‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 32 sur 49 · LES NIEBELUNGEN; POESIES DE HANS-SACHS · texte numérisé non relu

LES NIEBELUNGEN; POESIES DE HANS-SACHS

En commençant nos excursions littéraires dans les pays étrangers, nous devons d'abord vous avertir de la marche que nous comptons suivre. Si nous sommes obligé, pour rester dans les limites de noire plan, de restreindre nos études sur la littérature française aux écrivains qui, dans chaque siècle, ont fait preuve de talents supérieurs à ceux de leurs contemporains, nous devrons, dans l'examen des littératures étrangères , montrer encore plus de réserve et de sévérité, el nous borner à l'histoire des œuvres et des hommes qui ont mérité d'obtenir une renommée européenne. Il ne peut vous importer, en effet, de connaître les noms de tous les écrivains, encore moins les titres de tous- leurs ouvrages; c'est une science qu'il faut abandonner aux érudits de profession : mais il vous importe grandement de n'ijniorer le nom ni les travaux d'aucun homme d'un génie universellement reconnu. Ce

u'esl plus la une science aride el d'un intérêl borné ; c'esl

la source des plus vives el (les plus douces jouissances de

l'esprit.

Mous examinerons donc, parmi les œuvres des littératures étrangères, celles qui font la gloire dr> Dations <»ù elles se soûl produites. Nous nous attacherons de préférence aux travaux qui paraissent empreints d'un caractère national, et, pour les apprécier dignement, nous allions soin de nous dépouiller de ces préventions, «le ces préjugés qu'enfante un étroit el puéril patriotisme : nous n'oublierons pas que la république des lettres est universelle, et que les hommes de génie lui appartiennent tous, sans distinction de siècle ni de pays.

L'Allemagne, au moyen âge, appelle la première noire attention. Un lien politique el littéraire semble l'avoir unie à la France jusqu'au jour où la couronne impériale passa sur la tète d'un loi d'Espagne. Il y a entre les nations française el allemande, sinon communauté d'origine, au moins étroite parenté. Réunies quelque temps sous le même sceptre, elles vécurent de la même vie politique, cl le plus grand homme du moyen âge, Charlemagne, appartienl à toutes les deux également. Lorsque fui démembré le vaste empire qu'il avait fondé, le Rhin tonna comme une barrière entre les deux peuples : l'un lit alliance avec les nations du Alidi, adoucit, à leur exemple, la rudesse de son langage, et entra le premier dans les voies de la civilisation; l'autre se lia plus étroitement avec les peuples du Nord , et resta fidèle à la langue teutonique. Mais celle scission n'empêcha pas

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(|iic long-temps encore les Francs el les Germains ne se regardassent comme frères, et lorsque la chevalerie prit naissance en deçà du Rhin, elle eut bientôt franchi le llenve et piaulé ses bannières au sein de la Germanie. La littérature des trouvères, qui fut l'expression des mœurs chevaleresques, ne resta pas en arrière, et trouva dans les superstitions du Nord des éléments de poésie inoins élevés sans doute, mais plus abondants que ceux du christianisme : elle s'en empara et même les rapporta dans son pays natal, où il se fit pendant longues années un étrange assemblage des sévères et hautes vérités de la religion du Christ avec les folles et bizarres inventions du culte d'Odin. La poésie au moyen âge fut comme un terrain neutre où toutes les croyances anciennes et nouvelles vécurent en bonne intelligence. Il y avait sans doute peu de raison, peu de bon sens à marier ainsi la fable el l;i vérité; mais la raison, le bon sens, peut-on les exiger d'une époque et d'un peuple à peine sortis de la barbarie? on a tant de peine à les trouver chez les nations et dans les siècles les plus civilisés! Le moyen âge, crédule comme un enfant, crut à toutes ces merveilles sans les comprendre el peut-être parce qu'il ne les comprenait pas; mais, au travers de cette riante el folle mythologie, L'Eglise ne cessa point de faire entendre sa voix austère; tous ces amusants mensonges, détruits par elle, sont tombés aujourd'hui dans le domaine exclusif de la littérature, .el la foi religieuse n'a plus à s'alarmer du plaisir qu'offre à l'esprit la recherche de ces ingénieuses fictions.

