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rien autre chose, dans ce sentiment, que la conscience des mouvements déjà effectués ou commencés à la périphérie du corps? C'est doncen vain que nous voudrions fonder la réalité du mouvement sur une cause qui s’en distingue : l’analyse nous ramène toujours au mouvement lui-même.
Mais pourquoi chercher ailleurs? Tant que vous appuyez le mouvement contre la ligne qu'il parcourt, le même point vous paraît tour à tour, selon l’origine à laquelle vous le rapportez, en repos ou en mouvement. Il n’en est plus de même si vous extrayez du mouvement la mobilité qui en est l'essence.
. Quand mes yeux me donnent la sensation d’un mouvement, cette sensation est une réalité, et quelque chose se passe eftectivement, soit qu’un objet se déplace à mes yeux, soit que mes yeux se meuvent devant l’objet. A plus forte raison suisje assuré de la réalité du mouvement quand je le produis après avoir voulu le produire, et que le sens musculaire m’en apporte la conscience. C’est dire que je touche la réalité du » mouvement quand il m’apparaît, intérieurement à moi, comme un changement d’état ou de qualité. Maïs alors, comment n’en serait-il pas de même quand je perçois des changements de qualité dans les choses? Le son diffère absolument du silence, comme aussi un son d’un autre son. Entre la lumière et l’obscurité, entre des couleurs, entre des nuances, la différence est absolue. Le passage de l’une à l’autre est, lui aussi, -un phénomène absolument réel. Je tiens donc les deux extrémités de la chaîne, les sensations musculaires en moi, les qualités sensibles de la matière hors de moi, et pas plus dans un cas que dans l’autre je ne saisis le mouvement, si mouvement il y a, comme une simple relation : c’est un - absolu. — Entre ces deux extrémités viennent se placer les
mouvements des corps extérieurs proprement dits. Comment distinguer ici un mouvement apparent d’un mouvement réel? De quel objet, extérieurement aperçu, peut-on dire qu’il se meut, de quel autre qu’il reste immobile ? Poser une pareille
question, c’est admettre que la discontinuité établie par le Ÿ
sens commun entre des objets indépendants les uns des autres,
ayant chacun leur individualité, comparables à des espèces” de personnes, est une distinction fondée. Dans l'hypothèse
contraire, en effet, il ne s'agirait plus de savoir comment se produisent, dans telles parties déterminées de la matière, des changements de position, mais comment s’accomplit, dansile tout, un changement d’aspect, changement dont il nous resterait d’ailleurs à déterminer la nature. Formulons donc tout de suite notre troisième proposition :
IT. — Toute division de la matière en corps indépendants aux contours absolument déterminés est une division artificielle. Un corps, c'est-à-dire un objet matériel indépendant, se
présente d’abord à nous comme un système de qualités, où
la résistance et la couleur, — données de la vue et du toucher, — occupent le centre et tiennent suspendues, en quelque sorte, toutes les autres. D’autre part, les données de la vue et
du toucher sont celles qui s'étendent le plus manifestement
dans l’espace, et le caractère essentiel de l’espace est la con-
tinuité. Il y a des intervalles de silence entre les sons, car” l’ouïe n’est pas toujours occupée; entre les odeurs, entre les 4 saveurs On trouve des vides, comme si l’odorat et le goût ne
fonctionnaient qu'accidentellement : au contraire, dès que nous ouvrons les yeux, notre champ visuel tout entier se
colore, et puisque les solides sont nécessairement contigus
les uns aux autres, notre toucher doit suivre la superficie ou les arêtes des objets sans jamais rencontrer d'interruption véritable. Comment morcelons-nous la continuité primitivement aperçue de l'étendue matérielle en autant de corps, dont chacun aurait sa substance et son individualité? Sans doute cette continuité change d'aspect, d’un moment à l’autre : mais pourquoi ne constatons-nous pas purement et simplement que l’ensemble a changé, comme si l’on avait tourné un kaléidoscope ? Pourquoi cherchons-nous enfin, dans la mobilité de l'ensemble, des pistes suivies par des corps en mouvement ? Une conlinuité mouvante nous est donnée, où tout change et demeure à la fois : d’où vient que nous dissocions ces deux termes, permanence et changement, pour | r=présenter la permanence par des corps et le changement par des mouvements homogènes dans l’espace ? Ce n’est pas là ‘une donnée de l'intuition immédiate; mais ce n’est pas davantage une exigence de la science, car la science, au con- ‘traire, se propose de retrouver les articulations naturelles d’un univers que nous avons découpé artificiellement. Bien plus, en démontrant de mieux en mieux l’action réciproque de tous les points matériels les uns sur les autres, la science revient, en dépit des apparences, comme nous allons le voir, ‘à l’idée de la continuité universelle. Science et conscience sont, au fond, d'accord, pourvu qu'on envisage la conscience dans ses données les plus immédiates et la science dans ses ‘aspirations les plus lointaines. D'où vient alors l’irrésistible tendance à constituer un univers matériel discontinu, avec | des corps aux arêtes bien découpées, qui changent de place,
c'est-à-dire de rapport entre eux ? | A côté de la conscience et de la science, il y a la vie. Au-
«à, Troll it ES NC" | :
dessous des principes de la spéculation, si soigneusement ana=« lysés par les philosophes, il y a ces tendances dont on a négligé l'étude et qui s'expliquent simplement par la nécessité où
nous sommes de vivre, c’est-à-dire, en réalité, d’agir. Déjà 1e pouvoir conféré aux consciences individuelles de se manifester À par des actes exige la formation de zones matérielles distinctes F
qui correspondent respectivement à des corps vivants : en Ce sens, mon propre corps, et, par analogie avec lui, les autres.
corps vivants, sont ceux que je suis le mieux fondé à distin… guer dans la continuité de l’univers. Mais une fois ce corps 1 constitué et distingué, les besoins qu’il éprouve l’amènent 1 en distinguer et à en constituer d’autres. Chez le plus humble 1 des êtres vivants, la nutrition exige une recherche, puis un contact, enfin une série d’efforts convergeant vers un centre: 4 ce centre deviendra justement l'objet indépendant qui doit! | servir de nourriture. Quelle que soit la nature de la matière," on peut dire que la vie y établira déjà une première discontinuité, exprimant la dualité du besoin et de ce qui doit ser. ;
vir à le satisfaire. Mais le besoin de se nourrir n'est pas le. seul. D’autres s'organisent autour de lui, qui ont tous pour objet la conservation de l'individu ou de l'espèce : or, chacun.
