pesant 16 ; le rapport des poids sera de 14 à 16. Si ce rapport est de 28 à 48 ou à 80, c'est que 2 atomes d'azote se seront combinés à 3 ou à 4 atomes d'oxygène. Et si 14 grammes d'azote ne se combinent jamais, ne peuvent pas se combiner dans une proportion intermédiaire, de 14 à 20 par exemple, c'est que 14/20 ne représentent pas le poids d'un nombre entier d'atomes d'oxygène par rapport à celui de l'azote, et que ces unités ne se divisent pas.

Ces quelques notions de chimie, aussi incontestables aujourd'hui que des vérités mathématiques, se prêtent-elles à une interprétation aristotélicienne? En dépit de tous les efforts tentés en ce sens, il est permis d'en douter, ou plutôt de le nier.

Un des dogmes de l'aristotélisme, un dogme fondamental, est celui d'une matière unique commune pour tous les corps, et se revêtant alternativement des diverses formes que lui amènent les changements substantiels.

La chimie nous dit, au contraire, que les corps simples sont incapables de se transformer les uns en les autres. Jusqu'ici, du moins, on n'a observé aucun exemple d'une semblable transformation. Il est impossible actuellement de changer un métal en un autre ; et, malgré de nombreuses recherches, on n'a pas trouvé un seul fait qui pût justifier, tant soit peu, l'idée de la complexité de corps aussi bien étudiés que le eont l'oxygène, le soufre, le fer. Les

90 MATŒRE ET FOPlME

corps simples constituent donc le dernier terme de nos connaissances sur la matière (1).

Je reprends donc, en les résumant, les arguments que j'ai déjà produits au chapitre précédent et je dirai aux aristotéliciens : Si la chimie ancienne croyait à l'unité de la matière uniquement parce que tous les corps pouvaient se transformer les uns en les autres, comment? pouvez- vous, aujourd'hui encore, soutenir cette unité de la'ffmatière, quand vous savez que les corps sont incapables d'une pareille transformation, que rien dans l'or n'est en puissance de devenir du fer, rien dans l'oxygène qui puisse se changer en hydrogène? Saint Thomas niait que la matière des corps célestes fût de même nature que celle des corps terrestres, parce qu'un corps terrestre n^avait rien qui pût devenir un corps céleste et réciproquement. Il n'indiquait pas, d'ailleurs, d'autre différence entre ces deux matières, que leur mouvement naturel : mouvement circulaire dans les corps célestes ; mouvement d'un contraire à Tautre contraire, dans les corps terrestres. Si ses

(1) « Eli adinett.uit, inêine meiUalement, qu'il exile une seule matière primitive, i! faut toujoin-s imaginer le i)roc(;'(lé par lequel elle pourrait formei' les difféi-ents corps simples. Si l'on suppose que cette différeuciatiou ne se produit qu'A des températures liasses, comme cela a lieu pour les isomères, il faudrait monti-er, sinon la transformatioii de tous les corps simples eu un seul coi-ps spécial plus stable, au moins le passage do ces corps les uns dans lesjautres. 'Jusqu'à présent on n'a rien observé de semblable, et l'espoir des alciiimistes de' fabriquer (selon l'expression de Berthelot) les corps" simples ne repose sur aucune ijase ni réelle, ni théorique». Mendeleeff, Principes do chimie, T. I, p. 31.

raisons sont bonnes, et elles le paraissent, pourquoi ne conclurions-nous pas que la matière d'un corps simple n'est pas la matière d'un autre corps simple? Je ne vois pas davantage pourquoi l'on contesterait à Tatomisme mécanique le droit d'expliquer la différence des corps par les vibrations ou mouvements naturels des atomes.

L^mprimerie va nous fournir une comparaison capable d'illustrer la différence qui sépare la théorie de la matière unique d'avec la théorie de la fixité des corps simples. Un corps simple serait un groupement de caractères d'une même lettre ; le corps composé, un assemblage de lettres diverses formant un mot ; le corps organique vivant, plante ou animal, c'est une page d'imprimerie où les caractères ne sont pas alignés au hasard : leur disposition intelligente nous représente un récit, un discours, un poème. Si je brouille cette page de telle manière que la lecture en soit impossible, j'ai une image de la corruption de la substance; mais les caractères ne sont pas détruits. L'imprimeur qui en fait le triage, en réunissant, dans une même case, tous les caractères d'une lettre, et le chimiste, qui groupe les atomes des corps simples qui entraient dans les combinaisons ou dans les êtres vivants, font un travail analogue avec un résultat identique. Rien ne s'est perdu au cours de ces manipulations : nous retrouvons ici un même nombre de lettres ; là, un même poids de matière. Une nouvelle disposition de ces lettres exprimera d'autres idées; une nouvelle combinaison de molécules nous montrera des corps nouveaux. Les formes qui arrivent sans cesse à l'existence peuvent donc être comparées aux pages qu'exécute chaque jour une imprimerie

avec des caractères qui ont déjà servi à composer d'autres feuilles. La matière répandue dans tout l'univers, ce sont les caractères d'une vaste impri- ;nerie : elle traduit, avec quelques combinaisons, la pensée créatrice, comme toute la pensée humaine renfermée' dans nos plus grandes bibliothèques se traduit et s'identifie, en une certaine manière, avec la combinaison des quelques lettres de l'alphabet. Les êtres sont innombrables, chacun a sa définition propre ; et cependant toutes ces définitions ne tirent leur variété que d'un arrangement différent de lettres.

Mais, et c'est un point sur lequel il faut insister, dans toutes ces manipulations d'imprimerie, les caractères ou lettres ne changent pas ; et c'est à eux que nous arrivons en dernière analyse, soit que nous décomposions des mots, des phrases, ou des pages entières. Faut-il pousser plus loin nos investigations et remonter jusqu'au lingot d'alliage, dans lequel ont été fondues toutes les lettres, lingot dont les diverses molécules étaient indifférentes à entrer dans une lettre plutôt que dans une autre? Ce lingot correspondrait alors à la matière première. Mais rien, dans l'état actuel de nos connaissances, ne nous permet de croire que ce lingot de la matière première existe ; rien ne nous autorise à affirmer que tous les corps simples aient été fondus, en quelque sorte, dans un même lii!igo<t» ,

Adinettons-le, un instant, par hypothèse; nous aboutirons, tout au plus, à la théorie d'Avicenne ou de Scot qui ont enseigné que la matière possède, par elle-même, la forme qui la tait corps, la corporéité, qu'elle pourrait exister sans être revêtue de la forme des éléments ou des mixtes, et non à la théorie d'Aristote ou de Saint Thomas qui voient, dans la

matière, ane simple puissance caractérisée par l'absence de toute forme. Et d'ailleurs, en seronsnous beaucoup plus avancés? Il restera toujours à expliquer pourquoi cette matière devient, ici, de l'oxygène, là, de l'or ou du phosphore ; comment elle se comporte dans les combinaisons chimiques et dans les corps des êtres vivants. Car enfin, il faut bien reconnaître, dirons-nous aux aristotéliciens, que c'est avec des mots, et des mots derrière lesquels nous n'apercevons rien, que vous répondez à ces questions: nous avons ici de l'or, là, du phosphore, parce que la matière s'est revêtue de la forme de l'or^ dans le premier cas, et de la forme du phosphore, dans le second; deux ou trois corps sinaples forment une combinaison chimique, quand' la matière se dépouille de la forme de ces corps simples pour endosser la forme de cette combinaison. Quare opium facit do r mire f quia est in eo virtus dormitiva \cujus est natura sensus assoupire (1), Cette réponse du ballet bouffon ne devrait plus nous faire rire, puisque c'est très sérieusement qu'on nous en propose de semblables.

