MOUVEMENTS ET SOUVENIRS
concret par lequel dous ressaisissons le passé daos le présent est la reconnaissance. C'est donc la reconnaissance que nous devons étudier.
II. De la reconnaissance en général : images-souvenirs et mou' vements. — Il y a deux manières habituelles d'expliquer le sentiment du « déjà vu >. Pour les uns, reconnaître une perception présente consisterait à l'insérer par la pensée dans un entourage ancien. Je rencontre une personne pour la première fois : je la perçois simplement. Si je la retrouve, je la reconnais, en ce sens que les circonstances concomitantes de la perception primitive, me revenant à l'esprit, dessinent autour de l'image actuelle un cadre qui n'est pas le cadre actuellement aperçu. Reconnaître serait donc associer à une perception présente les images données jadis en contiguïté avec elle '. Mais, comme ou l'a lait observer avec raison S une perception renouvelée ne peut suggérer les circonstances concomitantes de la perception primitive que si celle-ci est évoquée d'abord par l'état actuel qui lui ressemble. Soit A la perception première ; les circonstances concomitantes B, C, D y restent associées par contiguïté. Si j'appelle A' la même perception renouvelée, comme ce n'est pas. à A' mais à A que sont liés les termes B, C, D, il faut bien, pour évoquer les termes B, C, D, qu'une association par ressemblance fasse surgir A d'abord. Eu vain on soutiendra que A' est identique à A. Les deux termes, quoique semblables, restent numéri-
1. Voir l'exposé systématique de cette thèse, avec expériences à l'appui, dans les articles de Lehmann, Veber Wiedererkennen (Philos. Studien de ■Wundt, t. V, p. 96 et suiv., et t. Vil, p. 169 et suIy.).
2. Piilon, La formation des idées abslraiUa et générales (Cril. Philot. 1885, t 1, p. SOS et euIt.)- — Cf. Ward, Auimilation and Associalien {Mind, juillet 1S93 et octobre ISP'^
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'quement distincts, et diflërent tout au moins par ce simple fait que A' est une perception tandis que A n'est plus qu'un souvenir. Des deux interprétations que nous avions annoncées la première vient ainsi se tondre dans la seconde, que nous allons examiner.
On suppose cette fois que la perception présente va toujours cliercher, au fond de la mémoire, le souvenir de la perception antérieure qui lui ressemble : le sentiment du < déjà vu >■ viendrait d'une juxtaposition ou d'une lusion entre la perception et le souvenir. Sans doute, comme on l'a fait observe: avec profondeur ', la ressemblance est un rapport établi pai: l'esprit entre des termes qu'il rapproche et qu'il possède par conséquent déjà, de sorte que la perception d'une ressemblance est plutôt un eilel de l'association que sa cause. Mais à côté de cette ressemblance définie et perçue qui consistedans la communauté d'un élément saisi et dégagé par l'esprit, il y a une ressemblance vague et en quelque sorte objective, répandue sur la surface des images elles-mêmes, et qui pourrait agir comme une cause physique d'attraction réciproque '. Âllëguerons-nous qu'on reconnaît souvent un objet sans réussir à l'identifier avec une ancienne image ? On se réfugiera dans l'hypothèse commode de traces cérébrales qui coïncideraient, de mouvements cérébraux que l'exercice faciliterait% ou de cellules de perception communiquant avec dej
1. Brocliarci, la loi de limilarilé, Reoue Pkiloiopkique, iKO,t lX,-g. !5S. M. Rttbier se rallie i cette opinion dans ses Leçons de Fhiloiopkie, t. I, Psychologie, p. 187-192,
- Cf. James Sully, The human Mind,
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MOUVEMENTS ET SOUVENins M
cellules où reposent les souvenirs '. A vrai dire, c'est dans des hypothèses physiologiques de ce genre que viennent se perdre, hon gré mal gré, toutes ces théories de la reconnaissance. Elles veulent faire sortir toute reconnaissance d'un rapprochement entre la perception et le souvenir ; mais d'autre part l'expérience est là, qui témoigne que, le plus souvent, le souvenir ne surgit qu'une fois la perception reconnue. Force est donc bien de rejeter dans le cerveau, sous iorme de combinaison entre des mouvements ou de liaison entre des cellules, ce qu'on avait annoncé d'abord comme une association entre des représentations, et d'expliquer le lait de la reconnaissance, — très clair selon nous, — par l'hypothèse à notre avis très obscure d'un cerveau qui emm^asinerait des idées.
Mais en réalité l'association d'une perception à un souvenir ne suffît pas du tout à rendre compte du processus de la reconnaissance. Car si la reconnaissance se faisait ainsi, elle serait abolie quand les anciennes images ont disparu, elle aurait toujours lieu quand ces images sont conservées. La cécité psychique, ou ■ impuissance h reconnaître les objets aperçus, n'irait donc pas sans une inhibition de la mémoire visuelle, et surtout l'inhibition de la mémoire visuelle aurai) invariablement pour effet la cécité psychique. Or, l'expérience ne vérifie ni l'une ni l'autre de ces deux conséquences. Danf un cas étudié par Wilbrand *, la malade pouvait, les yeux fermés, décrire la ville qu'elle habitait et s'y promener en imagination : une fois dans la rue, tout lui semblait nouveau ;
3. Die Seelenblindhtil ali Herderscheinung, Wiesbaden, ISST,p. 5e.
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9Î LA MÉMOIRE ET LE CEnVEAtI
elle ne reconnaissait rien et n'arrivait pas à s'orienter. Des faits du même genre ont été observés par Fr. Mûtier ■ et Lissauer*. Les malades savent évoquer la vision intérieure d'un objet qu'on leur nomme ; ils le décrivent fort bien ; ils ne peuvent cependant le reconnaître quand on le lenr présente. La conservation, mérae consciente, d'un souvenir visuel ne suffit donc pas à la reconnaissance d'une perception semblable. Mais inversement, dans le cas étudié par Charcot * et devenu classique d'une éclipse complète des images visuelles, toute reconnaissance des perceptions n'était pas abolie. On s'en convaincra sans peine en lisant de près la relation de ce cas. Le sujet ne reconnaissait plus, sans doute, les rues de sa ville natale, en ce qu'il ne pouvait ni les nommer ni s'y orienter ; il savait pourtant que c'étaient des rues, et qu'il voyait des maisons. Il ne reconnaissait plus sa femme et ses enfants ; il pouvait dire cependant, en les apercevant, que c'était une femme, que c'étaient des enfants. Rien de tout cela n'eût été possible s'il y avait eu cécité psychique aa sens absolu du mot. Ce qui était aboli, c'était donc une certaine espèce de reconnaissance, que nous aurons à analyser, mais non pas la faculté générale de reconnaître. Concluons que toute reconnaissance n'implique pas toujours l'inter* vention d'une image ancienne, et qu'on peut aussi bien faire appel à ces images sans réussir à identifier les perceptions avec elles. Qu'est-ce donc enfin que ta reconnaissance, et comment la dérmirons-nous ?
1. Ein Bextrag lur Kntntnm der Seetenblindheil (Arck. f. Psychiatrie, t. XXIV, 1892).
3, Ein Fall von Stelenblindkeit {Areh. f. Psychiatrie, 1889).
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