La poésie allemande est fille.de la poésie Scandinave et i. 22

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de la poésie chevaleresque : on reconnaît des traces tic l'une et de l'autre dans toutes les compositions germaniques du moyen âge, et surtout dans le Xtebetungen^liedj ou Chant des Niebelungen , le plus célèbre de tous les anciens poèmes de l'Allemagne. C'est là que se retrouve en substance une partie dé ce* (liants nationaux, premières annales i\c* peuples modernes, que Charlemagne

avait l'ait recueillir de toutes parts dans ses \asles étals, et qui ne nous sont point parvenus; c'est là que se sont conservées les traditions populaires d'un passé où l'histoire et la fiction se mêlent et se confondent; c'est la que s'offre à nous le héros de la race germanique, ce laineux Sigurd OU Siegfried, dont le nom se lie à toutes les légendes de l'Allemagne du Mord. De même que les moines de Roncevailx ont montré long-temps la masse de 1er dont était armé le liras de Roland, de même la lancé de Siegfried, forte et longue comme une poutre de pin, était religieusement conservée à H omis, où l'on disait que le héros avait régné. L'église de Sainte-décile possédait son tombeau. L'empereur Frédéric III le (il ouvrir pour contempler les os du géant : on ne pouvait croire, après lous les exploits qu'on lui attribuait, qu'il ne fût pas supérieur par la taille, comme pour la renommée, à tous les héros de la nation germaine.

Siegfried était fils dun roi des Pays-Bas. Dès sa jeunesse il avait déployé dans les combats une vaillance extraordinaire. Il ne lui suffisait pas de vaincre les guerriers sur les champs de bataille : nouvel Hercule, il purgeait la terre des monstres <|iii la ravageaient, et les peuples bénissaient ses exploits et son nom. In jour, il

rencontre un dragon el le lue. Le sang de ce dragon a\ail le privilège de rendre invulnérable. Siegfried s'y baigna tout entier. Par malheur, une feuille de peuplier s'étanl attachée à son dos, le charme a opéra point à l'endroit que le sang n'avait pas touché, et Siegfried resta vulnérable au dos, comme Achille l'était au talon; ce qui importait pi'M, en apparence, à dvu\ guerriers que l'ennemi ne dovait jamais voir qu'en face. Siegfried, comme tous les héros, s' étant trouvé trop à l'étroit dans l'héritage paternel, se mit à la recherche d'un nouveau royaume, et sa vaillance eut bientôt conquis les domaines des princes de Niebelungen, domaines dont les érudits n'ont jamais pu déterminer la position et que l'on peut croire imaginaires. Ces princes possédaient un trésor d'une valeur incalculable, qu'ils faisaient garder par des géants et des nains. Siegfried les vainquit tous, el devint seigneur el maître du trésor el de la terre de Niebelungen. Le trésor renfermait des richesses d'un plus haut prix que l'or et les pierreries : le héros, déjà presque invulnérable, y trouva une épée, nommée Balmung, qui rendait invincible le bras qu'elle armait, une baguette magique qui donnait tout pouvoir pour se faire obéir, el un manteau noir qui rendait invisible celui qui le portait, Yesl-on pas surpris de voir que les poètes du moyen âge, comme ceux de l'antiquité, aient donné aux héros dont ils chantaient les exploits des privilèges surnaturels? Ne semble* l-il pas qu'en le.s faisant invulnérables el invincibles, par une faveur divine ou une puissance magique, ils leur enlèvent cet intérêt qui s'attache au courage dans le péril ef à la constance dans le malheur? Nous devons penser

qu'il n'en étail p;is ainsi dans ces temps de crédulité. Lé poète qui pûl dépouillé son héros du caractère merveilleux donf les traditions l'avaienl revêtu, loin d'ajouter h sa gloire, lui eûl l'ail perdre son prestige el sa popularité. C'esl peut-être que les hommes plaçaient alors In protection céleste au-dessus de toutes les gloires humaines, ou plutôt que l'esprit des peuples, comme celui des enfants, trouve plus de charme aux fictions qui 1 talonnent qu'aux vérités qui l'éclairent. Il faul alors convenir qu'en dotant leurs héros de qualités surnaturelles les poètes primitifs Taisaient preuve d'une connaissance profonde du cœur humain, el que les mêmes procédés de composition qui, au point de vue moderne, semblent contraires à toutes les règles étaient alors le comble de l'art.

