‹ Matière et mémoire, essai sur la relation du corps a l'espritChapitre 19 sur 71 · MOUVEMENTS ET SOUVENIRS · texte numérisé non relu

MOUVEMENTS ET SOUVENIRS

Il y a d'abord, à la limite, une reconnaissance dans l'instantané, une reconnaissance dont le corps tout seul est capable, sans qu'aucun souvenir explicite intervienne. Elle consiste dans une action, et non dans une représentation. Je me promène dans une ville, par exemple, pour la première fois. A chaque tournant de rue, j'hésite, ne sachant où je j vais. Je suis dans l'incertitude, et j'entends par là que des ' alternatives se posent à mon corps, que mon mouvement est discootinu dans son ensemble, qu'il n'y a rien, dans une des attitudes, qui annonce et prépare les attitudes à venir. Plus tard, après un long séjour dans la ville, j'y circulerai macbinalemeat, sans avoir la perception distincte des objets devant lesquels je passe. Or, entre ces deux conditions extrêmes, l'une où la perception n'a pas encore organisé les mouvements défmis qui l'accompagnent, l'autre où ces mouvements concomitants sont organisés au point de rendre ma perception inutile, il y a une condition intermédiaire, où l'objet est aperçu, mais provoque des mouvements liés entre eux, continus, et qui se commandent les uns aux autres. J'ai commencé par un état où je ne distinguais que ma perception ; je finis par un état où je n'ai plus guère conscience que de mon automatisme : dans l'intervalle a pris place un état mixte, une perception soulignée par un automatisme naissant. Or, si les perceptions ultérieures diSèrent de la première perception en ce qu'elles acheminent le corps à une réaction machinale appropriée, si, d'autre part, ces perceptions renouvelées apparaissent à l'esprit avec cet aspect sut generis qui caractérise les perceptions familières ou reconnues, ne devoDS-nous pas présumer que la conscience d'un accompagnement moteur bien réglé, d'une réaction motrice

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organisée, est ici le foad du seatiment de la familiarité ? A la base de la reconaaissaoce il y aurait donc bien un phénomëne d'ordre moteur.

Beottaaaltre un objet usuel consiste surtout à savoir s'en servir. Cela est si vtai que les premiers observateurs avaient loané le nom à'apraxie à cette maladie de la reconnaissance que nous appelons cécité psychique'. Mais savoir s'en servir, c'est déjà esquisser les mouvements qui s'y aiteptent, c'est prendre une certaine attitude ou tout au moins y tendra par l'efiet de ce que les Allemands ont appelé des < impulsions motrices » {Bewegungsantriebe). L'habitude d'utiliser l'objet a donc fini par organiser ensemble mouvements et perceptions, et la conscience de ces mouvements naissants, qui suivraient la perception à la manière d'un réflexe, serait, ici encore, au fond de la reconnaissance.

11 n'y a pas de perception qui ne se prolonge en mouvement. Ribot ' et Maudsley' ont depuis longtemps attiré l'attention sur ce point, L'éducation des sens consiste précisément dans l'ensemble des connexions établies entre l'impression sensorielle et le mouvement qui l'utilise. A mesure que l'impression se répète, la connexion se consolide. Le mécanisme de l'opération n'a d'ailleurs rien de mystérieux. Notre système nerveux est évidemment disposé eu vue ai la construction d'appareils moteurs, reliés, par l'intermé-

1. Kusamaul.tes troubles de la parole,Pa.Ti3, tS8i,p.233; — Allen Starr, Apraxia and Aphasia (Médical Record, 27 octobre 1888). — Cf. Laquer. Zur Localisalion der sensorischen Aphasie [Neurolog. Centralblatl, ISjuin 1888), et Dodds, On some central affections of vision {Brain, 1885).

2. Les mouvements et leur importance psychologique [Revue Philosophique, 1879, t. VIII, p. 371 el suiv.). — Cf. Psychologie de VAtlention, Paris, 1889, p. 7S(FélU Alcan, éditeur).