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d’eux nous amène à distinguer, à côté de notre propre corps,
des corps indépendants de lui que nous devons rechercher | ou fuir. Nos besoins sont donc autant de faisceaux lumineux À qui, braqués sur la continuité des qualités sensibles, y des. \ sinent des corps distincts. Ils ne peuvent se satisfaire qu'à. la condition de se tailler dans cette continuité un Corps, puis d'y délimiter d'autres corps avec lesquels celurci entrera en relation comme avec des personnes. Établir ces
rapports tout particuliers entre des pores ainsi découpée ;
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de la réalité sensible est justement ce que nous appelons vivre.
Mais si cette première subdivision du réel répond beaucoup moins à l'intuition immédiate qu'aux besoins fondamentaux de la vie, comment obtiendrait-on une connaissance plus approchée des choses en poussant la division plus loin encore ? Par là on prolonge le mouvement vital; on tourne le dos à la
connaissance vraie. C’est pourquoi l’opération grossière qui
consiste à décomposer le corps en parties de même nature
: que lui nous conduit à une impasse, incapables que nous
nous sentons bientôt de concevoir ni pourquoi cette division s’arrêterait, ni comment elle se poursuivrait à l'infini. Elle
représente, en effet, une forme ordinaire de l’action utile,
mal à propos transportée dans le domaine de la connaissance pure. On n’expliquera donc jamais par des particules, quelles qu'elles soient, les propriétés simples de la matière : tout au
-plus suivra-t-on jusqu’à des corpuscules, artificiels comme le
corps lui-même, les actions et réactions de ce corps vis-à-vis
. de tous les autres. Tel est précisément l’objet de la chimie.
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Elle étudie moins la matière que les corps; on conçoit donc
. qu’elle s’arrête à un atome, doué encore des propriétés géné-
rales de la matière. Mais la matérialité de l'atome se dissout de plus en plus sous le regard du physicien. Nous n’avons
- aucune raison, par exemple, de nous représenter l'atome
comme solide, plutôt que liquide ou gazeux, ni de nous
figurer l’action réciproque des atomes par des chocs plutôt . que de toute autre manière. Pourquoi pensons-nous à un
atome solide, et pourquoi à des chocs ? Parce que les solides,
étant les corps sur lesquels nous avons le plus manifestement
prise, sont ceux qui nous intéressent le plus dans nos rap-
ports avec le monde extérieur, et parce que le contact est le
seul moyen dont nous paraissions disposer pour faire agir … notre corps eur les autres corps. Mais des expériences fort
simples montrent qu’il n’y a jamais contact réel entre deux
corps qui se poussent‘; et d'autre part la solidité est loin.
d’être un état absolument tranché de la matière 1, Solidité et
choc empruntent donc leur apparente clarté aux habitudes * et nécessités de la vie pratique; — des images de ce genre ne M
jettent aucune lumière sur le fond des choses.
S'il y a d’ailleurs une vérité que la science ait mise au-dessus À
de toute contestation, c’est celle d'une action réciproque de toutes les parties de la matière les unes sur les autres. Entre les molécules supposées des corps s'exercent des forcesattrac tives et répulsives. L'influence de la gravitation s'étend à
travers les espaces interplanétaires. Quelque chosé existe | donc entre les atomes. On dira que ce n’est plus de la matière M
mais de la force. On se figurera, tendus entre les atomes;
des fils qu'on fera de plus en plus minces, jusqu'à ce quon
les ait rendus invisibles et même, à ce qu’on croit, immaté-
riels. Mais à quoi pourrait servir cette grossière image ? La”
conservation de la vie exige sans doute que nous distinguions; |
dans notre expérience journalière, des choses inertes et des
actions exercées par ces choses dans l’espace. Comme il nous L
est utile de fixer le siège de la chose au point précis où nous
pourrions la toucher, ses contours palpables deviennent pour nous sa limite réelle, et nous voyans alors dans son action un.
1. Voir, a ce sujet, Maxwell, Action at a PAS (Scientifie papers, ’,
Cambridge, 1890, t. II, p. 313-314).
2. Maxwell, Molecular constitution of bodies (Scientifie papers, t. I,
p. 618). — Van der Waals a montré, d'autre part, la continuité des étais
liquide et gazeux. .
