‹ Matière et mémoire, essai sur la relation du corps a l'espritChapitre 13 sur 71 · PASSAGE AU PROBLÈME DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

PASSAGE AU PROBLÈME DE LA MÉMOIRE

tives. Il a trop souvent fait ainsi de la matière une entilé mystérieuse, qui, justemeot parce que nous n'en conaaissons plus que la vaine apparence, pourrait aussi bien eugendrer les phénomènes de la pensée que les autres.

La vérité est qu'il y aurait ud moyen, et uo seul, de réiuler le matérialisme : ce serait d'établir que la matière est absolument comme elle parait être. Par là ou éliminerait de la matière toute virtualité, toute puissance cachée, et les phénomènes de l'esprit auraient une réalité indépendante. Mais pour cela il laudrait laisser à la matière ces qualités que matérialistes et spiritualistes s'accordent à en détacher, ceuxci pour en iaire des représentations de l'esprit, ceux-là pour n'y.Yoir que le revêtement accidentel de l'étendue.

Telle est précisément l'attitude du sens commun vis-à-vis de la matière, et c'est pourquoi le sens commun croit à l'esprit. Il nous a paru que la philosophie devait adopter ici l'attitude du sens commun, en la corrigeant toutefois sur un point. La mémoire, pratiquement inséparable de la perception, intercale le passé dans le présent, contracte aussi dans une intuition unique des moments multiples de la durée, et ainsi, par sa double opération, est cause qu'en fait nous percevons la matière eu nous, alors qu'en droit nous la percevons en elle.

De là l'importance capitale du problème de la mémoire. Si la mémoire est ce qui communique surtout à la perception son caractère subjectif, c'est, disions-nous, à en éliminer l'apport que devra viser d'abord la philosophie de la matière. Nous ajouterons maintenant : puisque la perception pure nous donne le tout ou au moins l'essentiel de la matière, puisque le reste vient de la mémoire et se surajoute à la

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matière, il laut que la mémoire soit, eo principe, une puissance absolument indépendante de la matière. Si donc l'esprit est une réalité, c'est ici, daus le phénomène de la mémoire' que nous devons le toucher cxpérimeQtalemeQt. Et dès lors toute tentative pour dériver le souvenir pur d'une opération du cerveau devra révéler à l'analyse une illusion loodamentale.

Disons la même chose sous une forme plus claire. Nous soutenons que la matière n'a aucun pouvoir occulte ou inconnaissable, qu'elle coïncide, daus ce qu'elle a d'essentiel, avec la perception pure. De là nous concluons que le corps vivant eu général, le système nerveux en particulier, ne sont que des lieux de passage pour les mouvements, qui, reçus sous orme d'excit ation, sont transmis sous forme d'action rétiexe ou volontaire. C'est dire qu'on attribuerait vainement à la substance cérébrale la propriété d'engendrer des représentations. Or, les phénomènes de la mémoire, où noua prétendons saisir l'esprit sous sa forme la plus palpable, sont précisément ceux qu'une psychologie superficielle ferait le plus volontiers sortir de l'activité cérébrale toute seule, justement parce qu'ils sont au point de contact entre la conscience et la matière, et que les adversaires mêmes du matérialisme ne voient aucun inconvénient à traiter le cerveau comme un récipient de souvenirs. Mais si l'oa pouvait établir positivement que le processus cérébral ne répond qu'à une très faible partie de la mémoire, qu'il en est l'efiet plus encore que la cause, que la matière est ici, comme ailleurs, le véhicule d'une action et non le substrat d'une connaissance, alors la thèse que nous soutenons se trouverait démontrée sur l'exemple qu'on y juge le plus défavorable, et la nécessité

