EN QUOI CONSISTE LE PRÉSENT
je ne lui restituerai son caractère de souvenir qu’en me reportant à l'opération par laquelle je l’ai évoqué, virtuel, du fond de mon passé. C’est justement parce que je l’aurai rendu actif qu’il sera devenu actuel, c’est-à-dire sensation capable de provoquer des mouvements. Au contraire, la plupart des psychologues ne voient dans le souvenir pur qu’une perception plus faible, un ensemble de sensations naïssantes. Ayant ainsi effacé, par avance, toute diflérence de nature entre la sensation et le souvenir, ils sont conduits, par la logique de leur hypothèse, à matérialiser le souvenir et à idéaliser la sensation. S'agit-il du souvenir ? Ils ne l’aperçoivent que sous
forme d'image, c’est-à-dire déjà incarné dans des sensations
naissantes. Lui ayant transporté ainsi l’essentiel de la sensation, et ne voulant pas voir, dans l’idéalité de ce souvenir,
quelque chose de distinct, qui tranche sur la sensation même,
- ils sont obligés, quand ils reviennent à la sensation pure. de
lui laisser l’idéalité qu’ils avaient conférée implicitement ainsi à la sensation naissante. Si le passé, en effet, qui par hypothèse n’agit plus, peut subsister à l’état de sensation faible, c’est donc qu'il y a des sensations impuissantes. Si le souvenir
pur, qui par hypothèse n’intéresse aucune partie déterminée
du corps, est une sensation naissante, c'est donc que la sensa-
- tion n’est pas essentiellement localisée en un point du corps.
De là l'illusion qui consiste à voir dans la sensation un état flottant et inextensif, lequel n’acquerrait l'extension et ne se consoliderait dans le corps que par accident : illusion qui vicie profondément, comme nous l’avons vu, la théorie de la
perception extérieure, et soulève bon nombre des questions
ve
pendantes entre les diverses métanhysiques de la matière.
Il faut en prendre son parti : la sensation est, par essence,
extensive et localisée; c’est une source de mouvement; — Je
souvenir pur, étant inextensif et impuissant, ne participe de la sensation en aucune manière.
Ce que j'appelle mon présent, c'est mon attitude vis-à-vis de l’avenir immédiat, c’est mon action imminente. Mon pré-
sent est donc bien sensori-moteur. De mon passé, cela seu] devient image, et par conséquent sensation au moins nais-
sante, qui peut collaborer à cette action, s’insérer dans cette attitude, en un mot se rendre utile ; mais, dès qu’il devient image, le passé quitte l'état de Souvenir pur et se confond avec une certaine partie de mon présent. Le Souvenir actualisé en image diffère donc profondément de ce souvenir pur. L'image est un état présent, et ne peut participer du passé
que par le souvenir dont elle est sortie. Le souvenir, au contraire, impuissant tant qu'il demeure inutile, reste ‘pur de.
tout mélange avec la Sensation, sans attache avec le présent, et par conséquent inextensif.
Cette impuissance radicale du Souvenir pur nous aidera ù
précisément à comprendre comment il se Conserve à l’état latent. Sans entrer encore dans le vif de la question, bornons-
nous à remarquer que notre répugnance à concevoir des
états psychologiques inconscrents vient surtout de ce que nous tenons la conscience pour la propriété essentielle des états psychologiques, de sorte qu’un état psychologique ne pourrait cesser d’être conscient, semble-t-il, sans cesser d'exister. Mais si la conscience n’est que la marque Caractéristique du présent, c’est-à-dire de l’actuellement vécu, c’est-à-dire enfin de l'agissant, alors ce qui n’agit pas pourra cesser d’appartenir à la conscience sans cesser nécessairement d'exister en quelque