« Ce que l'airain est à la statue, dit Aristote, le bois, au lit, la matière l'est à la forme» (2). Soit, maié-' nous comprenons très bien la transformation qui" tire du bloc d'airain, uii lion ou une Minerve. Un simple déplacement de molécules en fusion a i)roduit, ici, une croupe nerveuse; une crinière hérissée, une gueule menaçante ; là, cette tète de femme casquée, des bras, une poitrine, hs plis de la robe. La dif-

(\) Molière, Malade imaginaire ^

(2) Physique, L. 1, C. 7, § 16, T. II, p. 258.

férence des deux formes résulte tout entière de la différence de mouvement des molécules qui ne leur a pas donné une même position. S'agit-il de deux statues de marbre? les molécules n'ont pas été déplacées ; les statues diffèrent parce que le ciseau du sculpteur n'a pas enlevé aux mêmes endroits les molécules avoisinantes. Telle est l'explication, ou toute autre semblable^ dont se contentera celui qui recherche pourquoi l'airain et le marbre nous présentent des objets de formes diverses. Mais, depuis des siècles, tous les aristotéliciens ensemble n'ont pas même essayé une hypothèse pour nous traduire dans un langage concret, c'est-à-dire intelligible, les causes d'oii résulte la variété des êtres. Ils l'attribuent à la diversité des formes ; ne leur demandez rien au-delà ; celadoit vous suffire, puisque cela leur suffît ; on peut trouver que ce n'est guère suffisant. On a donc quelque droit de s'étonner à voir avec quel air de pitié dédaigneuse, ils jugent les tentatives qu'ont faites d'autres écoles philosophiques pour apporter à ce problème de la diversité des corps une solution clairement formulée. Ces écoles ont supposé que la variété des corps provient de la différence de poids de figure dans les atomes, de la multiplicité de leurs vibrations ou mouvements, etc. Les aristotéliciens rejettent en bloc ces solutions. Poids, figures, mouvements et vibrations, disent-ils, sont des causes tout à fait insuffisantes ; ce sont des choses accidentelles qui ne peuvent rendre raison de différences substantielles. Cette réponse que j'examinerai plus en détail, en traitant des corps vivants, n'a aucune valeur. Mais les aristotéliciens méritent qu'on leur dise : Trouvez donc quelque chose de mieux ; vous écartez comme causes insuf-

fisantes les poids, les tigures, les mouvements des atomes; que mettez-vous à la place? un mot, ce mot magique : la forme. Celui qui n'a pas la superstition des mots établira cette équation : forme égale X et Tinconnu.

L'objection des aristotéliciens que je viens de rapporter : « Ces choses accidentelles ne peuvent rendre raison de différences substantielles » m'oblige à leur poser, à mon tour, une petite question tirée des combinaisons chimiques. L'oxygène, dans les proportions de 8, 16, 24, 32 et 40 parties, se combine avec 14 parties d'azote, pour former une série de cinq combinaisons ou substances différentes: protoxyde d'azote^ oxyde azotique, etc. Toute la différence substantielle de ces combinaisons résulte donc delà seule différence de quantité dans l'oxygène. Or, la quantité est un simple accident, d'après un principe universellement admis dans l'École. Voilà donc des substances différentes produites par un même accident ; l'effet est supérieur à la cause, ce qui équivaut àdire qu'il y a un effet sans cause (1) ; et l'objection fst valable pour toutes les combinaisons basées sur la loi des proportions multiples. Ainsi, le système aristotélicien, qui déroute la chimie, est encore brouillé avec sa métaphysique et avec la logique.

Sera-t-il plus heureux dans l'explication qu'il nous fournira de la présence des corps simples dans les combinaisons ?

(l)î A'I me tt 1-e des opé l'a lions sans des principes d'opérations correspondants, c'estadmettre des effets sans cause, c'est parler une langue antiphilosophique ». Farges, Matière et forme, p. 65.

Je donne, tout d'abord, la parole à l'un de ses plus brillants défenseurs contemporains: «Il y a là un double problème: 1° Les éléments ma^érte/s de l'oxygène et de l'hydrogène persévèrent-ils 7a.rtaposés, (c'est moi qui souligne), dans le corps composé ? 2° Les éléments formels de l'hydrogène et de l'oxygène y demeurent-ils pareillement juxtaposés, ou bien sont-ils sujets à quelque changement?»... Sur la première question, il y a aujourd'hui accord parfait entre les savants et les philosophes^ et accord des philosophes entre eux ». Nous rerrons comment. « Les éléments matériels des corps simples, en entrant dans le composé, ne changent pas, sauf des modifications accidentelles de position, de volume ou de mouvement local, qui n'altèrent aucunement ni la quantité, ni le fond de son être». L'être de qui ? l'être de quoi ? du composé? Comment les choses composantes altèreraient-elleslla chose qu'elles composent? mais passons. « La loi des poids ou de la conservation de la matière, dont nous avons déjà parlé, nous paraît un argument des plus solides. Lavoisier, en introduisant la balance dans les laboratoires de chimie, nous a permis de constater que le poids total des éléments employés à former un composé chimique est toujours égal au poids de ce composé ».

«Ainsi 80 grammes d'oxygène et 10 grammes d'hydrogène nous donnent toujours un total de 90 grammes d'eau... 16 grammes d'oxygène et 100 grammes de mercure nous donneront constamment 116 grammes de bioxyde de mercure ».

« Si nous procédions en sens inverse par décomposition, le poids total des éléments séparés serait toujours égal au poids du corps composé qui les aurait produits».

«Donc nous 'avons le droit de conclure que rien n'augmente ni ne diminue, dans la somme de cet élément matériel, que l'École a regardé comme le seul élément pondérable, unique source de Tétenduo, de la masse et du poids absolu » (1).

Je suis bien fâché de devoir faire une remarque aussi désobligeante, et je m'en excuse; mais pour tenir un pareil langage, il faut avoir totalement oublié les principes de l'École ; car je ne puis croire qu'on suppose que le lecteur les a peut-être oubliés ou ne les a jamais sus ; et qu'il acceptera, dèslors^ comme argent comptant, les affirmations les plus inexactes. L'École voit si peu, dans la matière, le principe pondérable qu'elle suppose des corps essentiellement légers, le feu, par exemple, bien que ces corps aient la même matière qje la terre, corps essentiellement lourd. La terre, nons l'avons vu, peut devenir du feu, par là corruption du froid et de Thumide. La matière, dans cette transformation, perd son poids en même temps qu'elle perd la forme de la terre; car le poids, comme d'ailleurs toutes les autres propriétés, dérive de la forme, et de la forme seule ; c'est ce qu'il ne faudrait pas oublier, ou faire semblant d'oublier.