Ass
à PERCEPTION ET MATIÈRE 223
: . je ne sais quoi qui s’en détache et en difière. Mais puisqu’une - théorie de la matière se propose justement de retrouver la : réalité sous ces images usuelles, toutes relatives à nos besoins, “ c'est de ces images qu’elle doit s'abstraire d'abord. Et, de fait, ï nous voyons force et matière se rapprocher et se rejoindre à mesure que le physicien en approfondit les effets. Nous voyons - la force se matérialiser, l'atome s'idéaliser, ces deux termes Ê converger vers une limite commune, l'univers retrouver Fa ainsi sa continuité. On parlera encore d'atomes ; l'atome conservera même son individualité pour notre esprit qui l’isole : mais la solidité et l'inertie de l'atome se dissoudront soit en . mouvements, soit en lignes de force, dont la solidarité réci- … proque rétablira la continuité universelle. A cette conclusion 1 devaient nécessairement aboutir, quoique partis de points tout différents, les deux physiciens de ce siècle qui ont pénétré 4 le plus avant dans la constitution de la matière, Thomson et À Faraday. Pour Faraday, l’atome est un « centre de forces ». I] ; entend par là que l’individualité de l’atome consiste dans le À point mathématique où se croisent les lignes de force, indéà finies, rayonnant à travers l’espace, qui le constituent réelle- 4 ment : Chaque atome occupe ainsi, pour employer ses expressions, « l'espace tout. entier auquel la gravitation s'étend », et € tous les atomes se pénètrent les uns les autres! ». à » Thomson, se plaçant dans un tout autre ordre d'idées, » suppose un fluide parfait, continu, homogène et incompressible, qui remplirait l’espace : ce que nous appelons atome
* serait un anneau de forme invariable tourbillonnant dans 1 cette continuité, et qui devrait ses propriétés à sa forme, son n,
hi Faraday, A speculation concerning electric conduction (Philos. } fgazine, 3° série, vol, XXIV.)
existence et par conséquent son individualité à son mouvement’. Mais dans l’une et l’autre hypothèses, nous VOYONS
s’évanouir, à mesure que nous approchons des derniers
éléments de la matière, la discontinuité que notre perception établissait à la surface. L'analyse psychologique nous révélait,
dejà que cette discontinuité est relative à nos besoins : toute k
philosophie de la nature finit par la trouver incompatible \ avec les propriétés générales de la matière.
A vrai dire, tourbillons et lignes de force ne sont jamais
dans l'esprit du physicien que des figures commodes, destinées
à schématiser des calculs. Mais la philosophie doit se demander.
pourquoi ces symboles sont plus commodes que d’autres et
permettent d’aller plus loin. Pourrions-nous, en opérant sur ”
eux, rejoindre l'expérience, si les notions auxquelles ils cor-«
respondent ne nous signalaient pas tout au moins une direc…
tion où chercher la représentation du réel ? Or, la direction”
qu'ils indiquent n'est pas douteuse ; ils nous montrent, che-
minant à travers l'étendue concrète, des modifications, des
perturbations, des changements de fension ou d'énergie, et rien
autre chose. C’est par là surtout qu'ils tendent à aréjoinde sl 1
l'analyse purement psychologique que nous avions d'abord ;
donnée du mouvement, et qui nous le présentait, non comme un simple changement de rapport entre des objets auxquels” il s’ajouterait comme un accident, mais Comme une réalité. véritable et en quelque sorte indépendante. Ni la science ni
la conscience ne répugneraient donc à cette dernière Propus
sition :
4. Thomson, On vortex aloms (Proc. of the: Roy. Soc. of Edinb., 1861). — Une hypothèse du même genre avait été émise par Graham, On the #olecular mobility of gases (Proc. of the Roy. Soc., APS 621 et suiy.).
1V.— Le mouvement réel est plutôt le transport d’un état que
d'une chose.
En formulant ces quatre propositions, nous n'avons fait,
en réalité, que resserrer progressivement l'intervalle entre . deux termes qu’on oppose l’un à l’autre, les qualités ou sen-
sations, et les mouvements. À première vue, la distance paraît infranehissable. Les qualités sont hétérogènes entre elles, les mouvements homogènes. Les sensations, indivisibles par essence, échappent à la mesure; les mouvements, ioujours divisibles, se distinguent par des différences calculables de direction et de vitesse. On se plaît à mettre les qualités, sous forme de sensations, dans la conscience, tandis que les mouvements s’exécutent indépendamment de nous dans l'espace. Ces mouvements, se composant entre eux, ne donneraient jamais que des mouvements; par un processus mystérieux, notre conscience, incapable de les toucher, les traduirait en sensations qui se projetteraient ensuite dans l’espace et viendraient recouvrir, on ne sait comment, les mouvements
qu’elles traduisent. De là deux mondes différents, incapables
de communiquer autrement que par un miracle, d’un côté celui des mouvements dans l’espace, de l’autre la conscience
. avec les sensations. Et, certes, la différence reste irréductible,
comme nous l’avons montré nous-mêmes autrefois, entre la qualité, d’une part, et la quantité pure de l’autre. Mais la question est justement de savoir si les mouvements réels ne présentent entre eux que des differences de quantité, ou s'ils ne seraient pas la qualité même, vibrant pour ainsi dire intérieurement et scandant sa propre existence en un nombre souvent incalculable de moments. Le mouvement que la mé-
canique étudie n’est qu’une abstraction ou un symbole, une BerGson. Matière et mémoire. 45
commune mesure, un dénominateur commun permettant de comparer entre eux tous les mouvements réels ; mais ces mouvements, envisagés en eux-mêmes, sont des indivisibles qui occupent de la durée, supposent un avant et un après, et « relient les moments successifs du temps par un fil de qualité variable qui ne doit pas être sans quelque analogie avec la continuité de notre propre conscience. Ne pouvons-nous pas concevoir, par exemple, que l’irréductibilité de deux couleurs aperçues tienne surtout à l’étroite durée où se contractent les trillions de vibrations qu’elles exécutent en un de nos ins tants ? Si nous pouvions étirer cette durée, c’est-à-dire la vivre dans un rythme plus lent, ne verrions-nous pas, à“ mesure que ce rythme se ralentirait, les couleurs pâlir et s’allonger en impressions successives, encore colorées sans doute, mais de plus en plus près de se confondre avec des | ébranlements purs ? Là où le rythme du mouvement est assez à lent pour cadrer avec les habitudes de notre conscience, = comme il arrive pour les notes graves de la gamme par exemple, — ne sentons-nous pas la qualité perçue se décom poser d'elle-même en ébranlements répétés let successifs, reliés entre eux par une continuité intérieure? Ce qui nuit d'ordinaire au rapprochement, c’est l’habitude prise d’atta- … cher le mouvement à des éléments, — atomes ou autres, — qui interposeraient leur solidité entre le mouvement lui-* même et la qualité en laquelle il se contracte. Comme notre expérience journalière nous montre des corps qui se meu- | vent, il nous semble que, pour soutenir les mouvements élé-“ mentaires auxquels les qualités se ramènent, il faille au moins des corpuscules. Le mouvement n’est plus alors pour … notre imagination qu'un accident, une série de positions, un |
