‹ Matière et forme; quelques objections contre l'aristotélisme ancien et moderneChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Les êtres vivants

Délimitation de ce chapitre. — Théorie de lu (jihiération tœposée par les textes d'Arislote et de Suint Thomas — Le inàle, principe moteur ou simple cause excitatrice u'apporte aucun élément à i'être enj^endré. — La lemelie. purement passive, fournit la matière. — Dans cette matière l'àiiie est en puissance, elle n'est pas en acte. — L'ân)e végétative précède l'âme sensitive, et celle-ci, l'àme intellectuelle. — Obscurité de l'origine de l'âme intellecinclle; elle vient du dehors, et est seule divine. - Dans t(;utes les âmes, il y a quelque chose d'analogue â l'élément lien astres — Les astres, et notamment le soleil, sont paileurs mouvements la vraie cause el'ficientede la génération. — Théorie de La croissance exposée pur les textes d'Arislote et do Saint Thomas. — Conditions nécessaires de la croiçsance. - Manière dont s'opère Im cruissance : chaque partie de l'être s'accroit par un mouvement continu.— Comment s'opère la transfoi'mation de la nourriture. — L'être acci-u passe simplement d'une (juantité plus petiteâ une quantité plus grande. — Une quantité déterminée ne s'ajoute pas à une quantité déjà existante, car il n'y aurait pas, dans C"! cas. accroissement véritable, mais simple juxtaposition et union pccidentelle d'élé ments. — Critique de ces théo)ies. — 1* De la croissance. — Phénomènes observé dans la croissance du végétal en longueur et en grosseur ; dans la croissance de l'aninial ; développement des os. — Que la croissance n'est pas un mouvement continu et ne s'étend pas à tout le corps. — Elle se fait par juxtaposition d'éléments nouveaux qui conservent certaines notes formelles. De l'union accidentelle et de l'union substantielle. — Conditions a priori et «iins valeur demandées par les aristotéliciens, pour l'unité

de la substance. — Une question à piopos tie la gieffe. — Que penser de l'unité d'opération ? Un argiiinent tiré de la théologie. — Fausseté complèie de la théoi'ie aristolôlicienne de la CFoissance. — 2* De la g>^nt'rntAon. — Le poiiU faible de la théoi-ie: un immense hiatus entre l'êtie pi'oducteur et l'être pi-oduit ; une matière inerte servant de trait d'union; une cause extérieure et accidentelle; des eflfets sans cause. — La génération soraii inexplicable et in)possible d'après l'aveu de Saint Thomas. — Qu'il n'y a pas d'hiatus entre l'èti'e piuducleur et l'être produit. La vi(,> est un continu; exemples tirés des végétaux. L'être vivant produit directement l'être vivant. — La semence est animée et n'a pas seulement la vie en puissance.—La formule vitale, c'est-à-dire le principe de vie, existe dès l'origine de l'animal ; il organise la matière, il no survient pas dans la matière organisée. — Explication embrouillée des aristotéliciens. — Fausseté complète de leur théorie. — La théorie d/- la matière cl do la forme appliquée aux êtres vioants. — L'ànie principe de la vie, forme substantielle de l'être vivant. —Une dans chaque individu. — Relations de l'àme ou de la foi-me avec le corps ou la matière ; opinion scotiste: le corps à une forme pi'Opie; opinion thomiste : toute la foi-medu corps vient de l'àme seule. — Preuves alléguées à l'appui de l'opinion thomiste et critique de ces preuves. — L'àme peut s'unir substantiellement à un corps en acte. — La tormc cadarér'que résulte delà seule disparitiot) de l'àme — Opinion contraire des thomistes. — Faiblesse de ses arguments. — De la persévérance en acte des éléments matéi-iels dans l'être vivant. — Nouvelle falsification de l'ai'istotélisme. — L'aristotélisme a mal inteiprété les divers phénon)ènes de la vie.

Délimitation de ce chapitre. — On ne s'attend pas à trouver ici un examen de tous les problèmes de la vie. Admettons tout de suite, pour déblayer

le terrait), un certain nombre de notions généralement admises, dont l'étude, ne saurait rentrer dans le cadre do ce travail: l'être vivant, plante ou animal, naît, croît, se reproduit et meurt ; c'est essentiellement un individu autonome dans lequel tout est moyen et tout est fin. Il possède en lui-même, selon la définition d'Aristote, le principe do son mouvement ; ce mouvement c'est la vie : vie végétative et sensitive dans l'animal ; vie végétative, sensitive et intellectuelle dans l'homme.

Le corps inorganique, au contraire, est un simple agrégat fortuit^ sans quantité déterminée, d'atomes de même nature ou de nature différente, qui n'ont entre eux d'autre dé|)endance que celle qui résulte d'une simple juxtaposition. Il est dépourvu de ces quatre phénomènes que nous voyons dans l'être vivant: la naissance, la croissance, la reproduction et la mort.

Dans ce chapitre, je me bornerai à étudier les doctrines aristotéliciennes de la production et de V accroissement des êtres, et l'application qu'on fait aux êtres vivants de la théorie delà matière et de la forme. Certaines questions particulières au composé humain seront réservées pour un dernier chapitre.

Théorie de la génération exposée par les textes d'Aristote et de Saint Thomas. — « Pour qu'il y ait génération proprement dite, il faut que l'être procédant offre, dans sa nature, la similitude de l'espèce dont il dérive, comme lorsque l'homme vient d'un homme, et le cheval, d'un cheval (1).

(1) S. Thomas, Sunvna TheoL, P. 1, Q. 27, a. 2.

Le mâle possède le principe moteur et générateur; la femelle, le principe de la matière ^1). Car il faut distinguer dans les animaux, comme dans l'ensemble des choses, le principe actif et le principe passif, concourant l'un et l'autre à la reproduction de l'espèce (2). Toute la vertu active vient du mâle, tandis que la femelle est purement passive (3). Mais il n'est pas nécessaire que quelque chose vienne de l'agent comme partie intégrante de ce qu'il produit (4). Rien ne vient de l'ouvrier dans la matièredes bois façonnés par lui. Tl ne se trouve pas dans l'œuvre produite la moindre partie de l'art de l'ouvrier, si ce n'est la forme qu'il imprime par le mouvement dans la matière. La science de l'artiste et son âme. en laquelle se trouve l'image à réaliser, donnent aux mains ou à quelque autre membre tel ou tel mouvement, suivant que l'objet à produire est de telle ou telle manière; et les mains font mouvoir les instruments et la matière. Ainsi fait la nature: elle se sert de la semence des animaux, comme d'un instrument qui possède le mouvement en acte, de même que, dans les œuvres de l'art, les instruments sont mus parce qu'ils possèdent en quelque sorte le mouvement de l'art (5). Il

(1) Aristote, Génération des animaux, L. ], C. 2, T. III, p. 320, I -nés 34-35. L'édition Didot ne subdivisant pas en pai-agraphes les chapitres de ce traité, j'indique le numéro des lignes dans le texte grec.

;2)S. Thomas, Summa TheoL, P. 1, Q. 125, a. 2

(3) Id., P. 3, Q. 77, a. 4.

(4) Aristote, Génération des animaux, \. 1, C. 21, p. 341. 11. 13-15. •

(5) Aristote, Génération des animauœ, L. 1. C. 22, p. 342. 11. 40-62.

reste donc à conclure que le mâle n'émet pas quelquematière qui soit une partie intégrante de l'embryon engendré; c'est seulement par la vertu qui est dans la semence qu'il procrée un être vivant ))(1). « Il faut donc, comme suite de tout ce qui précède, rechercher et dire ce que devient la partie corporelle de la semence, puisqu'elle exerce une action parla force déposée en elle. Il nous faut déterminer si le produitconstituédans la femelle en reçoit quelque chose ou n'en reçoit rien. Quant à l'âme qui vaut à l'animal son appellation, (car l'animal est constitué par la partiesensible de i'ànie), il faut savoir si elle réside ou non dans la semence et l'embryon, et d'oij elle vient. L'on ne saurait, en effet, supposer que l'embryon soit absolument sans àme et privé de toute espèce de vie; car les semences ot les embryons des animaux vivent, tout aussi bien que ceux des plantes, et ils sont même, jusqu'à un certain point, capables de fécondité (2). Il est donc évident qu'ils ont l'àme végétative, et il a été démontré précédemment (3), en traittant ce sujet, pourquoi ils reçoivent nécessairement toutd'abord cette àme. Bientôtaussi, ils ontl'àmesensitivequi fait l'animal. Ce n'est pas en effet d'un seul coup que l'être devient animal et homme, animal et cheval, ni aucun des autres animaux; car c'est ce qui donne la perfection à l'être qui se produit en dernier

(1) Ai'istote, Génération des animaux. L. 1, C. 21, p. 341, 11. 41-43.

(2) Id., L. 2. C.3. p. 351, 11. 6-18.

(3) Aristole fait nllusioii à son Truilé de rame, L. 2, C. 2. ^- 4, T m, p. 446.

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lieu, et c'est le propre de chaque être qui est le terme final de la génération. Par suite, quand, comment et d'où reçoivent l'intelligence, les êtres particii)ant à ce principe, c'est une question fort obscure et il faut faire tous ses efforts pour la saisir autant qu'il est possible» (1).

« Nous devons admettre que les semences et les embryons qui ne sont pas encore séparés, possèdent l'âme végétative en puissance, sans l'avoir en acte, tant rju'ils ne prennent pas la nourriture^ comme la prennent les embryons séparés, et qu'ils ne produisent pas les fonctions de ceUe sorte d'âme. Au début, tous ces êtres ne semblent avoir que la vie de la plante. Nous devrons ensuite i^arjer de l'âme sensitive et de l'âme ratiop.nelle , car il est nécessaire que toutes ces âmes soient en [)uissance avant d'être en acte. Il est encore nécessaire d'admettre l'une des alternatires suivantes: ou toutes ces âmes qui n'existaient pas aui)aravant, se [)ro(luisent dans l'être, ou certaines existaient auparavant et non les autres; ou elles sont dans la matièro sans y être apportées par la semonce du mâle, ou elles y sont en venant de cette semence. Si elles sont dans le mâle, ou toutes viemient du dehors, ou aucune n'en vient, ou certaines en viennent et non les autres. Mais que toutes ces âmes ne puissent préexister, cela apparaît des raisons suivantes: les principes dont l'action ost cor[)orello ne peuvent (évidemment exister sans un corps; par exemple, or; ne peut marcher sans les pieds. Il est donc impossible que ces âmes viennent

(1) Gt'uératiGn des animaux. I-. 2, C. 3, \>. 35',, 11 I0-29

du dehors, soit seules, puisqu'elles sont inséparables, soit jointes à un corps » (1).

Il reste donc que l'intelligence seule vienne du dehors, et qu'elle soit seule divine, car son .-icte n'a rien de commun avec un acte corporel. Mais la vertu de toute àme parait participera un autre corps jWus divin que ce qu'on appelle les éléments. Comme d'autre part les âmes diffèrent les unes des autres en dignité ou en bassesse, la nature de ce corps ne diffère pas moins; car dans la semence de tous les êtres il y ace qui la reud féconde et qu'on appelle la chaleur. Ce n'est pas du feu, ni une force de ce genre, mais c'est le souffle [ou espi'it, pneuma], qui est renfermé dans la semence. La nature de ce souffle est analogue à l'élément des astres, puisque le feu n'engendre jamais un animal quelconque, et qu'aucun être ne se produit dans les matières brûlées, qu'elles soient liquides ou sèches. Mais la chaleur du soleil et la chaleur des animaux, non pas seulement celle qui est dans la semence, mais encore dans tout ce qui serait un autre excédent delà nature alui aussi un iirincipe vital. Telles sontles raisons qui démontrent que la chaleur qui est dans les animaux n'est ])as du feu et qu'elle ne tire pas du feu son principe » (2).