Les circonstances merveilleuses de la jeunesse1 el des premiers travaux de Siegfried ne nous sont point révélées par le poème i\rs Niebelungcn , mais par diverses chansons nationales qui dans l'origine en ont sans doute l'ail partie; au début du poème, nous le trouvons possesseur de lous les avantages qu'il doit à sa conquête de la terre des Niebelungen : mais la suite de son histoire, telle que le poème la raconte, est étroitement liée à celle de son jeune âge el de ses premiers exploits.

u Une noble jeune fille croissait en Bourgogne: il n'en était pas de plus belle sur la terre. On la nommait Chriemhild de IVorms. Mlle étail si belle que déjà des guerriers avaient perdu la vie en voulant se rendre dignes de son amour. ■• Mais, au grand chagrin de son royal frère Gunther, roi de Bourgogne, celle fière beauté pré-

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Férail le célibal au mariage. La renommée de ses charmes el de ses vertus parvient ;'i la cour du roi Sigismond, père de Siegfried. Le jeune héros n'a ])lus qu'un désir, c'est de voir Chriemhild. Il annonce son dépari à son père, qui, par le don de riches armures et de brillants équipages, le mel en état de paraître avec éclal à la cour de Bourgogne : une foule de seigneurs, magnifiqueme.nl \èlus de soie et d'or, le suivent dans son voyage. Après sept jours de marche, ils arrivent à Worms, et, pour lier connaissance, Siegfried propose à Gunther de jouer avec lui, l'épéeàla main, le royaume de Bourgogne contre celui des Pays-Ras. Cette proposition un peu vive n'est pas acceptée; mais elle détermine le roi Gunther à faire à son jeune hôte le plus brillant accueil. Les l'êtes et les tournois se succèdent pendant plusieurs jours. Siegfried, toujours vainqueur, a l'air de ne songer qu'à sa gloire; mais cette gloire ne le tonifie que par l'espoir qu'elle sera connue de la belle Chriemhild, qu'il n'a point vue encore, quoique ses yeux ne soient occupés que du soin delà découvrir. 11 la cherche vainement parmi les jeunes lilles el les nobles dames de la cour du roi Gunther : mais, s'il pouvait soulever les vitraux de celle fenêtre qui domine la lice, il verrait la fière Chriemhild, la rougeur au front, suivre ilun regard passionné tous les exploits du jeune héros et cacher sous son voile le trouble de son cœur el la honte de sa défaite; car elle aime, la jeune fille qui naguère se vantait qu'elle n'aimerait jamais : elle aime, sans se douter que cet amour est le but secret des prouesses du noble étranger dont elle ignore le nom. Laissons ici parler le poète :

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.. I ne dame de la cour s'informe çà el lit pour savoir (|iicl est ce fier étranger, si beau, si brillant. De mille bouches s'échappent ces mois : — C'esl Siegfried, le brave, le joyeux, le noble fils du roi «1rs Pays-Bas! — Il a éiévain- <|ii<'iii' dans Ions les jeux chevaleresques.; mais toutes ses pensées sont à la jeune fille qu'il aime sans l'avoir vue : elle aussi, la dame de son cœur, se plaît à louer, dans le secret de son âme, la beauté du jeune étranger. Lorsque dans la cour le héros lire son are ou lance l'épieu, el que chevaliers el inananls se pressent pour le regarder, Chriemhild à sa fenêtre le contemple avec ravissement, el depuis lors la loyale fille ne connaît pas d'autre joie. Oli ! s'il avait pu savoir qu'il était regardé par celle qu'il porte dans son cœur, il aurait pensé (puisse/ de bonheur lui élail donné pour ce moment el pour toujours, el si ses yeux avaient pu la voir une seule fois (l'amour m'a appris celai, le monde entier n'aurait pu lui offrir une plus grande félicité. .Mais les pensées qui traversaient son esprit étaient moins liantes. — Hélas! se disait-il, comment parviendrais-je jamais à voir de nus yeux la noble fille que j'aime el que je veux aimer toujours! Qu'elle est triste et cruelle la pensée (pie nous sommes encore étrangers l'un à l'autre! »

Par bonheur pour les deux amants, une «pierre éclate entre la Bourgogne el la Saxe. Siegfried combat dans l'armée de Gunther, il fait prisonnier de sa main le roi saxon, el, pour récompense de ses exploits, il ne demande que l'honneur d'être présenté à la sœur du roi dont il n sauvé la couronne. Voici le récit de la première entrevue:

LIT T Ï-: H VIT R E ALLEMAND Iv 250

.. L'aimable jeune fil I < * parut, semblable à la lumière rosée du matin lorsqu'elle brille à travers les sombres nuages de la nuil. Alors plus d'un guerrier fut affranchi du chagrin qu'il portait dans son cœur. Siegfried la vil H sentit que l'heure des peines était passée. Il sentit, quand elle se montra, de la joie et de la tristesse tout ensemble. .. C'est une folle présomption à moi, se dit-il, de l'aimer; » et cependant, plutôt que de ne pas l'aimer, j'aimerais » mieux mourir. -i Cette pensée changea en rougeur la pâleur de son visage. Lorsque la jeune fille vit que le jeune homme, à lame liant*', ne pouvait pas rompre le silence, elle rougit à son tour et parla ainsi : .. Soyez le n bienvenu, noble Siegfried, chevalier brave et loyal! » A ces mots, le héros sent battre son cœur, et son sang couler plus rapide dans ses veines. Il s'incline lentement devant elle; puis, lui pressant la main, qu'elle ne retire point, il se promène plein de joie et de bonheur près de la jeune fille en échangeant avec elle de tendres regards. Mais plus leur amour était profond, plus leur pensée était pure : c'était l'amour cl l'honneur tout ensemble. Et maintenant, si le guerrier presse la belle main de Chriemhild avec amitié ou avec amour, je ne cherche point à le deviner; mais assurément il n'a pas dû laisser échapper une si belle occasion, quand tout l'amour de la jeune fille se peignait dans ses regards. •

Il est impossible de n'être pas frappé de la grâce et de la délicatesse de ce tableau. On n'ose plus appeler barbare et grossier le siècle ni le pays où le poète trouvait à peindre des mœurs d'une si élégante naïveté. On

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iic peul d'ailleurs les supposer inventées par son imagination; toutes les poésies du moyen âge ont le mérite incontestable d'être le fidèle miroir des mœurs et des coutumes du temps. C'est là qu'on les trouve, bien pins que d.'ins les chroniques et les histoires, dont les ailleurs daignaient rarement descendre aux détails de la vie privée et aux scènes du loyer domestique. Les poètes de ces temps, qui s'attachaient à peindre la réalité, dans l'impuissance où ils étaient de comprendre l'idéal, ont élé ainsi, comme nous vous lavons déjà l'ait observer, les précurseurs de l'école de poésie connue aujourd'hui sous le nom d'école romantique.

Les choses sont arrivées au point que nous venons de dire entre Siegfried et Chriemhild, lorsque le roi (îunther s'avise d'aimer, aussi sans la connaître, une reine du Mord renommée pour sa force et sa vaillance. Brunhild ne veut accorder sa main qu'au prince qui se montrera plus fort et plus habile qu'elle aux exercices guerriers, condition d'autant plus redoutable qu'elle l'ait impitoyablement trancher la tête à celui qui se laisse vaincre. Déjà nombre de héros ont succombé dans cette périlleuse entreprise, (iiinlher, plus amoureux que brave, promet à Siegfried la main de sa sœur s'il lui l'ait remporter la Victoire sur la fière Brunhild. Siegfried accepte le traité avec joie, et les deux princes, suivis du farouche et rusé Hagen, l'un des principaux personnages du poème, se rendent au château qu'habite la redoutable amazone. «Dès qu'elle les voit, dit le poète, Brunhild se présente sur le champ de bataille, tout année, comme s'il s'agissait d'arracher à quelque monarque la couronne et la

vie. Son haubert, tissu d'anneaux d'or, esl si habilemenl fait qu'aucun coup mortel no peut le percer. Sur ses épaules est jetéela peau d'un lion de Libye, ornée de riches broderies ot de franges d'or; dos pierreries éblouissantes couvrent entièrement son vêtement et son armure : mais tout l'éclat qui L'environne esl effacé par sa propre beauté. ••