Il conviendrait encore de nous dire clairement et sans équivoque, ce que l'on entend par ces éléments matériels de l'hydrogène et de l'oxygène. Oui ou non^ y a-t-il une différence quelconque entre ces éléments matériels? car il ne faudrait pas oublier nori plus que la matière est la même pour tous les corps, et que toute différence vient de la forme

(1) Farges, Matière et forme, pp. 178-179.

seule (1). Que penser enfin de ces modifications accidentelles de position, de volume, de mouvement local attribuées aux éléments matériels ? Autant d'hérésies aristotéliciennes que de mots. Accidents^ positions, volumes et mouvements n'existent que dans des corps parfaitement déterminés, composés par conséquent de matière et de forme. Ils dérivent eux aussi, et comme le poids, de la forme seule. On ne peut jes attribuer à la matière, simple puissance, qui, selon la définition d'Aristote, n'est pas quelque chose, ni la qualité d'une chose, ni sa quantité ni quoi que ce soit des choses qui déterminent l'être. Ces éléments matériels, que, pour le besoin de la cause, on veut identifier avec la matière d'Aristote et de l'École en sont donc tout à fait différents ; ce sont des corps bel et bien déterminés, composés déjà de matière et de forme au sens aristotélicien, puisqu'on leur reconnaît, comme note essentielle, un poids spécifique, qui subsiste invariable à travers toutes les transformations. Pour montrer l'accord imaginaire des théories aristotéliciennes avec notre chimio, la première condition, la condition indisp'^n- SM.i»]'*, ser:ur-(,'llr" donc de falsifier i'i cp point lu iI'm-trine d'Aristote et de son école^ et de nous présenter, comme leur appartenant^ une doctrine qui est exactement aux antipodes de l'aristotélisme? On reconnaîtra, du moins, que les textes très catégoriques que j'ai rapportés plus haut préservent mes critiques du reproche de calomnie. Peu nous importe dès lors comment on explique la manière dont les autres

{{) » Materia piima, prout coiisideratui' iiuda al)Omni forma, non hal)et aliquain diversit.item ». S. Thomas, /« lib. I sent., dist. 34, Q. 1, a. 2, T. VII, p. 410.

DES MIXTES OU COMBINArSONS CHIMIQUES

éléments formels se comportent dansle mixte, puisque les modernes aristotéliciens nous avouent que certains principes qu'ils appellent matériels, mais qui viennent en réalité de la forme seule, y persévèrent en acte. Concluons donc : tandis que les aristotéliciens refusent d'admettre que les éléments formels puissent persévérer en acte dans le mixte, ils reconnaissent que les éléments qu'ils appellent matériels, et qui sont en réalité des éléments formels, y persévèrent cependant en acte ; première contradiction.

Ils disent que si la matière avait déjà un acte de corporéité déterminé, la forme ne lui apporterait qu'im nouvel acte accidentel, et que ces deux actes ne sauraient être unis substantiellement. Or, ils ajoutent à Tacte des prétendus éléments matériels, l'acte des éléments formels, pour faire Tunique substance du mixte; deuxièmeet troisième contradictions. Ce ne sont pas d'ailleurs les seules inconséquences qu'on puisse leur reprocher. Ils semblent les amonceler comme à plaisir. Nous allons en avoir une nouvelle preuve dans lenr théorie sur la présence des cléments formels dans les mixtes, c'est-à-dire dans les combinaisons. D'après eux, les corps simples ne persévèrent j)as en acte dans les combinaisons chimiques ; ils y persévèrent seulement en vertu on en puissance^ et ils redeviennent en acte par l'analyse chimique qui dissocie les éléments du corps composé. J'ai démontré plus haut, dans la critique de la théorie de l'acte et de la puissance, qu'aucune chose n'est réellement en puissance, qui ne soit de quelque manière en acte, sous le rapport même où elle est en puissance. Quant à l'expression m »irtute, virtuellement, en vertu, on sait quelle

lOP MATIÈRE ET FORME

signification lui donnait Saint Thomas ; aujourd'hui, elle est employée à contre-sens; personne n'en fournit une définition exacte ; mais c'est un de ces mots commodes, derrière lesquels il n'y a rien, et avec quoi on espère se tirer toujours d'embarras. Rappelons donc les propres paroles de Saint Thomas sur la nature du mixte : «Certains prétendent que chacun des éléments ne peut venir de n'importe quelle partie du mixte, mais que les éléments sont tirés du corps mélangé comme d'un même mur on peut retirer les pierres et les briques ; or, cela est inadmissible, car ceux qui entendent ainsi la résolution du mélange ne peuvent expliquer comment les éléments juxtaposés, mais non véritablement mélangés produisent la chair, les os et n'importe quel autre des corps mixtes »> (Ij. « Prétendre donc qu'un élément vient d'une partie du mixte, et un autre élément, d'une autre partie, équivaudrait à dire qu'une certaine partie de cire peut seule devenir une sphère, et une autre partie, une pyramide (2).

Pour Saint Thomas^ le mixte est donc un continu parfaitement homogène ; les parties des éléments, (nous dirions aujourd'hui, les atomes ou les molécules), n'y sont pas juxtaposés, ayant en acte la nouvelle forme du mixte et gardant virtuellement la forme de leur élément primitif, dételle sorte que la molécule d'eau devenue en acte, chair, reprendrait, au moment de la dissolution delà chair, la forme de l'eau, qu'elle conservait virtuellement ; non, les choses se produisent d'une façon toute différente : la matière,

(1) S. Thomas, De gêner, et corrupt., L. 2, C. 8, p. 369.

(2) Ibid.

en perdant la forme des éléments, s'est revêtue de la forme unique du mixte ; n'importe quelle partie de ce mixte, c'est-à-dire n'im|)0fte lequel de ses atomes ou molécules redevient indifféremment air, (eu, eau ou terre ; la matière qui, avant la production du mixte, était revêtue de la forme de l'eau, pourra être, au moment de la dissolution de ce mixte, revêtue de la forme du feu, de la terre ou de l'air. Telle est rigoureusement la théorie d'Aristote et de Saint Thomas, et c'est la seule qui soit logique, si l'on admet la stricte unité de forme dans le mixte. Comment donc est-il permis d'écrire que, d'après les principes de Saint Thomas, les atomes d'hydrogène et d'oxygène restent dans l'eau virtuellement ou en puissance, et qu'ils reprennent chacun sa forme antérieure, au moment de l'analyse de l'eau? C'est une nouvelle falsification de la doctrme de l'École, et j'ajouterai que les bonnes causes n'ont pas besoin d'être défendues avec de telles méthodes.

11 n'y a que deux hypothèses en présence sur la manière dont s'opère la combinaison cliimique: 1° Ou bien les atomes se juxtaposent, restent en acte, et produisent le nouveau corps en combinant leurs forces diverses. 2° Ou bien nous avons un tout continu i)arfaitement homogène, dans lequel il n'y a plus rien en acte des éléments primitifs. Cette dernière est l'opinion aristotélicienne : elle présente des difficultés insolubles. Il me suffira d en produire une seule : Si l'eau forme un continu, les atomes d'oxygène et d'hydrogène sont devenus des atomes d'eau et tout à fait semblables. Nous n'avons [)lus, par exemple, un atome A et un atome B, mais deux atomes C, ou plutôt, puisque nous admettons le continu, un seul atome C, que nous supposerons