changement de rapports: et comme c’est une loi de notre . représentation que le stable y déplace l'instable, l’élément | important et central devient pour nous l'atome, dont le mouvement ne ferait plus que relier les positions successives. Mais cette conception n'a pas seulement l'inconvénient de ressusciter pour l’atome tous les problèmes que la matière soulève ; elle n’a pas seulement le tort d’attribuer une valeur absolue à cette division de la matière qui paraît surtout répondre aux besoins de la vie: elle rend encore inintelligible le processus par lequel nous saisissons dans notre perception, tout à la fois, un état de notre conscience et une réalité indépendante de nous. Ce caractère mixte de notre perception immédiate, cette apparence de contradiction réalisée, est la principale raison théorique que nous ayons de croire à un monde extérieur qui ne coïncide pas absolument avec notre perception; et comme on la méconnaît dans une doctrine qui rend la sensation tout à fait hétérogène aux mouvements dont elle ne serait que la traduction cons- ciente, cette doctrine devrait, semble-t-il, s’en tenir aux sensations, dont elle a fait l’unique donnée, et ne pas leur adjoindre des mouvements qui, sans contact possible avec elles, n’en sont plus que le duplicat inutile. Le réalisme ainsi entendu se détruit donc lui-même. En définitive, nous n’avons pas le choix : si notre croyance à un substrat plus ou moins homogène des qualités sensibles est fondée, ce ne peut être que par un acte qui nous ferait saisir ou deviner, dans la qualité même, quelque chose qui dépasse notre sensation, comme si cette sensation était grosse de détails soupçonnés et inaperçus. Son objectivité, c’est-à-dire ce qu’elle a de plus qu’elle ne donne, consistera précisément alors, comme nous
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le faisions pressentir, dans l'immense multiplicité des mou-
vements qu’elle exécute, en quelque sorte, à l’intérieur de sa |
chrysalide. Elle s'étale, immobile, en surface; mais elle vit et vibre en profondeur.
A vrai dire, personne ne se représente autrement le rapport de la quantité à la qualité. Croire à des réalités distinctes des réalités aperçues, c’est surtout reconnaître que l’ordre de nos perceptions dépend d'elles, et non pas de nous. Il doit
donc y avoir, dans l’ensemble des perceptions qui occupent “
un moment donné, la raison de ce qui se passera au moment suivant. Et le mécanisme ne fait que formuler avec plus de précision cette croyance quand il affirme que les états de la
matière peuvent se déduire les uns des autres. Cette déduc-
tion n’est possible, il est vrai, que si l’on découvre, sous l’hétérogénéité apparente des qualités sensibles, des éléments homogènes et calculables. Mais, d’autre part, si ces éléments sont extérieurs aux qualités dont ils doivent expliquer l’ordre régulier, ils ne peuvent plus rendre le service qu'on leur demande, puisque les qualités ne s’y surajoutent alors que
par une espèce de miracle et n'y correspondent qu’en vertu d’une harmonie préétablie. Force est donc bien de mettre ces “
mouvements dans ces qualités, sous forme d’ébranlements intérieurs, de considérer ces ébranlements comme moins
homogènes et ces qualités comme moins hétérogènes qu’ils $
ne le paraissent superficiellement, et d'attribuer la différence d’aspect des deux termes à la nécessité, pour cette multiplicité en quelque sorte indéfinie, de se contracter dans une durée trop étroite pour en scander les moments.
Insistons sur ce dernier point, dont nous avons déjà touché un mot ailleurs, mai£ que nous tenons pour essen-
tiel. La durée vécue par notre conscience est une durée au
rythme déterminé, bien différente de ce temps dont parle le
physicien et qui peut emmagasiner, dans un intervalle donné, un nombre aussi grand qu'on voudra de phénomènes,
. Dans l’espace d’une seconde, la lumière rouge, — celle qui à
la plus grande longueur d'onde et dont les vibrations sont
par conséquent les moins fréquentes, — accomplit 400 trillions
de vibrations successives. Veut-on se faire une idée de ce nombre ? On devra écarter les vibrations les unes des autres assez pour que notre conscience puisse les compter ou tout au moins en enregistrer explicitement la succession, et l’on
cherchera combien cette succession occuperait de jours, de
mois, ou d'années. Or, le plus petit intervalle de temps vide dont nous ayons conscience est égal, d’après Exner, à 2 millièmes de seconde ; encore est-il douteux que nous puissions percevoir de suite plusieurs intervalles aussi courts. Admettons cependant que nous en soyons capables indéfiniment. Imaginons, en un mot, une conscience qui assisterait au défilé de 400 trillions de vibrations, toutes instantanées, et seulement séparées les unes des autres par les 2 millièmes de seconde nécessaires pour les distinguer. Un calcul fort simple montre qu'il faudra plus de 25 000 ans pour achever
- l'opération. Ainsi cette sensation de lumière rouge éprouvée
par nous pendant une seconde correspond, en soi, à une succession de phénomènes qui, déroulés dans notre durée avec la plus grande économie de temps possible, occuperait plus de 250 siècles de notre histoire. Est-ce concevable ? Il faut distinguer ici entre notre propre durée et le temps en géné-
ral. Dans notre durée, celle que notre conscience perçoit, un
intervalle donné ne peut contenir qu’un nombre limité de
phénomènes conscients. Concevons-nous que ce contenu: augmente, et quand nous parlons d’un temps indéfiniment divisible, est-ce bien à cette durée que nous pensons ?
