LIT T É II ATI II E P R A \ Ç AISE
il la suivit dans l'exil , non par exaltation de sentiment pour la personne royale, mais par un attachement fort et raisonné aux principes qui seuls pouvaient sauver L'État. Il se dévoua an roi parce qu'il aimait la France; mais on ne le vit jamais, au milieu des passions qui s'agitaient autour de lui, abaisser sa fidélité jusqu'à l'adulation ni son dévouement au roi jusqu'à la haine des Fiançais qui s'étaient séparés de sa cause. Son seul ennemi , c'est l'étranger. Aussi , voyez avec quelle mâle énergie il rappelle le clergé, la noblesse, le peuple, aux sentiments patriotiques dont il est lui-même pénétré : k Quelles gens esfes-vous ! leur cric-t-il : cliascun tire à soy et emporte sa pièce ; c'est à qui fera son fardeau pour s'en aller!... Les oiseaulx défendent leurs nidz au bec et aux ongles , les ours et les lions gardent leurs cavernes à la force de leurs griffes et de leurs dents : voulez-vous donc vous mettre au-dessous même de ces brutes en abandonnant votre patrie? »
Ce n'est pas seulement en français qu'Alain Chartier gourmande l'apathie de la nation : voulant appeler à son aide l'Université tout entière, il s'adresse à elle dans la seule langue qu'elle parlai alors, le latin; et souvent on retrouve dans cette épitre la pensée nerveuse de Tacite et l'expression brûlante de Sallusle. Puis, s'élevant plus haut dans ses attaques, c'est à la poésie qu'il a recours pour faire entendre au duc de Bourgogne un lay de Paix , où nous trouvons cette strophe courageuse :
Ayez des maux repentance VA (1rs biens rpoonnoissanec ;
Un M ITI NEES LITTERAIRES.
Oubliez les temps passes .
Donnez au peuple allégeance :
\ mis en avez faicl assez
l'uur ilcv nir esfrc lassez.
On le mi! employer tous les moyens que lui inspire son patriotisme pour réveiller l'honneur national. Il publie, sous le titre de Bréviaire des Nobles, un livre où la noblesse pouvait lire son devoir écrit à chaque page. Il le lui montre encore sous une l'orme ingénieuse, dans le Livre des quatre Dames, qui semble lui avoir été inspiré par le désastre d'Azincourt. Il suppose que quatre dames vont en pèlerinage pour chercher une consolation à leurs peines: chemin Taisant, elles rencontrent Alain et lui demandent quelle est d'entre elles, à son avis, la plus malheureuse et la plus digne de pitié. La première raconte que son chevalier a été tué dans le combat; la seconde que le sien a été l'ait prisonnier; le chevalier de la troisième a disparu dans la mêlée et on ne peut le retrouver; la quatrième enfin sait que son chevalier est plein de vie, mais qu'il a lui du champ de bataille Est-il besoin de dire (pie la dernière est jugée la plus à plaindre?
C'est également dans l'espoir de ramener tous les Français à une même croyance religieuse, comme à une même loi politique, qu'Alain Chartier écrit successivement le Livre </<■* trois Vertus «M le Quadrilogue invectif. Il adopte, dans ces deu\ ouvrages, la l'orme du dialogue, parce qu'elle permet des mouvements plus vifs, (tins animés; et il mêle les vers à la prose, parce que
L ITT É H A T l II E F II A \ Ç A I S E. 22 1
les vers se gravent plus profondément dans la mémoire. Comme il lui importe non-seulement d'instruire cl d'éflairer, mais encore de plaire et d'émouvoir, il emploie, pour combattre le schisme religieux et pour raviver la morale chrétienne, les armes du raisonnement et celles de la prière. Partout où il découvre la mollesse et la corruption, dans les châteaux ou dans les cloîtres, dans les villes ou dans les campagnes, il les poursuit de son éloquente indignation. Il veut (pie les grands soient les a livres du peuple, » parce que, dit-il, a il prend enseignement de leur vie. » Il veut que les enfants dune même patrie aient les uns pour les autres des entrailles de frères et ne demandent pas a miséricorde l'épée au poing. » Il flétrit ces a nourrisseurs de mal - qui rendent honneur aux a estats usurpés et aux richesses rapinées. » Enfin, après avoir montré que le salut de la patrie est dans la foi, et sa ruine dans l'indifférence, il ne craint pas de dire aux ministres de la religion que l'avenir est dans leurs mains et qu'ils en répondent devant Dieu.
