M AT I N E M S L I T T É R A I R E S
Pétrarque n'était pas riche, ri cependant il trouvait moyen d'être d'une grande recherche dans ses vêtements : a Rappelez-vous, écrit-il à son frère Gérard, que nous portions des robes blanches où la moindre tache, un pli mal placé, auraient été pour nous un grand sujet de chagrin; que nos souliers, où l'on évitait avec soin la plus petite grimace, étaient si étroits que nous souffrions le martyre en marchant. Quand nous allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour éviter les coups de vent qui auraient dérangé notre chevelure et les êclahoussures qui auraient terni l'éclat de nos robes. »
Un jour cet élégant jeune homme, se promenant par les rues d'Avignon, rencontre un vieillard que sa misère condamnait à tendre la main. Il préparait son aumône, lorsque, dans le mendiant qu'il va secourir, il reconnaît un de ses anciens professeurs. De ce moment, le vieillard devient le commensal du poète : par malheur le poète est pauvre lui-même, et souvent, pour vivre, il est forcé d'engager les manuscrits les plus précieux. Parmi ces trésors se trouve le seul et unique exemplaire qui existe du Traité de la gloire de Cicéron . Pétrarque le donne à son vieux maître, qui, dans un moment de détresse, va le mettre .en gage pour quelques écus. Quelques jours après, Pétrarque le redemande au vieillard, qui lui répond par des larmes. L'élève n'ose pas insister, craignant d'augmenter l'embarras et le chagrin de son vieux maître; et le Traité de la gloire, peut-être le chef-d'œuvre «le Cicéron, est à jamais perdu pour la postérité. Ce n'était pas là une faible perte ni un petit malheur pour Pétrarque, qui adorait Cicéron autant et
plus peut- être que la femme dont le nom est devenu inséparable de celui du poète.
Pétrarque, alors âgé de vingt-trois ans, étant allé le lundi de la semaine sainte, 6 avril 1327, dans l'église des religieuses de Sainte-Claire d'Avignon, voit une jeune femme traverser l'église et s'agenouiller humblement sur la pierre devant l'autel de la Vierge : elle est vêtue de vert et sa robe est parsemée de violettes. Son visage, sa démarche ont quelque chose de céleste ; sa taille est fine et flexible, ses yeux sont à la l'ois doux et brillants, ses sourcils arqués sont noirs comme l'ébène, et cependant sur ses épaules flottent des cheveux qui semblent d'or; la nature anime la blancheur de son teint de couleurs que l'art s'efforcerait en vain d'imiter; rien de plus gracieux que sa physionomie , rien de plus touchant que le son de sa voix ,' rien de plus tendre que son regard ; mais en même temps rien de plus modeste que son maintien, rien de plus honnête et de plus chaste que toute sa personne, où semble respirer la vertu. Telle était, si nous nous fions à Pétrarque, cette belle Laine dont il a immortalisé le nom. On croit savoir déplus, aujourd'hui, qu'elle était fille d'Audibert de Xoves , et qu'elle épousa Hugues de Sade , dont elle eut onze enfants.
Pétrarque aima Laure du premier jour qu'il la vit, et il l'aima toujours, même après qu'elle eut cessé de vivre. Qu'on ne s'étonne point d'une telle fidélité. Laure fut la muse de Pétrarque et rien de plus. Laure était fière sans doute, heureuse même peut-être d'inspirer à un grand poète un amour aussi tendre que respectueux; mais elle ne fit rien pour l'encourager. On voit par les transports
de joie qu'il l'ait éclater dans ses vers, aux moindres faveurs quelle lui accorde, qu'il se contentai! de peu et que le droit d'aimer suffisait à son cœur. Jamais il ne la vit seide ; et Lorsqu'il attachait ses yeux sur elle, elle ne manquait jamais de baisser son voile pour se dérober à ses regards. Ainsi les amours de Pétrarque et de Lanre sont d'une nature tout épurée par la poésie et la vertu. Nous avons donc peine à comprendre pourquoi, dans si vieillesse, il se les reproche comme une faiblesse honteuse dont il rougit. Nous ne nous ferons point scrupule de nous montrer moins sévère que lui. S'il eût aimé Laure avec moins de constance, il eût perdu beaucoup de sa gloire, et nous beaucoup de nos jouissances; car, malgré la répétition continuelle des mêmes sentiments, des mêmes pensées, des mêmes images, les trois cents sonnets que Pétrarque a composés en l'honneur de Laure sont un monument impérissable de poésie.
