AMYOT. MONTAIGNE, BRANTOME, RONSARD, JODELLE , ETC
La seconde moitié du seizième siècle es! presque entièrement remplie par les guerres dites de religion , mais dont la religion fut le prétexte bien plus que la cause. Les ambitions rivales des princes du sang et des maisons de Guise et de Châtillon, en présence d'un trône où léguait, sous le nom de ses fds , une femme impérieuse cl vindicative, suffisaient bien pour troubler le royaume el pousser les peuples à la guerre civile. Ils s'y précipitèrent avec une rage aveugle, avec un fanatisme absurde, tandis que leurs chefs déployaient, ici la bannière du catholicisme, là celle de la réforme, sans autre but que de se disputer et de s'arracher les lambeaux du manteau royal. On a peine à croire, en lisant l'histoire de ces temps désastreux, qu'au milieu de tant de massacres il y ait eu place pour des jeux et des fêles : on a peine à comprendre qu'à travers ces cris de mort qui retentissaient d'un
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Iioni de la France à l'autre, le chanl des muses ait pu se faire entendre el trouver même un écho dans celte cour où l'orgie se mêlait au crime, comme un intermède bouffon entre les actes d'une horrible tragédie. Comment expliquer ces disparates étranges dont le caractère français, si capricieux qu'il fût, n'avait pas jusqu'alors donné d'exemple? Quêtai! devenue cette loyauté à toute épreuve, celle fidélité héroïque des compagnons de Philippe-Auguste, de saint Louis, de Charles VII et de François Ier? Sans doute les Condé, les Coligny, les Gnise nous montrent de grands talents, de brillants courages; mais cet amour de la patrie qui fait les bons citoyens et les vrais héros, mais cette foi inébranlable dans la religion, ce dévouement au roi, celle respectueuse adoration pour les dames, ces vertus de nos vieux chevaliers, il fallait, poulies trouver dans toute leur pureté, fouiller la tombe des morts. Le coup d'arquebuse qui venait de renverser Bavard, avait tué le dernier représentant de la chevalerie française.
Comment s'était opéré ce triste changement dans nos mœurs? Faut-il en accuser seulement le fanatisme religieux? Sans doute il en! dans celte révolution sa large part d'influence : mais ne voyez-vous pas aussi celte étrangère, celle Florentine, qui est venue, avec son cortège italien, Apporter à la cour de nos rois l'esprit d'intrigue, de perfidie, de licence et de cruauté, qui depuis des siècles ensanglante les petites cours de l'Italie et les livre à la merci de quiconque a de l'or pour payer le crime? \e voyez-vous pas Catherine, la fille des Alédiris , d'abord épouse délaissée, puis reine ambitieuse et
mère jalouse, étendre sur les grands le réseau de ses intrigues et courber ses iïls sous le joug de sa volonté?
C'est là, nous n'en pouvons douter, la principale cause des (roubles civils et du désordre inoral qui lircnl verser à des Français, pour ruiner leur patrie, plus de sang qu'il n'en aurait fallu pour conquérir des royaumes. Et cependant comme cette Italienne, à l'exemple de ses pères, aima les lettres et les fit aimer à ses fils, je ne sais quel parfum de poésie vient se mêler à l'odeur de sang qui s'exhale de celte cour. Comment n'être pas ému d'admiration et de pitié en présence de cette jeune Marie Stuart, que Catherine a donnée pour épouse à l'aîné de ses fils , François II , qu'elle veut endormir dans les voluptés? Marie n'est pas seulement un modèle de grâce et de beauté. Cette jeune femme si gaie, si folâtre, dont la main délicate tantôt demande au clavier les douces mélodies de l'Ecosse, tantôt dompte un coursier fougueux qui frémit sous elle, cette jeune femme lit Virgile et Horace , Arioste et Pétrarque; elle s'entoure de tous les hommes dont s'honorent les lettres et les sciences; elle soutient des Ihèses en latin contre maître François Du Faix, recteur de l'Université, qui a osé dire que les ails libéraux doivent être interdits aux femmes ; elle lui prouve qu'il a tort, par des arguments tout à la fois pleins de force el de grâce, et surtout par une éloquence qui séduit, captive et entraîne l'auditoire. Ft quels sont les juges qui prononcent en sa faveur? c'est .Michel de l'Hôpital, c'est Pierre de Ronsard, c'est Etienne Jodelle, c'est Joachim Du Bellay, c'est Baïf, c'est Amyot , c'est Brantome, c'est tout ce (pie la France possède d'hommes i!-
lustres dans cel arl d'écrire, doni la jeune souveraine vicnl leur disputer le privilège. On comprend l'enthousiasme qu'elle doit exciter : - Notre petite reinette écossaise n'a qu'à sourire, dit Catherine, pour tourner toutes ces têtes françaises. • C'est qu'en effet, reine par la beauté, par L'esprit et même par le talent, .Marie était l'orgueil el l'amour de la France. .Mais combien ce bonheur dura peu ! A peine est-elle reine que l'époux dont l'amour la rendait heureuse lui esl enlevé à 1 à;je de dix-huit ans. De ce moment toule joie a cessé, et c'esl dans des vers pleins de mélancolie qu'elle exhale ainsi sa douleur :
En mon triste et doux chant, D'un ton fort lamentable , .le jette un d'il touchant De perte irréparable ; Kt en soupirs cuisans Je passe nies beaux ans.
Fut-il un tel malheur De (hue destinée, Yi si triste douleur De dame infortunée , Qui mon cœur el mon mil \ oi en bière el cercueil '.'
Qui en mou doux printemps Kl Qeur (le ma jeunesse Toutes les peines sens D'une extrême tristesse, Kt en rien n'ai plaisir Qu'en regret et désir.
Si, en quelque séjour, Soit en bois , soit en prée, Soit à l'aube du jour
Ou soit sur la icsprée, Sans cosse mon cœur sont Le regret d'un absent.
Si je suis en repos, Sommeillant sur ma couebe, J'oy qu'il me tient propos, Je le sens qui me touche.
