Ribot, Les maladies de la mémoire, Faris, 1881, p
a re
d’un certain genre peut nous échapper alors que la faculté correspondante de‘ percevoir demeure intacte. La cécité psychique n'empêche pas de voir, pas plus que la surdité psychique d’entendre. Plus particulièrement, en ce qui con-
cerne la perte des souvenirs auditifs de mots, — la seule qui
“nous occupe, — il y a des faits nombreux qui la montrent
régulièrement associée à une lésion destructive de la première
et de la deuxième circonvolutions temporo-sphénoïdales
gauches ‘, sans qu’on connaisse un seul cas où cette lésion ait
fe provoqué la surdité proprement dite : on a même pu la pro-
“duire expérimentalement sur le singe sans déterminer chez
“lui autre chose que de la surdité psychique, c’est-à-dire une
impuissance à interpréter les sons qu’il continue d'entendre ?.
Il faudra donc assigner à la perception et au souvenir des
L éléments nerveux distincts. Mais cette hypothèse aura alors
4 contre elle l’observation psychologique la plus élémentaire ;
car nous voyons qu'un souvenir, à mesure qu'il devient plus
“clair et plus intense, tend à se faire perception, sans qu’il y
M ait de moment précis où une transformation radicale s'opère
met où l’on puisse dire, par conséquent, qu’il se transporte des “éléments imaginatifs aux éléments sensoriels. Ainsi ces deux
hypothèses contraires, la première qui identifie les éléments
de perception avec les éléments de mémoire, la seconde qui
“les distingue, sont de telle nature que chacune des deux
renvoie à l’autre sans qu’on puisse se tenir à aucune d'elles.
: 4. Voir l'énumération des cas les plus nets dans l'article de Shaw, The
sensory side of Aphasia (Brain, 1893, p. 501). — Plusieurs auteurs limitent d’ailleurs à la première circonvolution la lésion caractéristique de la perte des images verbales auditives. V. en RÉEUREr Ballet, Le langage intérieur, p. 153.
. 9, Luciani, cité par J. Soury, Les Fonctions du Cerveau, Paris, 1892,
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Comment en serait-il autrement ? Ici encore on envisage
perception distincte et souvenir-image à l’état statique,
comme des choses dont la première serait déjà complète sans
la seconde, au lieu de considérer le progrès dynamique pat
lequel l’une devient l’autre.
D'un côté, en effet, la perception complète ne se définit ef
ne se distingue que par sa coalescence avec une image-souvenir que nous lançons au-devant d'elle. L’attention est à ce
prix, et sans l’attention il n’y a qu’une juxtaposition passive
de sensations accompagnées d’une réaction machinale. Mais
d'autre part, comme nous le montrerons plus loin, l’image-
souvenir elle-même, réduite à l’état de souvenir pur, resterait inefficace. Virtuel, ce souvenir ne peut devenir actuel que
par la perception qui l’attire. Impuissant, il emprunte sa vie.
et sa force à la sensation présente où il se matérialise. Cela”
ne revient-il pas à dire que la perception distincte est provo-
quée par deux courants de sens contraires, dont l’ un, centripète, vient de l’objet extérieur, et dont l’autre, centrifuge, a
pour point de départ ce que nous appelons le « souvenir
pur »? Le premier courant, tout seul, ne donnerait qu’une
perception passive avec les réactions machinales qui l’accom-
pagnent. Le second, laissé à lui-même, tend à donner un sou
venir actualisé, de plus en plus actuel à mesure que le cou-
rant s’accentuerait. Réunis, ces deux courants forment, aû
point où ils se rejoignent, la perception distincte et reconnue: Voilà ce que dit l'observation intérieure. Mais nous n'avons
pas le droit de nous arrêter là. Certes, le danger est grand de s’aventurer, sans lumière suffisante, au milieu des obscures” questions de localisation cérébrale. Mais nous avons dit que
la séparation de la perception complète et de l'image-souvenir
mettait l'observation clinique aux prises avec l’analyse psychologique et qu’il résultait de là, pour la doctrine de la
localisation des souvenirs, une antinomie grave. Nous
sommes tenus de chercher ce que deviennent les faits connus, quand on cesse de considérer le cerveau comme dépositaire
- de souvenirs !,
Admettons un instant, pour simplifier l'exposition, que
… des excitations venues du dehors donnent naissance, soit dans l'écorce cérébrale soit dans d’autres centres, à des
sensations élémentaires. Nous n’avons toujours là que des sensations élémentaires. Or, en fait, chaque perception enve-
loppe un nombre considérable de ces sensations, toutes -coexistantes, et disposées dans un ordre déterminé. D’où vient cet ordre, et qu'est-ce qui assure cette coexistence ?
