L'IDÉE GÉNÉRALE ET LA ÏIËMOIRE
ment, également éloigné de la généralité pleinement conçue et de l'individualité nettement perçue, les engendre l'une et l'autre par voie de dissociation. L'analyse réfléchie l'épure en idée générale ; la mémoire discriminative le s,olidiûe en perception de l'individuel.
Maie c'est ce qui paraîtra clairement si l'on se reporte aux origines tout utilitaires de notre perception des choses. Ce qui nous intéresse dans une situation donnée, ce que nous y devons saisir d'abord, c'est le côté par où elle peut répondre à une tendance ou à un besoin : or, le . besoin va droit à la ressemblance ou à la qualité, et n'a que faire des différence s }• individuelles. A ce discernement de l'utile doit se borner d'ordinaire la perception des animaux. C'est l'herbe en géné- 'ral qui attire l'herbivore : la couleur et l'odeur de l'herbe, senties et subies comme des lorces (nous n'allons pas jusqu'à dire : pensées comme des qualités ou des genres) sont les seules données immédiates de sa perception extérieure. Sur ce lond de généralité ou de ressemblance sa mémoirfijiaurra ^ faire valoir les contrastes d'où naîtront les différenciations ; il distinguera alors un paysage d'un autre paysage, un champ d'un autre champ ; mais c'est là, nous le répétons, le superflu de la perception et non pas le nécessaire. Dira-t-on que nous ne faisons que reculer le problème, que nous rejetons simplement dans l'inconscient l'opération par laquelle se dégagent les ressemblances et se constituent les genres ? Mais nous ne rejetons rien dans l'inconscient, par la raison fort simple que ce n'est pas, à notre avis, un efiort de nature psychologique qui dégage ici la ressemblance : cette ressemblance agit objectivement comme une forée, et provoque des réactions identiques en vertu de la loi toute physique qui veut que les
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mêmes ellets d'ensemble suivent les mêmes causes prof oodes. Parce que l'acide chlorhydrique agit toujours de la même manière sur le carbonate de chaux, — qu'il soit marbre ou craie, — dira-t-on que l'acide démêle entre les espèces les traits caractéristiques d'un genre ? Or, il n'y a pas de diflérence essentielle entre l'opération par laquelle cet acide tire ilu sel sa base et l'acte de la plante qui extrait invariablement des sols les plus divers les mêmes éléments qui doivent lui servir de nourriture. Faites maintenant un pas de plus; imaginez uue conscience rudimentaîre comme peut être celle de l'amibe s'agitant dans une goutte d'eau : l'animalcule seotira la ressemblance, et non pas la différence, des diverses substances organiques qu'il peut s'assimiler. Bref, on suit du minéral à la plante, de la plante aux plus simples êtres conscients, de l'animal à l'homme, le progrès de l'opération par laquelle les choses et les êtres saisissent dans leur entourage ce qui les attire, ce qui les intéresse pratiquement, sans qu'ils aient besoin d'abstraire, simplement parce que le reste de l'entourage reste sans prise sur eux : cette identité de réaction à des actions superficiellement différentes est le germe que la conscience humaine développe en idées générales.
Qu'on réfléchisse, eu eflet, â la destination de notre système
nerveux, telle qu'elle parait résulter de sa structure. Nous
voyons des appareils de perception très divers, tous reliés,
par l'intermédiaire des centres, aux mêmes appareils moteurs.
La sensation est instable ; elle peut prendre les nuances les
plus variées; au contraire le mécanisme moteur, uue fois
tioonera invariablemeot de la même manière.