Tant qu’il s'agit d'espace, on peut pousser la division aussi loin qu’on veut ; on ne change rien ainsi à la nature de c& qu'on divise. C’est que l’espace nous est extérieur, par définition ; c’est qu une partie d'espace nous paraît subsister. lors même que nous cessons de nous occuper d'elle. Aussi avonsnous beau la laisser indivisée, nous savons qu'elle peut attendre, et qu’un nouvel effort d'imagination la décomposerait à son tour. Comme d’ailleurs elle ne cesse jamais d'être espace, elle implique toujours juxtaposition et par conséquent division possible. L'espace n’est d’ailleurs, au fond, que le schème de la divisibilité indéfinie. Mais il en. est tout autrement de la durée. Les parties de notre durée coïncident avec les moments successifs de l’acte qui la divise ; autant nous y fixons d’instants, autant elle a de parties ; et si notre. conscience ne peut démêler dans un intervalle qu’un nombre déterminé d'actes élémentaires, si elle arrête quelque part la division, là s’arrête aussi la divisibilité. En vain notre imagination s'efforce de passer outre, de diviser les dernières parties à leur tour, et d'activer en quelque sorte la circulation de nos phénomènes intérieurs : le même effort, par lequel nous voudrions pousser plus loin la division de notre durée, allongerait cette durée d’autant. Et néanmoins nous savons que des millions de phénomènes se succèdent pendant que nous en comptons quelques-uns à peine. Ce n’est pas seulement la physique qui nous le dit; l’expérience grossière des sens
’ nous le laisse déjà deviner ; nous pressentons dans-la nature -
des successions beaucoup plus rapides que celles de nos
états intérieurs. Comment les concevoir, et quelle est cette durée dont la capacité dépasse toute imagination ?
Ce n’est pas la nôtre, assurément ; mais ce n’est pas davantage cette durée impersonnelle et homogène, la même pour tout et pour tous, qui s’écoulerait, indiflérente et vide, en dehors de ce qui dure. Ce prétendu temps homogène, comme nous avons essayé de le démontrer ailleurs, est une idole du langage, une fiction dont on retrouve aisément l’origine. En réalité, il n’y a pas un rythme unique de la durée; on peut imaginer bien des rythmes différents, qui, plus lents ou plus rapides, mesureraient le degré de tension ou de relâchement des consciences, et, par là, fixeraient leurs places respectives jans la série des êtres. Cette représentation de durées à élasticité inégale est peut-être pénible pour notre esprit, qui a contracté l’habitude utile de substituer à la durée vraie, vécue par la conscience, un temps homogène et indépendant ; mais d’abord il est facile, comme nous l’avons montré, de démasquer l'illusion qui rend une telle représentation pénible, et ensuite cette idée a pour elle, au fond, l’assentiment tacite de notre conscience. Ne nous arrive-t-il pas de percevoir en nous, pendant notre sommeil, deux personnes contemporaines et distinctes dont l’une dort quelques miautes tandis que le rêve de l’autre occupe des jours et des semaines ? Et l’histoire tout entière ne tiendrait-elle pas en un temps très court pour une conscience plus tendue que la nôtre, qui assisterait au développement de l'humanité en le contractant, pour ainsi dire, dans les grandes phases de son évolution ? Percevoir consiste donc, en somme, à condenser des périodes énormes d’une existence infiniment diluée en quelques moments plus différenciés d’une vie plus intense, et
à résumer ainsi une très longue histoire. Percevoir signifie
immobiliser.
C’est dire que nous saisissons, dans l’acte de la perception,
quelque chose qui dépasse la perception même, sans que :
cependant l'univers matériel diffère ou se distingue essentiel: 4 3 .
Jement de la représentation que nous en avons. En un sens,
ma perception m'est bien intérieure, puisqu'elle contracte en!
un moment unique de ma durée ce qui se répartirait, en soi, sur un nombre incalculable de moments. Mais si vous supprimez ma conscience, l'univers matériel subsiste tel qu'il était:
seulement, comme vous avez fait abstraction de ce rythme
particulier de durée qui était la condition de mon action sur les choses, ces choses rentrent en elles-mêmes pour se scander en autant de moments que la science en distingue, et les
qualités sensibles, sans s’évanouir, s'étendent et se délayent
dans une durée incomparablement plus divisée. La matière se résout ainsi en ébranlements sans nombre, tous liés dans une continuité ininterrompue, tous solidaires entre eux, et qui courent en tous sens comme autant de frissons. — Reliez les uns aux autres, en un mot, les objets discontinus de votre expérience journalière ; résolvez ensuite la continuité immobile de leurs qualités en ébranlements sur place: attachezvous à ces mouvements en vous dégageant de l’espace divisible quiles sous-tend pour n’en plus considérer que la mobi-
lité, cet acte indivisé que votre conscience saisit dans les.
mouvements que vous exécutez vous-même : vous obtiendrez de la matière une vision fatigante peut-être pour votre imagination, mais pure, et débarrassée de ce que les exigences de la vie vous y font ajouter dans la perception extérieure. — Rétablissez maintenant ma conscience, et, avec elle, les exi-
gences de la vie : de très loin en très loin, et en franchissant
chaque fois d'énormes périodes de l’histoire intérieure des choses, des vues quasi instantanées vont être prises, vues cette fois pittoresques, dont les couleurs plus tranchées condensent une infinité de répétitions et de changements élémentaires. C’est ainsi que les mille positions successives d'un coureur se contractent en une seule attitude symbolique, que notre œil perçoit, que l’art reproduit, et qui devient, pour tout le monde, l'image d’un homme qui court. Le regard
. que nous jetons autour de nous, de moment en moment, ne
saisit donc que les effets d’une multitude de répétitions et
d'évolutions intérieures, effets par là même discontinus, et
dont nous rétablissons la continuité par les mouvements relatifs que nous attribuons à des « objets » dans l’espace. Le changement est partout, mais en profondeur ; nous le loca-
lisons çà et là, mais en surface: et nous constituons ainsi des
corps à la fois stables quant à leurs qualités et mobiles quant
- à leurs positions, un simple changement de lieu contractant en lui, à nos yeux, la transformation universelle.