Après avoir attaqué l'apathie de ses concitoyens, au point de vue religieux, dans le Livre des Irais Vertus, Alain Chartier combat leur égoïsme dans le Quadrïlogae inrectif. Il cache sous une forme allégorique la sévérité de ses censures. Il montre la France debout sous les voûtes d'un palais qui menace ruine ; près d'elle sont trois de ses enfants : le premier, dans une attitude morne, s'appuie sur sa hache ; c'est la noblesse : le second est assis, soucieux, enveloppé dans les plis d'une robe traînante; c'est le clergé : le troisième est étendu sur la terre, des haillons couvrent son corps et des gémissements s'échappent de
111 M ATIXKKS LITTÉRAIRES.
s;i poitrine; <■ est le peuple. La France leur feproche d'attendre, dans une stupide inertie, qoe l'édifice qai les protégeail s'écroule et les écrase; elle les accuse de se
diviser, de se déchirer les uns les autres, au lieu de se prêter un mutuel appui et de se réunir dans la pensée de leur commun salut. Alors éclatent entre les trois personnages de longues et vives récriminations : le peuple se plaint de la noblesse, la noblesse t\u peuple, le clergé de tous les deux , et tous les deux du clergé, ("est qu'en effet, dans les dissensions civiles, il est rare que les torts ne soient pas réciproques entre les partis. Dans cette querelle de famille, la France entrevoit cependant i\c> désirs de réconciliation : elle exhorte ses enfants à oublier leurs dissentiments et à se pardonner leurs torts; elle leur montre l'étranger, leur ennemi commun, qui ne triomphe que par leur discorde, et que leur union aurait bientôt réduit au néant : — Suivez, leur dit-elle, l'exemple des abeilles : dès qu'on attaque leur reine, elles se pressent autour d'elle pour la défendre, elles la soutiennent sur leurs ailes, volent au combat, animées d'un même esprit, d'un même courage, d'un même dévouement. Ferez-vous moins pour votre roi?
Assurément celle allégorie était assez claire pour être comprise par tous les partis; et si elle n'eut pas tout l'effet qu'Alain Chartier pouvait en attendre, elle n'en prouve pas uioins l'énergie de son patriotisme. La grande et noble mission (pie se donnait notre poète, ce n'était pas lui qui devait la remplir : celle tâche, au-dessus des forces d'un homme, elle devait être accomplie peu de temps après par Cépée d'une sainte fille, qui, comme
elle le disait naïvemenl , ne savait A ne H. C'esl un devoir pour nous cependant de rendre un éclatant hommage à l'écrivain qui prépara le triomphe de la vierge de Domremy. L'action des lettres sur un peuple ignorant comme l'était alors le peuple français, ne peut être que lente et difficile. Avant que les idées que contient un livre puissent se répandre dans une nation qui ne sait pas lire, il faut nécessairement de longues années ; et quand elles y ont enfin pénétré, le livre et l'auteur sont déjà oubliés. Il est rare que, dans le champ des idées, les hommes recueillent la moisson qu'ils ont semée. Alain Chartier fut le prophète du salut de la France, il y travailla de toute la puissance de son esprit, de toute la force de son âme ; et lorsque, le 4 novembre 1437, Charles VII entra dans la cité de ses aïeux, on ne vit point le poète se mêler au cortège du roi victorieux, avec les Dunois, les Lahire, les Xaintrailles, et tout ce que la France possédait alors de haute et brave noblesse : caché et perdu parmi le peuple, il unissait, en pleurant de joie, ses acclamations à celles de la foule, et pas un regard ne vint l'y chercher. Qui oserait dire cependant qu'il n'avait pas là sa part de gloire à recueillir? Et n'était-il pas juste qu'ayant été, lui aussi , à la peine, il fût de même à l'honneur?
