‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 40 sur 49 · LIT T E II AT L' RE IT A LI E N N E · texte numérisé non relu

LIT T E II AT L' RE IT A LI E N N E

Pétrarque, s'il marcha dans la mauvaise voie, il marcha aussi dans lu bonne, conduit dans l'une par une erreur commune à tous ses contemporains, dans l'autre par son génie; et s'il reste bien loin de Virgile et de Cicéron dans ses compositions latines, il parvient presque à les égaler dans la langue vulgaire, si long-temps méprisée, de l'Italie moderne.

Nous n'avons pas épuisé dans cette rapide esquisse tout ce qu'il est juste de dire à la gloire de Pétrarque. Après avoir honoré le génie du poète et proclamé les immenses services qu'il rendit aux lettres, il nous reste encore à louer la noblesse de son caractère, la grâce de son esprit et la bonté de son cœur. Son exactitude à remplir ses devoirs religieux autorise à croire qu'il échappa à la corruption de son siècle, préservé à la lois par une piété sincère et par le chaste amour dont il brûla pour la belle et vertueuse Laurc. Sa passion pour l'élude fut encore une sauvegarde pour ses mœurs, dont la simplicité contrastait singulièrement avec l'éclat de sa renommée. Aucun poète peut-être n'exerça un empire plus universel sur son époque; l'Europe entière le reconnut et s'y soumit. Tous les princes recherchaient son commerce, toutes les cours lui étaient ouvertes, et s'il s'attacha de préférence à l'illustre famille des Colonne et au roi Robert de Xaples, c'est qu'il trouva en eux cet amour des lettres qui était le premier titre à son estime comme à son amitié. Ce qui prouve, non moins que ses immortels écrits, l'élévation de son âme, c'est la généreuse protection qu'il accorda au seul homme qui eut pu, dans ce siècle, lui disputer la palme littéraire. Cet homme, vous

l'avez nommé, c'est l'auteur duDécaméron, c'est Boccace.

Dante, Pétrarque, Boccace, que de gloire pour an seul pays, dans un siècle où partout ailleurs les lettres étaient encore dans L'enfance !

Peut-être est-il permis à la France de réclamer une partie de celte gloire, car Boccace naquit à Paris en l'an 1313. Son père, qui était un marchand florentin, le destinait an commerce, profession non moins contraire que l'étude du droit au goût décidé que, dés l'âge de sept ans, l'apprenti marchand manifesta pour la littérature. On le fit voyager pour lui ôter l'amour des vers; mais partout dans ce siècle les vers étaient en honneur, et Boccace ne rapporta de ses voyages que la résolution bien arrêtée de se vouer à la carrière littéraire.

Parmi les rois de l'Europe, il n'en était alors aucun qui accordât aux poètes et aux savants une protection pins bienveillante et plus éclairée que celle dont les honorait le roi de Xaples, Robert. (Test ce qui détermina Boccace à tourner de ce côté. Il trouva bientôt à la cour du monarque napolitain d'autres chaînes que celles de la faveur royale, lue fille naturelle du roi, nommée Marie, qu'il a célébrée sous le nom de Fiammetta , fut pouf lui ce que Laure avait été pour Pétrarque, une sorte de muse; l'une inspira les chastes sonnets du poète, l'antre les Libres récils du prosateur, et celle différence explique assez que L'amour des deux écrivains n'était pas de même nature. Ce fut à cette cour que commença entre Pétrarque et Boccace nue amitié qui ne devait finir qu'avec leur vie : elle s'établit sur une estime mutuelle, sur une admiration réciproque et sur leur passion commune pour