Qu'il y ait, en un certain sens, des objets multiples, qu'un
homme se distingue d’un autre homme, un arbre d’un arbre,
une pierre d’une pierre, c’est incontestable, puisque chacun de | ?
. ces êtres, chacune de ces choses a des propriétés caractéris-
tiques et obéit à une loi déterminée d’évolution. Mais la
“séparation entre la chose et son entourage ne peut être abso- -lument tranchée; on passe, par gradations insensibles, de
l’une à l’autre : l’étroite solidarité qui lie tous les objets de l'univers matériel, la perpétuité de leurs actions et réactions
réciproques, prouve assez qu’ils n’ont pas les limites précises
que nous leur attribuons. Notre perception dessine, en« quelque sorte, la forme de leur résidu ; elle les termine aus
point où s'arrête notre action possible sur eux et où ils ces-«
sent, par conséquent, d’intéresser nos besoins. Telle est la
première et la plus apparente opération de l’esprit qui per-« çoit : il trace des divisions dans la continuité de l'étendue, cédant simplement aux suggestions du besoin et aux nécessi-« tés de la vie pratique. Mais pour diviser ainsi le réel, nous
devons nous persuader d'abord que le réel est arbitrairement
divisible. Nous devons par conséquent tendre au-dessous de
la continuité des qualités sensibles, qui est l'étendue concrète,
un filet aux mailles indéfiniment déformables et indéfiniment | décroissantes : ce substrat simplement conçu, ce schème tout
idéal de la divisibilité arbitraire et indéfinie, est l'espace
homogène. — Maintenant, en mênre temps que notre percep | tion actuelle et pour ainsi dire instantanée effectue cette divi-…
sion de la matière en objets indépendants, notre mémoire
solidifie en qualités sensibles l'écoulement continu des
choses. Elle prolonge le passé dans le présent, parce que
notre action disposera de l'avenir dans l’exacte proportion où“ notre perception, grossie par la mémoire, aura contracté le
passé. Répondre à une action subie par une réaction immé-
diate qui en emboîte le rythme -et se continue dans la même durée, être dans le présent, et dans un présent qui recom- L mence sans cesse, voilà la loi fondamentale de la matière : en cela consiste la nécessité. S’il y a des actions libres ou tout au moins partiellement indéterminées, elles ne peuvent apparte-« nir qu’à des êtres capables de fixer, de loin en loin, le devenir 1 sur lequel leur propre devenir s’applique, de le solidifier en ;
ME 1. « nas »
ce D" = - .
0 7 La des
moments distincts, d'en condenser ainsi la matière et, en se
. l'assimilant, de la digérer en mouvements de réaction qui pas-
seront à travers les mailles de la nécessité naturelle. La plus
ou moins haute tension de leur durée, qui exprime, au fond,
leur plus ou moins grande intensité de vie, détermine ainsi
et la force de concentration de leur perception et le degré de leur liberté. L'indépendance de leur action sur la matière ambiante s'affirme de mieux en mieux à mesure qu'ils se dégagent davantage du rythme selon lequel cette matière s’écoule. De sorte que les qualités sensibles, telles qu’elles figurent dans notre perception doublée de mémoire, sont bien les
moments successifs obtenus par la solidification du réel. Mais
pour distinguer ces moments, et aussi pour les relier ensemble par un fil qui soit commun à notre propre existence et à celle des choses, force nous est bien d'imaginer un schème
abstrait de la succession en général, un milieu homogène et
indifférent qui soit à l'écoulement de la matière, dans le sens de la longueur, ce que l’espace est dans le sens de la largeur : en cela consiste le temps homogène. Espace homogène et temps homogène ne sont donc ni des propriétés des choses, ui des conditions essentielles de notre faculté de les con-
naître : ils expriment, sous une forme abstraite, le double
travail de solidification et de division que nous faisons
subir à la continuité mouvante du réel pour nous y assurer des points d'appui, pour nous y fixer des centres d’opéra-
tion, pour y introduire enfin des changements véritables ;
ce sont les schèmes de notre action sur la matière. La première erreur, celle qui consiste à faire de ce temps et de
cet espace homogènes des propriétés des choses, conduit aux
insurmontables difficullés du dogmatisme métaphysique, —
mécanisme ou dynamisme, — le dynamisme érigeant en R
autant d’absolus les coupes successives que nous pratiquons«
le long de l’univers qui s'écoule et s’efforçant vainement alors
de les relier entre elles par une espèce de déduction qualita-
tive, le mécanisme s’attachant plutôt, dans l’une quelconque des coupes, aux divisions pratiquées dans le sens de la largeur, c'est-à-dire aux différences instantanées de grandeur et
de position, et s’efforçant non moins vainement d'engendrer
avec la variation de ces différences, la succession des qualités
sensibles. Se rallie-t-on, au contraire, à l’autre hypothèse ? veut-on, avec Kant, que l’espace et le temps soient des formes de notre sensibilité ? On aboutit à déclarer matière et esprit également inconnaissables. Maintenant, si l’on compare les
deux hypothèses opposées, on leur découvre un fond com-
mun : en faisant du temps homogène et de l’espace homogène ou des réalités contemplées ou des formes de la contem-
plation, elles attribuent l’une et l’autre à l'espace et au temps | un intérêt plutôt spéculatif que vital. Il y aurait dès lors. place, entre le dogmatisme métaphysique d’un côté et la phi-«
losophie critique de l'autre, pour une doctrine qui verrait.