Alain Chartier, que son titre de secrétaire du roi attachait à la cour, se montrait fort peu épris des honneurs et des privilèges des courtisans : on peut en juger par l'écrit intitulé le Curial , où il conjure son frère de ne pas entrer à la cour, et de rester « maistre et seigneur dans sa maisonnette, au lieu de vivoter à l'ordonnance d'au-
ïl\ M \TI\ i:i:S LITTÉRAIRES.
truy. • Jean Chartier ne se rendit pas aux conseils d'Alain : il obtint même, par le crédit de son frère, l'honneur de vivoter à la cour avec le titre d'historiographe du roi. Jean Chartier écrivit en effet L'histoire de Charles VII, et il parait avoir, dans l'exécution de sou livre, puisé plusieurs particularités intéressantes et des phrases entières dans des Mémoires sur Jeanne d'Arc dont rauleur est resté inconnu. M'est-on pas en droit de supposer que cet auteur n'est autre que notre Alain Chartier, à qui son frère ne se faisait aucun scrupule (remprunte!- ce qu'il pouvait considérer comme un bien de famille?
Lorsque l'Anglais fut entièrement boule hors de France, selon l'énergique et naïve expression de Jeanne d'Arc, Alain Chartier se livra à la poésie galante et joyeuse, qui avait fait la renommée des anciens trouvères. Nous avouons que, de ce côté, il est resté à quelque distance des auteurs du Roman de la Rose; mais, en vérité, au poète qui se montra toujours si bon Français par le cœur, il nous est difficile de reprocher durement le pédantisme et l'incorrection qui déparent ses poésies. Alain rimait comme on rimait alors, avec une déplorable et stérile fécondité. Quoi qu'il en soit, sachons lui gré de n'avoir jamais parlé des femmes qu'avec convenance, genre de mérite fort rare de son temps; et ajoutons encore que, dans la foule des mauvais vers qu'il nous a laissés, on en trouve quelques-uns dont l'expression naïve recouvre des idées gracieuses, des pensées délicates, que nos meilleurs poètes n'eussent pas désavouées. Fn les rencontrant cà et là , on éprouve une joie
semblable à celle de l'antiquaire don! une médaille précieuse vient tout ;ï coup frapper les regards, parmi des monceaux de ruines e! de débris.
Par un hasard bien singulier, il était réservé à den\ hommes, placés aux deux extrémités de l'échelle sociale, un prince et un escroc, d'être les meilleurs el peut-être les seuls poètes de ce siècle de rimeurs. J<e premier, dont les écrits n'ont été retrouvés qu'au dix-huitième siècle, est Charles, duc d'Orléans; le second, dont Clément Marot publia les œuvres par ordre de François I', est François Villon. Comment se fait-îl que les vers du prince soient restés si long-temps ignorés, tandis que ceux du mauvais garçon ont trouvé, peu de temps après sa mort, un royal éditeur? Cette lente justice de la destinée envers le plus gracieux et le plus délicat des poêles français du quinzième siècle, nous permet presque d'espérer que, dans quelque coin ignoré de nos bibliothèques, un heureux hasard fera un jour découvrir de précieux manuscrits échappés aux recherches des siècles derniers; le moyen âge alors se révélera à nous tout entier. Il est hors de doute, par exemple, que si Boileau eût connu les poésies de Charles d'Orléans, il lui eût rendu ce qui lui appartenait, c'est-à-dire l'honneur d'avoir été le premier poète de son temps, comme, deux siècles auparavant, Thibaut de Champagne l'avait été du sien.
La belle Valentine de Milan, mère de Charles d'Orléans, lui inspira d'abord le goût des lettres, qu'elle avait apporté de l'Italie, et le malheur vint ensuite, avec sa puissante poésie, achever l'éducation du jeune prince. A seize ans, il voit assassiner lâchement son père par
-2H î M AT I \ K ]•', S LÏTT E R A I R R S.
ordre du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur. Un an après, c'esl Valentine de Milan , c'esl sa mère qui su<combe à la douleur que lui a causée la perle de son époux. Charles, à peine ;ij[é de dix-sept ans, a deux morts à venger, el on le force, lui pauvre orphelin , ;ï embrasser l'assassin de son père, devenu en quelque sorte le maître du royaume. A vingt ans, Charles d'Orléans pousse sou cri de guerre : Montjoye! C'esl un cri de vengeance. Le duc de Bourgogne, qui l'a entendu, appelle à son secours les Anglais et leur ouvre la Normandie. La France est menacée : Charles d'Orléans oublie ses injures personnelles el se joint au Dauphin qui commande l'armée royale. F, a fatale journée d'Azincoiirl lui apprend ce que peut la discipline contre le courage : il tombe percé de coups dans les rangs ennemis, où il s'est jeté pour ne pas survivre à la défaite de l'armée française; mais ce n'est point la mort, c'est la captivité qu'il y trouve, et une captivité qui doit durer vingt-cinq années !