Nous venons donc d'expliquer comment, en un sens, les embryons et l'être produitcontiennent l'àme, et comment, en un sens, ils ne la contiennent pas: ils l'ont en puissance, mais ils ne l'ont pas en acte» (3).

(1) Ai'istote, G'' né ration des animaux, L. 2, C. 3, p. 351, !1. 29-49.

(2) Id., L. 2, C. 3, p. 351, 11. .51-52 ; p. .35-?, 11. 1-18.

(3) Id., L. 2, C. 3, p. 352, 11. 27-l'9.

«Ni les organes, ni le principe qui les fait ne se trouvent déjà dans les êtres engendrés (1). Ils sont seulement en puissance dans la matière lorsqu'il y survient le principe du mouvement, ainsi que dans les automates bien faits, les mouvement se produisent à la suite les -uns des autres » (2).

« La nature a placé dans l'œuf la matière de l'animal et les aliments qui doivent suffire à sa croissance (3). 1mi transformant cette nourriture, l'âme végétative amène l'être à une proportion déterminée (4) ; car lorsqu'il se détachera il doit aToir une existence à part et vivre par lui-même, comme doit se suffire un enfant mis par son père à la porte de la maison » (5).

Si nous récapitulons ces diverses notions, nous voyons que la femelle uniquement passive fournit une matière dans laquelle l'être futur n'existe qu'en puissance ; et comme la génération d'une chose est la vîorruption d'une autrefô), il fautque cette matière perlesa forme pour reccvoii- celle du nouvel être vivant. Cette forme ne saurait venir du mâle qui ne cède aucun principe vital et sert seulement de cause excitatrice. Une telle cause extérieure et purement accidentelle serait incapable de faire passer la matière de la puissance à l'acte, de faire franchir cet immense hiatus qui sépare la matibre inerte d'avec l'être

(1) Génération des animaux, L. 2, C. 4, p 357, 11. 50-51

(2) Id., L. 2, C. 5, p. 359, 11. 14-16.

(3) Id., L. 3, C. ?. p. 376, 11.2-4. '■(4; Id., L. 2. C. 4, p. 358, 11. 5-9.

'(5) l<i-' L. 2, C. 4, p. 356. 11. 46-48. (6) S. Thomas. Sumnia th'iol. . P.l. 2. Q. ll.'> a G.

LtS ÊTRES VIVANTS 133

vivant, s'il n'y avait pas l'influence des corps célestes: «Dans ce monde i'iterieiir, en effet, tout ce qui engendre et transmet l'espèce est, en quelque sorte, rinstri'ment du corps céleste ; ce qui l'ait dire à Aristote que i'hommc engendre l'Iiommc d(U;i matière par le concours du soleil » (1) « \'oilà pourquoi ce n'est que dans les climats tempérv'S que l'Iionirne et les autres animaux pariaits sont engendrés, tandis qu'il suffit de l'action des [autres] cor[)S célestes pour engendrer et faire sortir cerranis animaux. im!>ai'faits dune matière prédisposéej car il est évident qu'il faut plus de conditions pour la production d'un être parfait que pour celle d'un être imparfait (2). Bien que les corps aélcstes, n'aient pas avec les inférieurs une similitude d'espèce, ils leur ressemblent en tant qu'ils renferment dans leur vertu générale tout ce qui se produit daus les ètreL^ inférieurs (3;. Les corps naturels agissent par leur forme substantielle, mais ils reçoivent cette forme de l'influence des agents célestes » (4).

((C'est le mouvement du cercle céleste qui meut vers la génération, et par lui Aristote démontre la continuité de la production et de la destruction des choses (5; Le mouvement de translation de l'univers est cause de la génération dis êtres, C3 mouvement de translation étant unique, il est impossible que la production et la génératio i existent en m 'me

(I; s. Thoiiias, Sum^u'i theo'.. W !, W 115, a. 3. ;2) Thomas, Siunma Tlteol.,\\ I, Q 91, a. 2. (3)/^. I> I. Q. 115, M, 3.

(5; S. Thomas, Deçfin-ir. et corrupt., L. 2. C. 10, T. XXIII , p. 377. .

Périer 9

tempSj parce que ce sont des choses contraires (1). Ce n'est donc pas la translation premièrerqui a lieu par le mouvement circulaire exempt de contrariété, mais la translation suivant le cercle oblique qui s'appelle le zodiaque. L'inclinaison ou l'élévation du cercle produit le rapprochement ou l'éloignement de la cause. Par suite, le soleil en se rapprochant engendre les êtres, et en s'éloignantil les corrompt. Les causes des contraires sont en effet contraires ; or, quand le soleil s'éloigne, le froid domine » (2,.

«Ce qui précède apparaît même aux sens. Nous voyons, en effet, que lorsque le soleil approche de la position du Bélier, et qu'il rrapi)e directement notre globe, les êtres commencent à naître sur la terre; quand il s'éloigne, au contraire, de la position de la Balance, les choses commencent à diminuer et à se corrompre. Ces deux phénomènes se produisent en des temps égaux parce qu'il y a autant de temps pour la génération que pour la production, le soleil mettant autant de temps pour monter que pour descendre» (3,.

La génération et la corruption existeront donc toujours, par suite de la seule continuité du mouvement qui est leurjcause efficiente. La nature, en effet, désire toujours ce qu'il y a de mieux^et mieux vaut être que de ne pas être. Comme ce désir naturel ne peut être en vain, il faut que les choses naturelles existent toujours ; or, c'est cela l'être divin. Il ne peut se

(l) Aiistote. Génération et corruption, L. 2, C, 10 § 2. T. II, p. 464; Cf. S Thomas, De gêner, et corrupi., L. 2, C. 10, |).

(ii) S Thomas, De gêner, et comipl., L. 2, C. 10, p. 378.

(3) Ibid., ; Cf. pour ce passage et, les pnicédeiits Aristote, Génération et corruption, L. 2, C. 10, pp. 465-467.

LES ÊTRES VlVAiNlS 135

trouver dans toutes choses, parce que certaines sont fort éloignées du premier [n-incipe, ooinnie par exemple les choses m-itérielles sujettes à li .i^éiiération et à la corrn[;)tion, qui j)articipent jxmi, dè^ lors, m. l'être divin ; aussi c'est d'une autre manière (pie i '. u ?iccomplit le désii- de la matière, c'est-à-dire onperiKjtuant l'existence à travers unegéiièi'atio;i conlinuelle. Par ce moyen, l'être dure toujours, [uiisquil produit sans cesse la génération de nouvelles sul)t;inces, et que la substance eiigendrée est de la même esjièce que la substance engendi-ante » ^1).

Théorie delà croissance exposé par les textes d Aristote et de Saint Thomas — « L'acci'oissement n'est que le déveloD^ement d'une grandeur préexistante, de mJnie que la diminution n'est qu'un amoindrissemement. Vo'là iiour pioi il tant que l'objet qui s'accroît ait une veritai)le gi'andeur (::;). Trois conditions sont nécessaires pour raccroissement : l'une, c'est que toute jiartic de la grandeur accrue devienne plus grande ; ] tir tx( n^pic, si c'est de la chair, une partie quelconque de la ciirnr s'accroît. La seconde, c'e>t que l'accroissement ait lieu [larune certaine adjonction au cor s, et troisièmement enfin, il faut que l'objet accru persiste » 'o).

(( Qu'est ce qui .sïiccroît précisémeiit? Est-ce le Gorjis aui|uel il vient s'ajoiter quelque chose ? Par exemple, si queli.pie cliose fait accroître la cuisse d'un iiomme, est ce la cuisse qui devient plus grosse.

(1) S. TliniKis. Dj gêner rt rornipl,., L. 2, C. 10, p. 3*9; Cf. Aiisl(Ue. Gértération cl corruj^lion L. 2, C. 11, pp. 4G6--167.

(2 Arisloto, Générafion et corruption, L. I, C. 5, §7, p, 442.

(3) Id.L. I.C. 5, ^ 10, p. 442.

et pourquoi ce qui fait grossir la cuisse, c'est-à-dire la nourriture, ne s'accroît-il pas aussi, comme en mêlant de l'eau et du vin, la quantité de Tun et de l'autre devient plus grande également » (1).

Interrompons ici cette citation pour remarquer de nouveau qu'Aristote a parfois des façons bien surprenantes de voir et d'interpréter les faits physiques les plus simples. Nous avons un litre d'eau et un litre de vin, nous les mélangeons, l'eau s'accroît et le vin de même, nous devons donc avoir plus de deux litres de mélange, si la formule d'Aristote est vraie. Sous quel angle visuel le stagirite voyait-il les choses pour produire des assertions aussi étranges ? Nous avons bien le droit de penser que lorsqu'on saisit si mal un fait physique, les explications que l'on donnera de ses modalités et de ses causes, seront tout à l'opposé de la vérité.

'( Ne peut-on pas dire, continue Aristote, que cela tient à ce que la substance d'un corps demeure et persiste, tandis que la substance de l'autre, par exemple de la nourriture, disparaît? Ici encore c'est l'élément dominant qui donne son non» au mélange, comme quand on dit que le mélange est du vin, parce que le mélange entier fera l'effet du vin et non de l'eau » (2).

<( Chaque partie de l'être qui croît, paraît être augmentée. Or, si l'on dit que ce qui s'ajoute et produit l'augmentation est corporel, il en résultera que deux corps seront dans le même lieu, et celui qui s'accroît et celui qui, en s'ajoutant, produit la croissance; car Ton ne saurait admettre que le corps accru et le

(H Aristote, Génération et corruption, L. I, C. 5, § 11 , p. 442. (2) Id. L. I, C. 5,$ 11, p. 442.

corps qui donne la croissance soient séparés, parce qu'il faut que raccroissement se produise dans n'importe quelle partie du corps qui est accru. Il est cependant impossible que deux corps occupent simultanément le même lieu. Mais il semble que rien n'empêche quelque chose d'augmenter sans que rien s'y ajoute. Le Philosophe, en efïet, prouve, au quatrième livre de sa Physique, que comme quelque chose devient plus blanc sans que l'on y ajoute un autre blanc, mais en renforçant la blancheur déjà existante, ce qui amènera le sujet à un acte de blancheur plus parfait; de même, quelque chose peut devevir plus grand sans l'addition d'un corps ayant une grandeur, si la matière^ qui était auparavant sous de petites dimensions, passe ensuite sous de plus grandes » (1).

« Il faut ensuite ajouter^que ce qui s'accroît persévère selon sa substance ; et cela seul est dit s'accroître dans quoi se fait l'augmentation, par exemple la jambe dont la substance se maintient, tandis que la substance delà chose ajoutée ou de la nourriture ne persévère pas et se change en la substance de ce qui est nourri » (2).

(( Comment, c'est-à-dire de quelle manière doit être la chose qui fait croître? Il est hors de doute que ce qui fait croître est en puissance à l'égard de ce qui s'accroît. Supposons que ce soit delà chair qui s'accroît; ce par quoi elle s'accroît doit être de la chair en

(1) S. Thomas. De gêner, et corrupt., L. I, C. 14, p. 307. Il est inutile de relever toutes les erreurs de ce passage, tant elles sautent aux yeux.

(2) S. Thomas, De gêner, et corrupt., L. I, C. 14, p. 308.

138 MATIÈRE KT FORMK

puissance ; parce que œ par quoi une chose s'accroît est dissemblable au comniencemeiit et semblable à la fin. Or, rien n\'st eu piiissance à l'égard d'une chose qui ne soit on acte uueauti-o cliose. Il faut donc que ce par quoi s"ac(Toit la chair, et qui est de la chair en i)uissance, soit en acte autre chose que de la chair, du pain, par exemj^ie. Mais ce qui i^st en acte une chose déterminée ne dev'ciit une autre cliose que par la corruption de sa forme précédente. L'accroissement se pi"oduit donc quand est corrompu ce qui était auparavant en acte, par exemi)le le pain, et qu'est produit ce fpii est accru par exemple la chair.* Il apparaît ainsi que dans l'accroissement il y a une sorte de géiitM-atiou » (I;.

