RÉALISME ET IDÉALISME
l'un des deux systèmes, et on cherche à en déduire l’autre. Mais, dans cette déduction, ni le réalisme ni l’idéalisme ne peuvent aboutir, parce qu'aucun des deux systèmes d'images
n’est impliqué dans l’autre, et que chacun d’eux se suffit. Si
vous vous donnez le système d'images qui n’a pas de centre, et où chaque élément possède sa grandeur et sa valeur absolucs, je ne vois pas pourquoi ce système s’en adjoint un second, où chaque image prend une valeur indéterminée, soumise à toutes les vicissitudes d’une image centrale. Il faudra done, pour engendrer la perception, évoquer quelque deus ex machina
tel que l'hypothèse matérialiste de la conscience-épiphéno-
mène. On choisira, parmi toutes les images aux changements
absolus qu’on aura posées d’abord, celle que nous appelons notre cerveau, et on conférera aux états intérieurs de cette image le singulier privilège de se doubler, on ne sait com-
ment, de la reproduction cette fois relative et variable de toutes les autres. Il est vrai qu’on affectera ensuite de n'attacher aucune importance à cette représentation, d'y voir une
phosphorescence que laisseraient derrière elles les vibrations
cérébrales : comme si la substance cérébrale, les vibrations cérébrales, enchâssées dans les images qui composent cette
. représentation, pouvaient être d'une autre nature qu'elles !
Tout réalisme fera donc de la perception un accident, et par
. conséquent un mystère. Mais inversement, si vous vous don-
nez un système d'images instables disposées autour d’un centre privilégié et se modifiant profondément pour des déplacements insensibles de ce centre, vous exciuez d'abord l’ordre de la nature, cet ordre indiflérent au point où l’on se
» place et au terme par où l'on commence. Vous ne pourrez
rétablir cet ordre qu’en évoquant à votre tour un deus ex ma-
china, en supposant, par une hypothèse arbitraire, je ne sais
quelle harmonie préétablie entre les choses et l’esprit, ou tout au moins, pour parler comme Kant, entre la sensibilité“
et l’entendement. C’est la science qui deviendra alors un
accident, et sa réussite un mystère. — Vous ne sauriez donc déduire ni le premier système d’images du second, ni le second du premier, et ces deux doctrines opposées, réalisme
et idéalisme, quand on les replace enfin sur le même terrain, «
viennent, en sens contraires, butter contre le même obstacle.
En creusant maintenant au-dessous des deux doctrines, vous leur découvririez un postulat commun, que nous formulerons ainsi : la perception a un intérêt tout spéculatif ; elle est connaissance pure. Toute la discussion porte sur le rang qu’il faut attribuer à cette connaissance vis-à-vis de la connaissance scientifique. Les uns se donnent l’ordre exigé par la science, et ne voient dans la perception qu’une science confuse et provisoire. Les autres posent la perception d’abord, l'érigent en absolu, et tiennent la science pour une expression symbolique du réel. Mais pour les uns et pour les autres, percevoir signifie avant tout connaître.
Or, c'est ce postulat que nous contestons. Il est démenti par
l'examen, même le plus superficiel, de la structure du système nerveux dans la série animale. Et on ne saurait l’accepter sans. obscurcir profondément le triple problème de la matière, de la conscience et de leur rapport.