Oui l'aidera à porter ses fers, ce prince qui ne rêvait qu'amour, gloire et vengeance? Amour, gloire et vengeance sont interdits au prisonnier. Eh bien! c'est à la poésie, qui lut un des jeux de son enfance, qu'il demandera des consolations : il saisit une lyre, à défaut d'épée, et, contemplant de loin sa patrie déchirée par les factions el soumise au joug de l'étranger, il chante ainsi sa douleur et ses espérances :
France, jadis on le souloit nommer Mu tout pays le trésor de noblesse;
Car un chacun povon en toi trouver Bonté, honneur, Loyauté, gentillesse, Clergie, sens, courtoisie, proessc.
Tous estrangiers amoient te suir.
VA maintenant vov que j'ay desplaisance Qu'il te convient maiiil grief mal soustenir, Très crestien, franc royaume de France.
Scez-tu dont vient ton mal, à vray parler? Gongnois-tu poinl pourquoy es en tristesse? (lonter le veuil, pour vers toi m' acquitter; Ëscoute-moy , et lu feras sagesse.
Ton grant orgueil, glotonnie, paresse, Convoitise, sans justice tenir, VA luxure dont as eu habondance , Ont pourchacié vers Dieu de te punir, Très crestien, franc royaume de France.
Kl je, Charles., duc d'Orléans, rimer Voulu ces vers, ou temps de ma jeunesse ; Devant ebascun le veuil bien advouer; Car prisonnier les lis, je le confesse, Priant à Dieu qu'avant qu'ave vieillesse, Le temps de paix partout puis! avenir.
Il esl impossible, malgré la vieillesse de quelques expressions, de n'être pas frappé du sentiment poétique dont sont empreintes les stances du prince prisonnier. C'est la première fois que l'harmonie des vers vient charmer l'oreille par. un heureux entrelacement de rimes masculines et féminines, et par le retour naturel d'un Vers qui forme le refrain de la chanson. Ce croisement des rimes (pie nous remarquons ici n'était pas encore
228 MATINÉES Ll liTiK kIRES.
passé à l'étal de règle, e! long-temps encore les poètes ne s \ assujettirent point. C'est donc à son bon goût que Charles d'Orléans dut celle heureuse innovation. Mais ce n'est j>;is là ce que nous devons surtout admirer en lui : c'est l'harmonie el l'élégance auxquelles il soumet une langue rude el grossière, et, par-dessus tout, la forme ingénieuse et délicate dont il revêt ses pensées. Parmi les cent cinquante-deux ballades, les sept complaintes, les cent trente et une chansons el les quatre cents rondels <|ii il nous a laissés, il n'en est guère qui ne renferment an moins nue des qualités que nous signalons. La plupart des poètes qui s'étaient fail un nom avant lui, y compris les auteurs dn Roman de la Rose, s'étaient surtout attachés dans leurs vers à faire étalage de leur savoir, el ils travaillaient plutôt à éloigner de leurs rimes la simplicité et le naturel qu'à les y amener. Quand cv>> dons s'y rencontraient par hasard, celait le pins souvent pure négligence, et le poète s'en taisait reproche. II faut l'avouer, le lion goûl a clé long-temps complètement inconnu en France; et cependant il semble aujourd'hui qu'il y soit né el qu'il s'y complaise comme dans sa véritable patrie. Charles d'Orléans est peut-être le premier poète français qui ait fait preuve de goût dans ses vers, on ait montré ce qu'on nomme aujourd'hui de l'esprit. 1-e goûl et L'esprit ne font point assurément ces grands poètes qu'un" petit nombre de vrais élus admire profondément, mais ils font ces poètes charmants (pic tout le monde aime, parce que Ions les regards peuvent suivre leur vol lumineux sans en être éblouis; tandis (pie le génie, comme le soleil, ne se laisse envisager que par
Ll ITERAT! RE FRANÇAISE. 229
des yeux exercés. Charles d'Orléans nous plait, non par la sublimité de ses pensées, l'éclat de ses images cl l'énergie de ses expressions, mais par la délicatesse de son cœur, l'enjouement, la grâce et la finesse de son esprit : sa sensibilité csl vraie, sa mélancolie csl naturelle, sa gaieté est naïve; cl lors même qu'il se soumet aux lois de la rime et de la mesure, on ne remarque en son allure ni gène ni embarras.