les chefs-d'œuvre de la littérature antique. C'est à cette passion, il n'en faut point douter, qu'ils durent la gloire d'avoir atteint tout d'abord la perfection, l'un dans les vers, l'autre dans la prose. «Nous oublions trop, a dit M. Yiileinain, nous oublions trop combien l'étude de l'antiquité a été salutaire, combien elle le scia toujours. On semble croire que les anciens retrouvés ont pu nuire au génie moderne; qu'ils nous ont embarrassés de leur présence, et nous ont empêchés d'être aussi originaux que nous l'aurions été sans eux , et qu'en les mettant aujourd'hui de côté, on reprendrait cette originalité qu'on a manquée long-temps par leur faute. Rien de plus douteux. Je vois dans le moyen âge des génies qui se développent sans les anciens, et d'autres qui ont reçu leur secours : la grandeur originale appartient à ces derniers. Quel troubadour et quel trouvère peut se comparer à Dante et à Pétrarque. » Nous ajouterons : quel auteur de fabliaux est comparable à Boccace? Essayons de montrer ce que fut le premier des conteurs de l'Italie.

On peut distinguer trois genres de contes, qui ont dû naître successivement. Le principal caractère des ouvrages de cette nature, au moment de l'enfance de l'art, c'est la surabondance des événements. A défaut de l'originalité et de la beauté des situations*, l'accumulation et la rapidité des incidents semblent alors nécessaires pour tenir l'attention toujours éveillée. Plus les événements sont invraisemblables, incompréhensibles, extravagants même, plus ils sont propres à faire naître cette terreur vague et superstitieuse qui charme l'esprit inculte et ua il du peuple et des enfants. Mais bientôt, quand l'in-

346 M VTINÉES LITTÉRAIRES.

telligence se développe, quand l'influence des femmes se fait sentir, l'esprit demande i\c* émotions plus douces, et au désir d'exciter l'intérêt parla multiplicité H la bizarrerie (\o* événements succède celui d'agir sur le cœur par la peinture des sentiments. Le couleur alors choisit les faits, les dispose avec art, de manière à ce qu'ils se fassent valoir l'un l'autre et concourent tous au même but : il prèle à ses personnages des motifs réels, humains, d'agir comme ils le fout: il leur donne des sentiments eu rapport avec les situations où ils se trouvent, il dessine des caractères. Puis enfin, lorsque la vie sociale devient [tins uniforme, plus régulière, plus conventionnelle, par l'influence d'une civilisation qui en détruit les aspérités, lorsque L'homme, dans la représentation des choses de la vie, se préoccupe des causes et des motifs, des espérances et des craintes qui déterminent l'action plus (pie de l'action elle-même , alors le sentiment, la passion, l'éloquence viennent remplacer le merveilleux et la multiplicité des événements; elle roman, dont le luit n'est plus seulement d'amuser, propage, sous une forme simple et dramatique, les idées morales, politiques et religieuses que l'auteur s'est proposé «le répandre dans la société.

Lorsque Boccacê écrivit son Décaméron, l'étude des sciences et des lettres avait en partie dissipé, dans les liantes classes italiennes, les préjugés grossiers où la croyance au merveilleux prend sa source; mais les passions violentes du moyen âge régnaient encore et remplissaient l'Italie de désordres et de crimes. L'esprit y était à peu près affranchi i\c^ liens de la superstition,

mais il luttait encore contre la rudesse des mœurs féodales. Boccace devait donc appartenir à la fois aux deux premières classes de conteurs, c'est-à-dire semer les événements à profusion sans y faire entrer le merveilleux, et peindre les passions humaines sans songer à tracer des caractères. C'est là en effet ce qu'on trouve dans ses romans et dans le Décaméron , son premier titre de gloire, comme conteur.

Le Décaméron est un recueil composé de cent contes. Voici par quelle fiction l'auteur établi! entre eux un lien qui les enchaîne et en forme un seul et même ouvrage. Il suppose (pie, pendant la peste qui désola Florence en 1348, une société, composée de sept dames et de trois gentilshommes, se retire, pour échapper au fléau, dans une villa voisine; et que là, pour passer le temps et se distraire de tristes préoccupations, chacun est tenu de dire un conte par jour, et cela pendant dix jours : ce qui produit juste les cent contes renfermés dans le Décaméron.