3. Physiologie de l'esprit, Paris, 1879, p. 207 et suivantes.

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âiaire des centres, à des excitations sensibles, et )a discontinuité des éléments nerveux, la '""it'pi''''t^ da leurs arborisations terminales capables sans doute de se rapprocher diversement, rendent illimité le nombre des connexions possibles entre les impressions et les mouvements correspondants. Mais le mécanisme en voie de construction ne saurait apparaître à la conscience sous la même forme que le mécanisme construit. Quelque chose distingue profondément et manifeste clairement les systèmes de mouvements consolidés dans l'organisme. C'est surtout, croyons-nous, la di91 culte d'en modifier l'ordre. C'est encore cette préformation des mouvements qui suivent dans les mouvements qui précèdent, préformatioD qui fait que la partie contient virtuellement le tout, comme il arrive lorsque chaque note d'un© mélodie apprise, par exemple, reste penchée sur la suivant© pour en surveiller l'exécution'. Si donc toute perception usuelle a son accompagnement moteur organisé, le sentiment de reconnaissance usuel a sa racine dans la conscience de cette organisation.

C'est dire que nous jouons d'ordinaire notre reconnaissauce avant de la penser. Notre vie journalière se déroule parmi des objets-dont la seule présence nous invite à jouer un rôle : en cela consiste leur aspect de familiarité. Les tendances motrices sufTiraient donc déjà à nous donner le sentiment de la reconnaissance. Mais, hâtons-nous de le dire, il s'y joint le plus souvent autre chose.

Tandis, en effet, que des appareils moteurs se montent sous

1. Dans un des plus ingénieux chapitres de sa Psychologie (Paris. 1893, 1. 1, p. 2i2) M. Fouillée a dit que le sentiment de lu familiarité était Tait, eu grande partie, de la diminution du choc intérieur qui constitue la ■urprise.

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l'influence des perceptions de mieux en mieux analysées par le corps, notre vie psychologique antérieure est là : elle se -survit, — nous essaierons de le prouver, — avec tout le détail 4e ses événements localisés dans le temps. Sans cesse inhibée science pratique et utile du moment présent, e'estl'équilibre sensori-moteur d'un système nerveux -e la perception et l'action, cette mémoire attend il qu'une fissure se déclare entre l'impression le mouvement concomitaut pour y faire passer ses ordinaire, pour remonter le cours de notre passé ir l'image-eouvenir connue, localisée, personnelle, )porterait au présent, un eflort est nécessaire, par s nous dégageons de l'action où notre perception le : celle-ci nous pousserait vers l'avenir ; il faut eculions dans le passé. £n ce sens, le mouvement plulAt l'image. Toutefois, par un certain cAté, il k la préparer. Car si l'ensemble de nos images pasdemeure présent, encore faut-il que la représenta* (ue à la perception actuelle soit c/to»i>{iarmi toutes ntations possibles. Les mouvements accomplis ou it naissants préparent cette sélection, ou tout au mitent le cliamp des images où nous irons cueillir, nés, de par la constitution de notre système ner- Ktres chez qui des impressions présentes se prolonnouvements appropriés : si d'anciennes images assi bien à se prolonger en ces mouvements, elles le l'occasion pour se glisser dans la perception s'en faire adopter. Elles apparaissent alors, en tait, science, alors qu'elles sembleraient devoir, en droit, certes par l'état présent; On pourrait donc dire que

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les mouvemeots qui provoquent la reconoaissaDce machinale empêchent par un cAté, et de l'autre favorisent la reconnaissance par images. En principe, le présent déplace le passé. Mais d'autre part, justement parce que la suppression des anciennes images tient à leur inhibition par l'attilude présente, celles dont la forme pourrait s'encadrer dans cette attitude rencontreront un moins grand obstacle que les autres; et'si, dès lors, quelqu'une d'entre elles peut franchir l'obstacle, c'est l'image semblable à la perception présente qui le franchira.

Si notre analyse est exacte, les maladies de la reconnaissance affecteront deux formes profondément différentes et l'on constatera deux espèces de cécité psychique. TautAt, en effet, ce sont les images anciennes qui ne pourront plus être évoquées, tantAt c'est seulement le lien entre la perception et les mouvements concomitants habituels qui sera rompu, la perception provoquant des mouvements diffus comme si elle était nouvelle. Les faits vérifient-ils cette hypothèse ?