Ces sonnets ne ressemblent point aux élégies OÙ les poètes de l'antiquité chantaient les plaisirs de la volupté, plutôt que les émotions de L'amour. Ils respirent un enthousiasme religieux et tout chrétien, et ne peuvent alarmer ni la pudeur ni la vertu ; ils ont même un vernis de chasteté qui refroidit par l'expression ce qu'il y a de tendre dans les sentiments : on lui voudrait quelquefois moins d'esprit.
La langue italienne était devenue, grâce au génie de Dante, plus régulière et moins rude; Pétrarque l'assouplit encore; mais, s'il parvint à en faire la plus flexible, la plus suave et la plus harmonieuse des langues modernes, il enleva à la poésie ce caractère mâle et austère
que le sublime Florentin lui avait donné. Pétrarque est
le père de ces concetti dont les poêles italiens ont tant abusé et qui sont, le pins souvent, beaucoup moins pourvus d'esprit que dépourvus de bon sens et de sentiment. La ressemblance entre le nom du laurier et le nom de Laure a inspiré à Pétrarque une fonle de vers, où il lait allusion à cet arbre de cent façons différentes dont le bon goût ne saurait avouer une seule. Il préfère le laurier à tous les antres arbres, moins parce qu'il est le symbole de la gloire que parce qu'il lui rappelle celle qu'il aime. S'il veut composer des vers pour Laure, c'est toujours au pied d'un laurier qu'il va s'asseoir : sa lyre serait muette apparemment au pied d'un hêtre ou d'un chêne. C'était là sans doute un genre d'esprit fort à la mode au temps oii Pétrarque écrivait; mais le poète, nourri comme il l'était de la poésie antique et pénétré de sentiments profonds cl vrais, devait-il subir ainsi le joug de la mode, toujours si funeste au talent? Pourquoi faut-il que dans chaque siècle il y ail de ces défauts que l'on respire pour ainsi dire avec l'air, et dont il est en quelque sorte aussi impossible de s'affranchir que de renoncer aux habits et aux usages de son temps , quelque ridicules qu'ils soient.
A part les vers où il tombe dans cette déplorable manière, Pétrarque est un des poêles qui savent le mieux nous transporter dans les lieux qu'ils décrivent, et nous faire partager les sensations dont ils sont pénétrés. Une douce rêverie le fait-elle errer dans les sentiers d'un bois solitaire? vient-il conter aux rochers émus l'excès de son amour et les rigueurs de Laure? nous entendons ses sou-
pirs, nous voyons couler ses larmes , nous lisons dans le fond de son cœur. Et si les sentiments, si les pensées nous charment, quelle autre séduction ne trouvons-nous
pas dans le style dont il les revêt! Quelle pureté! quelle élégance! quelle harmonie! Combien nous regrettons qu'aucune traduction française ne puisse en reproduire la grâce et la douceur! Notre prose s'y refuse absolument ; et ce n'est qu'en demandant pardon à Pétrarque , ainsi qu'à vous, de ma témérité, que je vous soumets une imitation en vers du sonnet qu'il composa en revoyant, après la mort de Laure, les lieux où il l'avait aimée :
Je respire cet air, je revois la vallée
Où brilla la lumière, où resplendit le jour
Qui remplissait mon cœur d'espérance et d'amour.
Tout y glace aujourd'hui mon àme désolée.
Qu'clcs-vous devenu, frais et riant séjour? Sur le gazon llélri roule une onde troublée. De ces lieux, dont la mort l'a sitôt exilée, Tout le charme avec elle est passé sans retour.
0 folle illusion! ù fragile espérance!
(le bonheur que vingt ans je cherchai sur ses pas,
Ce bonheur, dû peut-être à ma persévérance,
Je ne l'obtins jamais; et mon amour, hélas!
N'a fait, en la perdant, que changer de souffrance.
Je pleurais ses dédains ; je pleure son trépas.