Dans le cas d’un objet matériel présent, la réponse n’est pas
“douteuse : ordre et coexistence viennent d’un organe des sens,
1. La théorie que nous esquissons ici ressemble d'ailleurs, par un côté,
R à celle de Wundt. Signalons tout de suite le point communet la différence
essentielle. Avec Wundt nous estimons que la perception distincte im-
M plique une action centrifuge, et par là nous sommes conduits à supposer “avec lui (quoique dans un sens un peu différent), que les centres dits
imaginatifs sont plutôt des centres de groupement des impressions senso-
“sorielles.’ Mais tandis que, d'après Wundt, l'action centrifuge consiste
dans une « stimulation aperceptive » dont la nature n'est définissable que d'une manière générale et qui paraît correspondre à ce qu’on appelle
“d'ordinaire la fixation de l'attention, nous prétendons que cette action
centrifuge revêt dans chaque cas une forme distincte, celle même de « l’objet virtuel » qui tend de degré en degré à s’actualiser. De là une différence importante dans la conception du rôle des centres. Wundt est conduit à
poser : {° un organe général d’aperception, occupant le lobe frontal, 2 des
centres particuliers qui, incapables sans doute d'emmagasiner des images, conservent cependant des tendances ou dispositions à les reproduire. Nous soutenons au contraire qu'il ne peut rien rester d’une image dans la
substance cérébrale, et qu'il ne saurait exister non plus un centre d’aper- - ception, mais qu'il y a simplement, dans cette substance, des gtganes de
perception virtuelle, influencés par l'intention du souvenir, comme il y a
à la périphérie des organes de perception réelle, influencés par l’action de
l'objet. (Voir la Psychologie physiologique, t. 1, p. 242-252.)
impressionné par un objet extérieur. Cet organe est précisé-“ ment construit en vue de permettre à une pluralité d’excita- f tions simultanées de l’impressionner d’une certaine manière. et dans un certain ordre en se distribuant, toutes à la fois, M
sur des parties choisies de sa surface. C'est donc un immense clavier, sur lequel l’objet extérieur exécute tout d’un coup
son accord aux mille notes, provoquant ainsi, dans un ordre déterminé et en un seul moment, une énorme multitude de
sensations élémentaires correspondant à tous les points intéressés du centre sensoriel. Maintenant, supprimez l’objet
extérieur, ou l’organe des sens, ou l’un et l’autre : les mêmes «
sensations élémentaires peuvent être excitées, car les mêmes cordes sont là, prêtes à résonner de la même manière ; mais où est le clavier qui permettra d’en attaquer mille et mille à la fois et de réunir tant de notes simples dans le même accord ? À notre sens, la « région des images », si elle existe, ne peut être qu'un clavier de ce genre. Certes, il n’y aurait rien d’inconcevable à ce ‘qu'une cause purement psychique actionnât directement toutes les cordes intéressées. Mais dans le cas de l’audition mentale, — le seul qui nous occupe, — la localisation de la fonction paraît certaine puisqu’une lésion
déterminée du lobe temporal l’abolit, et d'autre part nous
avons exposé les raisons qui font que nous ne saurions admettre ni même concevoir des résidus d'images déposés dans une région de la substance cérébrale. Une seule hypothèse reste donc plausible, c'est que cette région occupe, par rapport au centre de l'audition même, la place symétrique de l'organe des sens, qui est ici l'oreille : ce serait une oreille mentale. |
Mais alors, la contradiction, signalée se dissipe. On com-
ez ec C'IST
prend, d’une part, que l'image auditive remémorée mette en
| branle les mêmes éléments nerveux que la perception pre-
lmière, et que le souvenir se transforme ainsi graduellement
l'en perception. Et l’on comprend aussi, d'autre part, que la
faculté de se remémorer des sons complexes, tels que les
mots, puisse intéresser d’autres parties de la substance nerveuse que la faculté de les percevoir : c’est pourquoi l’audi-
“tion réelle survit, dans la surdité psychique, à l'audition
“mentale. Les cordes sont encore là, et sous l’influence des
sons extérieurs elles vibrent encore ; c’est le clavier intérieur
qui manque.