Reprocherons-nous au noble prisonnier d'avoir Irop souvent égayé sa captivité par des chansons d'amour? La galanterie a toujours été en France un défaut de prince; et Charles était d'ailleurs bien excusable de demander des consolations à tout ce qui pouvait lui en offrir. Lorsque le chagrin s'emparait de lui, il le chassait comme il pouvait, tantôt en aimant, tantôt en rimant , comme dans ce joli rondel :
Allez-vous-en, allez, allez, Soucy, soing el mélancolie.
Me cuidez-vous toute ma vie Gouverner, comme fait avez?
Je vous promets que non ferez ; Raison aura sur vous maistrie.
Allez-vous-en , allez , allez , Soucy, soing et mélancolie.
Si jamais plus vous retournez Avecque iolre compagnie, Je prie à Dieu qu'il vous mandie ; Et le jour que vous reviendrez , Trouverez bon que je vous die :
Allez-vous-en, allez, allez, Soucj , soin;] et mélancolie!
■>M) MATINEES LITTÉRAIRES.
Ecoutons maintenant le poète prisonnier célébrer le retour du printemps, il était difficile de trouver, sur ce sujet tant épuisé, «les images pi us gracieuses* plus fraîches et plus poétiques (pic celles de cette chanson :
LE RENOIH EAU.
Le Temps a laissié son manteau De vent, de froidure el de plujc, El s'est \cslu de brouderie, De souleil lui s;m t , clcr el beau.
Il n'y a beste, oe oyseau , Qu'en son jargon ne chante ou cric :
» Le Temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine el ruisseau, Portent , en livrée jolie, Goûtes d'argent, d'orfavrerie ; Chascun s'habille de nouveau :
Le Temps a laissié sou manteau De vent, de froidure et de pluye.
\oiis n'avons pas besoin de fous faire remarquer avec quel bonheur le* refrains sont ramenés dans ces deux chansons. C'est un art qui a manqué à maint chansonnier en renom ; el quelques poètes laineux auraient pu aussi apprendre de Charles d'Orléans le secret d'approprier à la nature de leurs sujets le choix des images et des expressions. Il leur eût montré que la simplicité el le nature] ont plus chance de plaire que la bizarrerie el l'exagération, et qu'en tout cas, une ru-
desse native et une négligence involontaire choquent moins qu'une barbarie étudiée et une incorrection préméditée.
N'oublions pas, en terminant ce pou de mois sur le poète le plus remarquable du douzième siècle, de dire qu'il fut le père de Louis XII, et l'un des hommes les plus vertueux de son temps.
Nous ne pouvons rendre le même hommage à son rival poétique, François Villon, dont le nom, par un malheureux hasard, a, dans le vieux langage de cette époque, la signification de fripon, d'escroc, de voleur, litre fâcheux que Villon ne méritait pas moins (pie celui de poète. C'est probablement ce triste rapprochement qui a fait croire à certains érudils que le nom de Villon lui avait été donné pour ses friponneries, et qu'il s'appelait réellement François Corhuoil. Cette conjecture est d'autant moins fondée (pie notre poète donne quelque part à l'un de ses oncles aussi bien qu'à lui-même le nom de Villon; et quel (pie soit d'ailleurs le cynisme dont ce poète a souvent fait preuve dans ses ouvrages, il n'est pas supposahle qu'il ail adopté de préférence à sou nom véritable un sobriquet injurieux.
Villon appartenait à une famille obscure el pauvre : c'est lui-même qui nous l'apprend. Quant à son éducation , il nous dit :
Hé Dieu ! si j'eusse estudié Au temps de ma jeunesse folle, VA à bonnes mœurs dédié, J'eusse maison et eouelie molle :
232 M VriVKKS MÎT Kit \IRES.
Mais quoi ! je fui oie l'ccolle , Comme faic) le mauvais enfaul :
En iMiiiani celte parollc
.A peu i|iie le cœur ne me Tend !
Ainsi, de son aveu, Villon, dès s;i jeunesse, dès son enfance même, se livra à la paresse, la mère de Ions les
vices, <|iii en effet les lui donna Ions. Il commença par la débauche el finit par le crime. Il vola. Condamné d'abord à la prison, il s'\ trouva mêlé à nue foule de misérables, dont il nous a transmis l'ignoble argot dans mie pièce de vers intitulée le Jargon, argot qui parait s'être conservé dans les geôles de France, sans grande altération, jusqu'à nos jours. Ce jargon semblaii déjà inintelligible à Clément Marot, et ne l'est pas moins pour noiis-mèine : nous ne pensons pas d'ailleurs qu'il soit du ressort de la critique littéraire.
