LE SOUVENIR PUR
sensation même, on ne doit pas davantage conclure que le souvenir ait été une sensation naissante : peut-être en effet ce souvenir joue-t-il précisément, par rapport à la sensation qui va naître, le rôle du magnétiseur qui donne la suggestion. Le | raisonnement que nous critiquons, présenté sous cette forme, | est donc déjà sans valeur probante ; il n’est pas encore “vicieux, parce qu'il bénéficie de cette incontestable vérité que le souvenir se transforme à mesure qu'il s’actualise. Mais | l'absurdité éclate quand on raisonne en suivant la marche “inverse, — qui devrait pourtant être également légitime dans l'hypothèse où l’on se place, — C'est-à-dire quand on fait décroître l'intensité de la sensation au lieu de faire croître l'intensité du souvenir pur. Il devrait arriver alors, en eftet, si les deux états différaient simplement par le degré, qu’à «un certain moment la sensation se métamorphosât en souvenir. Si le souvenir d’une grande douleur, par exemple, 2 ‘est qu’une douleur faible, inversement une douleur intense que j'éprouve finira, en diminuant, par être une grande douleur remémorée. Or un moment arrive, sans aucun doute, où il m'est impossible de dire si ce que je ressens est une sen- | sation faible que j'éprouve ou une sensation faible que j'imagine (et cela est naturel, puisque le souvenir-image participe | déjà de la sensation), mais. jamais cet état faible ne m ’appa- “raltra comme le souvenir d’un état fort. Le souvenir est donc | tout autre chose.
Mais l'illusion qui consiste à n'établir entre le souvenir et la perception qu’une différence de degré est plus qu’une simple conséquence de l’associationnisme, plus qu’un accident dans l'histoire de la philosophie. Elle a des racines profondes. Elle | repose, en dernière analyse, sur une fausse idée de la nature
et de l’objet de la perception extérieure. On ne veut voir dans. la perception qu’un enseignement s'adressant à un pur espri, et d’un intérêt tout spéculatif. Alors, comme le souvenir est lui-même, par essence, une connaissance de ce genre, puisqu'il n'a plus d'objet, on ne peut trouver entre la perception et le souvenir qu’une différence de degré, la perception déplas çant le souvenir et constituant ainsi notre présent, simplement en vertu de la loi du plus fort. Mais il y a bien autre chose entre le passé et le présent qu’une différence de degré. Mon présent est ce qui m'intéresse, ce qui vit pour moi, et, pour tout dire, ce qui me provoque à l’action, au lieu que mon passé est essentiellement impuissant. Appesantissons-nous sur ce point. En l’opposant à la perception présente, nous comprendrons déjà mieux la nature de ce que nous appelons le « souvenir pur ».
On chercherait vainement, en effet, à caractériser le souve: ‘nir d’uu état passé si l’on ne commençait par définir la marquée concrète, acceptée par la conscience, de la réalité présente” Qu'est-ce, pour moi, que le moment présent ? Le propre du temps est de s’écouler ; le temps déjà écoulé est le passé, et nous appelons présent l’instant où il s'écoule. Mais il ne peut être question ici d'un instant mathématique. Sans doute il y a un présent idéal, purement conçu, limite indivisible qui séparerait le passé de l'avenir. Mais le présent réel, concret, vécu, celui dont je parle quand je parle de ma perception présente, celui-là occupe nécessairement une durée. Où est donc située cette durée ? Est-ce en deçà, est-ce au delà du point mathématique que je détermine idéalement quand je penseà l'instant présent? Il est trop évident qu'elle est en deçà et au delà tout à la fois, et que ce que j'appelle « mon présents