LE SOUVENIR PUR
| simple. De là la nécessité de sacrifier, dans chacune des
phases qu'on a distinguées, l'instable au stable, c'est-à-dire | le commencement à la fin. S'agit-il de la perception ? On ne | verra en elle que les sensations agglomérées qui la colorent ;
on méconnaîtra les images remémorées qui en forment le |" noyau obscur. S'agit-il de l'image remémorée à son tour ? On kla prendra toute faite, réalisée à l’état de faible perception, et on fermera les yeux sur le pur souvenir que cette image a développé progressivement. Dans la ! COnCurrence que l’associationnisme institue ainsi entre le Stable et l’instable, la perception déplacera donc toujours le souvenir-image, et le sou- | venir-image le souvenir pur. C’est pourquoi le souvenir pur | disparaît totalement. L'associationnisme, coupant en deux par une ligne MO la totalité du progrès AD, ne voit dans la | portion OD que les sensations qui la terminent et qui cons- Mituent, pour lui, toute la perception; — et d’ autre part il réduit la portion AO, elle aussi, à l'image réalisée où aboutit, en S’épanouissant, le souvenir pur. La vie psychologique se ‘ramène alors tout entière à ces deux éléments, la sensation ‘et l’image. Et comme, d’une part, on a noyé dans l’image le Souvenir pur qui en faisait un état original, comme, d’autre part, on a rapproché encore l’image de la perception en mettant dans la perception, par avance, quelque chose de l’image elle-même, on ne trouvera plus entre ces deux états qu’une différence de degré ou d'intensité. De là la distinction des états forts et des états faibles, dont les premiers seraient érigés par Rous en perceptions du présent, les seconds, — on ne sait Pourquoi, — €n représentations du passé. Mais la vérité est que nous n’atteindrons jamais le passé si nous ne nous y pliçons pas d'emblée. Essentiellement virtuel, le passé
BERGsON. Matière et mémoire. 10
peut être saisi par nous comme passé que si nous suivonsét adoptons le mouvement par lequel il s'épanouit en image pre- ‘sente, émergeant des ténèbres au grand jour. C'est en vain qu'on en chercherait la trace dans quelque chose d’actuelet ae déjà réalisé : autant vaudrait chercher l’obscurité sous la lumière. Là est précisément l’erreur de l’associationnismew“ placé dans l’actuel, il s’épuise en vains efforts pour découvrir. dans un état réalisé et présent, la marque de son origine passée, pour distinguer le souvenir de la perception, et pour ériger en différence de nature ce qu'il a condamné par avance à n'être qu'une différence de grandeur.
Imaginer n’est pas se souvenir. Sans doute un souvenir, à mesure qu’il s’actualise, tend à vivre dans une image ; mais la réciproque n'est pas vraie, et l'image pure et simple ne me reportera au passé que si c’est en effet dans le passé queJe suis allé la chercher, suivant ainsi le progrès continu qui la amenée de l'obscurité à la lumière. C’est là ce que les psycho= logues oublient trop souvent quand ils concluent, de ce qu une sensation remémorée devient plus actuelle quand on s’y appesantit davantage, que le souvenir de la sensation était cette sensation naissante. Le fait qu’ils allèguent est sans ‘doute exact. Plus je fais effort pour me rappeler une douleur passée; plus je tends à l’éprouver réellement. Mais cela se comprend sans peine, puisque le progrès du souvenir consiste justement comme nous le disions, à se matérialiser. La question est de savoir si le souvenir de la douleur était véritablement douleur à l’origine. Parce que le sujet hypnotisé finit par avoir chaud quand on lui répète avec insistance quil a chaud, il ne suit pas de là que les paroles de la suggestion soient déjà chaudes: De ce que le souvenir d’une sensation se prolonge en cette