« Qu'a donc é]jrouvé le cor|)S par cet élément nouveau pour ((u'il se soit ainsi accru? A-t-il su'iji un mélange, connne lorsque l'on verse de l'eau dans du vin, de manière que le mélange tout entier puisse faire encore du vin ? Ou bien, de même que le feu consume, quand il touche quoique chose de combustible ; de même, dans le corps qui s'accroît et qui est de la chair en acte, le principe de lacnjissance fait-il de la chair en acte avec ce qui survient et qui est chair en puissance? Il faut donc que cette nouvelle chair coexiste avec la première, car si elle était séparée ce serait une génération. C'est ai si que lorsqu'on jette du bois sur du feu existant d'j I, '•(' l'eu s'accroît, mais lorsqu'on allume

(1) S.Thomas, De gêner, et corrupt.,L. 1, C. 16, j). 312, Cf. Aristote, Génération et. corruption, L. l^ C. 5, p. 4il ci suivantes.

du bois il y a génération du feu » (1).

« Ainsi l'augmentation se produit^ comme nous l'avons dit, dans chaque partie du corps qui s'accroît. Si l'augmentation résultait de l'addition des atomes, comme certains l'ont prétendu, il n'y aurait pas accroissement, mais simple juxtaposition d'un corps à un autre. Il faut, en outre, que ce qui survient au corps accru se change en la nature de ce dernier, et que la totalité de l'être accru, soit, grâce à cet apport, changé d'une quantité plus petite en une plus grande. Mais, par l'addition de corps ou d'atomes, le tout lui-même ne serait pas changé ; et il ne changerait pas en sa substance les corps indivisibles qui lui.surviendraient et resteraient incorrompus » (2).

Critique de ces théories. — 1° De la croissance. — Bien que la génération précède l'accroissement, je vais cependant étudier tout d'abord la théorie aristotéHcienne de la croissance, parce qu'elle est plus simple, et qu'elle nous met en présence d'un phénomène, dont il est impossible de faire entièrement abstraction, pour étudier la génération elle-même. L'idée qui revient sans cesse dans les textes qu'on vient de lire, l'iaée capitale, qui domine toute la théorie aristotélicienne de la croissance, est celle-ci: l'être s'accroît également dans toutes ses parties : il ne s'accroît pas par u ne j uxtaposition d'éléments nouveaux, parce que ces éléments ainsi ajoutés ne feraient pas un seul corps, une seule substance avec l'être auquel ils s'ajouteraient.

(1) Ai'istote, Génération et corruption, L. 1, C. 5, § 16, .p. 443-444.

(2) S. Thomas, De gêner, et corrupt., L. 1, C. 23. p. 334.

14© MATlÈRIî ET FORME

Nous allons voir co^nmcntles êtres vivants sont aussi mauvais aristotéiîfeiens que les corps chimiques eux-mêmes, et ici, les faits sont patents; ils ne se prêtent à aucune équivoque ni à aucun subterfuge.

Prenons,, pour commencer par les végétaux, une racine en voie de croissance. Si nous traçons avec de l'encre des traits équidislnnts, de centimètre en centimètre, à partir de rexlréiniic, nous constaterons, au bout de quelques jours, que le |'i-omier centimètre seul s'est allongé, tandis que les autres ont conservé leur longueur primitive.

Si nous avons marqué en outre dix. divisions d'un millimètre dans le premier centimètre, nous voyons que ces intervalles se sont allongés de façon très différente: le premier intervalle, à partir d« l'extrémité, ne s'est pas accru, le deuxième s'est allongé sensiblement, le troisième, beaucoup plus que le second, le quati-ième, p)lus encore, le cinquième, le sixième et le septième, moins, le huitième s'esta peine allongé, le neuvième et le dixième n'ont pas changé de longueur.

Examinons ensuite la croissance d'une tige: les entrenœuds sont de moins en moins longs à mesure qu'ils se rapprochent du sommet; ils s'allongent tous et deviennent successivement aussi grands que ceux qui, plus éloignés ont atteint leur longueur définitive. Le d4velopi)emont en longueur obtenu par une tige durant le courant d'une année ne change plus. L'arbre croîtra en hauteur en produisant une nouvelle pousse qui s'ajoutera à celle de l'année [irécédente.

La tige croît en grosseur uniquement parce que la couche ;4 "lératiic ' ou cambium placée sous l'écorce produit, chaque année, parle dédoublement de ses

cellules une couche de bois qui revêt le bois de l'année précédente, et une nouvelle couche extérieure de cambiura. Au Iprintemps suivant, cette dernière couche reprendra le travail de la précédente, et ainsi de suite durant toute la vie de l'arbre. Les couclies internes sont absolument immobiles et semblent étrangères à tous les phénomènes de la vie. La partie centrale pins colorée, le cœur, est même composée de tissus morts, et ne sert plus que d'appareil de soutien. Elle peut ne pas s'altérer grâce aux substances antiseptiques., tanin ou résine, dont elle s'imprègne; elle peut aussi, comme dans le châtaignier ou le peuplier, se corrompre et tomber en poussière; le tronc se vide, et cela n'empêche pas l'arbre de rester vigoureux, puisque c'est par la seule couche externe que circule lasève, véritable sang de l'arbre, et la vie.

Nous pouvons donc affirmer, dès maintenant, contrairement à l'opinion d'Aristote, que dans les végétaux, la croissance ne s'étend pas également à toutes les parties, et qu'elle résulte d'une simj de juxtaposition ou addition d'éléments nouveaux aux éléments déjà existants.

Dans les animaux, les phénomènes d'accroissement sont moins simples, mais tout aussi contraires à la théorie aristotélicienne. Si la croissance s'étendait également à toutes les parties, le corps humain conserverait durant la vie entière les proportions du corps de l'enfant. Or, il n'en est rien; la tète qui représente le quart du poids et de la longueur, dans un enfant de quinze jours, est réduite, quandla croissance est terminée, à une proportion qui varie du septième, au dixième du corps total. Le squelette ne change plus déforme ni de dimension

chez un homme adulte entre 20 et 25 ans, tandis que les chairs et les muscles peuvent, sous l'influence de l'alimentation, augmenter ou perdre de leur volume. Les os eux-mêmes, alors qu'ils cessent décroître^ se renouvellent constamment. Leurs nouvelles'couches se forment' à l'extérieur sous l'influence du périoste, puis se dirigent successivement vers le canal médullaire interne où elles se résorbent. Si l'on nourrit, pendant un certain temps, des moutons avec de la garance, la couche externe des os formée durant cette période est colorée en rouge. Si l'on supprime la garance, de nouvelles couches blanches s« forment à la surface des os, et la couche rouge s'enfonce vers le centre. On peut ainsi provoquer la formation d'autant de couches blanches ou rouges qu'on voudra. Une aiguille de platine engagée sous le périoste est bientôt recouverte par une couche d'os de plus en plus épaisse, et finalement est rejetée dauo la moelle avec la couche où elle était enchâssée.

Tels sont les principaux phénomènes de la croissance. Il est très naturel qu'Aristote les ait assez mal connus ou même ne les g,it pas soupçonnés. Cependant un fait aussi commun, aussi manifeste que le développement des êtres vivants, plantes ou animaux, ne pouvait échapper à son investigation. Des textes nous ont déjà fait connaître l'interprétation qu'il en a donnée. Vont-ils nous permettre de croire que nousnoustrouvons enfin devant un exemple de cet acccord, que l'on dit merveilleux^ entre les théories aristotéliciennes et les sciences naturelles?

Aristote dit bien^ et Saint Thomas après lui, que l'accroissement résulte d'une certaine adjonction de matière. Mais ne nous trompons pas sur le «ens

LES ÊTRES TIVANTS 143

de cette formule. Cela pourrait, sans doute, signifier que la matière^ que nous ne nous représentons guère aujourd'hui dt'pourvue de toute quantité ou masse, s'ajoute à une autre matière ou quantité déjà ex-islante dont elle augmente nécessairement le volume, comme une ou plusieurs unités ajoutées augmentent un nombre. Mais ce secait se méprendre étrangement sur la pensée d'Aristote. La matière absorbée, assimilée par lajilanteou l'animal^ n'ajoute pas sa quantité à la quantité de la plante ou de l'animal. « La chair et l'os ou les mains et les organes similaires doués d'une quantité s'accroissent parce qu'une certaine quantité de matière vient s'y ajouter, mais sans que cette matière soit une quantité de chair » (1;.

Gardons-nous de croire ici à une contradiction, car la nourriture, qui était chair ou os en puissance, perd sa quantité en se transformant, |>uisqne la quantité est un simple accident inséparable de sa forme. Par contre, l'être vivant qui assimile est à mèmCj grâce à cette transformation, de passer de sa quantité actuelle à une quantité plus grande qui était en simple puissance. La matière apportée doit être considérée comme la cause excitatrice du mouvement continu qu'est la croissance. Le continu n'a pas des parties réellement distinctes en acte; il faut donc que le mouvement d'extension de ce continu affecte le corps tout entier et chacune de ses parties en même temps. Si une matière marquée d'une quantité déterminée s'ajoutait à une autre

(1) Âristote. Généralion et corruption, L. 1, C. 5, § 17, p. 444.

quantité il y aurait simple juxtaposition d'un corps à un autre corps ; chaque partie du corps n'augmenterait pas, et enfin il n'y aurait entre ces deux corps qu'une union accidentelle.

Telle est la théorie aristotélicienne de la croissance; aouitiise au contrôle des faits elle apparaît erronée en tous points.

Nous avons vu que la croissance en longueur de la racine ou de la branche n'est pas un mouvenrient continu dans la branche ou dans la racine, puisque l'extrémité seule croît tandis que les autres parties restent immobiles ou sans changement. Même constatation s'il s'agit de la grosseur; l'intérieur du tronc de l'arbre ne croît plus: le cœur est même mort; l'arbre grossit, non par la quantité déjà existante de l'arbre, mais parce qu'une nouvelle couche de bois superpose sa quantité à la quantité des couches des années précédentes. Le uième phénomène s'observe dans la croissance de l'os : des couches successives formées par le périoste se succèdent les unes aux autres et se remplacent. L'expérience des moutons nourris avec de la garance est convaincante. Elle montre encore que la matière assimilée conserve, à travers sa transformation dans le corps vivant, certains éléments formels qu'elle avait auparavant, puisque l'os est coloré de rouga, phénomène inexplicable dans l'hypothèse aristotélicienne où la substance nutritive est dépouillée de tout ce qui lui donnait un acte ou une forme i)ropr'e avant l'assimilation. Aristote prétend qu'une matière quantitative revêtue d'une forme quelconque s'ajoutant à une substance en acte ne peut s'unir avec elle de manière à former un tout substantiel; une seule substance:

leur union ne serait qu'une union accidentelle. Tant pis pour Taristotélisme. Comme il est ici en désaccord complet avec les faits naturels, il faut conclure ou qu'Aristote se trompe ou que la nature accroît fort mal ses êtres vivants, faute de s'être mise à l'école du Philosophe.