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d'ériger l'esprit eo réalité indépendante s'imposerait. Mais par là même s'éclaircirait peut-être en partie la nature de ce qu'on appelle l'esprit, et la possibilité pour l'esprit et la matière d'agir l'un sur l'autre. Car une démonstration de ce genre ne peut pas être purement négative. Ayant lait voir ce que la mémoire n'est pas, nous serons tenus de chercher ce qu'elle est. Ayant attribué au corps l'unique foaction de préparer des actions, lorce nous sera bien de rechercher pourquoi la mémoire parait solidaire de ce corps, comment des lésions corporelles l'influencent, et dans quel sens elle se modèle sur l'état de la substance cérébrale. 11 est d'ailleurs impossible que cette recherche n'aboutisse pas à nous renseigner sur le mécanisme psychologique de la mémoire, comme aussi des diverses opérations de l'esprit qui s'y rattachent. Et inversement, si les problèmes de psychologie pure semblent recevoir de notre hypothèse quelque lumière, l'iiypothôse y gagnera elle-même en certitude et en solidité. Mais nous devons présenter cette même idée sous une troi- Eièine forme encore, pour bien établir comment le problème de la mémoire est à nos yeux un problème privilégié. Ce qui ressort de notre analyse de la perception pure, ce sont deux conclusions en quelque sorte divergentes, dont l'une dépasse la psychologie dans la direction de la psycho- physiologie, l'autre dans celle de la métaphysique, et dont ni l'une ni l'autre ne comportait par conséquent une vérification immédiate. La première concernait le r6le du cerveau dans la perception : le cerveau serait un instrument d'action, et non de représentation. Nous ne pouvions demander la confirmation directe de cette thèse aux faits, puisque la perception pure porte par définition sur des objets présents, actionnant nos

LE ROLE DU CORPS ; nos centres Dsrveux, et que tout se passera toujours queat comme $i nos perceptions émanaient de notre rai et se projetaient ensuite sur un objet qui dillère Qt d'elles. Eq d'autres termes, dans le cas de la per- :térieure, la thèse que nous avons combattue et celle

y substituons conduisent exactement aux mêmes lees, de sorte qu'on peut invoquer en taveur de :e l'autre d'entre elles son intelligibilité plus haute,

pas l'autorité de l'expérience. Au contraire, une ûrique de la mémoire peut et doit les départager. lit pur est on eilet, par hypothèse, la représentation t absent. Si c'est dans une certaine activité céréla perception avait sa cause nécessaire et suffisante, ae activité cérébrale, se répétant plus ou moins aent en l'absence de l'objet, suffira à reproduire la

I : la mémoire pourra donc s'expliquer intégralele cerveau. Que si, au contraire, nous trouvons que sme cérébral conditionne le souvenir d'une certaine nais ne suffit pas du tout à en assurer la survivance, eme, dans la perception remémorée, notre action ! notre représentation, on pourra inférer de là qu'il râle analogue dans la perception elle-même, et que a était simplement d'assurer notre action efficace

présent. Notre première conclusion se trouverait Sée. — Resterait alors cette seconde conclusion,

II tût métaphysique, que nous sommes véritablement s de nous dans la perception pure, que nous tous la réalité de l'objet dans une intuition immédiate.

une vérification expérimentale était impossible, is résultats pratiques seront absolument les mêmes,

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MATIÈRE ET UËHOIRE 11

«oit que la réalité de l'objet ait été iotuitivemeot perçue, soit qu'elle ait été ratioonellemeat construite. Mais ici encore une étude du souvenir pourra départager les deux hypothèses. Dans la seconde, en effet, il ne devra y avoir qu'une différence d'intensité, ou plus généralement de d^ré, entre la perception et le souvenir, puisqu'ils seront l'un et l'autre des phénomènes de représentation qui se suffisent & eux-mêmes. Que si, au contraire, nous trouvons qu'il n'y a pas entre le souvenir et la perception une simple différence de degré, mais une différence radicale ae nature, les présomptions seront en faveur de l'hypothèse qui fait intervenir dans la perception quelque chose qui n'existe à aucun degré dans le souvenir, une réalité intuitivement saisie. Ainsi le problème de la mémoire est bien véritablement un problème privilégié, en ce qu'il doit conduire à la vérification psychologique de deux thèses qui paraissent invérifiables, et dont la seconde, d'ordre plutôt métapliysique, semblerait dépasser inOniment la psychologie. La marche que nous avons à suivre est donc toute tracée. Nous allons commencer par passer eu revue les documents de divers genres, empruntés à la psychologie normale ou patho> logique, d'où l'on pourrait se croire autorisé à tirer une explication physique de la mémoire. Cet examen sera nécessairement minutieux, sous peine d'être inutile. Nous devons, en serrant d'aussi près que possible le contour des faits, chercher où commence et où fmit, dans l'opération de la mémoire, le rôle du corps. Et c'est au cas où nous trouverions dans cette étude la confirmation de notre hypothèse que nous n'hésiterions pas à aller plus loin, à envisager en lui-même le travail élémentaire de l'esprit, et à compléter ainsi la théorie que nous aurons esquissée des rapports de l'esprit avec la matière.

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