En labeur, en recoy, Toujours est près (le moi.
Mets, chanson , ici fui A si triste complainte , Dont sera le refrain .Amour iray et sans Ceinte.
Quelques expressions de cette romance manquent sans doute d'élégance, d'autres ont vieilli; mais il y règne un sentiment si vrai de profonde tristesse, qu'on s'aperçoit à peine des imperfections du style. D'ailleurs, ces imperfections, nous les retrouverons dans les poètes les plus renommés de cette époque. Xous ne pensons pas qu'aucun d'eux ait trouvé une inspiration plus poétique que celle de la jeune reine, lorsque, sur le navire qui l'emportait loin de la France, elle lui adressait ainsi ses touchants adieux :
Adieu , plaisant pays de France !
0 ma patrie
La plus chérie ,
Qui lia nourri nia jeune enfance!
.Adieu France! adieu mes beau jours!
La nef qui disjoincl nus amours
Y'a cy de moi que la moielie :
l ne pari te reste ; elle est tienne :
■le la lie à Ion amitié
Pour que de l'autre il le sonbvienne,
X'est-on pas tenté de voit- dans des regrets si profonds, dans une douleur si vraie, le triste présage des malheurs qui l'attendaient? Un sombre pressentiment lui montrait-il déjà dans l'avenir la hache du bourreau?
\ François II succéda Charles IX. Il semble, à ce nom que l'histoire a flétri, que nous devions passer outre, de peur d'avoir à tremper noire plume dans le sang. Mais, sans nous élever ici contre les assertions quelquefois hasardées des historiens, nous ne saurions voir dans le jeune Charles IX ni un modèle accompli de dissimulation e( de scélératesse, ni, comme le peint Brantôme, un roi fort, parfait et universel, Nous savons, il est vrai, quelle était sa mère; mais voyons aussi quel lui son précepteur? Vous le connaissez déjà : nous vous avons montré Amyot, bien jeune encore, oubliant sa misère dans l'étude. Bientôt après, la protection de la belle et docte Marguerite de Xavarre lui l'ait obtenir à l'université de Bourges une chaire de professeur de langues grecque el latine : il y reste dix années, pendant lesquelles il traduit les amours de Théagène et Chariclée, roman ;>n'c de l'évêque Héliodore, et quelques vies de Plutfirqne. Ce travail, présenté à François Ier,
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a au t à son auteur I1 abbaye de Bellozane. Envoyé ensuite au concile de Trente, puis à Rome près du cardinal de Tournon, il se l'ail remarquer par sa prudence et sou savoir, et, à son retour en France, le roi Henri II le nomme précepteur de ses lils. Malheureusement Amyof ne fut chargé que de leur éducation littéraire. Catherine, leur mère, se réserva leur éducation morale et politique; et Ton sait ce qu'elle leur apprit. Ce que Ton sait moins, c'est yu'Amyot lit de Charles IX un des rois les plus lettrés que la France ait jamais eus, et que les bons conseils qu'il donnait à son royal élève, -qui l'aimait fort et l'appela toujours son maître, irritèrent tellement Catherine, qu'elle eut l'idée de se débarrasser de ce prtit prestoht ( c'est ainsi qu'elle appelait Amyol i qui osai/ lui tenir tête. Le jeune prince, devenu roi, n'oublia point son maître : il le nomma grand-aumônier, lui donna l'évèché d'Auxerre cl plusieurs belles abbayes. Mais tous ces (\i>\\> ne suffisaient point à Amyol. Son goût pour les manuscrits rares et précieux, joint à la vanité d'avoir une cathédrale qui effaçât toutes les autres en magnificence, le rendait insatiable. Un jour qu'il demandait à Charles IX un bénéfice d'un grand revenu : « Kb quoi, mon maître! dit le prince : vous disiez que si vous aviez mille écus de rente, vous seriez content. — Sire, répondit Amyot, l'appétit vient en mangeant. Toute cette fortune devait s'en aller [dus rapidement encore qu'elle n'était venue. La Saint-Barthélémy et I assassinat de Henri de (luise, ces deux grands crimes dont reste chargée la mémoire de ses élèves, retombèrent en partie sur lui. Ils s'étaient accomplis cependant malgré
lui, sous l'inspiration d'une volonté plus paissante que la sienne, et loul ce <|ii il pal faire fui de les condamner hautement. Riais on ne crut p;is d'abord ses protestations sincères, et, lorsqu'il retourna dans son diocèse après les tragiques événements de Blois, les Auxerrois, poussés par le cordelier Claude Tràbq, accusèrent leur prélat d'avoir été le complice de Henri III. Peu de temps après il écrivait : « Je me trouve pour le présent le plus affligé, détruit et ruiné pauvre prêtre qui soil en France. .#. Outre le danger de ma personne, m'ayant été plusieurs lois le pistolet présenté sur L'estomac, et les ordinaires indignités et oppressions que je reçois journellement de ceu\ d'Auxerre, le tout pour avoir été officier et serviteur du roi, étant demeuré nu et dépouillé de tous moyens, de manière «pie je ne sais plus (comme on dit) de quel bois faire flèche, ayant vendu jusqu'à mes chevaux pour vivre; et, pour accomplissement de tout malheur, cette prodigieuse et monstrueuse mort étant survenue me faire avoir regret à ma vie. » — Celte mort était l'assassinat de Henri III par Jacques Clément. Bientôt après, Amyot l'ut réduit à n'avoir plus d'autre1 asile que l'hôpital d'Orléans, à qui il laissa, par testament, un legs de douze cents écus, en reconnaissance de la charité qu'il y avait trouvée.