Le début de ce livre est loin d'annoncer ce qu'on y trouve. Il a pour introduction la description de la peste, et les horribles et louchants détails que ce tableau renferme attestent, parleur vérité, que le narrateur ne s'est pas contenté (limiter Thucydide , mais qu'il a été luimême témoin des malheurs qu'il raconte et des scènes qu'il décrit. Les symptômes qui signalent la naissance et les progrès delà maladie, le sombre désespoir des habitants, qui se manifeste tantôt par des transports furieux, tantôt par une affreuse gaieté et de dégoût. mies orgies, les terribles mesures de prudence que la frayeur

inspire aux citoyens, et (|ui aboutissent toutes au même résultat, la mort; l'égoïsme et la corruption, en présence des cadavres; tout cela esi peint avec une énergie, une vérité qui transportent le lecteur au sein même de Florence et le font assister à ces scènes de désolation. Souvent, après un mouvement de liante éloquence vient un détail naïf qui laisse dans l'âme une profonde émotion : telle est limage de ces troupeaux qui d'eux-mêmes sortent le malin de leur étable et d'euxmêmes \ rentrent le soir. . . car tous les bergers sont morts. Quand la terreur et la pitié sont portées au plus haut degré, tout à coup la scène change, et nous nous trouvons sous les riants ombrages de la villa Palmieri, au milieu de ces fugitifs qui viennent oublier dans les plaisirs les périls cl les malheurs de Florence. Là, assis sur un verl gazon que ne flétrit jamais l'ardeur du soleil, auprès d'un ruisseau dont on entend le doux murmure, et le \isage caressé par un frais zéphyr, on se prépare à écouler les contes du premier jour. Ne croyez point qu'ils jettent un triste regard sur celle ville désolée, donl les gémissements s'élèvent au loin. Ils ne pensent ni aux amis qu'ils ont perdus, ni aux amis qu'ils peuvent perdre encore. Kst-cclà, comme on l'a prétendu, un défaut dans la composition de Boccace? Nous ne le croyons point : nous voyons, au contraire, dans ce contraste, une peinture saisissante de cette inconséquence de l'esprit humain qui fait qu'aux époques de grandes calamités il se laisse entraîner à une folle gaieté en présence de tout ec qui déviait le pénétrer de douleur, et s'attache avec une sorte de fureur aux plaisirs de la vie au moment

même où il est menacé des angoisses de la mort. — Mangeons et buvons gaiement, disent les Florentines, car

demain nous mourrons!

La fiction qui sert de cadre au Décaméron n'a donc rien de contraire à la vraisemblance , cl nous la préférons à celle du Dolopalhos, recueil de contes orientaux dont nous avons eu déjà occasion de parler, et dont on suppose que Boccace possédait une copie. Dans le DolopathoSj l'histoire qui sert de lien commun aux différents contes dont se compose le recueil est celle d'un jeune prince qui , résistant à l'amour d'une des femmes de son père, est accusé par elle du crime même auquel il a refusé de s'associer. C'est, comme on le voit, une variante orientale de l'histoire grecque de Phèdre et d'Hippolyle. Le père, moins violent que Thésée, hésite à condamner son fils; la reine alors raconte une histoire destinée à vaincre son irrésolution : le gouverneur du jeune prince y répond par une autre histoire pour montrer le danger des condamnations précipitées : l'attaque et la défense se prolongent de la même façon, jusqu'à ce que le conteur soit à bout de contes. Sans doute on trouve là une sorte d'intérêt dramatique qui n'existe point dans le cadre adopté par Boccace; mais cet intérêt s'évanouit bien vite, n'étant pas soutenu par la vraisemblance, et le conteur italien a fait preuve d'un goût beaucoup plus délicat en ne donnant pas à ses contes un autre but que celui d'amuser ceux qui les écoutent.

Les cent contes du Décaméron appartiennent-ils tous àBoccace par l'invention? Certains critiques d'Italie, trop préoccupés de gloire nationale, affirment qu'il ne doit i. 30

Page 1