Périer 7

double de A et de B. Je soumets C à un réactif unique, courant électrique ou haute température, peu importe. Puisque les mêmes causes produisent, dans les mêmes conditions données, les mêmes effets, pourquoi une moitié de C se comporterait-elle autrement que l'autre moitié qui lui est exactement semblable? Pourquoi l'une deviendrait-elle de l'oxygène et l'autre, de Thydrogène? Pourquoi enfin le continu de C serait-il rompu ? car lorsqu'on parle de parties dans le continu on émet une hypothèse contraire à la notion même du continu. Répondre que ce continu en acte était divisible en puissance^ que les atomes d'oxygène ou d'hydrogène, devenus eau en acte, restaient virtuellement de l'oxygène ou de l'hydrogène, c'est se faire illusion avec des mots dépourvus de sens et parler pour ne rien dire. Le divisible, l'oxygène et l'hydrogène ne peuvent être virtuellement ou en puissance dans l'eau supposée continue, que parce qu'ils y sont en acte. J'ai une poignée de graines ai petites qu'il m'est impossible de percevoir entre elles quelque différence ; je les sème, le même jour, dans un même terrain; bientôt après, je vois germer quatre sortes de plantes dans la proportion de 1, 2, 3, 4. J' en conclurai que j'avais quatre espèces de graines dans la même proportion. A en croire les aristotéliciens, ces graines pourraient être toutes exactement semblables en acte, et diverses seulement en vertu ou en puissance. Mais d'où vient cette différence de potentialité? c'est ce qu'on ne nous dit pas et qu'il importerait cependant de nous faire connaître. Pourreprendre la comparaison dont je me suis servi plus haut, si dans le composé chimique les formes des simples sont détruites, et ramenées à la matière

première avant de recevoir la forme du mixte, comme seraient détruits des caractères d'impi-imerie que l'on fondrait dans un commun lingot d'alliage ; vnie cause quelconque déterminée ne fera pas plus reparaître les anciens éléments, avec leurs proportions originelles, qu'un seul moule ne tirera du lingot, où elles auraient été fondues, les anciennes lettres et ne les répartira dans les mêmes proportions qu'auparavant. De plus, comment les aristotéliciens expliquent-ils cette résolution du mixte en ses éléments primitifs ? Nous nous trouvons en face de changements substantiels dus à des causes purement accidentelles : tels le courant électrique qui décompose l'eau en hydrogène et oxygène : ici deux substances produites par un seul accident. Nous voici donc ramenés, une fois encore, à des effets supérieurs à la cause, c'est-à-dire à des effets sans cause. L'aristotélisme que nous avons vu, un peu plus haut, obligé d'oublier la métaphysique et la logique, pour donner un semblant d'explication des combinaisons chimiques, n'est pas plus heureux quant il traite de l'analyse de ces mêmes combinaisons.

Et, d'ailleurs, est-ce, encore une fois, la théorie d'Aristote qu'on nous propose, lorsqu'on fait ainsi rétrograder la matière, de la forme du comi)Osé aux éléments composants, et qu'on ne lui reconnaît pas d'autre aptitude que ce mouvement de va et vient? D'après Aristote et Saint Thomas, la matière passe successivement à travers toutes les formes, car elle est eu puissance à l'égard de toutes. Tant donc que nous n'aurons pas constaté que les corps simples peuvent se changer réciproquement entre eux, que les combinaisons ne se réduisent pas nécessairement en leurs corps primitifs, mais qu'elles peuvent se

résoudre en d'autres corps, et même en un seul autre corps simple, nous aurons le droit de considérer comme des hypothèses aussi gratuites — elles ne reposent sur rien — qu'inutiles — elles ne rendent compte de rien — ces deux dogmes de l'aristotélisme : la- matière première, et les transformations substantielles de cette matière (l).

(1) Voici comment les nouveaux aristotéliciens croient tourner et pallier la difficullé; « D';iprès un adage communément reçu chez les scolastiquus, la matière première se prête à l'information de toutes les Cormes essentielles de la nature. Cette aptitude universelle ne se i-encontre cependant que dans la matière univei'salisée i>ar l'abstraction, dégagée de la sorte de toute relation particulière qu'elle a, en fait, avec telle ou telle forme spéciale. Ainsi transpoi'tée dans l'ordie idéal, la matière offre une iiidétcrn.ination si grande qu'ello peut s'harmoniseravec un principe spécifique quelconqur... 11 s'en r.-iutque toutes les portions de matière première répandues dans les êtres de ce mojide soient destinées à une évolution aussi vaste [c'est-à-dire de passer du minéralau végétal et â l'animal]. C'est le sort d'uti petit nombre de corps simples. Poui- la plupart d'entre eux, la forme du composé cliimique minéral est le terme ultime des métamorphoses pussil)lc.-i, puisqu'on ne les rencontre jamais dans la constitution d'aucun être vivant». Nys, Cos»iolo(jie, pp. 180-183. Cf. Farges, Mai.i<)ri! cf fortuc. p. 261. Ainsi, considérer la matière ahsliactivcment, iatrdnsporter daus L'ordre idral, c'est, sans doute, ce qu'ils appellent s'appuyer sur l'expérience, puisque, chez eux, les deux termes i/ieorj'e et oOs'jrcaiion sont synonyme.s (voir plus haut, p. 86). La ma t icre est le sujet de toutes les ira r.sfiM-malions ; les corps ne diffèrent que pai' les éléments l\)rmels qui disparaisse:! t dans les cliangenuMils sulistauliels ; mais on veut que la matière continue à sul)ir l'influr'i.cc des éléments formels disparus puisque, sui vantqu'eile a été fifl'(c téo (1(! tels ou tels éléments formels, elle est capaido on incapable de se revêtir de telle ou telle autre forme nouvelle. Vdilà bien une théorie qui satisfait pleinement la raison et qui est « l'expression ,aljstraite mais rigoureusement exacte de la réalité observée», voir encore plus haut p. 86.

lia doctrine aristotélicienne et l'atomis-

me. — Je n'ai pas écrit ces pages pour proposer un système de la constitution ultime des corps ; je laisse naturellement ce soin aux physiciens et aux chimistes ; ma tâche est plus modeste : réfuter une théorie que je crois fausse, montrer la futilité des arguments dont on l'appuie, et découvrir les sophismes qui peuvent trouver désarmés les esprits peu exercés aux spéculations aristotéliciennes. Aussi bien, c'est faire œuvre utile aux architectes de l'édifice futur de déblayer le terrain à bâtir des \ieilles constructions qui ne sont plus d'aucune utilité.

Je ne défends donc pas l'atomisme. Il faut bien cependant reconnaître que les raisons qu'il peut alléguer en sa faveur se tournent contre la théorie du continu et de la matière et delà forme aristotéliciennes.

Les lois des proporHcons fixes et des proportions multiples sont des lois certaines ; il reste à les expliquer.

« Pourquoi les combinaisons chimiques se font-elles toujours suivant un type fixe et invariable pour chacune d'elles ? Pourquoi les volumes des gaz composants et du composé sont-ils toujours en rapport simple? Pourquoi dans toute combinaison chimique, les poids des composants sont -ils des multiples entiers de leurs poids proportionnels? Autant de questions qui sont, toutes ensemble expliquées et résolues aussi clair que le jour^ si l'on admet que les corps sont composés d'éléments, d'unités de masse et de volume, qui ne pourront jamais se combiner entre elles qu'en nombre ronds. Autant de questions qui restent insolubles, inextricables, si on rejette les atomes et les molécules ».