A quelles épreuves est condamné le malheureux Gunther! Dans l'art de lancer un épieu, de fondre une pierre et de franchir un fossé, il ne peut qu'être honteusement vaincu par Brunhild. Mais le généreux Siegfried, qui s'est présenté comme le vassal de son ami, revêt le manteau qui rend invisible, et, se plaçant devant Gunther, c'esl lui qui lance l' épieu, qui fend la pierre, c'est lui encore qui franchit le fossé en emportant son ami dans ses bras. Brunhild, forcée de s'avouer vaincue, malgré l'anneau enchanté et la ceinture magique d'où elle lire sa force et son adresse, consent à venir à H omis épouser Gunther. Le mariage de Siegfried et de Chriemhild se célèbre h1 même jour que celui de Gunther et de Brunhild. Le héros emmène sa royale épouse à la cour de son père, qui lui remet la couronne et le fameux trésor des Xiehelungen.

Ici se termine la première partie du poème : c'est un gracieux et amusant prologue du sombre et terrible drame qui va commencer.

Dix années de bonheur n'ont point épuisé l'amour de Siegfried et de -Chriemhild , et leur tendresse mutuelle s'est encore accrue par la naissance d'un lîls. Cependant une fêle se prépare à la cour de Gunther, à qui J'altière Brunhild n'a pas donné h; bonheur dont jouit l'époux de

Chriemhild. I.a félicité de celui-ci importune la reine des Bourguignons, et comme elle ne voit dans Siegfried

qu'un vassal de son époux, elle les invite à une fête, non pour leur faire honneur, mais dans l'espoir de les humilier. Elle veut surtout écraser sa belle rivale par la supériorité de sa puissance. Siegfried H Chriemhild se rendent sans défiance à la cour de Bourgogne; mais, à peine arrivés, la guerre commence entre les deux reines. Chacune d'elles venl établir la prééminence de son époux sur l'époux de l'autre, et par conséquent prendre le pas sur sa rivale. Mlles se rencontrent à la porte de l'église. Il s'agit de savoir laquelle entrera la première; une violente querelle éclate à ce propos : ce sont des deux cotés des paroles injurieuses et menaçantes : en fin Chriemhild, poussée à bout, apprend à sa rivale qu'elle a été dupe d'une ruse, et que c'est son bien-aimé Siegfried et non Gunther qui l'a vaincue. A celle révélation, le ressentiment de la fière Brunhild n'a plus de bornes : le sang de Siegfried, qui l'a vaincue, qui l'a trompée, peut seul effacer celle injure, et c'est au farouche Hagen qu'elle demande la mort

du héros Mais ce héros est invincible et invulnérable.

Que peut contre lui le glaive de Hagen?.., Ici le poêle amène une situation d'un haut intérêt. Le perfide Hagen va trouver Chriemhild et la prévient des projets de vengeance de la reine dv^ Bourguignons. Chriemhild, trompée par celle apparence de dévouement, et sachant que Hagen doit accompagner son époux dans une guerre qui se prépare contre les Saxons, lui dit, les yeux en pleurs : » Ali ! veillez sur celui que j'aime : protégez-le, car il n'esl pas, comme on le croit, entièrement invulnérable,

LITTERATl RE ALLEMANDE. 203

Quand il se baigna dans le sang du dragon qui devait mettre son corps à l'abri de Ion le blessure, une large feuille de peuplier tomba entre ses deux épaules, et à la place où cette feuille est tombée la pointe de la lance penl se frayer un passage. Je ferai à celle place fatale une croix sur son vêtement : prenez-y garde. » Oui, sans doute, le traître ttagen devait y prendre garde, mais pour venger Brunhild. Ainsi la tendresse même de Cliriemliild devait être mortelle à son époux ! c'est en voulant le garantir d'un péril imaginaire qu'elle fait naître pour lui un danger réel !

Assurément cette combinaison est dramatique, cl lorsqu'on voit, peu de jours après, dans une partie de chasse, Siegfried frappé à mort par Hagen, au moment où il se désaltérait à une fontaine, on comprend le désespoir de la malheureuse Cliriemliild cl le désir de vengeance dont elle est animée. Mais que peut sa douleur? Sans appui, sans soutien, sans défenseur, elle se voit même enlever le trésor de Siegfried. Dès qu'ils en sont possesseurs, les assassins de son époux prennent le nom des héros \iebelungen. Son frère même l'abandonne à ses larmes el à sa détresse. Elle passe les jours e! les nuits près du tombeau de son époux. C'est là (pie vient la trouver l'envoyé d'un roi nommé Etzel, que l'on a prétendu être le fameux Attila. La renommée de la beauté de Cliriemliild est venue jusqu'à lui, el il veut avoir cette princesse pour épouse. Chriembild, toute au souvenir de son bien*aimé Siegfried, refuse d'abord; mais, comme on lui fait entrevoir qu'elle n'a que ce moyeu de le venger, elle accepte les offres d'Klzel, et devient reine de Hongrie.