Union substantielle, union accidentelle, différence substantielle, différence accidentelle, voilà le suprême argument, le grand cheval de bataille des aristotéliciens depuis des siècles; malheureusement ce cheval de bataille ressemble comme un frère à la jument de Roland. Cet argument, après tout, a autant mais pas plus de valeur que la distinction que l'on veut établir entre la substance et les accidents, lorsque le nom d'accident est donné même aux propriétés premières de la substance. Faire la critique de cette distinction entraînerait trop loin. Mais vraiment, concevonsnous un corps réellement existant qui n'occupe un certain espace? N'est ce pas une des vérités les mieux établies de la physique qu'un corps, dans les mêmes conditions de température et de pression, présente toujours, à poids égal, un égal volume? Ce ne sont pas, en tous cas, les hypothèses ridicules qu'examine très ^sérieusement l'aristotélicien Goudin, à propos de la quantité considérée par lui comme un simple accident de la substance, qui forceront la conviction : «Une goutte d'eau qui se trouve au port de Marseille serait la même que celle qui est au détroit de Gibraltar si Dieu voulait enlever à la Méditerranée sa quantité» (1;. « Sil'on était la quantité, la substance demeurerait sans parties, et par conséquent un homme pourrait d'un seul coup avaler

;i) Goudin, T. III p. 445.

l'Océan, toutes les parties de l'Océan se réduisant aussitôt à un j3oint » (1). A quoi il réj)ond : « Tout cela s'appuie sur une fausse supposition^ à savoir que, la quantité enlevée, la substance se trouverait encore en un lieu ; comnae elle n'occupe un lieu que par la quantité, si elle n'avait plus de quantité, elle n'en occuperait plus, et l'on ne pourrait ni avaler l'Océan, ni réduire l'iJcéan à un point, j)arce que r(3céau ne serait plus nulle part » (2). La substance de l'Océan ne serait nulle part ? Remarquons bien queGoudin ne dit pasqu'ello serait détruite, car ce serait faire dépendre la substance d'un de ses accidents. Il reste en tous cas l'hypothèse que l'Océan pourrait tenir dans le creux de la niaiu sans rien perdre de si substance, puisque, toute sa quantité ramenée à quelques gouttes d'eau, ce serait une réduction ou diminution j)urement accidentelle. Tout cela, encore un coup, n'est justiciable que du ridicule, et voilà cependant où aboutit fort rigoureusement la théorie delaquantité considérée comme un simple accident de la substance. Peut-être serait-il plus prudent, pour rester en bons termes avec la logique, de reconnaître que la quantité est quelque chose de même genre que les effets qu'elle produit, que puisque des diff'érences substantielles dérivent d'elle seule, (nous l'avons vu avec les combinaisons à proportions multiples), elle est quelque chose de substantiel. Où finit la substance? où commence l'accident ? Quand nous serons d'accord sur ce points mais alors seulement, nous pourrons nous émouvoir de ces diffé-

(1) Goudiii, p. 440.

(2) Ibid.

rences substantielles ou accidentelles, de ces unions accidentelles ou substantielles^ que les aristotéliciens agitent devant nos yeux comme un épouvantail.

Que valent en outre les raisons avec lesquelles on établit a priori que deux substances en acte ne peuvent s'unir substantiellement ou former une nouvelle substance ? Il faut l'affirmer hardiment, elles n'ont aucune valeur. Autant vaudrait dire: des lettres groupées ensemble ou les sons représentés par ces lettres ne formeront jamais un mot; un mot ne sera réellement MAI que si les lettres ou les sons qui le composent perdent leur valeur, leur espèce propre; une chose parfaitement une ne peut être définie par des mots ajustés bout à bout ; par exemple^ les deux mots animal et raisonnable io'ints ensemble ne peuvent jamais nous donner un concept unique, la notion de l'homme. Sont-ils musiciens ■? les disciples d'Aristote doivent estimer que les notes de musique d'un orchestre ne feront jamais un beau morceau ; l'unité exige une seule note ininterrompue comme le cri strident de la sirène d'un bateau. Sontils peintres ? un portrait, diront-ils ne peut résulter de coups de pinceaux successifs reproduisant chacun une nuance, un trait différent. Une peinture vraiment une c'est une toile barbouillée d'une couleur bien uniforme. N'est-ce pas là en etïet ce qui correspond le mieux à cette unité rigide comme une unité mathématique que les aristotéliciens veulent voir dans la substance ?

Un exemple emprunté dans les choses de la nature sera plus significatif. L'arbre est une substance parfaitement une, d'après les aristotéliciens ; branches, tronc et racines sont les parties d'un tout qu'anime le même principe vital. Voici donc deux

arbres d'espèces très différentes : un amandier et un pruniei'. Sur une branche de l'amandier je greffe une tige de prunier ; cette tige pousse fort bien, se développe autant qu'une autre branche d'amandier laissée à proximité, et, dans (pielques années, je cueillerai sur le iViôme arbre, d'un côté, des prunes et de l'autre, des amandes. Prunier et amandier participent ici à la même vie ; la sève qui monte du même tronc va indistinctement à l'une on à l'autre branche , on croirait un seul arbre si l'on ne voyait la différence des bois, des feuilles, des fleurs et des fruits. Comment appellerez-vous ici cette union du prunier et de l'amandier, demanderons-nous aux aristoléliciens? Eot-ce une union substantielle; est-ce une union accidentelle? Quelle que soit votre réponse^ elle se retourne en argument contre vous. Si l'union est substantielle, vous reconnaissez que deux êtres ou substances, ici deux arbres, gardant chacim sa nature propre, peuvent être unis substantiellement. L'union est-elle accidentelle ? vous devez encore avouer qu'une seule substance, ici un seul arbre, puisqu'il y a un seul principe vital, |)eut résulter de choses unies accidentellement; car nous n'avons nul besoin d'admettre que les atomes ou éléments quelconques qui entrent dans un seul arbre de même espèce soient unis de façon plus intime que ne le sont ici ce prunier et cet amandier.

Il est probable cependant que les aristotéliciens pencheront pour l'union substantielle. Ces deux arbres ont une seule vie ; et puisque la vie est quelque chose de substantiel et d'un, il faut, conformémentà l'axiome: ((operatio sequitur esse )), telle operation, telle nature, conclure de l'unité de l'effet à l'unité du principe Cet argument de l'unité de l'opé-

ration est même A pou pr'>s le seul qui do'iue, à [première vue, une apparence de raison à cette unité rigide que l'on V3"jt attribuer à la subslax-e. Il est si peu sérieux qu'il inérite ù peine une réfutation, et je vais encore ici ai^puyer ma critique sur des ciioses tangibles.

Voici l'aiguille d'une bascule qui marque sur le cadran un |)oids de 100 kilos, sans que nous apercevions Tobjet placé sur le plateau. Nous devons néanmoins conclura, \yu- c}tt3 indication d'un poid unique, à l'unité de la cause. C'est un seul objets bloc de fer ou de bois, que l'on pèse et non un sac de blé, car des poids do grains de blé ajoutés les uns aux. autres ne sa iraient jamais faire un seul poids. Tel est exactement l'argument qu'on nous propos?; il a du reste le précieux avantage d'être à double tranchant. Veut-on prouver l'unité rigoureuse de la substance^ l'action une vient alors d'un principe (I). Veut-on au contraire prouver que deux substances ne peuvent s'unir pour en former une seule ?(' leurs deux opi^rations juxtaposiîjs nie feront jamais une seule opération, alors mènic qu l'effet extérieur serait unique» (2). Impossible de se contredire |)lus gaiement. Puisque nous ne percevons qnedes effets, et que par eux nous remontons à leurs causes, quand devrons-nous d'ur. effet unique remonter à un seul ou, au contraii-e, à plusieurs principes d'opération ? On ne le dit pas, mais nous le devinons: cela dépendia des besoins de notre système philosophique.

(n Cr.Farges. Matière et forme, p. 186. 2] Y AV^as^ Matière et forme p. 189.

Périer 10

Au reste, ce n'est que par ignorance que nous affirmons bien souvent que l'action perçue est une. Pour reprendre cette comparaison de l'aiguille qui marque un poids sur le cadran, admettons que son action soit une. En est-elle moins la résultante d'opérations multiples : pression de la chose pesée sur le plateau^ transmission de cette pression par des ressorts nombreux dont l'un agit sur Tautre ? L'action qui nous paraît une est en réalité assez complexe. Que dirions-nous si nous examinions la croissance d'un arbre? Considéré superficiellement, ce phénomène est un, mais il agite en des mouvements multiples, un nombre incalculable de molécules, auprès de quoi ne sont rien ni les mouvements des ouvriers, ni le nombre de pierres ou de briques qui font une maison. Parler, dans ces conditions, d'unité d'action, de l'unité du principe d'action, c'est ressembler quelque peu au niais qui, apercevant une forêt à très grande distance, soutiendrait qu'elle est un immense tapis vert bien uni, parce qu'il n'y distinguerait pas les feuilles, ni même les arbres.

Faut-il appeler contre cette décision, que l'on veut sans appel, de l'impossibilité pour deux substances de s'unir substantiellement, un argument théologique? Nous croyons qu'en N.-S. Jésus-Christ la nature divine s'est unie par une union substantielle avec la nature humaine. L'aristotélisme ne permet que deux hypothèses pour expliquer cette union, et, comme par hasard, ces deux hypothèses sont deux hérésies. N'en soyons pas surpris ; les hérésies qui ont désolé les premiers siècles de l'Église sont toutes nées de la philosophie aristotélicienne « invention ténébreuse des démons,» suivant l'énergique

LliS ÊTRKS VIVANTS 151

expression de S. Jean Damascène (1) qui cependant doit tant à Aristoto. Ou bien les deux natures restent substantiellement séparées et nous n'avons qu'une union morale, et c'est le nestorianisme ; ou bien les deux natures pour s'unir substantiellement sont obligées de se confondre en une sc.ile, et c'est la doctrine d'Eutycliès ou le monophysisme. La vérité catholique tient le milieu entre ces deux extr^îmes : les deux natures, sans se confondre, sont unies substantiellement. Voyons maintenant dans Saint Thomas et l'objection aristotélicienne et ia solution très intéressante que propose le saint Docteur: « Tout ce qui sui'vieut daris une chose lorsqueson être est complet, y vientaccidentellement, car nous appelons accident ce qui peut se trouver et ne pas se trouver dans un sujet, sans que ce sujet soit corrompu. Or, la nature humaine a et > aHjoiîite. dans le temps, au. Fils de Dieu qui a son être parfait de toute éternité. Donc elle est survenue en lui accidentellement ».

« Tout ce qui n'appartient pas à la nature ou à 'essence d'une chose, en est un accident; car tout ce qtri-cxiste est substance ou accident. Mais la nature liumainc n'appartient pas à l'essence ou à la nature divine du Fils de Dieu, puisque l'union ne s'est pas fLiitc dans la nature. Il fant donc que la nature îumiaincse soit unie accidentellement au Fils de Dieu ».

« Je réponds, dit saint Thomas: Ce qui survient dans une chose lorsque son être est complet y vient accidentellement, à moins que cela; n'entre en

(1) Contre les jacobites, C. 10, T. ] , p. 1440, édition Migne.

communauté de cet être complet, nisi trahatur in communionem illius compte ti (1). Ainsi, à la résurrection, le corps s'adjoindra à l'âme qui sera préexistante, et pourtant cette union ne sera pas accidentellement, parce que le corps s'unira à l'àme pour avoir le même être que l'àme, c'est-à-dire pour avoir par elle l'être vital » (2). «A moins que cela n'entre en communauié de cet être complet », eh ! sans doute, mais toute la question est là précisément, et l'aristotélisme déclare, en toute circonstance, que c'est une chose impossible. « Deux choses en acte ne peuvent jamais faire une seule chose en acte » (3> « Toute forme qui survient dans une matière, après la forme première est accidentelle » (4). Telle est la doctrine constante du Philosophe et de son école. Croit-on que les Nestoriens ou les Monophysites ne connaissaient pas bien leur Aristote? Ils ont été les uns et lesauti-es d'ardents [)éripatéticiens, et aucune secte ne contribua plus que les premiers au développement de l'aristotélisme aux 4^ et 5" siècles. Quant aux s3co;i Is, Saint Jean Damascèue leur reproche de faire d' Aristote un treizième apôtre et de mettre son enseignement au-dessus de celui des Saintes Écrituses (5). La comparaison tirée de la réunion de l'àme et du corps au moment de la

(ii L'expression est oertaiiieiiient assez obscure. Il semble que S. Thomas n'a pu trouver ur.e formule heureuse pour exprimer une doctrine qui s'écarte de l'aristotélisme.

(2) Summa iheol., P. 3. Q. 1. <••■ 6.

(3) Aristote, Métaphysique, L. 6, C. 13, §8, T. IF, p. 553.

