‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 33 sur 49 · POEME ET ROMANCES DU C I D · texte numérisé non relu

POEME ET ROMANCES DU C I D

Do tous les pays que Home soumît à son joug, L'Espagne fut celui qui adopta le plus volontiers le langage de ses maîtres ; elle n'en connaissait pas d'autre lorsque, vers l'année 409, elle fui envahie par les Suèves, les llains, les Vandales cl les Visigoths. Os derniers, les [dus éclairés et les moins barbares des peuples du Nord, chassèrent de la Péninsule leurs anciens alliés. Restés seuls maîtres du pays, ils se mêlèrent à la population romaine sous la bannière du christianisme, et lorsque, en 710, l'Espagne fut envahie par les Arabes, il n'j avait plus en Espagne ni Romains ni Goths, il \ avait des Espagnols.

La langue espagnole naquit de la fusion des idiomes du Nord avec le latin : l'arabe vint plus tard l'enrichir dune foule de mots dont on reconnaît encore l'origine, et, sans rien changer d'ailleurs au génie de la langue,

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lui imposer sa prononciation gutturale. Ainsi l'espagnol participe à la fois du latin, du goth ri de l'arabe; mais, aussi lier que les hommes <|iii le parlent, il ne s'esl soumis 11 aucune loi étrangère, el la littérature, comme la langue, s'esl faite nationale, quoiqu'elle n'ait brillé qu'après celles de France et d'Italie, (le ne l'ut pas sans peine, il est vrai, qu'elle se défendit d'être arabe, comme les Espagnols de devenir Maures, les chrétiens musulmans. La foi chrétienne et la fierté castillane se réfugièrent dans les montagnes après le désastre de Xérès, el la poésie espagnole est fille de celle longue el sanglante lulle qui se termina par l'expulsion des Maures. Pouvait-elle ne pas être profondémenl nationale.'' Pouvail-eile aussi, dans la patrie i\u Lui, ne pas être chevaleresq

La plupart des héros célébrés par les poètes du moyen âge, on France, en Allemagne el en Angleterre, appartiennent plus à la fable qu'à l'histoire : si leurs noms rappellent des personnages réels, leurs exploits sont imaginaires, ou au moins tellement défigurés qu'ils onl perdu tout leur caractère historique. Il n'en est pas ainsi du héros castillan. Les poètes n'ont pas eu besoin d'inventer en sa laveur des circonstances merveilleuses : ils les onl trouvées dans L'histoire, et leur imagination n'a eu qu'à choisir, sans rien créer, dans celle vie si pleine de poétiques inspirations. \e soyons donc pas surpris si toute l'ancienne poésie espagnole semble se résumer dans les chants consacrés à la gloire du Cid.

Il para il que la vie de don Rodrigue de Bivar lui écrite p**i i de temps après sa niorl par deux de ses

pages, qui étaient musulmans, et que de colle chronique mit été lires le poème, les romances ei les tragédies dont il est le héros. Le poème n'est réellement qu'un récit en vers de ses derniers exploits cl de la vengeance qu'il obtint des infants de Carion, auxquels il avait en l'imprudence de marier ses filles. Soit que le commencement de ce poème ail été perdu, soit qu'il fût dans l'intention du poêle de ne chauler que la vieillesse du héros, c'est à l'âge de soixante-quatre ans que le Cid nous apparaît d'abord.

Exilé par le roi Alphonse, qui a payé ses services d'ingratitude, don Rodrigue quitte le château de ses pères, les larmes aux yeux, et traverse la ville de JJurgOS, suivi seulement de quelques amis fidèles à son malheur. Les habitants de Burgos pleurent en le voyant passer; mais aucun n'ose lui ouvrir sa porte, tanl la colère d'Alphonse est redoutable, et ils se contentent de dire : .. 0 Dieu! (pic n'as-tu donné à ce hou vassal un bon seigneur! •■ Le Cid continue tristement sa marche vers la frontière des Maures, ef, chemin faisant, il \a dire adieu à Chimène el à ses filles, retirées à l'abbaye de Saint-Pierre. Il les prend dans ses liras, les serre sur son cœur el s'écrie : .. Ah Chimène! femme accomplie! je vous aime comme j'aime mon âme. Vous le voyez, il faut nous séparer : je dois partir el vous devez rester. Qu'il plaise à Dieu el à la Vierge Aïarie de me ramener ici pour marier mes filles! qu'il me donne du bonheur el quelques jours de \ie! El Vous, femme honorée, ayez souvenance de moi.