Pétrarque n'est pas le seul qui ail chanté la belle Laure de Sade. Deux siècles environ après sa mort , un
Français, passant àVaucluse, s'y arrêta pour honorer la mémoire de la femme qui avait inspiré de si beaux vers, et il écrivit ceux-ci sur son tombeau :
En pelit lieu compris vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup de renommée :
Plume, labeur, la langue et le devoir Furent vaincus par l'amant et l'aimée.
0 gentuT ame, étant tant estimée, (hii te pourra louer qu'en se taisant? . Gai" la parole est toujours réprimée Quand le sujet surmonte le (lisant.
Le poète qui rendait cet hommage à la vertu de Laure et au génie de Pétrarque, c'était le roi François Ier.
A vroir le grand nombre de sonnets que Pétrarque adressa à Laure, vivante ou morte, on est tenté de croire que les difficultés que présente la composition d'un sonnet en langue française n'existent pas au même degré dans la langue italienne. Pétrarque en a composé beaucoup de très-bons, et, s'il était vrai, comme l'a dit Boileau, qu'un sonnet sans défaut valût un long poème, Pétrarque serait le premier poète du monde. Xous ne méconnaissons point le mérite du sonnet, et nous admirons fort ceux de Pétrarque ; mais nous leur préférons toutefois ses canzonc, qui ne sont point des ebansons, comme les appelle Voltaire, mais de petites odes à la manière d'Horace. Tantôt il exborte un ami k fouler aux pieds les vains préjugés du monde, à cultiver les arts que méprise le vulgaire; tantôt il paye le tribut de la i. 29
reconnaissance aux bienfaits d'une famille illustre tombée dans L'infortune; ailleurs il peint dans ses vers les clans d'une douce et tendre piété; il se livre à de profondes réflexions sur la rapidité du temps et la fragilité des choses de la terre; il entend une voix céleste qui le console et l'appelle dans le chemin du salut; il désire les ailes de la colombe pour voler au séjour de la paix : mais c'est dans les chants que lui inspire l'amour de sa patrie qu'il se montre surtout poète inspiré et sublime. Il faut L'entendre rappeler la gloire de l'Italie, déplorer ses malheurs et se répandre en reproches éloquents pour la réveiller de sa léthargie.
« Roi du ciel, s'éerie-l-il , que la pitié qui t'a conduit sur la terre t'anime encore pour ce beau pays ! Vois, Dieu bienfaisant, quel léger prétexte et quelle guerre cruelle ! Fais que la vérité s'entende par ma bouche ! Kl vous, à qui la fortune a confié les rênes de cette belle contrée dont il semble (pie vous ne preniez nulle pitié, que font ici tant d'épées étrangères? Pourquoi la verte plaine se teint-elle d'un sang barbare ? Une vainc erreur vous trompe, vous qui cherchez dans un cœur vénal l'amour ou la foi. Celui qui compte le plus de soldats compte aussi le plus d'ennemis. Oh ! dans quel désert étranger s'est amassé ce déluge pour inonder nos douces campagnes? Oui nous défendra si la résistance ne vient pas de nos propres mains ? •
Ses sentiments patriotiques ne se manifestèrent jamais a\ec plus d'énergie et de talent que dans l'ode qu'il
adressa à ce fameux Rienzi, tribun littéraire, à qui la lecture des grands écrivains de l'ancienne Homo avait inspire'1 le projet de Taire revivre dans la Rome nouvelle la république de Brutus et de Caton. Pétrarque ne vit (jue le beau côté de celte noble folie, et il appuya de toute la puissance de son éloquence et de sa poésie la téméraire entreprise de l'obscur plébéien qui était sorti de l'auberge paternelle pour aller s'asseoir au Capitule sur le trône abandonné du pape et de l'empereur. Rienzi avait l'audace qui tente, non le génie qui accomplit. Livré au pontife dont il avait voulu renverser l'autorité temporelle, il dut la vie et la liberté au litre de poète, dont Pétrarque l'honora pour le sauver.