« Car pourquoi, par exemple, l'oxygène et l'hydrogène mélangés dans n'importe quelles proportions, dans n'importe quelles conditions ne se combinent-t-ils jamais que dans la proportion de 1 volume à 2 volumes, de 1 grammes à 8 grammes, jamais, de 1 à 9, de 1 à 8, 5, à 8, 1 ? Ou encore pourquoi se combinent-ils dans la proportion de l à 16 dans l'eau oxygénée, jamais dans une proportion intermédiaire. Pourquoi ? »

(( On a trouvé des corps dont les propriétés, tout en étant de même ordre, diffèrent sensiblement, et cependant on a été obligé de leur donner une formule identique. Il semble que la nature voulant créer des corps de propriétés intermédiaires : natura non facit saltus, ait été cependant obligée de se plier à cette loi, absolument rigoureuse des proportions multiples. Elle a pu faire varier les propriétés par degrés presque insensibles : elle n'a pas fait varier les rapports par valeurs fractionnaires. Les isomèi^es, en effet, sont composés des mêmes éléments, unis dans les mêmes proportions. Les atomistes peuvent expliquer les différences de propriétés de deux isomères par des différences dans les groupements des atomes, et leur formule développée en rend toujours compte. Mais si la nature est continue et homogène, si les combinaisons ne sont, après tout, que des mélanges plus ou moins intimes, comment parler d'arr;mgements différents puisqu'il n'y a pas d'éléments et comment expliquer des propriétés différentes si les proportions des composants ne diffèrent en rien ? « Lors donc qu'on voit ainsi cette loi des proportions multiples, régir, avec la plus grande précision, expliquer et classer, non seulement les anciens composés, mais tous les ca.iiposés nouvellement découverts, et

jusqu'aux plus complexes ; il faut bien admettre qu'il y a dans les corps, et dans tous les corps, quelque chose qui détermine cette unité, et cette simplicité de la nature. Mais dans l'homogène et le continu, rien ne détermine la combinaison à se produire dans telle proportion plutôt que dans telle autre. Il faut donc que ce quelque chose de déterminé rompe l'homogénéité delamatière. Il faut que la matière soit un tout, un ensemble composé d'unités. Ces unités ne peuvent s'unir que deux à deux, ou trois à trois, toujours en rapport simple. Il n'y a de vraiment plausible que cette explication. On n'en voit pas d'autres, on n'en a jamais présenté d'autres » (1).

L'atomiste a donc rai.9on de croire qu'il n'est pas plus possible de se passer de son hypothèse en chimie que de la gravitation en astronomie. De même que les lois de Kepler, simples formules résumées de quelques observations portant sur quelques astres seulement, conduisirent Newton à la découverte de la gravitation, comme seule explication rationnelle de ces faits, et que. la gravitation une fois admise, les lois de Kepler devinrent, dès lors, des lois mathématiques absolument générales ; de même, la loi des proportions multiples, qui est une simple loi d'observation, amène à conclure à l'existence de l'atome. Puisque elle nous montre que tout se passe, dans les combinaisons chimiques, comme si la matière était composée d'atomes, il n'y a qu'un pas à faire, et pourquoi cette induction nous serait-elle défendue? pour

(1) Véronet, L'atome nécessaire, dans la Retue de philosophie, T. XV, 1809, pp. 385-391, passim.

admettre qu'effectivement elle estcomposée d'atomes.

Ces raisons sont assez fortes pour que certains aristotéliciens aicMit liai par s'y rendre. Il reconnaissent uiaintenant:

1° Que la doctrine du continu dans tout corps apparemment homogène est controuvée par les faits. (Elle a été défendu éucr-i-iqucment pendant des siècles).

2" Que les atomes sont le>; vrais dépositaires des propriétés des corps simples.

.3° Que l'atome est, dans le corps simple, le véritable individu fonctionnel.

4° Qne l'individualité du corps composé réside dans la molécule.

5° Qu'ainsi, c'est nue vérité désormais établie que l'atome est vraiment la sonrce primordiale de toute.'; les propriétés dos corps simples et ultérieurement des corps composés (1).

Mais s'il en est ainsi, la cause est entendue, à en jnger par les procédés mêmes de Técole aristotélicienne qui a toujours combattu l'atomisme comme son principal ennemi, et avec une opiniâtreté telle qu'il nous est bien difficile de ne j)as croire à un antagOiiismo irréductible entre les deux systèmes. Car là où il y a plusieurs substances qui s'unissent entre elles et restent conjointes, il n'y a, d'après les péripatéticiens, besoin d'aucune forme physique dans ce composé. Il y a seulement une certaine forme métaphysique qui résulte de la disposition et de l'ordre même des parties^ comme cela se produit dans les œuvres exécutées par les hommes. Or,

(1) Nys, Cosmologie^ pp. 4-29-441.

dans le système atomiste, les atomes s'unissent par leurs forces naturelles et restent unis. Il est aussi superflu de leur ajouter une forme physique ou substantielle, qu'il est inutiled'imaginer, dans une montre, une entité distincte de la somme des pièces dûment agencées qui font la montre.

Par contre, il faut rejeter la théorie atomiste, si l'on admet la théorie péripatéticienne. D'après cette dernière, les corps ne sont pas formés d'atomes, mais de deux principes inétendus, matière et forme, qui, par leur union, produisent la substance dont la quantité est continue et divisible à l'infini. Il n'y a donc là aucune attraction moléculaire, aucune affinité chimique entre les atomes de natures différentes. Il y a seulement un certain appétit de la matière pour les diverses formes substantielles. Dans la synthèse des substances, les atomes ne se joignent pas aux atomes et ne restent pas différents et distincts dans le composé ; mais, les formes précédentes ayant été détruites, une seule forme nouvelle donne son acte à la matière ; d'où il résulte que la diversité des corps ne dépend pas de la diversité des éléments constitutifs, mais de la différence de la forme. Affirmer cela, c'est ruiner la théorie atomiste; les deux théories atomiste et péripatéticienne ne peuvent donc être vraies toutes deux (1).

Montrons leur opposition par un exemple. Si le potassium est mis en contact avec de l'eau, une combustion se produit. Il en résulte de l'oxyde de potas-

(1) Cf. Tongioi'gi, Institutiones philosophieœ , T . II, pp. 215-

sium (^potasse) et un certain volume d'hydrogène libre. L'atomiste d'accord avec la chimie donne de ce fait l'explication suivante : l'eau est composée d'oxygène et d'hydrogène ; les deux substances sont unies mais ne sont pas détruites. Le potassium a une plus grande aflSnité pour l'oxygène^que n'en a l'hydrogène. Par suite, il sépare les atomes d'oxygène qu'il trouve dans l'eau et se les unit. C'est très simple, et dans la nature tout se fait par les moyens les plus simples. Écoutons maintenant un péripatéticien : L'eau, dirat-il, se compose de matière première et de la forme de l'eau. Le potassium est un agent qui, par sa vertu active, corrompt l'eau et tire de la puissance de la matière la forme de Thydrogène. Mais dans cette action, le potassium patit à son tour,etéprouve lui-même unecorruption par l'action de l'eau et il en résulte une seconde substance formée de matière première et de la forme de la potasse (1). Il est inutile d'insister, les deux explications ne sauraient toutesdeux être vraies, et chacune vaut ni plus ni moins que le système dont elle se réclame.

Il peut donc paraître étrange que l'on continue à se dire aristotélicien, si l'on admet dans les corps l'existence réelle des atomes. Mais chassé d'une position, l'aristotélisme se réfugie dans une autre. C'est l'atome-individu lui-même qui sera maintenant composé de matière et de forme ! Le principe matériel de l'atome ne change pas, ce sont ses principes formels ou virtuels qui se transforment ; il perd son indépendance en entrant dans la molécule de la combinaison, comme la molécule elle-même se transforme et perd son

(1) Tongioigi, Iniiiutiones philosophicœ. T. II, pp. 216-217.

indépendance en entrant dans un corps organique ou vivant (1).

J'ai déjà démontré plus haut, (p. 97) que cette conception de la nature des corps n'a rien d'aristotélicien, puisque ces éléments matériels, différents entre eux, et exempts de changements, ne correspondent pas du tout à la matière première d'Aristote ; et il serait, d'ailleurs, facile de prouver par des textes qu'Aristote repousse tout accord que l'on voudrait tenter entre son système et l'atomiste (2).