Mous ne suivrons point le Cid dans les combats qu'il

livre ;ui\ Maures à la lète des trois cents chevaliers qui se sont joints à lui. Après chaque victoire, il tait hommage de son triomphe au roi Alphonse. Ces succès rér reillenl la jalousie des princes chrétiens : Raymond III, comte de Barcelone, le défie el esl vaincu : le Cid, toujours généreux, ne garde que l'épée du comte, nommée Coladdj et lui laisse la liberté et la vie. Il va ensuite conquérir le royaume de Valence, où bientôt il l'ail venir Chimène el ses lilles. Le roi de Maroc, à la tête de cinquante mille combattants, vient pour l'en chasser; mais le vieux Cid s'inquiète peu du nombre de ses ennemis :

.. Grâces soient rendues, dit-il, à mon Créateur, au Père des esprits. Tous les biens que je possède, je les ai près de moi. J'ai conquis Valence avec l'épée; elle esl maintenant mon patrimoine; la mort seule peut me l'enlever. J'ai avec moi mes lilles et ma femme : les délices de la terre soûl venues me trouver sur le rivage des mers. Je revêtirai mes armes sans être obligé de m' éloigner d'elles : mes lilles el ma femme me verront combattre; elles verront comment on acquiert un asile sur une terre étrangère; elles verront comment on leur gagne du pain. -

Cependant sa femme el ses filles, étant moulées sur la plus haute tour de l'Alcazar, aperçoivent les tentes tics Maures.

.. Qu'est-ce là? s'écrient-elles. OCid, que le Créateur vous sauve! — Femme honorée, répond le vieux guerrier, n'ayez aucun souci. Ce sont de grandes et merveilleuses richesses qui nous arrivent. Vous êtes venue nie rejoindre, et Ton veul vous faire un présent de noces

pour marier nos tilles. Femme, restez dans ce palais, ne vous éloignez point de celle tour, el lie craignez rien lorsque vous me verrez combattre : j'en aurai plus de courage, avec la grâce de Dieu el de la Vierge Marie, puisque je combattrai pour vous. «

Celle scène ne peut sans doute se comparer à celle des adieux d'Hector et d'Andromaque dans l'Iliade; cepeudanl elle la rappelle par le noble et touchant langage du héros castillan. Les deux guerriers ont la même tendresse d'époux cl de père : mais voyez combien la différence des mœurs influe sur la manière dont ils expriment leurs sentiments. Hector, dans ses adieux, est triste et grave; il invite Audromaque à rentrer dans ses loyers avec son fils; il craint que sa \ue n'affaiblisse son courage. Rodrigue, au contraire, est plein de confiance; il veut que Chimène et ses filles le voient combattre; il en aura plus de vaillance. L'un est le héros païen que la fatalité poursuit; l'autre esl le chevalier chrétien qui espère en Dieu.

Le Cid livre bataille au roi de Maroc et s'empare d'un immense butin, dont il l'ait i\cu\ parts, l'une pour ses filles, l'autre pour le roi Alphonse, qui lui rend ses bonnes grâces à la condition qu'il donnera ses dvn\ filles en mariage à Diego et Ferrand, fils du comte de Carion. Rodrigue n'y consent qu'à regret. Pendant les l'êtes du mariage, un lion qui a rompu sa chaîne entre dans la salle du festin. Les deux comtes ne songent qu'à fuir, à se cacher, tandis que le Cid saisit le lion et le rend à ses gardiens. Témoin de la lâcheté de ses gendres, Rodrigue voit avec peine ses filles partir avec leurs