On comprendrait difficilement de nos jours le prestige dont le nom de poète était entouré en Italie au quatorzième siècle. Le citoyen le plus obscur, par la seule raison qu'il rimait des sonnets et des canzone comme Pétrarque, ou qu'il écrivait des histoires comme le marchand Villani, parvenait au\ plus liantes charges de l'Etat. On lui confiait les ambassades les plus importantes, les missions les plus délicates; et si l'on couronnait un citoyen au Capitole, ce n'était pas le guerrier qui avait versé son sang pour L'indépendance de l'Italie, c'était le poète qui l'avait charmée par ses chants. A ce titre, personne plus que Pétrarque n'était digne de cet insigne honneur. .
Le 23 août 1340, le poète reçoit dans sa retraite de Vaucluse une lettre du sénat de Rome, qui l'invite à se rendre au Ciipitole, où l'attend la couronne de laurier. Le même jour, une lettre de Robert de Raidi, chance-
lier de l'Université de Paris, l'invite à venir recevoir dans la capitale de la France la couronne duo à ses talents. L'embarras du poète Ail grand sans doute, car il fallait opter entre ces deux triomphes, l'époque du couronnement étant fixée, dans les deux villes, au même jour de Pâques de l'année 1341. Home l'emporta dans le cœur du poète italien; et lorsqu'on lit, dans mie chronique contemporaine, les détails des (êtes dont il l'ut le héros, il est permis de douter que l'Université eût déployé une pareille magnificence. Le peuple de Paris pouvait-il d'ailleurs s'enthousiasmer comme celui de Rome pour un poète dont il n'avait jamais lu les vers, et qu'il connaissait à peine de nom? Les docteurs de Sorbonne lui eussent débité en mauvais latin d'interminables discours, auxquels il eût fallu répondre dans la même langue, au risque de n'être pas compris. Les seigneurs de la cour, la plupart fort illettrés, auraient souri de pitié en voyant décerner à un poète la récompense qu'ils jugeaient n'être due qu'aux travaux guerriers ; et la foule ignorante et railleuse, habituée à se moquer de la gravité universitaire, eût peut-être jeté de la boue au triomphateur. Voyons ce qui se passa ;ï Rome, où les vers de Pétrarque étaient lus par les grands, chantés par le peuple et admirés de tous. ÎVous empruntons à la chronique dont nous parlions tout à l'heure les curieux détails de cette Fameuse solennité.
b Au temps qu'Etienne Colonne fut légat du pape, le cardinal Orsini vint couronner messire François Pé-
trarque, poète illustre et savant. On mit au pied droit du poète une sandale de cuir rouge, garnie de rubans couleur
de pourpre, qui tenait lieu de cothurne, symbole de la poésie tragique; le pied gauche fut chaussé d'un brodequin violet, orné de petits rubans bleuâtres, emblème de la poésie comique. Par-dessus sa (unique, qui était de soie blanche, on plaça un manteau de velours doublé en satin vert, pour montrer que les idées d'un poète doivent toujours être fraîches et nouvelles. On lui agrafa autour du cou une chaîne de diamants pour signifier que ses pensées doivent être pures et claires. On mit ensuite sur sa tète une riche mitre en drap d'or, d'une forme pointue, afin qu'elle pût recevoir la couronne. A son côté pendait une lyre d'argent, attachée par une chaîne d'or façonnée en serpents entrelacés. Derrière lui , sur le char, on plaça une jeune fille les cheveux épars et les pieds nus, tenant à la main une torche allumée; elle représentait la folie, qui, dit-on, marche toujours sur les traces des poètes. Douze jeunes gens, vêtus de pourpre, et choisis dans les familles les plus illustres de Rome, récitaient les vers du triomphateur. Venaient- ensuite six des principaux citoyens, vêtus de drap vert et portant sur la tête des couronnes de fleurs : enfin paraissait le sénateur suivi d'une foule nombreuse qui marchait au bruit des tambours et des trompettes. Arrivé au Capitole, le sénateur s'assit sur le siège d'honneur et fit appeler à son de trompe François Pétrarque, qui, s1 étant avancé, cria trois fois : crVive le peuple romain ! vivent les sénateurs ! que Dieu les maintienne avec la liberté ! » Puis il s'agenouilla devant le sénateur, qui prononça ces paroles : « Je couronne la première vertu. » Et aussitôt il ôta sa couronne de laurier, et la posa sur la tète de messire