(4) S. Thomas. Summa theoL, P. 1, Q. 76, a. 4.

(5) Traité contre les Jacobites.C- 10, T. 1, p. 1441, édition Migne.

résurrection est également dépourvue de toute valeur, car l'àme séparée du corps ne peut être considérée comme une substance complète; sur ce point encore, les aristotéliciens sont unanimes. Mais C'est surtout le corps qui ne saurait en aucune manière être appelé une s;ibstance complète, puisque, toujours d'après les aristotéliciens, il n'est vraiment corps, corps en acte que par l'àme. Reportons-nous à ce sujet à certaines thèses de la Somme théologiqae (1) ; nous y verrons avec quel soin Saint Thomas s'efforce d'établir que si le corps avait un être ou un acte propre, Vàme ne lui a[)porterait qu'un acte accidentel, et qu'ainsi l'union de l'àme et du corps serait accidentelle.

De tout cela, il se dégage une impression assez troublante: les principes considérés comme vrais, pour affirmer l'union substantielle des deux natwres en Notre-Seigneur cessent d'être vrais aux yeux des aristotéliciens, quand il s'agit de la possibilité d'iine union substantielle entre des choses naturelles différentes. S'y prendraient-ils autrement pour nous laisser croire que ce qui est vrai en théologie peut être faux en piiilosojjhie et réciproquement? Si la question leur parait injurieuse, qu'ils veuillent bien, s'ils le peuvent, nous fournir un exemple, oui un seul, d'une de ces unions substantielles, dont parle Saint Thomas, dans lesquelles une chose entre en communauté de l'être complet d'une autre, et sans y faire tignre d'accident. Cet exemple unique, ils ne le trouveront pas dans les êtres de l'univers entier, car nous avons vu que nul exemple ne pouvait être

(1) Voir surtout, Suinma theoL, P. 1, Q. 76, a, 4.

muiiis probant que celui qu'allègue Saint Thomas de l'union de l'âme et du corps au jour de la résurrection. Il est ainsi établi que pour énoncer le mode de l'union des deux natures en Jésus-Christ, il faut s'écarter des principes aristotéliciens, et que l'aristotélisme et la vérité catholique sont ici, comme dans l'interprétation de beaucoup de faits physiques, dans une position contradictoire et (Ir)iic s'excluent mutuellement.

Quelques propositions en guise de conclusion, vont faire ressortir les erreui's aristotéliciennes que nous avons relevées en étudiant les phénomènes de la croissance.

La croissance n'est f)as une augmentation continue; elle ne s'étend pas à toutes les parties de l'être vivant ; chez les végétaux, par exemple, elle ne se fait que par les extrémités et les couches extérieures. La croissance est produite parla survenance d'une nouvelle matière qui ajoute sa quantité à 1?. quantité déjà existante.

Cette nouvelle matière sans subir de transformation substantielle, au sens aristotélicien, s'unit substantiellement à l'être qu'elle accroît, plante ou animal à la vie duquel elle ]:)articipe.

D'après la doctrine aristotélicienne « si l'augmentation résultait de l'addition dos atomes, il n'y aurait pas accroissement mais simple juxtaposition ))(1 ). Comme, d'autre part, l'observation nous démontre que Taccroissement se fait par la juxtaposition de nouvelles couches, nous devons en conclure que l'aristotélisme demande, tant pour l'accroissement

(1) Voir plus haut, p. 139.

LES ÈTRIS VIVANTS 155

que pour l'unité des substances vivantes, certaines conditions qui ne répondent à rien de réel. -Aristote et la nature étant en désaccord, c'est l'un ou l'autre qui se trompe.

, 2*' De la génération. — Donnons de nouveau les propositions aristotéliciennes qui résument la doctrine de la génération.

Le mâle est une simple cause excitatrice; il n'apporte aucune parcelle vivante qui serait le commencement du nouvel être.

La femelle, purement passive, fournit la matière qui sous l'influence de la cause excitatrice extérieure^ passe de sa forme actuelle à la forme du nouvel être qu'elle contenait en simple puissance.

Toute génération est donc précédée d'une corruption, puisque, tous les changements substantiels se produisant dans une matière unique, il faut que la production d'unej forme ou substance nouvelle soit la corruption d'une forme ou substance antérieure.

Une cause extérieure, donc accidentelle, comme l'action du mâle, est incapable de faire naître à la vie la nouvelle substance animée. C'est l'influence des astres, et en particulier du soleil, qui est la véritable :Gause efficiente de la génération.

Tout est faux dans cette théorie.

Remarquons-en, sans plus tarder, le point faible: cet immense hiatus qu'il faudra faire franchir, pour changer la matière inanimée en matière vivante. C'est seulement une cause accidentelle, et encore une cause accidentelle extérieure, que l'on allègue pour produire, non pas une substance quelconque, mais une substance vivante. C'est bien ici, ou jamais, le cas de répéter qu'adm.ettre des effets supérieurs à la cause, c'est admettre des effets sans cause, ce qui

est II II non -sens et une absurdité. Je suppose, en eS'o't, qiia mon lei-tcnr ne croit plus à cette infiuence toute puissante des corps célestes, et, dès lors, la génération des êtres vivants est un phénomène inexplicable, si nous en croyons la déclaration très formelle de Saint Thomas. Il vent réfuter ceux qui croient, et entr'autres Saint Jean Damascène, que «puisque dans les corps inférieurs ou ten-e.-^ires se trouvent la matière pfissive et les principes actifs, commele chaud et le froidoi autres contraires, il n'est pas nécessaire, pour expliquei' les effets qui se produisent ici-bas, d'avoir recours à l'intlnence des corps célestes». Suivons donc attentivement son argumentation : « Los piiincipes^a-ctifs, qui se rencontrentdansles corps inférieurs, ne.sont autre choseque les qualités actives des éléments, comme sont, par exemple, le chaud et le, froid, et autres qualités de même genre. Et s'il était vrai que les formes substantielles des coi-ps inférieurs ne fussent diversitiées qu'en raison des accidents, dont les anciens naturalistes voyaient la source dans la raréfaction et la densité, il ne faudrait pas alors admetti-e dans les corjis inférieui's d'autre principe actif. Ceux-là suffiraient pour ex|iliquer leur action. Mais, quand, on exanjine les choses avec attention, on voit que ces sortes d'accidents sont comme des disjjositions mat.'rielles, qui conduisent aux formes substantielles des coi'i)s infin-ieurs. Or, la matière ne suffit pas pour agir. Il faut donc, en plus de ces dispositions matérielles^ admettre un principe actif. C'est pour cela que les platoniciens ont admis, les espèces séparées qui communiquent aux coi'ps. inférieurs leurs formes substantielles. Mais cela ne paraît nullement suffisant ; car les espèces séparées agiraient toujours de la même manière,

puisqu'on les sup[^ose immobiles: d'où il suivrait qu'il n'y aurait aucune variété dans la génération et la corruption des corps inférieurs, ce qui est évidemment l'aux. Voilà pourquoi il faut, d'après le Philosophe, admettre un certain principe actif et mobile qui, par sa [présence ou son absen:e, produise la variété que montrent les corps inférieurs dans la génération et la corruption. Et tels sont les corps célestes. Donc, tout ce qui, dans ce monde inférieur engendre et transmet i'es()èce est, en quelque sorte l'instrument du corps céleste ; ce qui fait dire au même auteur que l'homme engendre l'homme par le concours du soleil... Car les corps célestes, par leur vertu générale, renferment en eux tout ce qui se produit dans les corps inférieu rs » (1).

On le voit : si des deux propositions ici développées : 1° la matière des corps inférieurs avec toutes les qualités qu'on peut lui supposer est incapable de produire des êtres; 2° le soleil par sa vertu active supplée à cette insuffisance, nous retranchons la seconde, comme tout à fait gratuite et universellement rejetée aujourd'hui, il reste l'aveu très explicite que la génération des êtres ici-bas est, non seulement inexplicable, mais impossible. Et cet aveu nous [trouve qu'il faut cherclier en dehors des données de l'aristotélisnie.

Il est faux, tout d'abord, qu'il y ait cet hiatus, c^tte séparation, cette solution de co.itinuité outre un être vivant et un autre être vivant ; il est faux qu'une matière inerte S3vve de trait d'union, d'inter.nédiaire entre l'arbre et la jeune plante qui sort de la graine

(1) Suniiria Uieol., P. i, Q. 115, a. 3.

de cet abre, et, dans le règne animal, entre les parents et l'enfant.

La vie est un continu qui passe sans interruption d'un être à un autre être. On ne doit pas, comme le demande l'aristotélisme, la comparer à l'étincelle quele choc ferait jaillir d'un caillou, où elle était renfermée ensimple puissance ; c'est l'étincelle de feu en acte, détachée d'un brasier, et qui deviendra brasier à son tour, si elle se trouve dans des circonstances convenables, c'est-à-dire au contact de matières combustibles lui permettant de s'alimenter et de croître. Certains végétaux peuvent, d'ailleurs, nous fournir une comparaison encore plus claire. Examinons le développement d'une de ces plantes grasses qu'on appelle cactus. Ici point de tronc ni de branches proprement dites, mais seulement des feuilles qui s'ajustent bout à bout, et dont chacune arrivée à son développement complet se garnit, sur ses bords, de nouvelles feuilles qui lui constituent comme une sorte de famille. Si nous détachons une de ces feuilles et la piquons en terre, nous ne voyons rien de changé dans les phénomènes de sa croissance et de sa fécondité.

Supposons encore une espèce dans le règne Tégétal qui ne se reproduise que par boutures. Les individus de cette espèce existant aujourd'hui ont été dét.T^.hés des individus qui vivaient hier, et on remonterait ainsi jusqu'à l'origine, jusqu'à ces premiers êtres que produisit la terre sous l'infîuence de. la parole créatrice. Il n'y pas d'autres manière de comprendre et de résoudre le problème de la vie : la succession continue que nous comprenons dans le végétal reproduit par boutures, existe également dans le règne animal entre les parents et les enfants.

Chaque espèce a sa vie propre, on pourrait dire sa formule r^ia/e particulière et immuable, d'où résulte cette fixité des espèces qui condamne les rêveries de l'évolutionisme encore mieux que la fixité des corps simples ne donne un démenti à la théorie de la transformation de la matière. Grâce à la faculté génératrice qui est une des caractéristiques de l'être vivant, le végétal en agissant seul, l'animal en s'accouplant, produisent directement et sans intermédiaire la formule vitale^ véritable prolongement d'euxmêmes dans le nouvel être engendré qui reproduit leur espèce et parfois certaines de leurs marques individuelles, comme la ressemblance des traits du visage, le tempérament, les tares héréditaires. Telle une force de propulsion uniforme qui, appliquée à un projectile déterminé, lui donne toujours même direction et même vitesse.

Mais de même que l'étincelle de feu est toujours contenue dans une matière inflammable, et qu'elle ne pourra se développer, devenir flamme et brasier si elle n'est en contact de matières combustibles qu'elle rendra comburantes, de même l'étincelle de la vie que j'ai appelée formule vitale, abesoin d'une certaine matière comme d'un support ; elle développera cette matière par des accroissements successifs, lui donnera la forme convenable, elle façonnera, en un mot, le corps vivant. La vie se superpose donc à la matière inerte, elle ne résulte pas d'une transformation de cette matière inerte ; elle fut, à l'origine, de la part de Dieu, une création distincte de celle de la matière et, depuis iors, la matière sert de support aux espèces qui apparurent sur notre globe avec la création de la vie, mais elle n'a le pouvoir ni de les modifier ni d'en produire de nou-

velles : la génération spontanée est elle aussi un mythe, tout comme l'évolution des esnèces.