Vous touchons à la sanglante catastrophe qui termine le poème. Chrîemhild , maîtresse absolue (\cs volontés d'Etzel, fait inviter Gunther et les seigneurs de sa cour à une fête splendide. L'invitation est courtoise et amicale : afin d'éloigner tout soupçon la reine feint nue indifférence complète pour la mémoire de son premier époux : la joie de son nouvel hymen parait L'absorber tout entière. Hagen, aussi prévoyant que brave, s'efforce vainement d'empêcher le roi Gunther de se rendre à la cour d'Etzel. Les héros Niebelungen se mettent en marche après avoir caché le trésor dans les eaux du Rhin et avoir fait serment de ne jamais révéler le lieu OÙ il est déposé. Sur leur chemin, mille présages fâcheux, que signale Hagen, semblent leur annoncer le sort qui les attend. .Mais rien ne le> arrête, et ils arrivent au palais d'Etzel, où la reine leur l'ail un accueil qui rassure les plus déliants : Hagen seul, que trouble sa conscience, ne partage pas la sécurité de ses compagnons, et ses conseils les déterminent à se rendre à la fête royale axeleurs armes de combat. Les jeux commencent. Hagen, qui pressent les projets de la reine, veut du moins qu'elle paye cher sa vengeance, et de son glaive il abat la télé du jeune lils de Chriemhild et d'Etzel. Aussitôt commence dans le palais une scène de carnage dont aucune description de bataille ne peut égaler l'horreur. Le massacre dure toute la nuit. Les \iehelun;;en se défendent comme des lions cl tuent sept mille des guerriers d'Etzel. Ils jettent leurs cadavres par les fenêtres, et semble ni délier les ennemis qui les pressent de toutes parts : mais un nouveau genre de uiorl les menace; Chriemhild lait

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mettre le feu à la salle : ils l' éteignent avee du sang, el c'est encore avec du sang qu'ils èianchenl leur soif. Enfin le nombre l'emporte sur le courage, et, de tous les chevaliers Niebelungen , il ne reste plus que le roi Gunther et Hagen, qui tombent épuisés de fatigue, mais non vaincus. On les trouve parmi les morts, et on les conduit enchaînés aux pieds de la reine. Chrienihild demande à Hagen où est le trésor des Miebelungeu. Le lier guerrier lui répond qu'il a juré de ne jamais le dire, tant que vivra un seul de ses frères d'armes, «. Je vais l'affranchir de ton serment! • s'écrie la reine. Aussitôt elle l'ait couper la tête de son frère Gunther, et, la présentant à Hagen : • Tu peux parler maintenant, lui ditelle. — Maintenant, répond le chevalier, personne ne sait où est le trésor, excepté Dieu et moi. Tâche de le savoir de Dieu, car de moi tu ne le sauras jamais. - La reine, furieuse, lui plonge dans le cœur l'épée don! il s'était emparé après l'assassinat de Siegfried. Elle est vengée; mais, au moment où elle triomphe, un chevalier, indigné des malheurs dont elle est l'unique cause, la tue en présence du roi Etzel, qui ne s'y oppose point, et reste seul pour pleurer les nobles guerriers morts dans la mêlée.

Telles sont les principales scènes de ce singulier poème, où les faits historiques sont tellement dénaturés par un mélange d'événements surnaturels qu'il est impossible de déte.rminer d'une manière précise à quelle date ils se rapportent. Nous avons peine à croire que, connue le veulent la plupart des commentateurs, le roi Etzel soit le terril. le Attila, et que ce poème lasse allusion à la i. 23

2(Kî M \TI\KKS LITTERAIRES,

bataille de Soissons, qui arrêta le terrible roi des Huns. Kl/cl, dans le poème, esl un assez triste monarque, qui ne sait |»as même Hier l'épée pour venger une injure, el (|ui se laisse insulter par foui le monde dans son propre palais. Comment reconnaître dans un Ici personnage la grande figure historique d'Attila, dont le passade a laissé de si terribles traces? La ressemblance des noms jointe au titre de roi di^ Huns ne nous paraît point une preuve Suffisante de l'identité de ces deux personnages, que l'histoire et la poésie nous montrent sous des aspects si différents.