Villon, loin d'être corrigé par la prison, y acquit une nouvelle audace qui lui mérita la potence : le Chàtelel le condamna à être pendu. Il en appela au Parlement, qui commua sa peine en celle «lu bannissement. Le roi Louis XI, parfois miséricordieux quand la politique n'était pas en jeu, fit cesser son exil. Il aimait mieux pardonner à un voleur qu'à un prince ou à un baron , surtout lorsque ce voleur était le premier poète de son royaume. Le duc de Bourbon fit plus encore pour arracher le poète à ses coupables habitudes : il lui prêta de l'argent afin de l'empêcher d'en prendre. Villon l'en remercia dans une ballade très-plaisante, par laquelle, en lui demandant un nouveau prêt , il lui fait entendre
qu'il ne doit pas trop compter sur le remboursement. La vie de ce porte se divisa ainsi en deux parts : l'une qui serait pour tout homme une honte, l'autre dont tout homme pourrait s'honorer Ce qui est surtout affligeant, c'est de voir que, dans ces deux conditions, Villon se montre également poète, avec celle différence qu'il est joyeux et même bouffon quand il chante dans sa prison et jusque devant la potence, et qu'il devient grave et mélancolique lorsque la protection royale l'a rendu à la liberté et à la vertu. On remarque en lui deux natures qui se combattent sans cesse, l'esprit et le cœur, le poète et l'homme; l'un noble et élevé, l'autre bas et vil. Qui peut dire ce qu'eût été Villon sans celte mauvaise nature, ou plutôt sans cette mauvaise éducation qui corrompit sa jeunesse et traîna dans la houe son génie poétique?
C'est sans doute aussi à cette existence déplorable, où il s'oubliait lui-même, qu'il faut attribuer la rareté des poésies qu'il nous a laissées et que nous a transmises Clément Marot. Nous avouons que nous sommes beaucoup moins frappé de leur mérite que de celui des vers de Charles d'Orléans: il \ règne une grossièreté de langage et une licence d'expressions qui choquent également la morale et le goût. On s'attriste de voir la vie (\\i poète se refléter si souvent dans ses ouvrages. Les citations que nous pourrions faire de ses poésies seraient nécessairement tronquées et incomplètes, car nous ne voulons rien mettre sous vos yeux qui puisse les blesser. Nous pensons qu'il est juste de modifier quelque peu le
jugement qu'en porte Clément Marot : -Il faut, nous
234 M vriVKKS LITTÉRAIRES.
dit-il , que les jeunes nourrissons des Muses eueilleiil les
sentences «le Villon comme belles Heurs; <[u'ils content» pleut l'esprit <|inl avoit; que de lui appreignent à proprement décrire, el (ju'ils contrefacent sa reine, méînemeiit celle donl il use dans ses ballades, qui csl trrayemeni belle el héroïque... Kl ne fay aucun doubte,
ajoiilc-t-il , qu'il n'eusl emporté le chapeau de laurier devant tous les poètes de son temps, s'il eust été nourry en la cour des roys et des princes, là où les jugements se amendent et les langaiges se polissent, n
\oiis nous félicitons aujourd'hui de pouvoir offrir aux .. nourrissons des Muses •• de plus dignes modèles que Villon; el , tout en reconnaissant dans ses deu\ Testaments une verve satirique peu commune el une piquante originalité, nous ne dirons pas, avec Alarot, que a le Temps, qui tout efface, jusqu'ici ne l'a sçeu effacer, et moins encore l'effacera ores et d'icy en avant, que les bonnes escriptures françoises sont et seront mieux connues et recueillies (|iie jamais. •• Que Villon ail l'ait faire Ac^ progrès à la langue poétique du quinzième siècle, qu'il ail eu, comme le dit Patru, le goût aussi lin qu'on pouvait l'avoir à celle époque; que, selon le père Du Cerceau, La Fontaine en ait plus appris de Villon que de Alarot même; que Ion doive enfin considérer ce poète comme le créateur, en France, de la poésie badine et le véritable inventeur du genre et du style marotique; et que même Boileau, qui ne connaissait pas Charles d'Orléans, ait été fondé à dire :
Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nus pieux romanciers;
LITTÉRATURE l'RAVCAISK. l>3:>
nous accordons tout cela : mais il nous semble, toutefois, que le poète dont la vie cl les écrits outragent également la morale et la religion, et dont le cynisme s'égaie aux dépens de tout ce qu'il y a de sacré sur la terre, ne doit point être offert, sans de sévères restrictions, aux hommages de la postérité.