Il ne m'anpartient pas de faire ici un exposé des phénomènes physiolooriques qui se ma'u'festent dans l'embryo!!. Ce qui est incontestable, c'est que la semence est vivante et porte en elle l'empreinte de l'espèce. On peut la compar M\ en un certain sens, au bourgeon greffé, inséré sous l'écorced'un autre arbre. De i.ième que ce boursreoii tire toute sa substauce de Farbre et qu'il vit de la vie de l'arbre, de même, l'embryon vit de ia vie de la mère, jusqu'au moment où par%'enu à son déveloooement comolet, il se détache, comme la graine se détache de la tige qui la porte ou, •plus exactement, comme se détacherait une bouture.

Il est plus facile 'de suivre la formation, le développementetla germination de la grai'iedans les végétaux. Un des deux noyaux du grain mâle de pollen va se fusionner dans l'ovaire de la fleur avec le noyau femelle de l'oosphère et constitue l'œuf, première cellule de la plante nouvelle. Par une série de développements et de cloisonnements successifs, l'œuf donne l'embryon ou plantule, dans lequel an araissent bientôt la radicule, la tigelle, les gemmules et les cotylédons. C'est déjà une petite plante qui, mise dans les conditions favorables, va continuer son évolution et sa croissance. Cette graine est vivante en acte, tout comme l'œuf d'où sortira le poulet, et non pas seulement en puissance, comme le prétend l'aristotélisme. Si nous suivons, par exemple, un gland, depuis la formation et la fécondation de la fleur du chèno, jusqu'au moment de la germination de ce gland ou de la croissance du nouveau chêne, y a-t-il un moment quelconque où nous puissions dire que la matière de ce gland a été inanimée ? Les phénomènes

de la vie peuvent être suspendus dans la graine pendant un temps plus ou moins considérable, et même des années entièi*es, comme ils sont suspendus dans les serpents durant l'hiver, dans les grenouilles prises dans un bloc de glace; la vie n'en persiste pas moins en elles. Si elle s'était retirée, c'est-à-dire si la mort était survenue, rien ne pourrait ramener ces êtres à la vie : la création de la vie dépasse toutes les forces naturelles, non moins que la création de la matière.

C'est donc une grossière erreur que commettent certains aristotéliciens lorsqu'ils nous parlent de la reviviscence de la grenouille prise dans un bloc de glace : elle ne revit pas, elle continue de vivre; elle ne retenait pas seulement la vie en puissance, elle la conservait en acte. Il en est d'elle comme de la montre qui s'arrête parce qu'une pression bloque le balancier, et (|ui -e remet en marche dès que cette pression est écartée. Brisons ce ressort, que la grenouille meure : la pendule ne reviendra pas au mouvement, ni la grenouille à la vie, car il ne saurait y avoir, encore une l'ois, d'interruption entre la vie d'un être et la vie où elle a pris sa source.

Ainsi formulé le problème de la génération ne présente rien d'absolument mystérieux. Il en va tout autrementde la théorie aristotélicienne qui commence par établir des effets hors de toute proportion avec leurs causes (1). Ce serait déjà une raison plus que suffisante pour la rejeter, mais nous allons voir

(!) Voir dans Nys. Cosmologie, pp. 371 et sqq., les hypothèses multiples que fout les aiistotéliciens pour se tirer d'embarras: elles se ramènent toutes au deus ex machina.

comment les explications complémentaires dont on l'enveloppe ne font qu'accentuer ce vice originel. Laissons parler un disciple d'Aristote.

« Les savants modernes qui reconnaisent dans les corps organiques une tbime distincte de la matière comme un principe réel de leur unité admettent d'ordinaire, — il faudrait dire toujours, — que ce principe vital existe déjà dans la semence; seulement il serait en elle comme endormi ouàl'état latent, — hypothèse inutile — jusqu'à ce qu'il soit réveillé par diverses influences venant du dehors. Ces corps auraient donCj dans la semence même, la forme qui serait engendrée avec elle et qui formerait d'elle sous les influences indiquées le corps organique. Telle n'est pas précisément la doctrine des scolastiques. — Ce « précisément » est admirable puisque la doctrine scolastique est précisément tout le contraire. — On peut dire as^:urément, d'après eux, que la forme contenue déjà dans la semence quant à la puissance n'est pas purement passive ou ne consiste pas simplement dans la réceptivité, car on trouve en même temps dans la semence un principe actif» (1). — Ici nous nous engageons dans les ténèbres: la forme qui est dans la semence quant àla puissance ou en puissance, n'y est donc pas en même temps en acte, puisque actus et potentia sunt contraria, et cependant cette puissance n'est pas purement passive puisqu'elle a un principe actif. N'être pas purement [)assif, avoir un principe actif ne peut venir que de la forme ou deTacte. Voilà donc

(1) Kleutgeii, La philosophie scolastique, traduction de Sierp, T. H], p. 452.

LES ÊTRES VIVANTS 163f

un acte qui n'est qu'en puissance sous le même rapport qu'il est en acte; une puissance, qui, tout en n'étant que puissance, est cependant en acte. Si c'est une preuve de talent d'entasser le plus de contradictions dans le moins de mots, l'allemand Kleutgen est certainement un homme de très grand talent, d'un talent colossal. - « Cependant, continue-t-il, ce principe ne constitue pas la forme de la substance qui sera engendrée; — et pourquoi? — elle est seulement une force capable de former le corps organique au moyen de la semence et que pour cette raison on appelle virtus formativa ou force plastique. Lorsque l'organisme est complet quant aux principales parties, la matière possède les propriétés qui la rendent apte à recevoir la forme et en vertu desquelles elle exige cette forme comme complément » (1). — La matière inanimée qui exige de devenir animée ! qu'est ce que cela peut bien dire? La grenouille qui creva pour s'égaler au bœuf me devient du coup très sympathique, car ses exigences étaient relativement modestes ; la nature lui montra cr-uellement qu'elle ne permet pas de si grands sauts; le saut exigé par la matière inanimée nous le connaissons déjà ; c'est celui du non-ètre qui finit par devenirl'ètre.

«Dans cette matière parfaitement préparée la forme paraît ensuite. De même donc que la matière inflammable, lors mèmequ'uiie force[agissant en elle, la prédispose àTinflammation, —on ne voit pas trop comlï^ent, — necoatieiit pas encore le feu, mais qu'elle le reçoit seulement lorsque la préparation est corn-

ai) Ibid.

plète, de même la matière apte à recevoir la vie, c'està-direla semence, ne possède pas encore la vie, lorsque la force |)lastiqiie la transforme en embryon; mais elle la reçoit seulement lorsque l'embi-yon est complètement formé, car le cor,)S est animé dès qu'il est pleinement formé, et il reste animé jusqu'à la destruction de l'organisme » (1).

Et comme, toujours d'après les aristotéliciens, la forme définitive contient éminemment les formes précédentes, ces dernières' n'ont qu'à disparaître. Ce sont de pauvres diables d'ouvriers qui ont bâti péniblement une maison dont ils pouvaient se croire propriétaires, et qui doivent s'enfuira la dérobée, par l'escalier de service et la porte de derrière, tandis que le nouveau maître venant on ne sait d'où, ni à quels titres, s'installe triomphalement dans le labeur d'autrui : sic uos non vobis nidificatis, aves.

Et voilà qui est d'un exemple détestable. Est-il honnête de supposer, même dans des spéculations où des rêveries métaphysiques, qu'une loi de continuelle spoliation préside à la marche de l'univers, que ce n'est pas le même qui travaille et qui jouit des fruits de son travail? Est-il de la sagesse du Créateur d'avoir organisé le monde de telle sorte que des formes s'y succèdent et s'y supplantent saris cause apparente et sans raison légitime? Pourquoi, encore une fois, recourir à une nouvelle forme lorsque l'ancienne en développant ses facultés pouvait suffire?

(1) Id, p. 453.

Ce pourquoi aurait une raison très profonde: « Si l'on soutient que la semence cuiitieut déjà le principe vital même, et qu'il manque seulement d'activité vitale, 0!i doit dire que la génération est déjà complète avant l'organisation de la matière, car elle est complète lorsqu'un être vivant est n^ d'un autre être vivant de même espèce. Or, la matière possédant le principe vital possède déjà la vie, bien qu'elle ne la manifeste pas. La formation du corps qui succède, même celle du premier germe, ne peut constituer qu'un développement ult^^rienr on un accroissement, et non une véritable génération •> (1).

Il n'y aurait pas une véritable génération ; tel est bien l'argument suprême: la génération doit être précédée de la corruption, car, d'après le [principe aristotélicien bien connu, la r/énération d'une forme est toujours la corruption d'une autre. Si la semence était animée, si la vie était un continu reliant les individus successifs d'une même espèce, il n'y aurait pas cette corrui)tion d'une forme antérieure qu'exige le concept aristotélicien. L'aristotélisme reste encore ici fidèle à la méthode que nous avons vu appliquer à propos de l'unité de la substance ou de la croissance des êtres vivants. Il part de faits mal observés, ou du moins très mal connus, sur lesquels il bâtit une tliéorie; il détermine de quelle manière et dans quelles conditions les faits doivent se produire ; et s'ils se produisent autrement qu'il ne l'a décrété, c'est la nature qui a tort. Nous croyons par exemple qu'il y a génération lorsqu'un être vivant est produit par un ou deux êtres de

(1) Id., p. 454.

Périer 11

même espèce; tel est le fait essentiel qu'il s'agit d'expliquer; si nous rejetons comme une hypothèse inutile et surtout fausse, cette corruption aristotélicienne d'une substance antérieure, car il n'y a pas de corruption dans la génération de l'être vivant, les aristotéliciens n'ous disent que puisque nous supprimons la corruption, il n'y a plus, dès lors, de génération. Il est très vrai, en effet, qu'il n'y aura pas, qu'il n'y a jamais eu de génération aristotélicienne ; mais il restera la génération naturelle qui suffira, comme elle a suffi jusqu'à présent, pour perpétuer les espèces.

Nous ne nous laisserons donc pas émouvoir par l'énoncé de cette vérité fort simple, mais où les aristotéliciens veulent trouver un inconvénient, que la génération serait complète avant l'organisation de la matière. Telle est bien, en effets là vérité, malgré l'autorité d'Aristote et de Saint Thomas qui veulent que dans l'embryon humain, une àme végétative précède une âme sensitive, et celle-ci l'âme intellectuelle. L'être virant est constitué dans l'intégrité de sa nature dès le premier instant de son existence, et l'âme humaine dès le premier moment de la conception. Elle ne survient pas dans la matière organisée; elle est le principe qui organise la matière et s'y construit une demeure. C'est, pour répéter encore une fois la même comparaison, l'étincelle de feu qui s'alimente et s'accroît avec les matières combustibles qu'elle s'assimile, et sans le secours desquelles sa flamme serait aussitôt éteinte. Faut-il faire une autre comparaison, au risque d'encourir. le reproche d'en abustr, et ce sera la dernière : la vie est un fleuve ; le fleuve ne commence pas à un endroit quelconque dt son cours, quand il s'est déjà accru des eaux tribu-

tairës: il commence à l'endroit même où il sort de terre^ tout à fait à sa source.

Et ma conclusion sera très nette et très courte: Sur cette question de la génération, l'aristotélisme croit tout le contraire de ce qu'il faut croii'e, c'est-àdire le contraire de la vérité.

