‹ Matière et mémoireChapitre 15 sur 77 · UR · texte numérisé non relu

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ellemême ne doit-elle pas symboliser simplement la part croissante d’indétermination laissée au choix de l’être vivant dans sa conduite vis-à-vis des choses? Partons donc de cette indétermination comme du principe véritable. Cherchons, une fois cette indéterminatior posée, si l’on ne pourrait pas en déduire la possibilité et même la nécessité de la perception

| | consciente. En d’autres termes, donnons-nous ce système

d'images solidaires et bien liées qu’on appelle le monde matériel, et imaginons çà et là, dans ce système, des centres d’action réelle représentés par la matière vivante : je dis qu'il faut qu'autour de chacun de ces centres se disposent des images subordonnées à sa position et variables avec elle; je dis par conséquent que la perception consciente doit se produire, et que, de plus, il est possible de comprendre comment cette perception surgit. 0e |

Remarquons d’abord qu’une loi rigoureuse relie l'étendue de la perception consciente à l’intensité d’action dont l'être vivant dispose. Si notre hypothèse est fondée, cette perception. apparait au moment précis où un ébranlement reçu par la matière ne se prolonge pas en réaction nécessaire. Dans le cas d’un organisme rudimentaire, il faudra, il est vrai, un con’

tact immédiat de l'objet intéressant pour que l’ébranlement | se produise, et alors la réaction ne peut guère se faire attendre.

| C’est ainsi que, dans les espèces inférieures, le toucher est |

passif et actif tout à la fois; il sert à reconnaître une proie et | à la saisir, à sentir le danger et à faire effort pour l’éviter. Les | prolongements variés des protozoaires, les ambulacres des |

échinodermes sont des organes de mouvement aussi bien que |

de perception tactile; l'appareil urticant des cælentérés est un instrument de perception en même temps qu’un moyen de |

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défense. En un mot, plus la réaction doit être immédiate, plus il faut que la perception ressemble à un simple contact, et le processus complet de perception et de réaction se distingue à peine alors de l'impulsion mécanique suivie d’un “mouvement nécessaire. Mais à mesure que la réaction devient plus incertaine, qu’elle laisse plus de place à l’hésitation, à mesure aussi s'accroît la distance à laquelle se fait sentir sur Panimal l’action de l’objet qui l’intéresse. Par la vue, par J'ouie, il se met en rapport avec un nombre toujours plus grand de choses, il subit des influences de plus en plus lointaines ; et soit que ces objets lui promettent un avantage soit qu'ils le menacent d’un danger, promesses et menaces reculent leur échéance. La part d'indépendance dont un être vivant dispose, ou, comme nous dirons, la zone d’indétermination qui entoure son activité, permet donc d'évaluer à priori le nombre et l'éloignement des choses avec lesquelles il est en rapport. Quel que soit ce rapport, quelle que soit donc la nature intime de la perception, on peut affirmer que l’ampli- “tude de la perception mesure exactement l’indétermination de l’action consécutive, et par conséquent énoncer cette loi : la perception dispose de l'espace dans l'exacte proportion où l'action dispose du temps.

. Mais pourquoi ce rapport de l'organisme à des objets plus ‘ou moins lointains prend-il la forme particulière d’une perception consciente ? Nous avons examiné ce qui se passe dans Je corps organisé; nous avons vu des mouvements transmis “Ou inhibés, métamorphosés en actions accomplies ou éparpillés en actions naissantes. Ces mouvements nous ont paru intéresser l’action, et l’action seulement ; ils restent absolument étrangers au processus de la représentation. Nous avons

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considéré alors l'action elle-même et l'indétermination 4 l’environne, indétermination qui est impliquée dans la stru€ ture du système nerveux, et en vue de laquelle ce systèmil paraît avoir été construit bien plutôt qu'en vue de la repré sentation. De cette indétermination, acceptée comme w fait, nous avons pu conclure à la nécessité d’une perception c'est-à-dire d'une relation variable entre l'être vivant et le: influences plus ou moins lointaines des objets qui l’intéres sent. D'où vient que cette perception est conscience, et pour quoi tout se passe-t-il comme st cette conscience naïssait des mouvements intérieurs de la substance cérébrale ? |