La haine de ses ennemis ne s'arrêta p;is là. Après l'avoir dépouillé de ses biens temporels, ils voulurent lui disputer la gloire littéraire qu'il s'était acquise par sa traduction de Plutarque: Aucuns des envieux, nous apprend Brantôme, ont voulu dire qu'il n'avoil pas fait ses traductions, mais un certain grand personnage et fort sa-
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vaut on grec qui se trouva, par bon cas pour lui, prisonnier dans la conciergerie du palais et en nécessité; qu'il le sut là, le retira et prit à son service, et qu'eux deux en cachette tirent ces livres, et puis que lui les mit en lumière en son nom. » — Mais Brantôme, qui pourtant ne l'aimait pas et qui lui reprochait sérieusement d'être le fils d'un bouclier, se hâte d'ajouter: «(Test une pure menterie que ses ennemis lui ont prêtée, car c'est lui seul qui les a faits : et qui l'a connu, sondé son savoir et discouru avec lui , dira bien qu'il n'a rien emprunté d'ailleurs que du sien. »
La traduction des Vies des hommes illustres et des œuvres morales de Plutarque présente deux circonstances bien remarquables dans l'histoire des lettres : la première, c'est que le travail d'Amyot est tellement français, soit par la tournure des phrases, soit par la propriété des expressions, qu'on le prendrait pour un écrit original; la seconde, c'est que le génie littéraire de ce grand écrivain a été assez puissant pour faire d'une simple traduction un titre de gloire impérissable. Un homme dont le témoignage fait autorité en matière. de correction de langage, Vaugelas, a parlé ainsi du livre d'Amyot : « Tous les magasins et tous les trésors du vrai langage français sont dans les œuvres de ce grand homme, et encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées; et bien que nous ayons retranebé la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons, pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons parade. »
Ce! arrêl de laugelas est si juste, que, malgré les nombreuses traductions qu'on ;i faites depuis des œuvres de l'lutarque, c'est encore la vieille traduction d'Amyoi que préfèrent aujourd'hui lous les gens de goût. Qu'imporlenl quelques inexactitudes que les hellénistes lui reprochent .' Où relrou\e-!-on , connue chez Ainyot, l'esprit, le naturel, la raison, la naïveté et L'aimable causerie i\\i philosophe de Chéronée? Amyot, c'est Plutarque luimême. Telle était l'opinion de Racine, qui dit, dans la préface de Milliridalc, que : - la traduction de Plutarque a une grâce, dans le vieux style du traducteur, qu'il ne croit pas pouvoir être égalée dans la langue moderne. • Kt si ce n'était pas assez du témoignage du plus pur de nos poètes, nous invoquerions celui du plus élégant de nos prosateurs, Fénelon, qui écrit dans sa lettre sur l'éloquence : -- Je trouve qu'il y avait dans le vieux langage d'Amyoi je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vil", qui se l'ail regretter. • Mais, soyez-en juges vous-mêmes, en écoutant cette historiette que je trouve dans le traité (\u Trop parler, aux œuvres morales, traité que le chancelier de l'Hôpital recommandait de lire et de relire, afin de l'avoir toujours présent à la mémoire; vous verrez que ce récit a inspiré à La Fontaine une de ses plus jolies laides :
- Le sénat romain fut une fois par plusieurs jours en conseil bien étroict sur quelque matière secrette; et estant la chose d'autant plus enquise et soupçonnée que moins elle estoil apparente et cogneùe , une dame romaine, sage au demouranl, mais femme pourtant, im-
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|)orlun;i son ma ri el le pria très instamment de luj dire quelle estoit cette matière secrette, avec grands serments et grandes exécrations quelle ne le révéleroit jamais à
personne, et quant el ([liant larmes à commandement, disant qu'elle estoit bien malheureuse de ce que son mary n'avoil autrement fiance en elle. Le Romain, voulant esprouver sa folie : — Tu me contrains, dit-il , m' amie, et suis forcé de le découvrir une chose horrible et espouvanlable : c'est que les prestres nous ont rapporté que Ton a vu voler en l'air une alloue tte avec un armel doré et une pieque : et pour ce nous sommes en peine de sçavoir si ce prodige est bon ou mauvais pour la chose publique, et en conférons avec les devins qui sçavent que signifie le vol des oiseaux : mais garde toy bien de le dire. — Après qu'il lui eut dicl cela, il s'en alla ;i la place publique. Et sa femme incontinent tirant à part la première de ses chambrières qu'elle rencontre, commence à battre son estomac et arracher ses cbeveuK, criant : — Hélas! mon pauvre mary! ma pauvre patrie! Hélas! que ferons-nous? — Enseignant et conviant sa chambrière à lui demander : — Qu'y a il? — Après que donques la servante luy eut demandé et elle luy eut le tout conté, y adjouslant le commun refrain des babillards : — .Mais donnez-vous bien garde de le dire, tenez bien le secret ; — à grande peine fut la servante départie» d'avec sa maîtresse, qu'elle s'en alla décliquer tout ce qu'elle luy avoit dit à nue sienne compagne qu'elle trouva le moins embesognée, et elle d'autre costé à un sien amy qui l'esloit venu vcoir, de sorte que ce bruit fut semé et sceu par toute la place, avant (pie celuy qui
iO( ( M AT I \ E E S LIT T E II A I II E S.
L'avoil con trouvé \ fus! arrivé. Ainsi quelqu'un de ses familiers le rencontrant : — Comment, dit-il, no faites vous que d'arriver maintenant de vostre maison? — Non, respondit-il. — Vous n'avez doncques rien oûy de nouveau? — Comment, dit-il, est-il survenu quelque chose nouvelle? — L'on a veu, respondit l'autre, une allouerte volant avec un armel doré et une picque; et doivent les consuls tenir conseil sur cela. — Lois le Romain, en se soubrianl : — Vrayment, dit-il à part soy, ma femme, lu n'as pas beaucoup attendu, quand la parole que je t'ay naguères dittea été devant moy à la place publique — Et de là s'en alla parler aux consuls pour les oster de trouble. Kt pour châtier sa femme, incontinent qu'il lui de retour à sa maison : — Ala femme, dit-il, tu m'as détruict : car il s'est trouvé (pie le secret du conseil a esté découvert et publié de ma maison : et partant ta langue effrénée est cause qu'il me faut abandonner mon pays et m'en aller en exil. — Kt comme elle le voulusf nier, et disl pour sa défense : — N'y a il pas trois cents sénateurs qui l'ont oûy comme toy! — Quels trois cents? dit-il : c'étoil une bourde que j'avois controuvée pour t'esprouver. — Ce sénateur fut homme sage et bien avisé qui, pour essayer sa femme, comme un vaisseau mal relié, ne versa pas du vin ny de l'huile dedans, ains seulement de l'eau. ••
Il est impossible de n'être pas frappé, comme Fênelon, de ce que ce vieux langage a de naïf, de vif et de hardi , et de ne pas regretter, avec La Bruyère, la pros-
cription de certains mots et de certaines locutions du vieux temps.