Néammoins, grâce à ces termes d'éléments matériels et d'éléments formels qui peuvent faire illusion aux yeux d'un lecteur peu averti, et moyennant quelques concessions qu'il n'est pas possible de refuser à i'atomisme en examinant les problèmes chimiques, les apparences aristotéliciennes paraissent sauvegardées et l'édifice garde sa façade. Je dois ajouter que ces

(1) Cf. Nys. Cosmologie p. 445. Labrique aussi, dirons-nous aux aristotéliciens, peid son indépendance en entrant dans la muraille, et le rouage en entrant dans la montre. Cela change-t-il la nature de la ijrique ou du rouage V

(2) « Démocrite et Lencippe en ne s'attachant qu'à la^ forme des éléments en fontsortir la production et la destruction des choses. Ainsi c'est de la division et de la combinaison des atomes que viennent la prodjction et la destruction ; c'est de

leur ordre et de leur position que vient l'altération Le point

essentiel au début de cette discussion, c'est de savoir si les choses se produisent, s'altèrent et s'accroissent, ou souffrent les phénomènes contraires à ceux-là parce qu'il y a des atomes, c'est-à-dire des grandeurs primitives indivisibles.... « Il est absurde de pousser l'analyse des corps jusqu'à les réduire en surfaces, et par conséquent il serait plus raisonnable de croire que les atomes sont des corps. J'avoue, du reste, que cette opinion offre aiissi bien peu d'apparence que de raison )). Aristote, Généraiion et corruption, L. 1, C. 2, T. II, p. 434

Concessions qui semblent mettre en règle, tant bien que mal, l'aristotélisme avecles sciences expérimentales, on se hâte de les oublier dans la suite. Il n'en est plus question dans l'étude des êtres vivants, et l'on en revient <à l'aristotélisme pur.

Qu'il me 'suffise, pour le moment, de réfuter les raisons que donnent les aristotéliciens pour établir les changements des éléments formels des atomes dans les combinaisons. Ce sera réfuter, du même coup l'objection qu'ils proposent contre la persévérance en acte des atomes dans la molécule, c'est àdire des atomes y gardant leurs propriétés respectives. Ils disent : u Si les principes formels ou s|)écifîques pers'^vèrent dans leur intégrité en acte, n'estil pas contradictoire qu'ils cessent de manifester leurs propriétés essentielles ? Nous n'avons qu'un seul moyen naturel de connaître la présence d'une "substance: c'est en constatant la manifestation de' ses propriétés Spécifiques^ d'après Taxiomequi domine toute recherche expérimentale : telle opération, telle substance, operatio sequitur esse . On me répond que les forces élémentaires se trouvent neutralisées, équilibrées dans le composé par leurs actions réciproques. Mais cette réponse n'est qu'un subterfuge. Expliquerait-elle la disparition des anciennes propriétés, elle n'expliquerait nullement l'apparition des propriétés toutes nouvelles, et souvent opposées, que le composé manifeste. Si donc l'opération, a changé profondément ou spécifiquement, de quel droit supposez-vous que le principe d'opération n'a pas changé ? » (1).

(1) Farges, Matière et forme, p. 184.

Il est peut-être dangereux de parler de réponses qui ne sont que des subterfuges, lorsqu'on n'a soimènne à présenter, pour toute solution, que les mots aussi mystérieux que vides desense/z acte, q{ virtuellement ou en puissance. Certaines forces, qui étaient en acte dans l'atome, disj)araissent ou rentrent en puissance dans la molécule ; tandis que d'autres, qui n'étaient qu'en puissance dans l'atome, passent maintenant en acte dans la molécule ; ce n'est pas plus difficile que cela ; mais pourquoi les choses se passent-eiles ainsi et comment le sait-on ? C'est ce qu'on se garde bien de dire. Aussi l'explication qu'on nous donne ne nous explique rien du tout. Ce sont de ces formules qui durant vingt siècles ont donné l'illusion delà science et ont frappé l'aristotélisme d'une stérilité complète, « car on cherche vainement quels phénomènes explique la théorie péripatéticienne, quelles luis de la nature elle éclaire ou quelles découvertes lui sont dues » (l). On compose de savants et volumineux ouvrages pour prouver qu'elle s'accorde merveilleusement avec les scieiices physiques ; je croirais plus volontiers à cet accord s'il n'était pas nécessaire de le démontrer aussi laborieusement.

Donc ces forces ou principes formels qui disparaissent et re[)araissent, qui connaissent si bien le jeu de cache-cache, sont choses aussi gratuites qu'inintelligibles et il est, d'ailleurs, parfaitement inutile d'y recourir.

Vous avez une imprimerie qui possède des caractères de tous modèles. Après une semaine de tra-

(1) Cf. Toi\<:;ioi-g\, Institutiones philosophicœ, p. 217.

vaux, quand VOUS replacez ces caractères, chacun dans sa case, si vous les retrouvez en nombre égal^ je dois conclure que ces caractères sont restés les nièmes au cours de vos impi-essions ; et il est absurde de supposer que ces caractères auraient pu se trouver dans les mêmes proportions qu'auparavant, s'ils avaient été, pour chaque composition, fondus dans un lingot commun. De même, vous avez une douzaine de corps simples en quantité bien déterminée; vous faitesentrer ces corps dans toutes les combinaisons chimiques possibles, où vous les soumettez quelquefois aux réactions les plus énergiques ; vous retrouvez, en dernière analyse, les mêmes corps simples, et dans la même quantité; il n'y a qu'une seule explication raisonnable : ces corps simples se sont maintenus, sans changement essentiel, à travers toutes ces manipulations. Ils montrent, dites-vous, des propriétés toutes différentes, mêmes contraires. Si vous en concluez qu'il y a un changement dans l'essence des atomes, et non seulement d?ns leurs qualités, c'est raisonner bien mal. Qu'y-a-t-il, par exemple, de plus opposé, d'après Aristote, que les deux mouvements contraires qui portent, l'un, certains corps en bas, l'autre, certains corps en haut? Prenez donc un morceau de fer du poids d'un kilo, vous le jetez dans Teau, il descend au fond, en suivant la perpendiculaire, premier mouvement ; vous donnez à ce morceau de fer, par le simple déplacement de ses molécules, un volume de deux litres ; vous l'amenez, avec peine, au fond de l'eau, et dès que vous le lâchez, il monte rapidement à la surface, en vertu du principe d'Archimède, mouvement de bas en haut contraire au précédent. Voici maintenant l'explication selon Aristote, que vous donnez de ces deux phénomènes : le

fer descend au fond de l'eau parce qu'il a en acte une force^ un principe formel qui le fait agir en ce sens. Il remorite ensuite à la surface, parce que la force qui le'portait en bas est détruite, ou, du moins, ramenée ;i l'état de simple puissance ; tandis que la force, qui porte lecorps de bas en haut, passe, de son état antérieur de simple puissance, à l'état d'acte. Deux forces, deux éléments formels aussi opposés ne peuvent avoir un même principe : nous devons donc conclure à la diversité dans la substance ou au changement substantiel.

Tous vos raisonnements valent celui-là et lui ressemblent. Eh ! sans doute, il s'est produit un changement dans le fer ; mais c'est un simple changement de volume qui n'a modifié en rien la nature intime de ce métal. L'eau congelée, le fer incandescent produisent des effets tout autres que s'ils sont pris à la température de 30 degrés centigrades. Allons-nous voir là encore des changements substantiels? Ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, nous engagent à être très circonspects, quand il s'agit de déterminer sur quoi portent i»t jusqu'où s'étendent les changements dans la nature des corps. Rien, absolument rien, ne nous démontrera que ce que les scolastiques appellent les accidents des corps: poids, figures, mouvements, volumes, etc. et la coordination de ces éléments avec les éléments voisins, coordination qui fait la mécanique universelle, ne puissent tout expliquer.