Pour répondre à cette question, nous allons d’abord sim: plifier beaucoup les conditions où la perception consciente s’accomplit. En fait, il n’y a pas de perception qui ne soit imprégnée de souvenirs. Aux données immédiates et présentes de nos sens nous mêlons mille et mille déiaits de notre expérience passée. Le plus souvent, ces souvenirs déplacent nos perceptions réelles, dont nous ne retenons alors que quelques indications, simples < signes » destinés à nous rappeler d'anciennes images. La commodité et la rapidité de 1a perception sont à ce prix; mais de là naissent aussi les illu: sions de tout genre. Rien n'empêche de substituer à cette perception, toute pénétrée de notre passé, la perception qu'aurait une conscience adulte et formée, mais enfermée dans le pré-

sent, et absorbée, à l'exclusion de tout autre travail, dans la tâche de se mouler sur l'objet extérieur. Dira-t-on que nous faisons une hypothèse arbitraire, et que cette perception idéale, obtenue par l'élimination des accidents individuels,

ue répond plus du tout à la réalité ? Mais nous espérons pré-

cisément montrer que les accidents individuels sont greftés

sur cette perception impersonnelle, que cette perception est à a base même de notre connaissance des choses, et que c’est pour l'avoir méconnue, pour ne pas l’avoir distinguée de ce que la mémoire y ajoute ou en retranche, qu'on a fait de la perception tout entière une espèce de vision intérieure et subjective, qui ne difièrerait du souvenir que par sa plus grande intensité. Telle sera donc notre première hypothèse. Mais elle en entraîne naturellement une autre. Si courte qu’on suppose une perception, en effet, elle occupe toujours une certaine durée, et exige par conséquent un effort de la mémoire, qui prolonge les uns dans les autres une pluralité de moments. Même, comme nous essaierons de le montrer, la « subjectivité » des qualités sensibles consiste surtout dans une espèce de contraction du réel, opérée par notre mémoire. Bref, la mémoire sous ces deux formes, en tant qu’elle tecouvre d’une nappe de souvenirs un fond de perception immédiate et en tant aussi qu’elle contracte une multiplicité de moments, constitue le principal apport de la conscience individuelle dans la perception, le côté subjectif de notre connaissance des choses; et en négligeant cet apport pour rendre notre idée plus claire, nous allons nous avancer beaucoup plus loin qu'il ne convient sur la voie où nous nous sommes engagés. Nous en serons quittes pour revenir ensuite sur nos pas, et pour corriger, par la réintégration surtout de la mémoire, ce que nos conclusions pourraient avoir d’excessif. Il ne faut donc voir dans ce qui va suivre qu’un exposé schématique, et nous demanderons qu’on entende provisoirement par perception non pas ma perception concrète et complexe, celie que gonflent mes souvenirs et qui ofire toujours une certaine épaisseur de durée, mais la perception pure, une perceplion

qui existe en droit plutôt qu’en fait, celle qu'aurait un être placé où je suis, vivant comme je vis, mais absorbé dans lé présent, et capable, par l’élimination de la mémoire sous toutes ses formes, d’obtenir de la matière une vision à la fois immédiate et instantanée. Plaçons-nous donc dans 'cette hypothèse, et demandons-nous comment la perception cons-

ciente s'explique.

Déduire la conscience serait une entreprise bien hardie, mais elle n’est vraiment pas nécessaire ici, parce qu’en posant

le monde matériel on s’est donné un ensemble d'images, èt qu'il est d'ailleurs impossible de se donner autre chose. Aucune théorie de la matière n'échappe à cette nécessité.

Réduisez la matière à des atomes en mouvement : ces |

atomes, même dépourvus de qualités physiques, ne se déterminent pourtant que par rapport à une vision et à un contact possibles, celle-là sans éclairage et celui-ci sans matéria-

lité. Condensez l’atome en centres de force, dissolvez-le en

tourbillons évoluant dans un fluide continu : ce fluide, ces mouvements, ces centres ne se déterminent eux-mêmes que par rapport à un toucher impuissant, à une impulsion inefficace, à une lumière décolorée ; Ce Sont des images encore.