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indignes époux ; de sombres pressentiments attristenl son cœur cl celui de Chimène. Ces pressentiments ne sonl poinl trompeurs. A peine arrivés au bois de chênes de Corpès, . (luni les rameaux semblent s'appuyer aux nues, les infants <lc Carion l'uni partir en avant les valets qui les accompagnent el restenl seuls avec doua Elvire cl «loua Sol... Quel est le désespoir «les deux malheureuses femmes lorsqu'elles apprennent qu'elles vont être abandonnées dans la Forêt pour y devenir la proie des bêtes féroces, donl elles entendeni les mugissements! C'est peu encore que cet outrage : ils les dépouillent de leurs vêtements el se préparent à les frapper avec les simples (le leurs chevaux. Vainemenl elles s'éerienl en tombant à genoux : - Au nom de Dieu ! puisque vous portez les deux épées que vous a données noire père, coupez-nous la tête, afin que nous soyons martyres; c'est la récompense qtle nous vous demandons pour le bien que nous vous avotis fail : mais ne nous infligez pas de châtiments honteux. Si nous sommes battues, c'est vous qui serez avilis. •• Les infants de Carion ne tiennent aucun compte de leurs prières ni de leurs larmes : ils les frappent jusqu'au sang, el les laissent évanouies cl à demi modes. C'est dans cet élat que les retrouve Fedez Munoz, un de leurs parents, qui les ramène à leur père. Qu'on juge de la colère du Cid ! Ce n'est pas seulement une vengeance terrible, c'esl une réparation éclatante qu'il veut obtenir. les cortès du royaume de Caslille s'assemblent ;i Tolède, el le Cid s'y présente, suivi de cenl chevaliers. Il demande au roi des juges qui prononcent entre lui el les infants de Carion. Alphonse les lui accorde, el Ko-

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drigue, qu'on s'attend à voir tout d'abord réclamer le champ clos pour venger l'honneur de ses filles, ne dil lien de l'outrage qu'elles ont reçu, el se contente de demander que ceux qui ont renvoyé ses tilles lui rendent les deux épées et les trois mille mares d'argent qu'ils ont reçus de lui. Les infants obéissent avec joie et se flattent d'en être quittes pour cette restitution. Mais, à peine al-elle eu lieu, le Cid se lève, et, se tournant vers le roi :

...le vous rends merci, lui dit-il, mon roi et mon seigneur, au nom de la charité : mais, la plus grande de mes offenses, je ne puis l'avoir oubliée. Ecoutez-moi avec toute la cour et affligez-vous de ma douleur. Les infants de Carion , qui m'ont déshonoré d'une manière si indigne, ne peuvent me satisfaire autrement que par un combat. Dites-le donc, infants! comment vous avaisje offensé? Je le soumets au jugement de la cour, pour laquelle vous soulèverez les voiles de votre cœur, .le vous ai donné mes tilles à Valence, avec beaucoup d'honneurs et de richesses. Si vous ne les aimiez pas, méchants traîtres, pourquoi les enlever de Valence où elles étaient honorées? Pourquoi les frapper avec des sangles et des courroies ? Pourquoi les laisser seules dans la forêt de Corpès, exposées aux bêtes féroces et aux oiseaux des montagnes? Les affronts que vous leur avez faits retombent sur vos têtes! ("est à la cour à voir si vous me devez satisfaction. ■•

Le comte Garçias, ami des infants, se lève el dil : •• Je crie merci an roi, le meilleur de toute l'Espagne. Mon Cid est wnu aux cortès, et il a laissé croître sa barbe dans toute sa longueur pour jeter la crainte dans

les uns fil l'épouvante dans les autres : ni;iis ceux de Caliim sont d'une si liaute nature qu'ils n'ont |>u recherelier ses filles pour être leurs égales et leurs épouses; r'esl donc avec raison qu'ils les ont délaissées, et, de toul ce qu'a dit Rodrigue, nous ne faisons aucun cas. ■•

A ces mots, le Campeador, prenant sa barbe dans sa main, s'écrie : « Je remercie Dieu qui commande dans le ciel cl sur la terre. Elle es! longue, ma barbe, parce que tel est mon plaisir; mais, depuis que j'existe, jamais fils, né de femme, n'a osé la toucher; jamais fils de maure ou de chrétien n'y a porté la main. Il n'en lu! pas ainsi de vous, comte, dans le château de Cabra, lorsque je vous saisis par votre barbe : il n'y eut si petit garçon qui n'en arrachai des poils à pleines mains, cl celle que j'arrachai alors n'est pas encore repoussée. •• Puis, s'adressant à Pero Bermuez, son parent, qui gardait le silence : ,. Parlé, Pierrc-le-AIuel, vaillant homme. Pourquoi le tais-tu? (le sont mes filles; mais ce sont les cousines. Lorsqu'ils m'insultent, ce sont autant de soufflets qu'ils le donnent. Si je leur répondais, tu n'aurais plus occasion de combattre. •■