Aristote lui-même ne fait-il donc pas dériver la différence substantielle des quatre éléments, de choses tout à fait accidentelles, du chaud et du froid, du sec et de l'humide? (1). Pourquoi ce qui lui est

(1) Génération et corruption, L. 2, C. 3, § 4, p. 456.

permis nous serait-il défendu?

U:i exemple emprunté à la théorie des nombres pourrait, je crois, projeter quoique clarté sur la discussion actuelle. On objecte : s'il n'y a pas de changement dans la nature des atomes, qui entrent dans la molécule de la combinaison chimique, cette molécule est un simple total ; elle ne devrait pas agir autrement que ses atomes considérés isolément. La conclusion est aussi peu rigoureuse que possible.

Autant vaudrait dire que puisque 4 et 3 divisent 12, leur total 7 devrait le diviser de même ; que puisque 7 divise 21, 2 et 5 égalant 7 devraient le diviser encore. Nous voyons comment ce raisonnement pèche en mathématiques parce que nous saisissons l'exacte relation des nombres entre eux. Il n'en est pas de même en chimie, où les relations mutuelles des premiers éléments nous échappent; du moins, nous n'en connaissons qu'une infime partie ; et cependant la loi des i)roportions multiples toujours vérifiée nous autorise à croire que là aussi tout se fait suivant des relations rigoureusement mathématiques.

Qu'on veuille bien peser maintenant, sans parti pris, la thèse aristotélicienne de la nécessité des cliangements substantiels dans les atomes; on verra qu'elle ne repose sur rien; je crois l'avoir suffisamment démontré, et je me résumerai dans les conclusions suivantes.

Rien ne nous empêche de croire que les atomes ne persévèrent avec leur qualités ou propriétés radicales, essentielles, à travers toutes les combinaisons.

En reconnaissant à ces atomes un élément matériel passif diversement' pondérable et étendu, et

un éMmeiit formel, ;ivoc toutes les qualités actives qu'il plaira de lui atli-ibuer, uous n'aboutissons pas du tout, en définitive, à la théorie aristotélicienne de la matière et de la forme, comme on veut nous le persuader '1) ; car l'atomisme ainsi compris rejette les grands dogmes aristotéliciens : la matière continue, l'unité du principe matériel pour tous les corpSj les transformations formelles des atomes. Les deux premiers de ces dogmes sont faux ; le troi sième. que rien ne prouve, est parfaitement inutile pour i-endre raison des changements dans les corps.

.Te terminerai ce chapitre par un essai de solution d'une difficulté que l'atomisme, dit-on, est incapable de résoudre, parce qu'il s'agirait de l'accord de deux, notions contradictoires : l'étendue de l'atome et son indivisibilité réelle (2).

On pourrait se contenter de répondre que ces deux notions n'ont rien de contradictoire, parce que l'étendue et l'indivisibilité s'entendent de deux points de vue différents: l'étendue, de l'espace ou de l'extension locale ; l'indivisibilité, de la nature ou de la constitution de l'atome. C'est en ce sens que tout individu est, conformément d'ailleurs à l'étymologie du terme, quelque chose d'indivisible (3): on ne partage pas, car ce serait le détruire, un homme ni même un ciron. Rien ne nous empêche non plus de croire que, pour exister, pour retenir ses propriétés spécifiques, l'atome a besoin d'une certaine

(1) Farges. Mati'''re et forme, p. 40.

(3j Individi/, ùe in-divido : aiome i\i' n-lenr"'}, oi'l c I vîiif.)-.)- 5ii|uciTioiit le iiiènip, sens.

Férier H

quantité ou masse et que sa division entraînerait sa destruction. Si la nature a façonné ainsi l'atome, n'est-il pas quelque peu ridicule de sembler lui en contester le droit?

Mais le problème peut 'Hre considéré et résolu d'une autre manière. Sur quoi donc est-elle basée cette opposition contradictoire que l'on veut établir entre l'étendue et l'indivisibilité de l'atome? Sur certaines notions qui reviennent sans cesse, depuis Aristote, dans les réfutations de l'atomisme : toute quantité étendue est divisible à l'infini ; le point n'est pas étendu, il équivaut à zéro sous le rapport de l'étendue ou de l'espace. De même, l'instant n'a ■pas de durée, il équivaut à zéro sous le rap])ort de la durée ou du tenqjs. Des zéros ajoutés les uns aux autres ne feront jaitiais une quantité^ ce sera toujours zéro; par conséquent, des points sans étendue ne feront jamais une dimension ; des instants sans durée ne feront jamais le temps.

Cette argumentation est, du commencement à la fin, un pur sophisme; car elle prend pour point de déi)art ce qui est précisément en question, et, comme vérités démontrées, ce qui est faux.

Elle met, tout d'abord, une opposition contradictoire entre l'étendue et le point, entre la durée et l'instant. Or, le point et l'instant sont choses de même nature que le temps ou l'étendue ; si le point était un néant dans l'étendue^ et l'instant, un néant dans la durée, on ne pourrait situer un j^oint ou un instant quelconques dans l'étendue ou dans la durée ; car on ne donne pas un lieu, une place, à ce qui est un pur- néant. C'est donc se tromper grossièrement que de représentei- par 0, le point ou l'instant. Ils sont bien

plutôt l'unité du temps ou de l'espace, et des unités ne sont pas des zéros. Qu'il soit difficile de déterminer la valeur exacte du point ou de l'instant, c'est possible ; leur existence n'en est pas moins certaine. Ainsi la valeur de l'instant présent est juste de séparer !o passe qui n'est plus, du futur qui n'est pas encore ; et si l'on conteste la réalité de cet instant, si on la représente })ar zéro dans le temps, il faut nécessairement arriver à cette conclusion ridicule que rien n'existe ; (;ar les choses ne sont plus dans le pa*sé qui a disparu, et elles ne sont pas davantage dans l'avenir qui n'est pas encore.

11 en est de même du ])oint : donnons-lui le mininjum d'étendue, c'est-à-dire^ considérons le point géométrique ; ce n'est pas un zéro-ou le néant par ra|)])ort à l'étendue ; car, comme je l'ai dit, et comme on i^e saurait troj) le rép'Her, il ne pourrait alors être situé : on ne localise pas un néant. Il reste donc à admettre que !e point et l'instant, étant quelque chose de réel dans le temps et l'étendue, sont les unités du temjjs et de l'étendue; et je ne vois pas, d'ailleurs, quelle antre interprétation on peut donner à cette définitio;; d'Aristote : « Le point est une unité qui a une position » (1).

Le i)oint et l'étendue sont-ils divisibles? non, car Ttinité, pnr nature, ne se divise pas. Le ])oint a-t-il une étendue, l'instant, une durée? non, car durée, étendue comportent l'idée de nombre ou de multiplication ; et l'unité n'est ni un nombre, ni multiple, mais elle est le principe du nombre et de

l) De L'âme, !.. 1, C. 4, ?^ 17 ; T. II! .

la multiplication. Il n'y a dans cette théorie rien d'impossible, rien de contradictoire ; et nous avons^ dès lors, le droit de donner de la ligne et du temps ces deux définitions qui ont, du moins, pour elles l'avantage d'être claires : une suite de points continus ; une suite d'instants continus. Aristote, je le sais, combat ces définitions sous prétexte « qu'il est impossible que les instants tiennent les uns aux autres, comme il est impossible que le point touche au point » (1). Il est permis de trouver fort mauvaises les raisons qu'il en donne (2) ; elles sont tirées delà notion du continua laquelle il a bien fallu renoncer quand il s'est agi d'étudier la constitution des cor|is, et dont nous verrons encore les méfaits, dans la théorie aristotélicienne de la croissance des êtres vivants. Nous lui devons ici la fameuse définition : Le temps est La mesure du mouvemeni selon L'antériorité et La postériorité. Je veux bien croire cette définition admirable, puisqu'on la dit telle; mais i] me semble qu'elle le serait bien davantage, si chacun de ses termes n'appelait une critique. Le temps, d'après Aristote, est une mesure; oy, la mesure et la chose mesurée, appartiennent à une même espèce (3) ; on mesure une longueur avec une

(1) Physique, L. 4, C 10, ^ 4, T. Il, p. 299.