Le même regret nous est inspiré par un homme de la même époque, qui, nourri des lettres latines, n'est pas moins resté l'un des écrivains les plus originaux dont la France puisse s'honorer : nous voulons parler de Michel de Montaigne.
La famille de Montaigne était ancienne, mais point illustre. Le père de notre écrivain vivait dans un château du Périgord, heureux de son obscurité, et n'ambitionnant fonction ni charge quelconques, pas même celle de main" de Bordeaux , à laquelle il fut appelé dans sa vieillesse par les habitants de cette ville. C'était un homme singulier que ce Pierre de Montaigne. Il était noble, et il fît tenir son fils sur les fonts de baptême par des personnes de basse condition; il était riche, et il (il nourrir son enfant au village par de pauvres gens, voulant ainsi « qu'il fût dressé à la plus basse et commune façon de vivre et tenu de regarder plustost vers celuy qui tend les bras que vers celuy qui tourne le dos. » Pierre de Montaigne était encore convaincu que le temps qu'on donne à l'étude des langues modernes est perdu pour le développement des facultés de l'âme et de l'intelligence; et, au lieu de commencer par apprendre à son fds à parler français, il le fit passer des mains de sa nourrice dans celles d'un Allemand qui, outre sa langue, ne savait que le latin : en sorte que, comme il nous l'apprend lui-même, «il avoit plus de six ans, avant qu'il entendist non plus de françois et de périgourdin que d'arabesque; et, sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans
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larmes, il avoil apprins du latin tout aussi pur que sou maître d'eschole le sçavoit. Quant au grec, il avoue qu'il « n'en acquit quasi «lu tout point d'intelligence. ■• Mis au collège de Guyenne, très-florissant alors, il ne s'y lit remarquer que par son talent de comédien dans les tragédies latines qu'on y représentait, et il en sortit à l'âge de treize ans, .. sans aucun fruit qu'il peut par après mettre en compte. Dès <ju il eut 1 à;ro requis, on le lit conseiller au parlement de Bordeaux; niais son passage dans ces fonctions ne lui eût laisse'- aucun doui souvenir, sans L'amitié qui l'unit à un autre conseiller de la même cour, nommé Etienne La Boétie, Ce magistrat, <|ui mourut à l'âge de trente-deux ans, avait écrit dès sa seizième année un Traité de la Servitude volontaire, qui lui avait acquis une haute réputation de savoir; plus tard il sciait l'ait un nom, comme poète, en composant des sonnets à la manière de Pétrarque. Montaigne aima La Boétie pour sa prose, pour ses verset pour lui-même. Pouvons-nous mieux faire, pour peindre celle amitié, que de laisser parler celui qui l'a si v ivemenl sentie :
. (le <pie nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En L'amitié de quoyje
Italie, elles se meslcnt cl confondent l'une en l'autre,
d'un meslange si universel, qu'elles effacent <'l ne retrouvent plus la couture qui les a joinctes. Si on me
presse de dire pourquoy je l'aimoys, je sens (pie cela ne
se peult exprimer qu'en respondanl : parceque c'estoit luy, parceque c'estoit moy. — Nous nous cherchions
avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyons l'un de l'aultre je crois par quelque ordonnance du Ciel. Nous nous embrassions par nos noms, et à nostre première rencontre, qui feusl par hazard <mi une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si prins, si cogneus, si obligés entre nous, que rien
Ai's lors ne nous feust si proche que l'un à l'aultre
Ayant si peu à durer et ayant si lard commencé (car nous estions tous deux hommes faicts, et luy plus de quelques années), nostre amitié n'a voit point à perdre temps, et n'a voit à se régler au patron des amitiés molles et régulières auxquelles il failli tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette cy n'a point d'aultre idée que d'elle-mesme et ne se peut rapporter qu'à soy : ce n'est pas mie spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi tonte ma volonté, l'amena se plonger et se perdre en la sienne, d'une faim, d'uni? concurrence pareille: je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous lénsl propre, ny qui feust ou sien ou mien.
Voilà le style, voilà l'esprit, voilà le cœur de Montaigne. Et si vous éprouvez quelque curiosité de connaître le talent poétique du jeune magistrat qui lui était si cher, c'est à Montaigne que nous demanderons de nous dire un des sonnets de son ami : il les a religieusement conservés dans ses Essais, et leur a ainsi donné une immor-
(alité que peut-être ils ne méritaient puinl Nous ne
prenons pas au hasard, nous choisissons parmi \in<jlneuf sonnets, qui oui fous pour sujet l'amour.
Toi <|ui ojs mes souspirs, ne me sois rigoureux, Si mes larmes à pari toutes miennes je perse, Si mon amour ne suit en sa douleur diverse Du Florentin transi les regrets langoureux,
\i de Catulle aussi, le folastre amoureux,
(Jui le cœur de sa dame eu chatouillant lui perce,
\i le savant amour du mi-grégeois Properce :
Ils n'aimoienl pas pour moy ; je n'aime pas pour eulx.
Oui pourra sur aultrui ses douleurs limiter ("elui pourra d'aulfrui les plainctcs imiter : Chacun sent son tourment et sçait ce qu'il endure :
Chacun parle d'amour ainsi qu'il l'entendict.
.le dis ce (pie mon cœur, ce (pie mon mal me dict.