(les défis ont un Ici caractère de vérité qu'il semble que le poète raconte ce qu'il a pu, répèle ce qu'il a entendu. C'est ainsi que devait agir et parler le vieux Cid. (n poète moderne n'eût pas manqué de le faire descendre lui-même dans la lice pour venger l'honneur de ses filles cl le sien; il eut montré ce vigoureux vieillard luttant seul contre ses deux adversaires, et, de la terrible épée qui triompha tant de lois <\r^ Maures sur les champs de bataille, il eût l'ail châtier l'orgueil et la perfidie des in-

l'ants de Carion. Peut-être cette combinaison eût-elle été plus dramatique, plus poétique mémo; mais elle n'eût pas été vraie, et le poème oui perdu celle candeur historique, qui en esl le plus grand charme. On peut être presque certain que l'auteur de celle chronique en vers n'a rien inventé : il esl beaucoup moins poêle qu'historien. Il en esl des scènes qu'il décrit comme de ces portraits qui, sans être des chefs-d'œuvre de l'art, ont un caractère qui ne permet pas de douter de leur exactitude.

Le Cid choisit ses champions : le combat en champ clos a lieu en présence du roi. « Au signal donné, les champions d\i Cid s'avancent contre les infants de Carion et les infants de Carion contre les champions du Cid. Chacun d'eux n'est occupé qu'à se bien montrer. Ils embrassent leurs écus, qu'ils placent devant leur poitrine; ils abaissent leurs lances ornées de banderoles; ils penchent leur visage vers les arçons; ils frappent leurs chevaux de leurs éperons : la terre tremble sous leur course rapide. Déjà les trois couples se sont heurtés, et ceux qui les regardent croient déjà les voir tomber morts. »

La bille se prolonge à la lance et à l'épée : enfin les champions du Cid restent vainqueurs, et le roi Alphonse proclame leur victoire. Après la peinture vivo ol animée de ce combat, le poêle termine ainsi :

- Les réjouissances furent brillantes à Valence la grande, pour la gloire que les champions du Cid s'étaient acquise. Kuy-Diaz (le Cid) porta les mains sur sa barbe el s'écria : .. Cràee au roi du ciel, mes tilles sont ven-

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gées ! Maintenant, qu'elles abandonnent l'héritage de ( arion, je les marierai sans bonté à qui je vomirai. ■• En effet, les filles du Cid épousèrent 1rs infants de Navarre et d'Aragon, et augmentèrent ainsi la gloire de celui nui était né dans un jour prospère.

Nous ne possédons aucune traduction complète de ce poème qui emprunte un si grand intérêt au nom du héros dont il raconte la vie. Les lecteurs auxquels la vieille langue espagnole est étrangère ne le connaissent que par la traduction de quelques passages, insuffisants pour en donner une parfaite idée. La rudesse, la simplicité même des mœurs de ces temps chevaleresques nous choquent dans ces fragments qui s'offrent a nous sans préparation, sans gradation, sans que noire esprit soit façonné à une poésie si différente de la nôtre. S'il nous arrivait de rencontrer sons nos pas quelques débris tombés de nos vieilles églises , par exemple ces figures fantastiques dont elles étaient souvent ornées, nous prendrions assurément, en la jugeant sur ces fragments, une bien fausse idée de l'architecture gothique. Mais regardons-les ensuite dans l'ensemble de l'édifice, et nous les trouverons alors d'un effet si pittoresque, elles nous paraîtront si bien à leur place, que nous serions fâchés qu'une imagination moins bizarre leur eût donné l'élégante proportion des formes naturelles. Il faut donc, pour bien juger les poèmes du moyen âge, non-seulement nous dépouiller de nos idées modernes sur la poésie, mais encore nous garder de condamner un livre sur quelques extraits isolés qui, pour être appréciés, ont besoin d'être vus à leur place dans l'ensemble général de l'ouvrage.