Il est vrai qu’une image peut étre sans étre perçue ; elle peut

être présente sans être représentée ; et la distance entre ces deux termes, présence et représentation, paraît justement mesurer l'intervalle entre la matière elle-même et la percep-

tion consciente que nous en avons. Mais examinons les choses |

de plus près et voyons en quoi consiste au juste cette différence. S'il y avait plus dans le second terme que dans le premier, si, pour passer de la présence à la représentation, il fallait ajouter quelque chose, la distance serait . infranchis-

sable, et le passage de la matière à la perception resterait

“enveloppé d’un impénétrable mystère. Il n’en serait pas da même si l’on pouvait passer du premier terme au second par | voie de diminution, et si la représentation d’une image était

Lhoins que sa seule présence; car alors il suffirait que les

images présentes fussent forcées d'abandonner quelque chose d’elles-mêmes pour que leur simple présence les convertit en représentations. Or, voici l’image que j'appelle un objet

matériel ; j'en ai la représentation. D’où vient qu’elle ne

paraît pas être en soi ce qu'elle est pour moi ? C’est que, solidaire de la totalité des autres images, elle se continue dans

celles qui la suivent comme elle prolongeait celles qui ia

précèdent. Pour transformer son existence pure el simple en

représentation, il suffirait de supprimer tout d’un coup ce

“qui la suit, ce qui la précède, et aussi ce qui la remplit, de

“n'en plus conserver que la croûte extérieure, la pellicule

superficielle. Ce qui la distingue, elle image présente, elle

réalité objective, d’une image représentée, c’est la nécessité

où elle est d'agir par chacun de ses points sur tous les points

“des autres images, de transmettre la totalité de ce qu'elle

reçoit, d’opposer à chaque action une réaction égale et con-

“traire, de n’être enfin qu’un chemin sur lequel passent en tous

sens les modifications qui se propagent dans l'immensité dé

“l'univers. Je la convertirais en représentation si je pouvais

- Jisoler, si surtout je pouvais en isoler l'enveloppe. La reprè-

Sentation est bien là, mais toujours virtuelle, neutralisée, au … moment où elle passerait à l'acte, par l'obligation de se conti-

* nuer et de se perdre en autre chose. Ce qu’il faut pour obtenir

“ cette conversion, ce n’est pas éclairer l’objet, mais au con-

traire en obscurcir certains côtés, le diminuer de la plus

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grande partie de lui-même, de manière que le résidu, au lieu de demeurer emboîté dans l’entourage comme une chose, s’en détache comme un tableau. Or, si les êtres vivants constituent dans l'univers des « centres d’indétermination », et si je degré de cette indétermination se mesure au nombre et à l'élévation de leurs fonctions, on conçoit que leur seule présence puisse . équivaloir à la suppression de toutes les parties des objets auxquelles leurs fonctions ne sont pas intéressées. Ils se laisseront traverser, en quelque sorte, par celles d’entre les. actions extérieures qui leur sont indifférentes ; les autres, isolées, deviendront « perceptions » par leur isolement même. Tout se passera alors pour nous comme si nous réfléchissions sur les surfaces la lumière qui en émane, lumière qui, se propageant toujours, n'eût jamais été révélée. Les images qui nous environnent paraîtront tourner vers notre corps, mais éclairée cette fois, la face qui l’intéresse ; elles détacheront de leur substance ce que nous aurons arrêté au passage, Ce que nous sommes capables d’influencer. Indifférentes les unes aux autres en raison du mécanisme radical qui les lie, elles se présentent réciproquement les unes aux autres toutes leurs faces à la fois, ce qui revient à dire qu’elles agissent et réagissent entre elles par toutes leurs parties élémentaires, et qu'aucune d'elles, par conséquent, n’est perçue ni ne perçoit consciemment. Que si, au contraire, elles se heurtent quelque part à une certaine spontanéité de réaction, leur action est diminuée d’autant, et cette diminution de leur action est justement la représentation que nous avons d’elles. Notre représentation des choses naîtrait donc, en somme, de ce qu'elles viennent se réfléchir contre notre liberté.

Quand un rayon de lumière passe d'un milieu dans un

autre, il le traverse généralement en changeant de direction. Mais telles peuvent être les densités respectives des deux milieux que, pour un certain angle d'incidence, il n’y ait plus de réfraction possible. Alors se produit la réflexion totale. I] se forme du point lumineux une image virtuelle, qui symbolise, en quelque sorte, l'impossibilité où sont les rayons lumineux de poursuivre leur chemin. La perception est un phénomène du même genre. Ce qui est donné, c’est la totalité des images du monde matériel avec la totalité de leurs éléments intérieurs. Mais si vous supposez des centres d'activité véritable, c’est-à-dire spontanée, les rayons qui y parviennent et qui intéresseraient cette activité, au lieu de les traverser, paraîtront revenir dessiner les contours de l’objet qui les envoie. Il n’y aura rien là de positif, rien qui s'ajoute à l’image, rien de nouveau. Les objets ne feront qu’abandonner quelque . chose de leur action réelle pour figurer ainsi leur action virtuelle, c'est-à-dire, au fond, l'influence possible de l’être vivant sur eux. La perception ressemble donc bien à ces phénomènes de réflexion qui viennent d’une réfraction empéchée ; c'est comme un effet de mirage.