dans l'espace et le temps homogènes des principes de division …
et de solidification introduits dans le réel en vue de l'action,
et non de la connaissance, qui attribuerait aux choses une
durée réelle et une étendue réelle, et verrait enfin l'origine de f
toutes les difficultés non plus dans cette durée et cette éten- F
due qui appartiennent effectivement aux choses et se mani-…
festent immédiatement à notre esprit, mais dans l’espace et le À
temps homogènes que nous tendons au-dessous d’elles pour.
diviser le continu, fixer le devenir, et fournir à notre activité des points d'application.
Mais les conceptions erronées de la qualité sensible et de l’espace sont si profondément enracinées dans l'esprit qu’on ne saurait les attaquer sur un trop grand nombre de points à la fois. Disons donc, pour en découvrir un nouvel aspect, qu'elles impliquent ce double postulat, également accepté par le réalisme et par J’idéalisme : 1° entre divers genres de qualités il n'y a rien de commun; ® il n'y a rien de commun, non plus, entre l'étendue et la qualité pure. Nous prétendons au contraire qu’il y a quelque chose de commun entre des qualités d'ordre difiérent, qu'elles participent toutes de l'étendue à des degrés divers, et qu'on ne peut méconnaître ces deux vérités sans embarrasser de mille difficultés la méta-
physique de la matière, la psychologie de la perception, et | plus généralement la question des rapports de la conscience - avec la matière. Sans insister sur ces conséquences, bornonsnous pour le moment à montrer, au fond des diverses théories de la matière, les deux postulats que nous contestons, et remontons à l'illusion d’où ils procèdent.
L’essence de l’idéalisme anglais est de tenir l’étendue pour une propriété des perceptions tactiles. Comme il ne voit . dans les qualités sensibles que des sensations, et dans les sensations elles-mêmes que des états d'âme, il ne trouve rien, dans les qualités diverses, qui puisse fonder le parallélisme : de leurs phénomènes : force lui est donc bien d'expliquer ce parallélisme par une habitude, qui fait que les perceptions . actuelles de la vue, par exemple, nous suggèrent des sensa- * tions possibles du toucher. Si les impressions de deux sens » différents ne se ressemblent pas plus que les mots de deux langues, c’est en vain qu'on chercherait à déduire les données de l’un des données de l’autre ; elles n’ont pas d’élément com-
mun. Et il n’y a rien de commun non plus, par conséquent,
entre l'étendue, qui est toujours tactile, et les données des .
sens autres que le toucher, lesquelles ne sont étendues en aucune manière, Mais le réalisme atomistique, à son tour, qui met les mou-
vements dans l’espace et les sensations dans la conscience, ne”
peut rien découvrir de commun entre les modifications ou
phénomènes de l'étendue et les sensations qui y répondent. Ces sensations se dégageraient de ces modifications comme des”
espèces de phosphorescences, ou bien encore elles traduiraient dans la langue de l’âme les manifestations de la matière; mais pas plus dans un cas que dans l’autre elles ne refléte-
raient l’image de leurs causes. Sans doute elles remontent
toutes à une origine commune, qui est le mouvement dans”
l’espace; mais justement parce qu’elles évoluent en dehors
de l’espace, elles renoncent, en tant que sensations, à la“
parenté qui liait leurs causes. Rompant avec l’espace, elles rompent aussi entre elles, et ne participent ainsi ni les unes des autres, ni de l’étendue.
Idéalisme et réalisme ne diffèrent donc ici qu’en ce que le
premier fait reculer l’étendue jusqu’à la perception tactile, …
dont elle devient la propriété exclusive, tandis que le secon& repousse l’étendue plus loin encore, en dehors de toute perception. Mais les deux doctrines s'accordent à affirmer la dis-
continuité des divers ordres de qualités sensibles, comme aussi le passage brusque de ce qui est purement étendu à ce”
qui n’est étendu en aucune manière. Or, les principales diffi-
cultés qu’elles rencontrent l’une et l’autre dans la théorie de
la perception dérivent de ce postulat commun. Veut-on en effet, avec Berkeley, que toute perception d'é-
De
tendue se rapporte au toucher? On pourra, à la rigueur, refuser l'extension aux données de l’ouie, de l’odorat et du
goût; mais il faudra au moins expliquer la genèse d’un espace
visuel, correspondant à l’espace tactile. On allègue, il est vrai,
. que la vue finit par devenir symbolique du toucher, et qu'il n'y a rien de-plus, dans la perception visuelle des rapports
d'espace, qu’une suggestion de perceptions tactiles. Mais on nous fera difficilement comprendre comment la perception
. visuelle du relief, par exemple, perception qui fait sur nous
une impression sw generis, d'ailleurs indescriptible, coïncide . avec le simple souvenir d’une sensation du toucher. L’assoclation d’un souvenir à une perception présente peut compliquer cette perception en l’enrichissant d'un élément connu,
mais non pas créer un nouveau genre d'impression, une nou-
» velle qualité de perception : or la perception visuelle de relief - présente un caractère absolument original. Dira-t-on qu’on
donne l'illusion du relief avec une surface plate ? On établira
par là qu’une surface, où les jeux d'ombre et de lumière de
l'objet en relief sont plus ou moins bien imités, suffit à nous
| rappeler le relief ; mais encore faut-il, pour que le relief soit
rappelé, qu'il ait été d’abord pour tout de bon perçu. Nous lavons déjà dit, mais nous ne saurions trop le répéter : nos
théories de la perception sont tout entières viciées par cette
. idée que si un certain dispositif produit, à un moment donné,