En d’autres termes enfin, les centres où naissent les sensa- : tions élémentaires peuvent être actionnés, en quelque sorte, de deux côtés différents, par devant et par derrière. Par
“devant ils reçoivent les impressions des organes des sens et
“par conséquent d’un objet réel; par derrière ils subissent,
l'intermédiaire en intermédiaire, l'influence d’un objet
virtuel. Les centres d'images, s'ils existent, ne peuvent être que les organes symétriques des organes des sens
“par rapport à ces centres sensoriels. Ils ne sont pas plus “dépositaires des souvenirs purs, c’est-à-dire des objets vir-
tuels, que les organes des sens ne sont dépositaires des objets
réels.
Ajoutons que c’est là une traduction, infiniment abrégée, de
“ce qui peut se passer en réalité. Les diverses aphasies senso-
“rielles prouvent assez que l'évocation d’une image auditive n'est pas un acte simple. Entre l’intention, qui serait ce que | nous appelons le souvenir pur, et l’image-souvenir auditive
proprement dite, viennent s’intercaler le plus souvent des souvenirs intermédiaires, qui doivent d’abord se réaliser en
images-souvenirs dans des centres plus où moins éloignés. C'est alors par degrés successifs que l’idée arrive à prendre corps dans cette image particulière qui est l'image verbale, Par là, l’audition mentale peut être subordonnée à l'intégrité des divers centres et des voies qui y conduisént. Mais ces complications ne changent rien au fond des choses. Quels que soient le nombre et la nature des termes interposés, nous n’allons pas de la perception à l'idée, mais de l'idée à la per= ception, et le processus caractéristique de la reconnaissance. n'est pas centripète, mais centrifuge. 1 Resterait à savoir, il est vrai, comment des excitations émanant du dedans peuvent donner naissance, par leur action sur l'écorce cérébrale ou sur d’autres centres, à des sensations. Et il est bien évident qu'il n’y a là qu’une manière commode de s'exprimer. Le souvenir pur, à mesure qu 118 s'actualise, tend à provoquer dans le corps toutes les sensations correspondantes. Mais ces sensations virtuelles elles-. mêmes, pour devenir réelles, doivent tendre à faire agir le. corps, à lui imprimer les mouvements et attitudes dont elles” sont l’antécédent habituel. Les ébranlements des centres dits. sensoriels, ébranlements qui précèdent d'ordinaire des mouvements accomplis ou esquissés par le corps et qui ont même pour rôle normal de les préparer en les commençant, sont” donc moins la cause réelle de la sensation que la marque de sa puissance et la condition de son efficacité. Le progrès par lequel l’image virtuelle se réalise n’est pas autre chose que la” série d'étapes par lesquelles cette image arrive à obtenir du corps des démarches utiles. L'excitation des centres dits sen- ; soriels est la dernière de ces étapes: c’est le prélude à une. réaction motrice, le commencement d’une action dans l’espace.
En d’autres termes, l'image virtuelle évolue vers la sensa- | tion virtuelle, et la sensation virtuelle vers le mouvement Lbréel : ce mouvement, en se réalisant, réalise à la fois la sensation dont il serait le prolongement naturel et l'image qui a voulu faire corps avec la sensation. Nous allons approfondir Lces états virtuels, et, en pénétrant plus avant dans le méca- | nisme intérieur des actions psychiques et psychophysiques, montrer par quel progrès continu le passé tend à recon-
“Quérir son influznce perdue en s’actualisant.