… Cela revient à dire qu’il y a pour les images une simple différence de degré, et non pas de nature, entre étre et étre consciemment perçues. La réalité de la matière consiste dans la totalité de ses éléments et de leurs actions de tout genre. Notre | représentation de la matière est la mesure de notre action possible sur les corps ; elle résulte de l'élimination de ce.qui n'intéresse pas nos besoins et plus généralement nos fonctions. En un sens, on pourrait dire que la perception d’un point matériel inconscient quelconque, dans son instantanéité, est “infiniment plus vaste et plus complète que la nôtre, puisque

ce point recueille et transmet les actions de tous les points du monde matériel, tandis que notre conscience n’en atteint que certaines parties par certains côtés. La conscience, —" dans le cas de la perception extérieure, — consiste précisément dans ce choix. Mais il y a, dans cette pauvreté nécessaire de notre perception consciente, quelque chose de positif et quim annonce déjà l'esprit : c’est, au sens étymologique du mot, le discernement. | Toute la difficulté du problème qui nous occupe vient de ce qu'on se représente la perception comme une vue photographique des choses, qui se prendrait d’un point déterminé avec un appareil spécial, tel que l'organe de perception, et qui« se développerait ensuite dans la substance cérébrale par je ne» sais quel processus d'élaboration chimique et psychique. Mais à comment ne pas voir que la photographie, si photographie il y a, est déjà prise, déjà tirée, dans l’intérieur même des choses et pour tous les points de l’espace? Aucune métaphysique, aucune physique même ne peut se dérober à cette conclusion. Composez l’univers avec des atomes : dans chacun d’eux se font sentir, en qualité et en quantité, variables selon la distance, les actions exercées par tous les atomes de la matière. Avec des centres de force? les lignes de force émises dans tous les sens par tous les centres dirigent sur chaque centre les influences du monde matériel tout entier. Avec des monades enfin? chaque monade, comme le voulait Leibniz, est le miroir de l’univers. Tout le monde est donc d'accord sur ce point. Seulement, si l’on considère un lieu quelconque de l'univers, on peut dire que l’action de la matière entière y passe sans résistance et sans déperdition,.et que la photogra- | phie du tout y est translucide : il manque, derrière a plaque,

un écran noir sur lequel se détacherait l'image. Nos « zones d'indétermination » joueraient en quelque sorte le rôle d'écran. Elles n’ajoutent rien à ce qui est ; elles font seulement que l’action réelle passe et que l’action virtuelle demeure.

Ce n’est pas là une hypothèse. Nous nous bornons à formuler les données dont aucune théorie de la perception ne

. peut se passer. Nul psychologue, en effet, n’abordera l'étude

de la perception extérieure sans poser la possibilité au moins d'un monde matériel, c’est-à-dire, au fond, la perception vir-

tuelle de toutes choses. Dans cette masse matérielle simple-

ment possible on isolera l’objet particulier que j'appelle mon corps, et dans ce corps les centres perceptifs : on me montrera l’'ébranlement arrivant d'un point quelconque de l’espace, se propageant le long des nerfs, gagnant les centres. Maïs ici s’accomplit un coup de théâtre. Ce monde matériel qui entourait le corps, ce corps qui abrite le cerveau, ce cerveau où l’on distinguait des centres, on les congédie brusquement; et comme sous une baguette magique, on fait surgir, à la manière d’une chose absolument nouvelle, la représentation de ce qu'on avait posé d’abord. Cette représentation, on la pousse hors de l’espace, pour qu’elle n’ait plus rien de

commun avec la matière d’où l’on était parti : quant à la

matière même, on voudrait s’en passer, on ne le peut cepen-

dant, parce que ses phénomènes présentent entre eux un ordre si rigoureux, si indifférent au point qu’on choisit pour origine, que cette régularité et cette indifférence constituent véritablement une existence indépendante. Il faudra bien alors ge résigner à conserver de la matière son fantôme. Du moins on la dépouillera de toutes les qualités qui donnent la vie. Dans un espace amorphe on découpera des figures qui se ,

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