Que celui aime peu, qui aime à la mesure!
Mieux \iiul une ligne de prose de Montaigne que Ions les sonnets de La Boétie, et cependant il y règne un sentiment vrai qui donne une plus haute idée du cœur t\u poète que de son talent.
Comment vous dire maintenant ce que c'est que l'œuvre de Michel Montaigne? Comment vous faire connaître en quelques lignes tout ce monde de pensées fines cl Ion» hantes, gracieuses et fortes, vives, profondes, ingénieuses, sublimes, qui se suivent , se pressent, s'n-
moncellenl dans le livre des Essais/ Elles sont lu jetées au hasard, sans ordre et sans méthode, comme ces fleurs dont la nature émaille nos prairies; et leur confusion a tant de charmes, par son harmonieuse variété, qu'on serait fâché que l'art et la réflexion les eussent disposées autrement.
Supposons un homme iVuw cœur droit, d'une raison saine et d'un esprit élevé, nourri non-seulement de cette science qu'on trouve dans les livres, mais encore de celle que donne l'étude de l'homme dans ses rapports avec la société : donnons à cet homme ce regard pénétrant el vaste qui embrasse à la fois les détails et l'ensemble des objets, et qui, par cela même, a de la peine à se fixer; ajoutons h la vivacité et à la profondeur de ce regard une merveilleuse abondance d'expressions pittoresques, une hardiesse de pensées qui ne s'arrête pas toujours aux limites de la décence, et un amour de l'humanité qui ne l'empêche pas de rire parfois de ses travers, tout en cherchant à l'en corriger; plaçons maintenant cet homme en face d'un miroir qui réfléchit toutes les émotions de son âme, tous les caprices de son imagination, toute la mobilité de sa pensée , et disons-lui : — Regarde et peins ce que tu vois, — nous aurons Michel Montaigne, nous aurons le livre des Essais.
C'est qu'en effet Montaigne a cherché au dedans de lui les mystères de l'humanité comme un peintre qui étudierait la nature sur lui-même : il a interrogé sa conscience comme le prêtre celle du pénitent : il a demandé à son cœur des révélations, des aveux, comme le magistrat en arrache au coupable qui tremble devant lui. Puis, quand
i06 MATINÉES LITTÉB URES.
il est parvenu à se bien connaître, il a dit : Aie voilà!
r'cs! moi niais c'esl vous aussi: reconnaissez-vous!
On a prétendu que Montaigne brillai I |»lns par 1 imagination que par le style. Vous ne saurions nous ranger à celle opinion. Sans doute il est peu d'écrivains <|iii aient embrassé pins de sujels divers el déployé une pins grande richesse el nue plus grande variété d'idées: mais d'autres avant lui ont dit les mêmes choses, tandis que personne, assurément, ne les a dites comme lui. Peintre consommé, il a toujours une image prête pour l'aire mieux comprendre l'idée abstraite' et rendre visible la pensée même. Il ne décrit pas, il montre, il l'ait voir ce qu'il voit lui-même. (Test un cicérone du cœur humain, qui VOUS conduit dans ce labyrinthe el vous en découvre Ions les invisibles replis, toutes les mystérieuses profondeurs.
On a reproché à Montaigne un scepticisme qui s'applique à tout et qui laisse ses lecteurs dans une perpétuelle indécision sur ce qu'ils doivent croire et penser. Pascal lui reproche durement ce doute universel qui s'étend jusqu'aux choses saintes; Voltaire l'en loue au contraire, disant que ce qu'il aime surtout dans Montaigne, c'est qu'il sait toujours douter. Ce blâme el cet éloge ne nous paraissent ni l'un ni l'autre complètement mérités, el si l'on pense en quel temps d'anarchie religieuse et politique écrivait Montaigne, on conçoit que la modéralion de son caractère el le calme de ses opinions, après l'avoir l'ail traiter de huguenot par les catholiques, de catholique par les huguenots, en aient fait un sceptique an\ yeux de la postérité. Montaigne a vu la faiblesse de
l;i raison humaine, et son esprit a douté des jugements el des sentiments humains , mais son esprit seulement: son cœur u'est pour rien dans ce doute qui L'obsède cl le
poursuit : son cœur sait aimer. Nul ne sera tenté de dire le contraire après avoir lu ce qui! a écrit de ses sentiments pour LaBoétie, assurément celui-là sentait vivement l'amitié qui l'exprimait si bien : or, le vrai sceptique n'aime rien, il ne peut rien aimer, car il doute de toril. Montaigne doute, parce qu'il se délie de lui-même, mais non parce qu'il ne croit pas à l'existence de la vérité : il n'ose affirmer qu'elle soit telle qu'il l'entrevoit, car il est homme et peut s'égarer; mais il sait qu'elle existe, et pour la connaître, ce n'est point à sa raison qu'il s'en rapporte, mais u à l'autorité et à la volonté divine qui nous règle et qui a son rang au-dessus de ces vaincs et humaines contestations.
Montaigne a donc l'esprit sceptique cl le cœur croyant. Ce n'est point là une subtile distinction. Il n'est personne qui n'ait éprouvé que ces deux facultés, ces deux êtres dans l'être humain ne se ressemblent point : l'un emprunte la [dus grande partie de sa force à l'éducation, l'autre doit presque tout à la nature : l'un raisonne, l'autre sent : l'un calcule, l'autre aime : l'un doute, l'autre croit. Veut-on savoir, au surplus, quelle était la foi religieuse de Montaigne, il nous l'apprend lui-même, par cette sublime image : « Il se fault contenter de la lumière qu'il plaist au soleil nous communiquer par ses rayons; el qui eslevera ses yeux pour en prendre une plus grande dans son corps même, qu'il ne trouve pas étrange si, pour la peine de son outrecuidance, il y perd la vue. «
C'est bien là le langage tin philosophe chrétien: voyons ses actions. A l'âge de cinquante-neuf ans , à cet à;je où l'esprit de l'homme est dans toute sa force, dans toute son indépendance, Montaigne est mis en danger de mort par une esquinancie. Ce n'est point un médecin qu'il appelle d'abord, c'est un prêtre; et comme il seul approcher la mort et qu'il craint peut-être que quelques phrases de son livre ne lassent douter de sa foi religieuse, il fait venir quelques gentilshommes du voisinage, ses .unis, afin qu'ils assistent avec lui au saint sacrifice de la messe. Au moment de L'élévation, il fait un effort pour se soulever, et, les mains jointes, il retombe sur son lit : il était mort. Est-ce là la fin d'un sceptique?