La théorie de la matière et de la forme appliquée aux êtres vivants. — Tous les'ètres, sauf ceux qui sont simplement spirituels, se composent, d'après le système aristotélicien, de matière et de forme. Il nous reste à voir comment la théorie est interprétée, quand il s'agit des êtres vivants. C'est l'âme qui est le principe de la vie, et la forme substantielle du corps vivant, en sorte qu'il y aura diverses espèces d'âmes, suivant que les opérations de l'être vivant snrpassei-ont, de manières diverses^ les opi'u'ations de la nature purement corporelle (1). Cependant, dans tous les êtres vivants, même dans ceux qui ont plusieurs genres dévie, il n'y a qu'une seule âme qui fait toutes les fonctions de la vie : l'unité de l'être l'exige; car l'âme étant la forme substantielle de l'être vivant, si l'homme, par exemple, avait trois âmes, il serait une accumulation d'êtres vivants: plante^ bête, et homino intelligent. D'ailleurs, comme l'âme supérieure contient les inférieures et suffit à leurs opérations, là où elle est, les autres sont superflues. L'expérience nous prouve l'unité de notre être i)ar la hiérarchie si exacte de toutes nos . forces et de toutes nos opérations, hiérarchie inexpHcable, si elles ne découlent pas d'un mêmi principe. En efîot, une opération qui appelle

(1' S Thomas, Siu)i>na theoL, P. b Q- "8, a. 1.

trop d'attention empêche les autres : une passion excessive offusque l'intelligence et entraîne la volonté au contraire, une contemplation très profonde suspend les actes des forces inférieures, même des forces végétatives, ce qui n'arriverait certainement pas, assure Saint Thomas (1), si le principe des opérations n'était essentiellement un (2).

Toutes ces raisons, qui affirment l'unité du principe vital clans la plante, dans l'animal ou dans l'homme, paraissent incontestables, et si l'on convient d'appeler forme substantielle le principe qui rend vivantes les substances de la plante, de l'animal ou de l'homme, c'est bien l'âme qui est la forme substantielle de ces êtres.

Les difficultés surgissent aussitôt après, dès que l'on veut établir les relations de ce principe vital avec le corps, c'est-à-dire avec la matière que ce principe rend vivante.

La doctrine constante des thomistes est que dans tout être vivant^ comme d'ailleurs dans tout composé, il n'y a qu'une forme substantielle (3). Ils n'admettent donc pas que l'on puisse envisager dans le corps vivant, l'être matériel par lequel il serait simplement corps ; ils excluent la forme de corporéité, qu'a enseignée Scot et son école. Nous verrons^ dans le chapitre suivant, à quelle impasse aboutit cette doctrine thomiste appliquée au composé , humain ; mais il est bon de revenir ici sur les raisons qu'invoquent les thomistes et dont il a déjà été question en par-

(1) Summa theoL, P. 1, Q. 76, a. 3.

(2) Goudin, T III, p. 388.

(3) S. Thomas, Summa theol. P.l, Q. 76, a. 4.

lant de la croissance. Toute forme, disent les thomistes, qui survient dans une matière, après la forme première, est accidentelle. Supposons donc que la matière ait une forme substantielle, celle de Scot,, la corporéité ; par cette forme, elle sera un être simplement et une substance en acte. Ajoutons, si possible, une autre forme substantielle, l'âme végétative, par exemple ; cette dernière ne donnera pas à ce composé d'être simplement, puisqu'il l'était par la première forme ; elle ne sera plus son acte premier, il en avait déjà un; elle n'eu fera pas une substance en acte, il l'était: l'accession de forme ne sera donc pas substantielle, mais accidentelle, puisq'uelle apportera une simple modification à une substance existant déjà pleinement en acte et c'est là le propre de l'accident (1).

On peut répondre à cette argumentation qui procède d'une opposition contestable entre la substance et les accidents (2), en invoquant les paroles déjà citées de Saint Thomas: p. 153. «Ce qui survien dans une chose après que son être est complet s'y trouve accidentellement, à moins que cela n'entre en communauté de cet être complet ». Que signifient ces

(1) Cf. Goudin, T. III, p. 392.

(2) Les thomistes m'objecteront les accidents eucharis ristiques. Notre-Seigiieur est présent dans l'Eucharistie sous les espèces ou apparences, sub speciebus du pain et du vin ; et ils veulent identifier les espèces avec les accidents. Cette identification, simple opinion théologique, vaut ce que vaut le système philosophique dont elle est une application, elle n'en prouve pas la vérité; elle est vraie si le système est vrai; fausse, s'il est faux.

paroles? saint Thomas les a formulées à propos de l'Incarnation de Notre-Seigneur ; les thomistes leur reconnaissent-ils une valeur générale, ou nesont-elles vr.iies que pour ce cas particulier de l'Incarnation ? N'ont-elles, en un mot, été inventées que pour le besoin de 'la cause? Et dans quel cas physique sont-elles réalisées? Que les thomistes nous en donnent un seul exemple.

Je ne reprendrai pas ici les raisons avec lesquelles j'ai démontré plus haut que deux substances peuvent fort bien s'unir substantiellement ; il me suffira de faire remarquer par quel grossier sophisme on croît nous démontrer que l'âme, s'ajoutant à un corps, déjà corps en acte, ne peut produire qu'une union accidentelle. Le corps, dit-on, est déjà sans l'âme pleinement en acte ; c'est là le sophisme ; il est eorps, mais il n'est pas corps vivant: s'il est dans un acte complet, considéré comme corps, il ne l'est pas, considéré comme corps vivant, et la différence entre le corps inanimé et le corps vivant n'e.-t pas accidentelle mais substantielle. Le nombre 10, par exemple, est en acte complet, si je ne considère que ce nombre ; il n'est pas en acte complet si je le considère par rapj)ort à 15. Si nous lui ajoutons 5 unités il devient 15. A qui fera-t-on croire que dans ce nouveau nombre de 15, les dix premières unit assoient pour ainsi dii'j détruites, que la forme, l'être ou l'acte de 15 annihile l'être, la forme ou l'acte de 10? On peiit bien re;:oui'r à cette comparaison tirée des nombres, qui est chère aux aristotéliciens; et sans doute rcconiiaîtront-ils que nous ne pouvons, en parlant de la forme de ce nombre 15, faire abstraction des unités com[josantes. Elles perdent, en quelque so^t), leur indépendance, leur autonomie,

mais elles restent bel et bien en acte ; autrement nous n'aurions plus un nombre, mais un tout continu, et, par conséquent, une unité.

Je crois donc que les raisons alléguées pour démontrer qu'il est impossible à une forme de se superposer à une autre forme restant en acte, valent juste autant mais pas davantage que celles dont se servaient les aristotéliciens pour convaincre d'erreur le système de Copernic. Je ne résiste pas à la tentation d'en reproduire quelques-unes. Elles nous sont un exemple de l'inconvénient qu'il y a de partir de principes contestables, de faits mal interprétés, et d'en tirer des conclusions hors de toute proportion avec ces faits eux-mêmes. Je suis assuré d'avance que le lecteur me pardonnera d'avoir semblé oublier le précepte d'Horace : semper ad eventum festinet.

« A un corps simple^ lequel est grave, inerte et froid, l'on ne peut attribuer des mouvements naturels multiples et variés ». Voilà un corps simple, qui nous fait penser à la simplicité de l'acte substantiel ; et ces mouvements multiples, aux formes multiples qui, restant en acte, ne seraient qu'accidentelles. « Or, dans le système de Copernic, on donne à la terre des mouvements naturels fort variés : mouvements de rotation sur elle même, mouvement de révolution autour du soleil, mouvement d'inclination et de déclinaison de ses pôles, mouvement de procession ou de rétrocession qui la rapproche du soleil ou l'en éloigne. Il n'y a donc pas lieu d'admettre le système de Copernic » .

«L'expérience nous donne la certitude — 0 expérience, que d'erreurs on débite en ton nom ! — que cette masse élémentaire est disposée pour un état de pas-

172 MATIÈRK ET FORME

sivité, et pour être le théâtre des générations ; tandis que les corps célestes sont disposés pour un état d'activité et pour servira l'état des générations et des choses animées. Il faut assignera la masse élémentaire la situation qui convient le j)lus à l'état de |)assivité : c'est le rqpos stable dans le centre, et attribuer aux corps célestes, la disposition qui convient, le mieux à l'état d'activité : c'est le mouvement autour de l'objet passif; or, cet ordre est entièrement bouleversé par le système de Copernic; il faut donc le rejeter » .

« Le système du monde doit être tel qu'à des effets naturels insignes, une cause insigne soit affectée, et que cette cause soit ])hysique. Mais Copernic, en supposant un si insigne effet que le mouvement de la terre, ne lui assure. qu'une ca ise légère et presque inepte ». C'est le raisonnement dont on se sert, pour prouver que l'admirable variété des êtres ne peut venir d'atomes diversement combinés. « Copernic veut qup la terre et même toutes les planètes tournent autour du soleil, et que ce soleil, tournant surlui-même, au centre du monde planétaire, mette en mouvement par l'émission de ses rayons ??? tous les corps environnants et l'éther et la terre elle-même ; je le demande, peut-on imaginer une cause physique moins suffisante ? Ces rayons du soleil, qui ne peuvent niouvoir dans l'air la moindre feuille de papier ni la moindre plume qui voltige, arriveraient-ils à mouvoir une aussi grande masse que celle de la terre ? » « Une contre-épreuve se tire des arguments qui

rs'-!;i!'Mlt Ho rr SNS'ême »

' )' ^i lu tcnctournait autour di. soleil d'un mouvenietit annuel ;jar ce mouvement d'une insigne rapidité, et dépçissani infiniment celle du projectile sor-

LES ÊTRES TIVANTS 173

tant d'une bouche à feu... nous sentirions non seulement un vent violent et perpétuel ; mais les. nuages et les vapeurs, qui ne sauraient si vigoureusement fendre cette substance éthérée, seraient laiss.és.en arrière, comme la fumée du canon, après que le boulet vient d'en sortir. Dans cq tourbillon si rapide, elle rejetterait celles de ses parties qui lui seraient moins adhérentes, comme nous voyons la toupie des enfants secouer loin d'elle la poussière qui la couvre ».

« Par cette rotation vertigineuse, chaque lieu sur la terre fuirait, avec un^ rapidité extrême, les objets suspendus au-dessus de lui: les nuages, les oiseaux, les pierres projetées».

«On répond que les pierres projetées en Tair^ et pendant quelque temps en suspens, ont deux mouvements, l'un perpendiculaire, delà main qui les a lancées en Tair^ et l'autre, l'horizontal, que la terre leur imprime, et qu'elles suivent exactement, même après avoir été lancés par la main, et être restées suspendues librement dans l'air... Pour preuve décisive, on donne l'exemple d'un homme qui, dans un bateau entraîné rapidement, jette en l'air une pièce de monnaie... qui retombe verticalement, comme si *e bateau était immobile».

«Mais cette solution est insuffisante pour les nuages formés dans l'air même, et pour les oiseaux qui le parcourent librement; comme les milans qui se soutiennent par un mouvement insensible de leurs ailes. Dans ce cas, il ne peut y avoir d'impression conservée de la terre, comme il n'y a pas d'impression du bateau dans le nageur q li, l'ayant quitté, va où il lui plaît, tandis que le bateau s'éloigne de lui; ainsi la terre, si elle était en mouvement, devrait ici se soustraire aux nuages et aux oiseaux. On dira peut-

être que l'air tout entier est emporté par la terre^ et, avec l'air, tout ce qui y était contenu: mais c'est précisément là ce qui combat le mouvement de la terre; nous Talions voir» etc (1).