Alais si la vérité historique manque au chant (\r> Xiebelungen, aucun autre monumenl littéraire ne donne une idée plus vraie el ne présente une peinture plus Vive des mœurs de ces temps éloignés. Les caractères y sonl traités avec vigueur el vérité. On remarque surtout celui deHagen, qui réunit, par une étrange combinaison de caractère, la prudence d'un sage, la valeur d'un héros cl la scélératesse d'un assassin. Il esl tout à la fois l lysse, Achille el Tliersile. L'est une création qui eût lait honneur au génie de Shakspeare. Plusieurs scènes (\u poème sont habilement conçues el exécutées avec un véritable talent : elles renferment çà et là des traits comiques qui ne manquent pas de naturel, mais le ton général du tableau est sombre et terrible; il s'en exhale une vapeur de sang, el les scènes de meurtre el de carnage qui terminent le poème sonl tellement atroces qu'elles laissent dans l'âme une impression profonde d'horreur el de dégoût. Si l'ensemble du poème l'ail désirer une marche [dus couronne aux règles de l'art,

LITTERATURE ALLEMANDE. Hiï

qui sont aussi 1rs lois de la raison, on ne peul refuser an poète une imagination féconde on situations dramatiques et une grande vigueur de pinceau dans les détails. 'Font le moyen âge semble revivre dans ce monument littéraire, la pins ancienne et la pins complète peut-être des créations du genre romantique. Cette œuvre originale a toutes lfis qualités et tous les défauts du genre : aussi les Allemands modernes, dont la littérature appartient presque entièrement à cette école, Font-ils en grande vénération. Les Niebelungcn lied font partie, comme les chants homériques, du programme Je plusieurs universités de l' Allemagne, et ce poème est proclamé national par Ions les critiques, quoiqu'il n'ait à vrai dire pour sujet qu'une querelle sanglante entre deux familles pour la possession d'un trésor. Mais qu'importe! Il est allemand par la peinture des mœurs et des caractères et par les noms des lieux et des héros : cela suffit pour le rendre national. Ce qui semble étrange, c'est qu'il soit resté complètement oublié en Allemagne pendant cinq siècles. 11 a été écrit, à ce que l'on peut croire, dans le courant du treizième siècle, et ce n'est guère que vers le milieu du siècle dernier que la nation allemande a su qu'elle avait aussi son Iliade. Ajoutons qu'aucun commentateur, et l'Allemagne n'en manque pas, n'a pu découvrir le nom du poète ou des poètes à qui était dû leur tardif hommage : aucun même n'a pu donner une élymologie satisfaisante du- mot n/'rb. lungeri.

Plusieurs autres poèmes chevaleresques, tels que YHrldenbuch, ou Livre des Héros, les Aventures de Dietrich de Berne et la (Unir d'Attila, prouvent que les Allemands

conservèrent, sous les princes de la maison de Souabe, le «joûl de la poésie. Il était entretenu par les relations multipliées que 1rs croisades venaient d'établir entre l'Allemagne et la France. On se rencontrait sur le chemin de la Terre-Sainte, qui était alors le rendez-vous de toute la chrétienté : on égayai I la fatigue de la route par des ciiants qui rappelaient la patrie : les minnesaenger de l'Allemagne fraternisaient, sur les champs de bataille, avec les troubadours du midi et les trouvères du nord de la France, et de cet accord de sentiments, de cet échange de pensées et de mœurs, résulta cette poésie chevaleresque qui, jusqu'au quinzième siècle, se montre à peu près la même chez tous les peuples de l'Europe.