Si nous passons de l'historien de l'homme à ccu\ qui ont retracé l'histoire des actions humaines, nous rencontrons d'abord dans ce siècle dvux hommes d'un caractère bien différent, et dont les éerils mis en regard forment , par leur contraste même, le1 tableau le plus complet de ees temps malheureux où le désordre et l'anarchie condamnèrent tant de grands hommes à ne faire que de petites choses. L'un est Pierre de Bourdeilles, seigneur de l'abbaye de Brantôme, dune ancienne maison de Péri» gord, bon compagnon sur les champs de bataille et joyeux commensal des rois Charles IX et Henri III : Tau- Ire est Jacques-Auguste de Thon, dune vieille famille de magistrature , non moins illustre par ses vertus que par son savoir, nourri et élevé dans la pratique de tous les devoirs qui font l'honnête homme et le bon citoyen. Le premier se mêle à toutes les intrigues de cour, dans l'espoir d'en tirer parti pour lui-même, et quand il voit
qu'où ne lui accorde point l'importance qu'il se donne, il se relire dans ses terres pour chercher , dans des écrits qu'il réserve à la postérité, la gloire que son siècle a refusée à ses actions : le second est appelé à prendre part aux affaires de l'Etat, il s'y dévoue sans autre but que de faire le bien; puis, lorsque enfin la France, épuisée par tant de luttes intestines, commence à renaître sous un roi qui veut fermement le bonheur de son pays, le magistrat se renferme dans l'exercice de ses devoirs, parmi lesquels il comprend toutefois celui de dire la vérité sur les hommes et les choses de son temps. Brantôme, homme de guerre et homme de cour tout ensemble, brave et dissolu, comme la plupart des gentilshommes de ce temps, écrira la vie des hommes illustres et des grands capitaines français, la vie des grands capitaines étrangers, la vie des dames illustres, et il y joindra les Rodomontades et les Dames galantes, afin que cette époque de guerre et de corruption revive tout entière dans ses écrits: De Thou, homme de mœurs graves et d'études sérieuses, comme la plupart des magistrats du seizième siècle, écrira les mémoires de sa vie avec la conscience et l'intégrité d'un juge qui se place audessus des passions humaines et regarde l'histoire comme un tribunal institué par Dieu pour l'instruction des peuples et des rois. L'un, déçu dans ses espérances, froissé dans son amour-propre, cherchera à se venger en divulguant les faiblesses et les désordres des seigneurs et des dames de la cour, et en exposant à la risée et au mépris publics toute cette société qui ne l'admirait pas au gré de son orgueil : l'autre, occupé seulement de i. 35
il(i MATINEES LITTERAIRES.
remplir ses devoirs, incapable «le haine el de flatterie, ne songera qu'à la gloire de Dieu el au bien de son pays. Le premier ne publiera rien pendant sa vie, parce (|u il craint d'être jugé aussi sévèrement qu'il juge les autres; mais, plein de confiance en son propre mérite,. il écrira dans son testament, en parlant de ses œuvres : L'on \ verra de belles choses , comme coules, histoires, discours el beaux mots qu'on ne dédaignera pas, s'il me
semble, lire, si on y a mis une lois la vue. n Le second soumettra, de son vivant, son livre an jugement deses contemporains, car sa bonne foi Cassure qu'il n'a rien dil contre la vérité; mais il ne s'enorgueillira pas de son succès; de même que, si on l'attaque, il se consoleni en sa conscience el placera son espérance dans la postérité. Brantôme, enfin, écrira dans la langue de Montaigne, sans l'égaler, DeThou dans celle deTite-Live, sans l'atteindre, et cette différence de langage fera souvent prévaloir les pages scandaleuses et frivoles du courtisan siii- les graves el sévères écrits du magistral.
MoUS venons de voir combien la prose française s'était perfectionnée sons la plume d'Amyot et de Montaigne,
pendant les troubles civils el religieux du seizième siècle.
Au même moment il se lit dans la poésie une révolution soudaine qui faillit la perdre.
Un gentilhomme (\u Vendômois, Pierre de Ronsard , né le I I septembre 1525, el dont l'historien de Thou a dil que sa naissance compensa pourlaFrance les désastres de la bataille de Pavie, tenta, avec une audace peu commune, de lancer la poésie française hors de ses voies naturelles cl de la faire retourner jusqu'à l'antiquité
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grecque et romaine. Il ne senïbla pas d'abord que le jeune Ronsard fût destiné à un pareil rôle. Placé à l'âge de neuf ans au collège de Navarre, il n'y voulut rien faire, et entra dans la maison du due d'Orléans, l'un des fils de François Ier. Des voyages en Flandres, en Irlande, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne et en Piémont lurent les premières études i\n jeune page. Il étudia les hommes avant les livres; mais la surdité qu'il rapporta de ses voyages lui fit, à son retour, préférer la société des livres à celle des hommes. Ce fut le célèbre Jean Daurat, principal du collège de Coqueret, qui l'initia à l'étude i\n grec et du latin, et bientôt il conçut pour les poètes de l'antiquité une telle admiration, qu'il ne se contenta pas de les traduire; il voulut forcer la langue française à se faire grecque et latine, non-seulement dans la tournure des phrases, mais encore dans les mots; il voulut détruire tout à coup le travail lent et successif qui, depuis plusieurs siècles, s'opérait dans l'idiome national, et emprisonner de nouveau celui-ci sous l'enveloppe romaine dont il avait eu tant de peine à se dépouiller. Ce qui prouve combien est grand l'attrait d'une bizarre nouveauté, c'est que la première tentative de Ronsard fut un triomphe. L'Académie des Jeux floraux lui décerna le prix de poésie, et les magistrats de Toulouse, au lieu de la simple fleur qui lui était due, lui firent présent d'une .Minerve d'argent" massif, dont le poète fil hommage au roi Henri II. Au moment où il travaillait le plus à se. faire grec et latin, le litre de poète français par excellence lui était décerné, titre contre lequel Melin de Saint- (îelaisfut à peu près le seul qui osa! protester par des épi-
il 2 MATINÉES LITTÉRAIRES.