Ces arguments, j'en passe et des meilleurs, se poursuivent pendant une douzaine de pages bien compactes ; ils n'ont pas changé le système du monde, et la terre ne s'est pas laissée convaincre qu'elle a tort de tourner autour du soleil. De même, on aura beau accumuler des arguments a priori pour démontrer qu'il est impossible à des formes secondaires de persévérer en acte, sous la dépendance du principe vital, qui organise l'individu, cela n'empêchera pas d'apercevoir au microscope, dans les êtres vivants, des cellules juxtaposées bout à bout, comme des alvéoles d'un gâteau de miel, et permettant de définir le corps de l'animal : une agglomération d'éléments anatomiqucs ou cellules. Et sans aller jusqu'à ces infiniment' petits, n'est-ce donc pas une vérité élémentaire que dans le corps humain, par exemple, la composition des muscles et des chairs est substantiellement différente de la composition des os?quië chacun des os du squelette a un être propre et distinct des autres, comme dans une machine, une pièce se distingue des autres pièces ? Les aristotétéliciens essaient de se persuader qu'ils donnent une explication suffisante, en nous disant que l'âme, seule forme substantielle dans l'homme, est unie directement à la matière première, et qu'elle informe cette matière de manières aussi diverses

(1) Goudin, T. III, pp. 157-161.

que nous voyons de diversités dans le corps humain. Mais à cela on peut répondre que la matière première, au sens aristotélicien, est quelque chose qui n'existe pas, je l'ai démontré longuementj et cette raison pourrait dispenser d'en donner d'autres. Ensuite, comment cette prétendue matière première qui n'est pas quelque chose, qui n'a ni quantité, ni qualité, ni rien de ce qui détermine l'être, donc sans poids, sans volume, recevrait-elle de lame, principe impondérable, simple et incorporel, une quantité, un poids, la corporéité? Je sais bien que les réponses ne manquent pas ; mais elles témoignent plutôt de l'esprit inrentif des aristotéliciens qu'elles n'éclairent la difficulté. Les formes supérieures, disent-ils, peuvent éminemment ce que peuvent les formes inférieures, et puisque la matière est en puissance de se revêtir de la nature des corps et de toutes leurs qualités, par l'intermédiaire des seules formes corporelles, a fortiori l'àme humaine, qui est une forme beaucoup plus parfaite que les formes strictement corporelles, saura-t-elle produire de la matière ce que produisent les formes corporelles. Rien de plus fréqueiit que ce raisonnement chez les aristotéliciens, et il a sans doute, à leurs yeux, l'évidence d'un axiome, cnr ils n'essayent même pas de le justifier : on ne prouve pas les vérités élémentaires. Tout au plus, s'ils hasardent une comparaison tirée de la série des nombres : les formes plus parfaites contiennent éminemment les formes inférieures, comme 20 contient, 2. 5^ 7, etc. Ou l'exemple ne signifie rien, ou il se tourné précisément contre la thèse qu'il devrait illustrer: 2, 5, 7, et 20, ont, dans la série des nombres, des

176 MATJÈRB ET FORME

propriétés, appelons cela des formes, entièrement différentes, qui s'excluent mutuellement : 5 divise 25, 7 divise 42 ; 20, qui contient éminemment 5 çt. 7, divise-t-il donc 25 ou 42? et alors, encore un, coup, que signifie cette comparaison ?

Il reste donc une seule solution satisfaisante pour expliquer l'union de l'âme, du principe vital ou de la forme substantielle (tous, ces mots sont ici synonymes) avec le corps ou la matière (1^. L'âj:ie transforme la matière, et lui donne une disposition convenable, comme le potier façonne l'argile; elle imprime le mouvement vital, et fait Içi corps vivant. Mais cette forme substantielle n'a aucune des propriétés qui appartiennnent exclusir vement à la matière, comme l'extention locale, le poids ; donc tout ce qui dans l'être vivant est étendue ou. poids, quoique support de la forme, n'appartient pas à cette forme. Si la forme disparaît ou fci la mort survient, la matière retiendra ses dimensions, sa disposition et son poids ; elle pourra, même produire, pendant quelque temps, certains phénomènes dont l'âme était le principe, comme une roue mise en mouvement continue de tourner après que la main motrice n'agit plus; mais on aura^it tort de croire que l'âme y reste à l'état latent. La nouvelle forme, la forme cadavérique résulte donc de la simple disparition de la vie ; comme le froid résulte de la simple disparition de la chaleur.

Les thomistes, il est vrai, n'admettent pasla justesse de cette comparaison, nous l'avons vu en étu-

(1) Matière au sens mQderne, et noii.au sens, aristotélicien de, matiiire prpmièr*.

diant la théorie des contraires ; et si nous prenons un morceau de fer incandescent, et comparons l'incandescence à la vie, et le froid à la mort, voici comme ils raisonnent: l'incandescence^ ou la vie, donne au morceau de fer non seulement d'être rouge, mais encore d'être fer puisque la forme de l'incandescence étant plus parfaite peut éminemment ce que peut la forme du fer. Cette dernière, devenue inutile, disparaît; car, d'après Aristote, deux formes ne peuvent être en acte dans le même sujet ; quand l'incandescence prend fin, le froid, ou la mort, lui succède; mais le froid n'est pas la simple disparition de la chaleur, puisqu'il apparaît avec des qualités nouvelles, qui ne sont pas la simple négation des qualités de la chaleur disparue (1) ; ces qualités viennent de la forme du froid qu'a revêtue le morceau de fer. Cependant cela n'empêche pas certaines qualités du corps chaud d'apparaître dans le corps froid : saint Thomas dit : non fit expoliatio simplicium usque ad mater iam pr imam. « En changeant de forme substantielle, la matière première n'est pas complèement dépouillée de toutes ses formes accidentelles, elle peut en conserver quelques-unes».

« Tout d'abord, la quantité demeure invariable, comme l'ont prouvé les lois des combinaisons chimiques ».

« De plus pourquoi refuserions-nous de dire que certaines qualités produites dans la quantité, par le principe vivant, peuvent y demeurer après le départ de ce principe ? » (2).

(1) Voir plus haut la note de la page 22.

(2) Farges, Matière et forme, p. 215.

Reprenons ces propositions une par une: les simples ne se dépouillent pas jusqu'à la matière première. C'est cependant ce qui devrait se produire si la théorie était vraie. Il n'y a pas de forme substantielle intermédiaire entre la matière première et la forme qui rend en acte un corps déterminé. La corruption de cette forme devrait donc toujours aboutir à la matière première, quitte à la production instantanée d'une forme nouvelle proportionnée aux causes qui agiraient sur la matière première.

En réalité, les tliomistes se sont trouvés ici en face d'un fait inexpliqué, et ils ont recouru à des subtilités pleines de contradictions.

J'écarte tout d'abord leur argument tiré de la quantité et des combinaisons chimiques; puisque ces éléments matériels, dont les thomistes invoquent la persévérance, sont des corps parfaitement constitués ou en acte, je l'ai démontré (voir page 98). Les qualités que les thomistes nous disent dérivées des accidents matériels, comme de la quantité, dérivent donc de corps véritables. Enfin, si les qualités viennent des accidents, puisque les accidents eux-mêmes viennent de la substance, cette dernière disparaissant, les accidents doivent disparaître de même et, avec eux, toutes |les qualités qui en résultent. Les thomistes voudraientque la lumière persévérât, lorsque la lampe a été éteinte. Les raisons et les exemples qu'ils nous donnent ne nous convaincront pas que les choses se fassent en cette manière. Leurs exemples sont, en effet, bien singuliers. « Voici disent-ils une pièce de cuivre placée dans ce lieu, dans telle position; si, par miracle, Dieu changeait tout à coup sa substance en or, cette pièce aurait-elle nécessairement changé de place, de fi-

gLire et de relief? Je lance une pierre ; si, dans le parcours, elle se trouvait changée en une autre espèce de nnéme volume et de même densité, s'arrèterait-elle pour cela dans sa marche, ou bien n'achèverait-elle pas, au contraire, de décrire sa trajectoire "^ En un mot, la forme qui donne au corps son empreinte, comme un cachet dans la cire, ne peut-elle pas, ne doit-elle pas y laisser quelque chose de cette empreinte?»',!).

Nous devons, tout d'abord, être étonnés que, pour expliquer des faits physiques aussi fréquents que les corruptions des substances, il faille recourir à des exemples qui tiennent du miracle; car nous por.vons nous refuser à croire que les choses naturelles s'opèrent de façon miraculeuse. Et, d'ailleurs, est-il exact que la nouvelle pièce d'or garderait l'effigie de la pièce précédente ? Non, si nous examinons la chose d'un peu près. Cette pièce est constituée par deux éléments essentiels, la matière de cuivre, et l'effigie ou empreinte. Cette effigie résulte uniquement de la position des molécules dans la matière, ou de leur mode d'extension ; elle ne peut être séparée de la matière, en sorte que, si la substance de cuivre est changée en or, nous n'aurons pas la même figure numériquement, mais une figure semblable; il y aura la même différence entre ces deux pièces successive:; qu''entre deux pièces distinctes, ayant même

(1) Fargés, Matière et forme, p. 216.

ilsô

effigie et existant simultanément (1).

L'exemple de la pierre lancée ne vaut pas d'avantage ; il se réfuterait de la même manière, et de façon aussi péremptoire.

Nous aurons donc le regret de répondre par un non bien catégorique à cette question pressante, comme désespérée, des thomistes : c La formé ne peut-elle pas, ne doit-elle pas en se retirant, laisser quelque chose de soii empreinte? » Non, elle ne peut et ne doit rien laisser si votre théorie est vraie ; car ce qu'elle laisserait, elle l'aurait possédé à titre de substance ou à titre d'accident. Si c'était à titre de substance, vous reconnaîtriez que la forme a eu sous sa dépendance d'autres substances ou formes en acte, et c'est précisément l'opinion que vous commbattez.

Comment, de par ailleurs, laisserait-elle des accidents, puisque les accidents sont naturellement inséparables de leur substance, et que, comme le répète souvent saint Thomas, les accidents ne passent pas d'un sujet à un autre sujet. Ce sont

(1) On a depuis longtemps objecté aux thomistes, et avec raison, que d'après leur docliine de la forme cadavérique, il n'y a dans les reliijues des saints rien qui ail appailenu suljstantiellen^ent à ces saints. C'est quelque chose de semblable. Voici d'ailleurs, à titre de prenive, la tlièse que développe très longuement Goudin, T. III, pp. 186-196, avec textes de S. Thomas à l'appui : « Dans la corruption substantielle, aucune forme substantielle de l'ancien composé ne demeure : tous les accidents disparaissent aussi, et quand l'homme meurt, l'âme raisonnable se retirant, tous les accidents de rhomme périssent en même temps ; si quelques-uns semblent subsister, c'est qu'ils sont remplacés par des accidents semblables » Que peut-on désirer de plus clair ?

là pour le thomismedes difficultés tirées de sa propre doctrine, et fju'il ne peut résoudre qu'en s'ecartant de ses principes.

Incapable de nous expliquer la tin des êtres vivants et leur origine, l'aristotélisme est-il plus heureux quand il traite des transformations que l'être vivant fait subir aux éléments dont il se nourrit ?

Les scolastiques enseignent « que les principes formels des molécules d'hydrogène, d'oxygène, de Carbon ne et d'autres substances que l'animal s'assimile par la nutrition, la respiration on tout autre procédé, ne |)ersévèrent que virtuellement dans le composé vivant, après l'acte com|ilet d'assimilation ; les éléments matériels persévèrent seuls dans leur intégrité ; en sorte que l'être humain, par exemple, se compose d'une âme immédiatement unie à la matière, dont les énergies actives se trouvent momentanément réduites à l'état potentiel et virtuel » (1).

Qu'on se rappelle encore [)0ur juger cette doctrine, qui n'est aristotélicienne que de nom, ce que j'ai dit plus liant de ces prétc:idiis éléments matériels et de leur i)ersévéranco en vertu dans le composé chimique. Ces éléments matériels sont des corps bel et bien constitués, ou en acte ; dès lors, les éléments formels qu'on leur fait perdre dans le composé vivant se réduisent, d'après la doctrine aristotC'licieinie, à de sim les accidents. Il s'en suit que les modernes aristotéliciens, si l'on va au fond des choses, admettent,

(1) Farges, Matière et forme, p. 2C9.

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en réalité, ce qu'ils repoussent dans les termes, c'est-à-dire la forme de corporéité en plus de la forme de l'être vivant ; et je ferai enfin observer que parler de la matière et de ses énergies actives, c'est commettre une grosse hérésie ai istotélicienno : la matière première n'a aucune énergie active, elle est purement passive(l); toutes les énergies actives viennent de la forme et de la forme seule.

Il n'y a donc rien de plus évident que les aristotéliciens ont cru sur les divers phénomènes qui apparaissent dans les êtres vivants tout le contraire de ce qu'il faut croire.

^1) S. Thoma.», 6umma theoL, H. 3, Q. 3Î, a. 4

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