Suit-on en effet, pas à pas, le progrès de la perception
externe depuis la monère jusqu'aux vertébrés supérieurs ? On
trouve qu à l’état de simple masse protoplasmique la matière vivante est déjà irritable et contractile, qu’elle subit l’influence des stimulants extérieurs, qu’elle y répond par des réac-
tions mécaniques, physiques et chimiques. À mesure qu’on s'élève dans la série des organismes, on voit le travail physiologique se diviser. Des cellules nerveuses apparaissent, se diversifient, tendent à se grouper en système. En même temps, l’animal réagit par des mouvements plus variés à l’excitation extérieure. Mais, même lorsque l’ébranlement reçu ne se prolonge pas tout de suite en mouvement accompli, il paraît simplement en attendre l’occasion, et la même impression qui transmet à l’organisme les modifications ambiantes le détermine ou le prépare à s’y adapter. Chez les vertébrés supérieurs, la distinction devient sans doute radicale entre l’automatisme pur, qui siège surtout dans la moelle, et l’activité volontaire, qui exige l'intervention du cerveau. On pourrait s’imaginer que l'impression reçue, au lieu de s’épanouir en mouvements encore, se spiritualise en connaissance. Mais il suffit de comparer la structure du cerveau à celle de la moelle pour se convaincre qu’il y a seulement une différence de complication, et non pas une différence de nature, entre les fonctions du cerveau et l’activité réflexe du système médullaire. Que se passe-t-il, en effet, dans l’action réflexe ? Le mouvement centripète communiqué par l'excitation se réfléchit tout de suite, par l'intermédiaire des cellules nerveuses de la moelle, en un mouvement centrifuge déterminant une contraction musculaire. En quoi consiste, d'autre part, - Ja fonction du système cérébral? L’ébranlement périphérique, au lieu de se propager directement à la cellule motrice de la moelle et d'imprimer au muscle une contraction nécessaire, remonte à l'encéphale d’abord, puis redescend aux mêmes cellules motrices de la moelle qui intervenaient dans le mouvement réflexe. Qu’a-t-il donc gagné à ce détour, et qu’est-il
allé chercher dans les cellules dites sensitives de l’écorce cérébrale ? Je ne comprends pas, je ne comprendrai jamais qu’il y puise la miraculeuse puissance de se transformer en représentation des choses, et je tiens d’ailleurs cette hypo- … thèse pour inutile, comme on le verra tout à l’heure. Mais ce que je vois très bien, c'est que ces cellules des diverses régions dites sensorielles de l'écorce, cellules interposées entre: les arborisations terminales des fibres centripètes et les cellules motrices de la zone rolandique, permetteat à l'ébranlement reçu de gagner à volonté tel ou tel mécanisme moteur de la moelle épinière et de choisir ainsi son effet. Plus se multiplieront ces cellules interposées, plus elles émettront de prolongements amiboïdes capables sans doute de se rapprocher diversement, plus nombreuses et plus variées aussi seront les voies capables de s'ouvrir devant un même ébrani:ment venu de la périphérie, et plus par conséquent il y aura de systèmes de mouvements entre lesquels une même excitation laissera le choix. Le cerveau ne doit donc pas être autre chose, à notre avis, qu'une espèce de bureau téléphonique central : son rôle est de « donner la communication » ou de la faire attendre. Il n’ajoute rien à ce qu'il reçoit: mais comme tous les organes perceptifs y envoient leurs derniers prolongements, et que tous les mécanismes moteurs de la moelle et du bulbe y ont leurs représentants attitrés, il constitue bien réellement un centre, où l’excitation périphérique se met en rapport avec tel ou tel mécanisme moteur, choisi et non plus imposé. D'autre part, comme une multitude énorme de voies motrices peuvent s’ouvrir dans cette substance, toutes ensemble, à un même ébranlement venu de la périphérie, cet ébranlement a la faculté de s’y diviser à l'infini, et
par conséquent de se perdre en réactions motrices innombrables, simplement naissantes. Ainsi le rôle du cerveau est tantôt de conduire le mouvement recueilli à un organe de réaction choisi, tantôt d'ouvrir à ce mouvement la totalité des voies motrices pour qu'il y dessine toutes les réactions possibles dont il est gros, et pour qu’il s'analyse lui-même en se dispersant. En d’autres termes, le cerveau nous paraît être un instrument d'analyse par rapport au mouvement recueilli et un instrument de sélection par rapport au mouvement exécuté. Mais dans un cas comme dans l’autre, son rôle se borne à transmettre et à diviser du mouvement. Et, pas plus - dans les centres supérieurs de l’écorce que dans la moelle, 3 les éléments nerveux ne travaillent en vue de la connais- “ sance : ils ne font qu'esquisser tout d'un coup une pluralité d'actions possibles, ou organiser l'une d’elles. C'est dire que le système nerveux n’a rien d'un appareil qui servirait à fabriquer ou même à préparer des représentations,
Il a pour fonction de recevoir des excitations, de monter des appareils moteurs, et de présenter le plus grand nombre pos- - sible de ces appareiïis à une excitation donnée. Plus il se développe, plus nombreux et plus éloignés deviennent les points de l’espace qu’il met en rapport avec des mécanismes moteurs toujours plus complexes : ainsi grandit la latitude qu'il laisse à notre action, et en cela consiste justement sa perfection croissante. Mais si le système nerveux est construit, d'un bout à l’autre de la série animale, en vue d’une action de moins en moins nécessaire, ne faut-il pas penser que la , perception, dont le progrès se règle sur le sien, est tout entière - orientée, elle aussi, vers l’action, non vers la connaissance | ‘pure? Et dès lors la richesse croissante de cette perception
BERGsON. Matière et mémoire. 2