c supposer des perceptions aussi différentes que
is leurs détails superficiels : si elles se continuent
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par les mêmes réactions motrices, si l'organisme peut ea extraire les mêmes effets utiles, si elles impriment au corpsla même attitude, quelque «hose de commun s'en dégagera,. et l'idée générale aura ainsi été sentie, subie, avant d'être représentée. — Nous voici donc enfin affranchis du cercle oùnous paraissions enfermés d'abord. Pour généraliser, disionsnous, il faut abstraire les ressemblances, mais pour dégager] utilement la ressemblance il faut déjà savoir généralisera La vérité est qu'il n'y a pas de cercle, parce que la ressemblance d'où l'esprit part, quand il abstrait d'abord, n'est pas la ressemblance où l'esprit aboutit lorsque, consciemment, il généralise. Celle d'où il part est une ressemblance sentie,, vécue, ou, si vous voulez, automatiquement jouée. Celle où il revient est une ressemblance intelligemment aperçue ou pensée. Et c'est précisément au cours de ce prc^rès que se construisent, par le double effort de l'entendement et de la mémoire, la perception des individus et la conception desgenres, — la mémoire greffant des distinctions sur les ressemblances spontanément abstraites, l'entendement dégageant de l'babitude des ressemblances l'idée claire de la généralité. CftHft^jdéft dfl général it.é n'était j) |'ftpginftqiiP nnlro .•nncfi^n^f.d'u ne identité d'attitude da p° un" ^■'^'"■ait^ de situations; c'était l'habitude même, remontant de la sphère des mouve* ments vers celle de la pensée. Mais, des genres ainsi esquissés mécaniquement par l'habitude, nous avons passé, par uu effort de réflexion accompli sur cette opération même, à l'idée générale du genre ; et une fois cette idée constituée, nous avons construit, cette fois volontairement, un nombre illimité de notions générales. Il n'est pas nécessaire ici de suivre l'intelligence dans le détail de cette construction. Bornons^
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D0U3 à dire que rentendement, imitant le travail de la natare, a monté, lui aussi, des appareils moteurs, cette fois artificiels, pour les faire répondre, en nombre limité, à une multitude illimitée d'objets individuels : l'ensemble de ces mécanismes est la parole articulée.
11 s'en faut d'ailleurs que ces deux opérations divergentes de l'esprit, l'une par laquelle il discerne des individus, l'autre par laquelle il construit des genres, exigent le même eilort et progressent avec une égale rapidité. La première, ne réclamant que l'intervention de la mémoire, s'accomplit dès le début de notre expérience ; la seconde se poursuit indéSniment sans s' achever jamais. La première aboutit à constituer des images stables qui, à leur tour, s'emmagasinent dans la mémoire ; la seconde forme des représentations instables et évanouissantes. Arrêtons-nous sur ce dernier point. Nous touchons ici à un phénomène essentiel de la vie mentale.
L'essence de l'idée générale, en eQet, est de se mouvoir sans cesse entre la sphère de l'action et celle de la mémoire pure. Reportons nous en eSet au schéma que nous avons déjà tracé. En S est la perception actuelle que j'ai de mon corps, c'est-à-dire d'uo certain équilibre sensori-moteur. Sur la surface de la base A B seront disposés, si l'on veut, mes souvenirs dans leur totalité. Dans le cAne ainsi déterminé, l'idée générale oscillera continuellement entre le sommet S et la base A B. En S elle prendrait la forme bien nette d'une attitude corporelle ou d'un mot prononcé ; en AB elle revêtirait l'aspect, non moins net, des mille images individuelles les viendrait se briser son unité fragile. Et c'est ine psychologie qui s'en tient au tout fait, qui ne e des choses et ignore les progrès, n'apercevra de ce
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mouvement que lea extrémités entre lesquelles il oscille ; elle fera coïncider l'idée générale tantAt avec l'actioD qui la joue ou le mot qui l'exprime, tantAt avec les images multiples, ea nombre indérmi, qui en sont l'équivalent dans la mémoire. Mais la vérité est que l'idée générale nous échappe dés que nous prétendons la figer à l'une ou l'autre de ces deux extré-
f mités. Elle consiste dans le double courant qui va Je l'une & l'autre, — toujours prête, soit à se cristalliser en mots pro-
I nonces, soit à s'évaporer en souvenirs.
Cela revient à dire qu'ejitre les mécanismes sensori-moteurs figurés par le point S et la totalité des souvenirs disposés en AB il y a piace, comme nous le faisions pressentir dans le chapitre précédent, pour mille et mille répétitions de notre vie psychologique, figurées par autant de sections A'B', A'V, etc., du même cône. Nous tendons à nous éparpiller en AB à mesure que nous nous détachons davantage de notre état sensoriel et moteur pour vivre de la vie du rêve; nous tendons à nous concentrer en S à mesure que nous nous attachons plu« fermement à la réalité présente, répondant par des réactions motrices à des excitations sensorielles. En fait, le moi normal ne se fixe jamais à l'une de ces positions extrêmes ; il se meut entre elles, adopte tour à tour les positions représentées par les sections intermédiaires, ou, eu d'autres termes, donne à Behgeon. Uatièr« et mémoire. 13
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