Ce furent les rois, les princes, les seigneurs qui, en Allemagne comme en France, donnèrent les premiers l'exemple de l'amour (\vs lettres; mais, ayant bientôt trouvé des rivaux et des maîtres parmi les vilains, ils renoncèrent à celte gloire, et se restreignirent à celle des armes, où du moins ils ne pouvaient être vaincus que par leurs égaux. La poésie fut donc abandonnée, dès avanl le quinzième siècle, à des artisans, barbiers, tailleurs, cordonniers, forgerons, etc., qui prirent le nom de maîtres chanteurs [meistersaenger). Ceux-ci lui donnèrent un caractère railleur et satirique qui changea sa nature; elle cessa d'être chevaleresque pour devenir bourgeoise, et sa popularité n'en fut que pins grande. Il ne peut entrer dans notre pensée de vous faire connaître les noms et les ouvrages de ces poètes d'échoppe et de cabaret : nous ferons cependant exception pour un d'entre eux, qui jouit encore en Allemagne d'une telle réputation

qu'aucun autre maître chanteur ne peut lui être comparé, et qu'il semble les absorber Ions dans sa renommée, (l'était un cordonnier de Nuremberg, nommé Hans Sachs. Son père, honnête tailleur, l'avait placé dés son enfance à l'école gratuite de la ville, où, comme il le dit dans un de ses poèmes, il recul une assez médiocre éducation. A peine avait-il ramassé quelques bribes de grec et de latin, que son père le mit en apprentissage chez un maître cordonnier; mais un maître chanteur, tisserand de son métier, l'initia en même temps aux secrets de la poésie, et bientôt de la pointe de son alêne il se mit à écrire sur les murailles des chansons pleines de malice et de gaieté. Quand il eut fini son apprentissage, il voyagea, selon la coutume des ouvriers allemands. Hans Sachs avoue que, durant ses voyages, sa conduite ne fut pas tout à lait exemplaire; mais il ne négligea aucune occasion de se perfectionner dans l'art des vers, et si le cordonnier profita peu à cette vie criante, le poète y gagna beaucoup. A l'âge de vingt ans, il fut reçu tout à la fois maître cordonnier et maître chanteur. On peut croire que cette dernière profession fît tort à l'autre; car, lorsque, parvenu à sa soixante-dix-septième année, il dressa l'inventaire de ses productions littéraires, il trouva que ses œuvres remplissaient trente volumes in-folio, tous écrits de sa main, et contenant quatre mille deux cents chansons, deux cent huit tragédies, comédies -et farces, dont quelques-unes n'ont pas moins de cinq actes, mille sept cents fables, contes et poèmes, et soixante-trois chants de religion, de guenc et d'amour; en tout six mille quarante-huit pièces, tant

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grandes que petites, Une telle fécondité prouve l;i facilité, mais non la puissance du génie de Hans Sachs. Ses conte* et ses fabliaux ne manquent ni de finesse ni de gaieté; niais on y chercherai I vainement les indices d'une veritable poésie. Ses pièces de théâtre jouissenl de quelque célébrité; mais il snllit d'en lire nue seule pour se convaincre (]n il est sage de ne pas croire sur parole tout ce que les critiques allemands nous disent de leurs anciens poêles. Dans les tragédies et les comédies de Hans Saclis, les rois, les princes, les chevaliers, les héros grecs el romains, Adam et Eve, les saints el les anges ne parlent el n'agissent pas autrement «pie les bons bourgeois de Nuremberg qui venaient les applaudir. C'est ainsi que le célèbre peintre Albert Durer, contemporain el concitoyen du poète, habillait à la mode du temps les anges du paradis el les personnages des saintes Écritures.

Hans Sachs, dont le premier ouvrage avait été un hymne à la sainte Trinité, fut un des apôtres les pins ardents des doctrines de Luther : il chanta le triomphe du réformateur dans un poème intitulé le Rossignol de Wittenberg ; mais, vingt ans à peine écoulés, il ne croyait pins à la durée de sa doctrine, et il en annonçait la mine prochaine. Dans les dernières années de sa vie, il renonça aux discussions religieuses et politiques, et se voua tout entier an théâtre. Il Tant bien que ses pièces de carnaval aienl quelque mérite, puisque le célèbre (io'lhe les a jugées dignes d'être imitées el rendues à la scène. Toutefois, les lecteurs français y chercheraient vainement ces prodiges de verve, d'imagination cl de franchise (pie veulent \ voir les concitoyens dn

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poète -cordonnier. Faut-il en accuser l;i sévérité de notre goût? Telle u'est point noire pensée, et nous n'hésitons pas à affirmer qu'il y a un peu d'engouement chez nos voisins, plntôl que chez nous excès de sévérité.

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