grammes auxquelles Ronsard ne fui point insensible,
comme vous en pouvez juger par ces vers :
Ecarte loin de mon chef Tout malheur et tout meschef; Préserve moy d'infamie, De toute langue ennemie , Kl de tout aete malin , Kl fais que devant mon prince Désormais plus ne me pince La tenaille de Melin.
Le roi Henri II s'êtanl prononcé en faveur do Ronsard, Melin de Sainl-Gelais se vil forcé de céder h son jeune rival la couronne poétique que lui avait léguée son maître Clément Rfarot.
De ce moment l'orgueil du vainqueur ne connut point de bornes. Convaincu plus que jamais que la langue française était trop pauvre et trop barbare pour exprimer la richesse et la délicatesse de ses pensées, il s'érigea en véritable souverain littéraire de la France, et, comme un roi absolu fait cl défait des ordonnances et réforme des lois surannées , il créa de nouveaux mots, il %n condamna de r/'iii-, et lit entrer tant de locutions grecques ou latines dans ses écrits, (pie même les lettres galantes qu'il adressait aux dames avaient besoin, pour être comprises, qu'un commentaire en donnât l'explication.
Quand on li aujourd'hui les vers de Ronsard, on a peine à se rendre compte de l'enthousiasme à pou près universel qu'excitèrent ses ouvrages. On le comparait sans hésiter à Homère, à Pindare, à Virgile. Le grave
de Thon le traite de génie sublime, dit qu'il a surpassé la plupart des poètes de l'antiquité, et en fait le poète le plus accompli qui ait existé depuis le règne d'Auguste : Scaliger, Adrien Turaèbe, Marc-Antoine Muret, Etienne Pasquier, Pierre Pithou, le cardinal du Perron, en un mot les hommes les plus savants de cette époque, placent Ronsard au premier rang sur le Parnasse français. Les étrangers accueillent ces jugements avec enthousiasme Quatre rois , Henri II, François II, Charles IX et Henri III, le comblent de faveurs, de distinctions et de récompenses. Charles IX va plus loin; il le loge dans son palais, remmène avec lui dans ses voyages, lui écrit les lettres les plus tendres, et lui dit, dans des vers qui valent mieux (pie tous ceux de Ronsard :
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit estre à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes : Mais , roi, je les reçois; poète, tu les donnes. Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Eclate par soi-même et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux nous cherchons l'avantage , Ronsard est leur mignon, si je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que tes corps; Elle t'en rend le maître, et te fait introduire Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire ; Elle amollit les- cœurs et soumet la beauté. Je puis donner la mort, toi l'immortalité!
Est-il surprenant qu'après tant d'éloges venus de si haut et de si loin , le poète se soit persuadé qu'il était
m MATINEES LITTÉRAIRES.
réellement un génie sans égal? Tanl d'autres Le croient, à qui ou ne le dit point! On peut donc lui pardonner de parler ainsi de Lui-même :
Je suis de \ endômois; .li1 n'ai jamais servy autres maîtres que rois; J'ai long-temps voyagé en ma tendre jeunesse, Désireux de louange, emiemy de paresse.
A la fin, Apollon et ses sœurs, volontiers, Kn l'antre thespien m'apprirent leurs mestiers, A bien faire des vers, à bien presser la lyre, A sçavoir fredonner, à sçavoir dessus dire Les louanges des rois, et en mille façons A sçavoir marier les chordcs aux chansons: Ils me firent dormir en leur grotte secrète, Me lavèrent trois fois et nie tirent poète, M'enflammèrenl l'espril de furieuse ardeur El m'emplireni le cœur d'audace el de grandeur.
Ronsard fait même ici preuve de modestie, si on compare ce <|u il dit de lui à ce qu'en disaient ses contemporains... Mais une génération passe, (oui le prestige cesse, el pendant que Boileau formule en vers, contre lui, une condamnation qui semble sans appel, l'un dos créateurs de la prose française, Balzac, en porte un jugement presque aussi sévère :
u Ce poêle si célèbre el si admiré, dil-il dans ses Entretiens, a ses défauts el ceux de son temps. Ce n'est pas un poêle bien entier, c'esl le commencement et la matière d'un poète. On voit dans ses œuvres des parties naissantes el demi-animées d'un corps qui se forme et qui se l'ail, mais qui n'a garde d'être achevé. C'est une grande
source, il le faut avouer, niais c'est une source trouble el boueuse, une source où non-seulement il y a moins d'eau que de limon , mais où l'ordure empêche de couler l'eau. Du naturel, de l'imagination, delà facilité tant qu'on voudra, mais peu d'ordre, peu d'économie, point de choix, soit pour les paroles, soit pour les choses; une audace insupportable à changer et à innover, une licence prodigieuse à former de mauvais mots el de mauvaises locutions... Pour la doctrine, dont on parle, el la connaissance des hons livres, ceux qui en parlent se moquent des gens d'en parler ainsi. . . Appellent-ils doctrine une lecture crue et indigeste, de la philosophie hors de sa place, des mathématiques à contre temps, du grec et du latin grossièrement el ridiculeusement travestis? »
Nous sommes tout disposé à accepter l'avis de Balzac quand nous lisons le poème de la Franciade, poème inachevé dont Ronsard a dit :
Si le roy Charles eùl vécu , J'eusse achevé ce long ouvrage; Si tost que la mort l'eut vaincu, Sa moi'l me vainquît le courage.