(2) « L'instant n'est pas une partie du temps, car la paille sert à mesurer le tout, et le tout doit se composer de la rou nion de ses parties; or il ne parait pas que le présent secompose d'instants... Si enfin l'instant qui n'est pas à prcsoiM . mais qui a précédemment été, doit iiécessaircmonL av.ijipéri, les instants successifs ne poni-ront jamais cxisiei simultanément les uns avec les autres ». Physique, L. -I, C. 10, §^ 3-4, p. 299.

(3) Aristote. Métaphysique, L. 9, C. 1, J| 13, T. II, p. 575.

longueur, une surface avec une autre surface ; et non un poids avec une longueur, ni une surface avec un poids; donc le temps mesure du mouvement est lui-même un mouvement.

On mesure avec une unité de mesure (1), c'est àdire avec cette grandeur précise (2), dont la simple multiplication (3) détermine la quantité du tout ou de la chose mesurée (4). Donc le temps mesure du mouvement est répété plusieurs fois dans le mouvement. La mesure nous fait connaître la quantité d'une chosCj mais non la nature de cette chose, ni par conséquent sa propre nature. Par exemple, les mesures de longueur ou de surface indiquent combien sont grandes telle longueur ou telle surface, mais elles ne uous disent rien de la nature de la grandeur ou de la surface ; donc le temps mesure du mouvement nous laisse ignorer ce qu'est le temps et ce qu'est le mouvement. Le mouvement semble varier à l'infini, soit que nous considérions la distance que parcourent les mobiles, soit que nous considérions leur vitesse. Mais comme la mesure est quelque chose d'uniforme et de même nature que la chose mesurée, nous devons croire, puisque le temps est la mesure du mouvement, que tous les mobiles parcourent, dans le même temps, la même distance, ou qu'ils ont la même vitesse.

(1) Ai-istote, Métaphysique. L. 9. C. 1, § 12, T. II, p. 575

(2) — Physique, L. 5, C. 3, § 4, T. II, p. 311.

(3) • Id., L. 4, C. 14, § 5, T. II, p. 307.

(4/ — Métaphysique, L. 9, C. 1 § 7, T. II, p. 547.

122 MATIlilRn: ET FORME

Pour (jviter cette conclusion, il aurait fallu, du moins, nous apprendre quel est le mouvement modèle, je dirais le mouvement étalon, dontle temps est la mesure, et i)out'*{uoi celui-là plutôt qu'un auti'c i*

Il conviendrait enliii do ne pas introduire^ dans une définition, des notions qui dérivent seulement de la chose que l'on définit. iJ' antériorité et la postériorité, (seciindain prias et posterius), sont de siin!)les rapports rpie nous établissons dans le temps lui-même, et ils supposent déjà le temps. Ils ne nous en indiquent donc pas plus la nature (]ue la mesure no le fait de la chose mesurée.

Ces critiques do la célèbre définition ne s^it pas ici aussi déplacées qu'il pourrait paraître au jiremier abord. La définition procède, en effet, de la théorie du continu dans le temps^ et cette théorie, comme celle du continu dans les corps, invoquent un même principe : l'impossibilité pour des atomes de temps ou de matière inétendus de l)roduire la quantité. Les deux théories peuvent donc s'éclairer umtuollcmcïnt ; elles nous fournissent, si nous les comparons, le moyeu de juger Tune par l'autre; i^ar il y a les plus grandes probabilités que ce qui est vrai ou fau.x; dans l'une soit également vrai ou faux dans l'autre.

Certains aristotéliciens reconnaissent que la quantité apparemment continue des corps résulte d'atomes juxtaposés. Je dois en conclure que la quantité continue du temps peut, elle aussi, être formée d'atomes juxtaposés^ ou d'instants successifs. L'atome ; 1 • • ! ■^. '-'"st-à-dirc rinstantdu présent est indivi- . i -iiau, puisqu'il est tout présent, que rien de lui n'est dans le passé qui n'esi plus, ni dans le futur

qui n'est pas encore ; et cependant nous sommes bien obligés de reconnaître que cette chose sans étendue peut faire Tétendue, ou autrement dit, la durée, puisqu'il nous est impossible de concevoir dans une journée, comme dans un siècle, un seul instant qui n'ait été, à son moment, ce présent inétendu.

Sifcl'instant inétendu est néanmoins quelque chose de très réel dans le temps, et le principe de la durée du temps, j'ai encore le droit de conclure, quand il s'agit des corps, que l'atome sans étendue est cependant quelque chose de très réel, et qu'il peut être le principe de l'étendue, tout comme l'instant sans durée est le principe de la durée.

Je crois donc que c'est un simple concept métaphysique, mais erroné, qui a amené les atomistes à cette notion de l'atome nécessairement étendu, ou doué de parties multiples. Ils ont craint de dire une chose vide de sens et contradictoire, s'ils supposaient dépourvu d'étendue, l'atome de matière (1). La simple analyse des termes : étendre^ « allonger, donner plus de suface ou de volume à une chose», étendue, (f. dimension d'une chose en longueur, largeurou profondeur», nous oblige cependant, si nous ne voulons pas nous contenter d'une vulgaire tautologie, à remonter jusqu'à la chose "qui est le principe de C3lte extension, qui est en puissance de

(l) Jo ne dis pas que l'atomo soit en réalité inéteiidu ; et je m'en rapporte siu' ce point aux travaux des physiciens. Puisqu'ils signalent dans certains atomes de véritables noyaux qu'on pput isoler, il est évident que les atonies de Cette espèce sont étendus. Je tâche do démontrer ici que le concept de l'atome inétendu n'a théoriquement rien d'absurde.

124 MATIÈRI-: ET KORME

devenir l'extension sans être elle-même l'extension en acte. Le principe de l'extension, c'est le i)oint, comme l'instant est le principe de la durée, comme l'unité, qui n'est pas un nombre, est le principe du nombre, et en puissance tous les nombres.

Ces points, ces instants ne sont pas plus théoriquement en nombre infini, dans une dimension ou un laps de temps déterminé, qi:e l'unité n'est en nombre infini dans un nombre quelconque. Ils sont en nombre égal dans deux quantités égales. Qu'il soit aussi difficile de les compter qu'il est difficile aux ai'istotidiciens lie s^parer^ dans un cor()s, la matière d'avec sa forme, je l'avoue sans |)eine ; mais cela n'empiiche pas notre raison de se représenter clairement leur existence. Et si l'on se refuse à reconnaître le nombre limité des atomes dans un corps, ou des instants dans une durée déterminée, qu'on veuille bien voir au moins une conséquence absurde oi^i l'on est contraint d'aboutir: puisqu'un jour contient théoriquement une infinité d'instants, un siècle n'en contiendra i^as davantage, car un infini n'est pas plus grand qu'un autre infini ; et Tenfant qui aura vécu un jour aura vécu théoriquement aussi longtemps que le vieillard de cent ans. C'est absurde en réalité et vrai en théorie. Les principes qui mènent à des conclusions théoriques absurdes ne peuvent être vrais.

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