Il ne peut y avoir de contestation sur le premier point. L'abolition apparente des souvenirs visuels dans la cécité psychique est un fait si commun qu'il a pu servir, pendant un temps, à définir cette aHection. Nous aurons à nous demander jusqu'à quel point et dans quel sens des souvenirs peuvent réellement s'évanouir. Ce qui nous intéresse pour le moment, c'est que des cas se présentent où la reconnaissance n'a plus lieu, sans que la mémoire visuelle soit pratiquement abolie. S'agit-il bien alors, comme nous le prétendons, d'une simple perturbation des habitudes motrices ou tout an moins d'une interruption du lien qui les unit aux perceptions sensibles ? Aucun observateur ne s'étant posé une question de ce BiROsoH. Hatiire et mémoire. ^

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genre, nous serions lort en peine d'y répondre s! nous n'avions relevé çà et là, dans leurs descriptions, certains faits que nous paraissent significatifs.

Le premier de ces faits est la perte du sens de l'orientation. Tous les auteurs qui ont traité de la cécité psychique ont été frappés de cette particularité. Le malade de Lissauer avait complètement perdu la faculté de se diriger dans sa maison'. Fr. Muiler insiste sur ce fait que, tandis que des aveugles apprennent très vite à retrouver leur chemin , un sujet atteint de cécité psychique ne peut, même après des mois d'exercice, s'orienter dans sa propre chambre *. Mais la faculté de s'orienter est-elle autre chose que la faculté de coordonner les mouvements du corps aux impressions visuelles, et de prolonger machinalement les perceptions en réactions utiles?

Il y a un second fait, plus caractéristique encore. Nous voulons parler de la manière dont ces malades dessinent. On peut coDcevoir deux manières de dessiner. La première consisterait à fixer sur le papier un certain nombre de points, par tâtonnement, et à les relier entre eux en vérifiant à tout moment si l'image ressemble à l'objet. C'est ce qui s'appellerait dessiner « par points >. Mais le moyen dont nous usons habituellement est tout autre. Nous dessinons > d'un trait continu •, après avoir regardé le modèle ou y avoir pensé. Comment expliquer une pareille faculté, sinon par l'habitude de démêler tout de suite l'organisation des contours les plus usuels, c'est-à-dire par une tendance motrice à en figurer

1. Article cité, Arc/i. f. Psychiatrie, 1889-90, p. 22i. Cf. Wilbrand, Op. cit., p. 140 et Bemhardt, Bigenihûmlicker Fatl von Eifntrbraniui^ [Btrliner kliniiche Wochensckrifl, liV , p. 581).

a. Artielecilé, Areh. f. Ptj/chiatrie, l. XXIV, p. 898.

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tout d'un trait le schème? Mais si ce soDt précisémeat les habitudes ou les correspondances de ce genre qui se dissolvent dans certaines formes de la cécité psychique, le malade pourra encore, peut-être, tracer des éléments de ligne qu'i" raccordera tant bien que mal entre eux; il ne saura plus dessiner d'un trait coatiou, parce qu'il n'aura plus dans la main Je mouvement des contours. Or, c'est précisément ce que l'expérience vérifie. L'observation de Lissauer est déjà instructive à cet égard '. Son malade avait la plus grande peine à dessiner les objets simples, et s'il voulait les dessiner de tête, il en traçait des portions détachées, prises çà et là, et qu'il D'arrivait pas à relier les unes aux autres. Mais les cas de cécité psychique complète sont rares. Beaucoup plus nombreux sont ceux de cécité verbale, c'est-à-dire d'une perte de la reconnaissance visuelle limitée aux caractères de l'alphabet. Or c'est un fait d'observation courante que l'impuissance du malade, en pareil cas, à saisir ce qu'où pourrait appeler le mouvement des lettres quand il «ssaie de les copier. II en commence le dessin en un point quelconque, vérifiant à tout moment s'il reste d'accord avec le modèle. Et cela est d'autant plus remarquable qu'il a souvent conservé intacte la faculté d'écrire sous la dictée ou spontanément. Ce qui est aboli ici, c'est donc bien l'habitude de démêler les articulations de l'objet aperçu, c'est-à-dire d'en compléter la perception visuelle par une tendance motrice à en dessiner le schème. D'où l'on peut conclure, comme nous l'avions annoncé, qu°, ià est bien la condition primordiale de la reconnaissance. Mais nous devons passer maintenant de la reconnaissance

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