l'illusion d'une certaine perception, il a toujours pu suffire à
- produire cette perception même ; — comme si le rôle de la
mémoire n était pas justement de faire survivre la complexité de l'effet à la simplification de la cause! Dira-t-on que la
rétine est elle-même une surface plate, et que si nous perce-
vons par la vue quelque chose d’étendu, ce ne peut être en
tout cas que l’image rétinienne ? Mais n'est-il pas vrai, comme nous l'avons moniré au début de ce livre, que, dans la perception visuelle d’un objet, le cerveau, les nerfs, la rétine ets l'objet lui-même forment un tout solidaire, un processus continu dont l’image rétinienne n’est qu'un épisode : de quel droit isoler cette image pour résumer toute la perception en elle Et puis, comme nous l’avons montré également !, une surface pourrait-elle être perçue comme surface autrement que dans un espace dont on rétablirait les trois dimensions ? Berkeley, du moins, allait jusqu’au bout de sa thèse : il déniait à la vue toute perception de l'étendue. Mais l2s objections que nous élevons n’en acquièrent alors que plus de force, puisqu'on ne comprend pas comment se créerait par une simple associa-M tion de souvenirs ce qu'il y a d'original dans nos perceptions | visuelles de la ligne, de la surface et du volume, perceptions” si nettes que le mathématicien s'en contente, et raisonne“ d'ordinaire sur un espace exclusivement visuel. Mais n insistons pas sur ces divers points, non plus que sur les arguments contestables tirés de l'observation des aveugles opérés : la théorie, classique depuis Berkeley, des perceptions acquises
de la vue ne paraît pas devoir résister aux assauts multipliésde la psychologie contemporaine”. Laissant de côté les diffi« cultés d'ordre psychologique, nous nous bornerons à appeler | l'attention sur un autre point, qui est pour nous l'essentiel Supposons un instant que la vue ne nous renseigne originai-M
1. Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, 1889, p. 11. et 78.
2. Voir, à ce sujet : Paul Janet, La perception visuelle de la distance,* Revue philosophique; 1819, t. VII, p. 1 et suiv. — William James, Principles of Psychology, t. II, chap. xxu. — Cf. au sujet de la perception visuelle de l'étendue : Dunan, L'espace visuel et l’espace tactile (Revue philosophique, février et avril 1888, janvier 1889). | :
JR ;
rement sur aucune des relations d'espace. La forme visuelle, le relief visuel, la distance visuelle deviennent alors les symboles de perceptions tactiles. Mais il faudra qu'on nous dise pourquoi ce symbolisme réussit. Voici des objets qui changent de forme et qui se meuvent. La vue constate des variations déterminées qu'ensuite le toucher vérifie. Il y a donc, dans les deux séries visuelle et tactile ou dans leurs causes,
| quelque chose qui les fait correspondre l'une à l’autre et qui
assure la constance de leur parallélisme. Quel est le principe
de cette liaison ?
Pour l’idéalisme anglais, ce ne peut être que quelque deus
ex machina, et nous sommes ramenés au mystère. Pour le réa-
lisme vulgaire, c'est dans un espace distinct des sensations
que se trouverait le principe de la correspondance des sensa-
tions entre elles; mais cette doctrine recule la difficulté et même l’aggrave, car il faudra qu’elle nous dise comment un
. Système de mouvements homogènes dans l’espace évoque des
sensations diverses qui n’ont aucun rapport avec eux. Tout à l'heure, la genèse de la perception visuelle d'espace par simple association d'images nous paraissait impliquer une véritable
. création ex nihilo; ici, toutes les sensations naissent de
rien, ou du moins n’ont aucun rapport avec le mouvement qui les occasionne. Au fond, cette seconde théorie diffère beau-
> coup moins qu’on ne croit de la première. L'espace amorphe, les atomes qui se poussent et s’entre-choquent, ne sont point - autre chose que les perceptions tactiles objectivées, détachées . des autres perceptions en raison de l'importance exceptionnelle qu'on leur attribue, et érigées en réalités indépendantes pour être distinguées par là des autres sensations, qui en | deviennent les symboles. On les a d’ailleurs vidées, dans cette
BERGSON. Matière et mémoire. 16
242 CONSCIENCE ET MATÉRIALITÉ | opération, d'une partie de leur contenu ; après avoir fait Con- : verger tous les sens vers le toucher, on ne conserve plus, du | toucher lui-même, que le schème abstrait de la perception tactile pour construire avec lui le monde extérieur. Faut-il s'étonner qu'entre cette abstraction, d’une part, les sensations de l’autre, on ne trouve plus de communication possible? | Mais la vérité est que l'espace n’est pas plus en dehors de nous qu’en nous, et qu'il n'appartient pas à un groupe privilégié de . sensations. Toutes les sensations participent de l'étendue 1 toutes poussent dans l'étendue des racines plus ou moins profondes ; et les difficultés du réalisme vulgaire viennent de ce que, la parenté des sensations entre elles ayant êté extraite et posée à part sous forme d'espace indéfini et vide, nous ne voyons plus ni comment ces sensations participent de l'étendue ni comment elles se correspondent entre elles. | L'idée que toutes nos sensations sont extensives à quelque . degré pénètre de plus en plus la psychologie contemporaine. | On soutient, non sans quelque apparence de raison, qu’il n'y a pas de sensation sans < extensité » Ou Sans « un sentiment. de volume? ». L’idéalisme anglais prétendait réserver à la perception tactile le monopole de l'étendue, les autres sens” ne s’exerçant dans l’espace que dans la mesure où ils nous! rappellent les données du toucher. Une psychologie plus : attentive nous révèle, au contraire, et révélera sans doute de