Maintenant que la littérature du moyen âge est mieux connue et plus étudiée, la réputation de Villon nous paraît un peu déchue de ce qu'elle était au temps de Al a rot , son imitateur, et de BoileaU, à qui les travaux du moyen âge étaient peu connus. Et cependant, telle est la puissance dune sentence littéraire consacrée par les années, que la voix de tous les critiques modernes ne pourra de long-temps peut-être restituer à Charles d'Orléans la place qui lui appartient parmi les poètes i\u quinzième siècle, et que Villon, fidèle par delà le trépas aux habitudes de son premier métier, lui a dérobée depuis quatre siècles.
Parmi les nombreuses assertions (pie les critiques ont hasardées, sans études ni documents suffisants et en se copiant les uns les autres, on doit compter celle qui attribue l'invention de la chanson appelée vaudeville à an artisan du quinzième siècle, nommé Olivier Basselin, qui possédait un moulin à loulou dans le Valde-Yire, en Normandie. La gaieté française n'attendit point le quinzième siècle pour créer la chanson, et l'on peut croire que la nation qui se plaisait depuis si longtemps aux chants de guerre et d'amour, savait aussi célébrer dans l'occasion les plaisirs du vin et de la table. A la vérité, il ne nous est parvenu aucun monument de
236 M ITINEES LITTÉRAIRES.
ce genre de poésie antérieur aux chansons d'Olivier Basselin. Le poète du VaWe-Vire, plus heureux que les chansonniers <|ui l'avaient précédé, trouva dans un de ses compatriotes un admirateur, nommé Le Houx, qui recueillit et publia, en 1610, ses chansons sons le titre de Livre des Chants nouveaux de Vau-de-Vire, pur Olivier Basselin. De ce titre serait né le mot vaudeville, au dire de certains critiques frappés de la ressemblant e de ce mot avec celui de Vau-de-Vire. Il nous semble difficile d'admettre cette origine. Long-temps avant l'impression des œuvres «le Basselin, «les recueils de chansons avaient été publiés sons le titre de roi.i-ilc-rilh\ parce qu'elles répétaient les malices et les railleries qui couraient par la ville. Cette étymologie nous semblerait plus raisonnable : mais la première a été tant de fois imprimée qu'il est probable que le Val-de-Vire aura toujours l'honneur «le passer pour la patrie du vaudeville.
Ce <|iii est moins douteux, et plus important, c'est l'existence et le talent d'Olivier Basselin. Ce joyeux artisan rassemblait, le dimanche, sur le coteau qui dominait son moulin, les habitants des hameaux voisins : là, on dansait, on buvait; cl Basselin ranimait la gaieté de la danse et le choc des brocs par des cbansons et des rondes qu'on répétait à l'envi. La nature seule l'avait l'ait chansonnier, et il s'inquiétait peu des règles de la poésie, qu'il ne connaissait même pas. Peut-être, si quelque docteur malavisé les lui eût lait connaître, nous eût-il laissé des cbansons plus conformes aux principes de l'art ; mais elles n'auraient probablement ni la franche gaieté ni la verve piquante qui leur donnent un si grand
charme. Basselin ae va poini boire à la source d'Hippocrène, comme les poètes ses confrères; un broc de vin est la fontaine où il sain-cuve : c'est là qu'il a rencontré la renommée <|ui s'est attachée à son nom, par un de ces hasards dont l'histoire des lettres offre de fréquents exemples. La gloire littéraire éqjiappe au savant qui la poursuit sans relâche dans ses veilles laborieuses, et elle se donne au manœuvre qui boit et chaule sans songer à elle. Ecoulez un moment Olivier Basselin, cl vous verrez que ce n'est point sans raison que le nom de ce joyeux buveur est parvenu jusqu'à nous.
Heureux comme un César je suis à cette guerre Où l'on combat armé d'un grand pot el d'un verre ; Plutôt un coup de vin me perce el m'entre au corps Qu'un boulet qui, cruel, rend les gens sitôt morts.