EN QUOI CONSISTE LE PRÉSENT
empiète tout à la fois sur mon passé et sur mon avenir. Sur mon passé d’abord, car « le moment où je parle est déjà loin de moi » ; sur mon avenir ensuite, car c’est sur l'avenir que ce moment est penché, c’est à l’avenir que je tends, et si je pouvais fixer cet indivisible présent, cet élément infinitésimal | de la courbe du temps, c’est la direction de l'avenir qu’il montrerait. I1 faut donc que l’état psychologique que j'appelle « mon présent » soit tout à la fois une perception du passé immédiat et une détermination de l'avenir immédiat. Or le passé immédiat, en tant que perçu, est, comme nous verrons, Msensation, puisque toute sensation traduit une très longue succession d'ébranlements élémentaires ; et l’avenir immédiat, en tant que se déterminant, est action ou mouvement. Mon présent est donc à la fois sensation et mouvement ; a puisque mon présent forme un tout indivisé, ce mouvement doit tenir à cette sensation, la prolonger en action. D’où je conclus que mon présent consiste dans un système combiné de sensations et de mouvements. Mon présent est, par essence, sensori-moteur.
| C'est dire que mon présent consiste dans la conscience que j'ai de mon corps. Étendu dans l’espace, mon corps éprouve des sensations et en même temps exécute des mouvements. Sensations et mouvements se localisant en des points déterminés de cette étendue, il ne peut y avoir, à un moment | donné, qu’un seul système de mouvements et de sensations. C’est pourquoi mon présent me paraît être chose absolument déterminée, et qui tranche sur mon passé. Placé entre la matière qui influe sur lui et la matière sur laquelle il influe, ‘mon corps est un centre d'action, le lieu où les impressions reçues choisissent intelligemment leur voie pour se trans-
former en mouvements accomplis : il représente donc bien l’état actuel de mon devenir, ce qui, dans ma durée, est en voie de formation. Plus généralement, dans cette continuité de devenir qui est la réalité même, le moment présent est ” constitué par la coupe quasi instantanée que notre perception pratique dans la masse en voie d'écoulement, et cette coupe esi précisément ce que nous appelons le monde matériel : notre corps en occupe le centre; il est, de ce monde matériel, ce que nous sentons directement s’écouler; en son état actuel consiste l’actualité de notre présent. La matière, en tant qu'étendue dans l’espace, devant se définir selon nous un pré= sent qui recommence sans cesse, inversement notre présent est la matérialité même de notre existence, c'est-à-dire un ensemble de sensations et de mouvements, rien autre chose: Et cet ensemble est déterminé, unique pour chaque moment” de la durée, justement parce que sensations et mouvements occupent des lieux de l’espace et qu’il ne saurait y avoir, dans le même lieu, plusieurs choses à la fois. — D’où vient qu'on a pu méconnaître une vérité aussi simple, aussi évidente, et qui n’est, après tout, que l’idée du sens commun ? |
La raison en est précisément qu’on s’obstine à ne trouver qu’une différence de degré, et non pas de nature, entre les sensations actuelles et le souvenir pur. La différence, selon nous, est radicale. Mes sensations actuelles sont ce qui occupe des portions déterminées de la superficie de mon corps; le souvenir pur, au contraire, n’intéresse aucune partie de mon corps. Sans doute il engendrera des sensations en se matérialigant ; maïs à ce moment précis il cessera d’être souvenir. pour passer à l’état de chose présente, actuellement vécue; et"