RAPPORT DU PASSE AU PRÉSENT IM
couscieat une obscurité artificielle. Notre vie psychologique passée, tout entière, conditionne notre état présent, sans le déterminer d'une manière nécessaire; tout entière aussi elle se révèle dans aotre caractère, quoique aucun des états passés ne se manifeste dans le caractère explicitement. Réunies, ces deux conditions assurent à chacun des états psychologique^ passés une existence réelle, quoique inconsciente
Mais nous sommes si habitués à renverser, pour le plus grand avantage de la pratique, l'ordre réel des choses, nous subissons à ud tel degré l'obsession des images tirées de l'espace, que nous ne pouvons nous empêcher de demander où se conserve le souvenir. Nous concevons que des phénomène» physico-chimiques aient lieu dans le cerveau, que le cerveau soit datis le corps, le corps dans l'air qui te baigne, etc. ; mais le passé, une fois accompli, s'il se conserve, où est-il ? Le mettre, à l'état de modiOcation moléculaire, dans la substance cérébrale, cela paraît simple et clair, parce que nous avons alors un réservoir actuellement donné, qu'il suffirait d'ouvrir pour faire couler les images latentes dans la conscience. Mais si le cerveau ne peut servir à un pareil usage, dans quel magasin logerons-nous les images accumulées? On oublie que le rapport de contenant à couteau emprunte sa clarté et son universalité apparentes à la nécessité où nous sommes d'ouvrir toujours devant nous l'espace, de refermer toujours derrière nous la durée. Parce que l'on a montré qu'une chose est dans une autre, on n'a nullement éclairci par là le phénomène de sa conservation. Bien plus : admettons un instant que le passé se survive à l'état de souvenir emmagasiné dans le cerveau. II faudra alors que le cerveau, pour conserver le souvenir, se conserve tout au moins lui-même. Bbhqson. Hatiire et mémoire. 11
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m LA HËUOIRB ET L'ESPRIT
Mais ce cerveau, en tant qu'image éteadue dans l'espace, n'occupe jamais que le moment présent ; il constitue, avec tout le reste de l'univers matériel, une coupe sans cesse renouvelée du devenir universel. On bien donc vous aurez à supposer que cet univers périt et renaît, par un véritable miracle, à tous les moments de la durée, ou vous devrez lui transporter la continuité d'existence que vous refusez à la conscieuce, et faire de son passé une réalité qui se survit et se prolonge dans son présent : vous n'aurez donc rien gagné à emmagasiner le souvenir dans la matière, et vous vous verrez au contraire obligé d'étendre à la totalité des états du monde matériel cette survivance indépendante et intégrale du passé que vous refusiez aux états psycbo logiques. Cette survivance en soi du passé s'impose donc sous une forme ou sous une autre, et la difficulté que nous éprouvons à la concevoir vient simplement de ce que nous attribuons à ta série des souvenirs, dans le temps, cette nécessité de contenir et d'être contenus qui n'est vraie que de l'ensemble des corps instantanément aperçus dans l'espace. L'illusion fondamentale consiste à transporter à la durée même, en voie d'écoulement, la forme des coupes instantanées que nous y pratiquons.
Mais comment le passé, qui, par hypothèse, a cessé d'être,
pourrait-il par lui-même se conserver? N'y a-t-il pas là une
contradiction véritable? — Nous répondons que la question
est précisément de savoir si le passé a cessé d'exister, ou s'il
jssé d'être utile. Vous définissez arbitraire-
■■e qui est, alors que le présent est simplement
n n'est moins que le moment présent, si vous
;ette limite indivisible qui sépare le passé de
) nous pensons ce présent comme devant être.
BAPPOnT ou PASSÉ AU PRÉSENT l«î
Il n'est pas encore ; et quand nous le pensons comme existant, il est déjà passé. Que si, au contraire, Toas considérez le présent concret et réellement vécu par la conscience, on peut ' dire que ce présent consiste en grande partie dans le passé immédiat. Dans la fraction de seconde que dure la plus courte perception possible de lumière, des trillions de vibrations ont pris place, dont !a première est séparée de la dernière par un intervalle énormément divisé. Votre perception, si îDstaU' tanée soit-elle, consiste donc en une incalculable multitude d'éléments remémorés, et, à vrai dire, toute perception est déjà mémoire . Nota ne percevons, vratiquement. que, h pass é, )^ le présent pur étant l'insaisissable progrès du passé rongean t ^ l 'aveQJr .
La conscience éclaire donc de sa lueur, à tout moment, cette partie immédiate du passé qui, penchée sur l'avenir, travaille à le réaliser et à se l'adjoindre. Uniquement préoccupée de déterminer ainsi un avenir indéterminé, elle pourra répandre un peu de sa lumière sur ceux de nos états plus reculés dans le passé qui s'organiseraient utilement avec notre état présent, c'est-à-dire avec notre passé immédiat ; le reste demeure obscur. C'est dans cette partie éclairée de notre histoire que nous restons placés, en vertu de la loi fondamentale de la vie, qui est une loi d'action : de là la difflculté que nous éprouvons à concevoir des souvenirs qui se conserveraient dans l'ombre. Notre répugnance à admettre la survivance intégrale du passé tient donc à l'orientation même de notre vie psycholc^ique, véritable déroulement d'états où nous avons intérêt à regarder ce qui se déroule, et non pas ce qui est entièrement déroulé.
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vu LA HËHOIRE ET L'ESPRIT
Nous revenons aiosi, par un long détour, à notre point de départ. Il y a, disions-nous, deux mémoires profondément distinctes : l'une, fixée dans l'organisme, n'est point antre chos.e que l'ensemble des mécanismes intelligemment montés qui assurent une réplique convenable aux diverses interpellations possibles. Elle fait que nous nous adaptons à la situation présente, et que les actions subies par nous se prolongent d'elles-mêmes en réactions tantôt accomplies tantât simplement naissantes, mais toujours plus ou moins appropriées. habitude "slviW 1"" '"'^"ift iffl. die jonc notre expérience l'un évnniie pas l'image. L'autre est la mémoire
'raie. Coextensîve à la conscienc e, elle retient et aligne i a suite les uns des autres tous nos états au fur et à mesure {u'ils se produisent, laissant à chaque lait sa place et par conséquent lui marquant sa date, se mouvant bien réellenent dans le passé déGnitif, et non pas, comme la première, dans un présent qui recommence sans cesse. Mais en distinguant profondément ces deux formes de la mémoire, nous n'en avions pas montré le lien. Au-dessus du corps, avec ses mécanismes qui symbolisent l'eSort accumulé des actions passées, la mémoire qui imagine et qui répète planait, suspendue dans le vide. Mais si nous ne percevons jamais autre chose que notre passé immédiat, si notre conscience du présent est déjà mémoire, les deux termes que nous avions séparés d'abord vont se souder intimement ensemble. Envisagé de ce nouveau point de vue, en eflet, notre corps n'est 'ose que la partie invariablement renaissante ésentation, la partie toujours présente, ou ui vient à tout moment de passer. Image ;orps ne peut emmagasiner les images, puis-
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