Si celle observation es! utile dans L'appréciation d'un

poème de longue haleine, où tout se coordonne el s'enchaîne, elle l'est moins quand il s'agit de compositions poétiques qui, tout en se rapportant au même personnage, ne sont pas liées du lien étroit de l'unité, \oiis voulons parler des Romanceros espagnols, connus sous le nom de Romança du Cid. Mlles ont acquis une popularité bien plus grande que celle du poème, parce quelles ont pu être chantées : les mères les apprenaient à leurs enfants en même temps qu'elles leur apprenaient à parler; les soldats les chantaient en marchant à l'ennemi. Quel est l'auteur de ces romances? On pourrait répondre : l'Espagne tout entière. Aucun poète n'y a attaché son nom; elles sont nées dans le pays comme un fruit du sol. (le ne fut que long-temps après qu'on les chantait dans toutes les Espagnes que ces romances furent pour la première lois recueillies, au nombre de soixante-dix, et sans doute il en existe beaucoup d'autres, (pie le premier de ces collecteurs, nommé Jean de Kscohar, a ignorées ou dédaignées. Celles qu'il nous a transmises, el qui probablement ont été composées à différentes époques, forment une véritable histoire du .. très-valeureux chevalier don Rodrigue de Bivar, le lier Cid Campeadof. •■ Mous ne pouvons mieux vous faire connaître le mérite de ces romances qu'en mettant sous vos yeux la traduction exacte de plusieurs d'entre elles. Tonte analyse laisserait trop à désirer. Ce sont de ces pierres précieuses qu'il faut bien se garder de polir cl de façonner, sons prétexte de les rendre plus brillantes; ce sont de vieilles médailles dont on doit craindre iYvw-

lever la rouille, de peur de les altérer. \ ous en serez convaincus dès la première romance.

.. Jamais homme ne fui plus triste que don Diègue. Jour el nuit il ne faisait que penser à la honte de sa maison. La maison de Laynez était riche el antique, avant même celles des InigO el des Abarca. Il seul que ses forces ne peuvent suffire à sa vengeance, que ses longues années l'entraînent dans la tombe, et que son ennemi don (iormas passe fièrement dans la ville sans que personne ose lui barrer le chemin. Il ne peut ni dormir, ni manger, ni lever ses yeux de la terre, ni passer le seuil de sa maison, ni adresser la parole à ses amis, ni recevoir d'eux des consolations, dans la crainte de les flétrir par le souffle de son déshonneur.

■ Enfin don Diègue secoue la chaîne de sa douleur muette : il l'ail venir ses lils, et, sans leur parler de son affront, il leur prend les mains, et les leur serre si fortement avec des liens qu'ils lui demandent grâce en pleurant. Il commençait à perdre l'espérance qu'il avait conçue, lorsque, voulant liera son tour Rodrigue, le plus jeune de ses lils, il trouva ce qu'il n'avait pas espéré. Le jeune Rodrigue, les yeux enflammés de colère comme ceux dun tigre, se recule vivement et dit à son père : . Vous oubliez que vous m'avez l'ait gentilhomme; moi,

• je me souviens que vous êtes mon père. Sans cela, ce

• hras que vous voyez tendu me servirait de poignard ■ pour chercher au fond de vos entrailles la réparation

de celte injure ! - Des larmes de joie coulent alors des yeux du vieillard : ;i C'est toi, sécria-t-il , c'est toi, Ko-

• drigue, qui es mon fils : ta colère me rend la paix; ton

• indignation calme mes douleurs. Ce bras, ce n'est pas

• contre ton père qu'il faut le lever; c'est contre l'infâme •• (jiii a déshonoré notre maison. — Où est-il? • C'est toute la réponse de Rodrigue, et il ne donne pas le temps à son père di1 raconter son affront. ••

Que pensez-vous de l'épreuve que le vieux don Dièguc fait subir à ses fds pour juger comment ils ressentent une injure? Sans doute, dans la tragédie de Corneille, l'apostrophe de don Diègue : Rodrigue, as-tu du cceur ? et la réponse de Rodrigue : Tout autre que mon père l'éprouverait sur l'heure sont sublimes : c'était tout ce que permettaient les lois du théâtre. Mais la scène de la romance ne saisit-elle pas plus fortement encore l'esprit du lecteur, et le contraste entre la conduite de Rodrigue cl celle de ses frères ne nous donne-t-il pas encore une plus haute idée de la fierté du jeune homme qui devait être le Cid? Mais voyons la seconde romance :

-. Rodrigue rencontre l'ennemi superbe sur la place du palais; et, si secrètement (pie personne ne peut l'entendre, il lui parle ainsi : .. Saviez-vous, noble Gormas, •• (pie j'étais le fils de don Diègue, lorsque vous ave/ n porté votre main sur sa face vénérable? Saviez-vous

- que don Diègue descendait de Laynez Calvo, et que •■ rien n'était aussi pur (pie le blason qu'il portait? Sa- •• viez-vous (pie pour faire à don Diègue l'affront que •• vous lui avez fait, moi vivant et son fils, il n'y avait

- (pie le puissant Dieu du ciel, el (pie jamais homme

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