Claude Binef, le biographe et le panégyriste de Ronsard, prétend que le seul défaut de ce poème es! de n'être pas fini : il nous-semble, à nous, que c'est son principal mérite. On n'y trouve rien, absolument rien qui justifie le nom de Virgile français tant de fois donné à Ronsard. Nous ne pensons pas que ses droits au surnom de Pindare français soient mieux établis par ses odes héroï-
il G M AT 1 \ É E S LIT T É II A I R E S.
(pics, quoique, le premier en France, il ait mis en honneur ce genre de poésie; niais toute antre est notre estime pour ses odes anacréontiques; nous ne croyons pas «pion pût trouver dans Anacréon même rien de plus gracieux que ces slances qu'il adressa nn soir à (lassandre, c'est ainsi qu'il appelle la dame de ses pensées:
Mignonne, allons voir si la rose, (Jui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu, eeste vesprée, Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au rostre pareil.
Las! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place, Las! las! ses beautés laissé cbeoir!
0 vrayment marastre nature !
Puisqu'une telle (leur ne dure Que du matin jusques au soir.
Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que vostre à<je (leuronne En sa plus verte nouveauté, Cueilles, cueillez vostre jeunesse :
Comme à eeste Heur, la vieillesse Fera ternir vostre beauté.
Assurément, si Ronsard n'eût fait que des vers comme ceux que nous venons de lire, il eût trouvé grâce près de Balzac et de Boileau même; mais le célèbre chef de la Pléiaderia pas en souvent d'aussi heureuses inspirations.
LITTÉRATURE FRANÇAISE. il 7
Cette Pléiade, que Ronsard avait formée à l'imitation de celle des Grecs, se composai! de sept poètes dont le génie brillait alors d'un éclat qui malheureusement a peu duré. C'était comme autant de planètes tournant autour du soleil , c'est-à-dire de Ronsard. Ces astres secondaires avaient nom Joachim Du Bellay, Jean Antoine de Baïf, Pontus de Tliyard, Rémi Belleau, Jean Daural et Etienne Jodelle. De ces noms, si illustres au seizième siècle, le moins ignoré aujourd'hui est celui de Jodelle, que l'on regarde comme le fondateur de l'art dramatique en France. A ce litre, il mérite de nous occuper.
Etienne Jodelle était né à Paris en 1532. Dès son jeune âge il se donna tout entier aux beaux arts, et ce qu'il y eut d'assez fâcheux pour lui, c'est qu'il eut l'ambition de les embrasser tous à la fois, comme il le dit lui-même dans ces vers :
Je dessine, je taille et charpente et maçonne, Je brode, je pourtray, je couppe, je façonne, Je cizèle, je grave, émaillant ei dorant, Je griffonne, je peins, doranl et colorant, Je tapisse, j'assieds, je festonne et décore, Je musique, je sonne et poétise encore.
Certes, il est beau de pouvoir faire tant de choses; mais ce qui vaut mieux encore, c'est d'en savoir bien faire une seule et de s'y tenir. Jodelle eut le tort et le malheur de trop entreprendre. Peut-être eùt-il été bon peintre, bon architecte, bon musicien; mais voilà qu'un jour, après avoir tourmenté un marbre rebelle à sou ciseau ,
'ils M ITINERS LITTERAIRES.
il lit dans le livre de Y Illustration de la langue française, parJoaehim Du Bellay, cette poétique allocution;
u Qui \fiii voler par les bouches des hommes doit longuement demeurer dans sa chambre, et qui désire vivre en la mémoire de la postérité doit, comme mort en soi-même1, suer cl trembler maintes l'ois; et autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment a leur aise, il doit endurer la faim , la soif et de longues veilles : ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. Lis doue et relis jour et nuit les exemplaires grecs et latins, et laisse-moi aux jeu\ floraux de Toulouse et au Puj de Rouen toutes ces vieilles poésies françoises, comme rondeaux, ballades, virelais, chants
royaux, chansons et telles autres épiceries Là donc,
François, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, el des serves dépouilles d'elle i comme vous avez l'ail plus d'une l'ois | ornez vos temples et vos autels. \e craignez plus ces oies criardes, ce lier Alanlie el ce traître Camille, qui, sous ombre de lionne loi, vous surprennent Ions nuds, comptant la rançon du Capitole : donnez en cette Grèce menteresse, et y semez encore un coup la rameuse nation des Gallo-Grecs Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple delphique, ainsi que vous avez l'ail autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles, ni ses flèches rebouchées. Vous souvienne de votre ancienne .Marseille , seconde Athènes, el de votre Hercule jfallique , tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne d'or a Hachée a sa langue, n
C'était, comme on le voit, à une sorte de croisade lit-
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léraire que Du Reliât appelail les poètes. Jodelle, qui riait poète comme il était maçon, comme il «'* t < i i t tapissier, sent aussitôt Courir dans ses veines le l'eu sacré de l'antique poésie. Mais quel genre adoptera-t-il? quelle place sera la sienne? Ronsard, qui, comme de juste, s'est fait la pari du lion, a déjà pris celles d'Homère cl de Pindare. Eh! bien, Jodelle se contentera d'être Eschyle, Sophocle, Euripide, peut-être encore Plante ou Térence. le voilà à l'œuvre. Il a tellement peur qu'on ne le devance, qu'en quinze jours il achève une tragédie en cinq acles, Clëopâtre captive^ et en quatre matinées la comédie lYEiu/cnr on la Rencontre. A peine les deux ouvrages sont-ils achevés qu'il les lit à ses amis. Disons, à la louange de leur cœur, que Ions applaudirent franchement à ce courageux ess-ai , sans qu'aucun sentiment jaloux vînt arrêter l'élan de leur amitié. Ronsard luimême célébra eu vers la gloire de son émule :
Jodelle le premier, d'une plainte hardie,
Françoisemcnt chaula la grecque tragédie;
Puis, en changeait! de Ion, chaula devant nus rois
La jeune comédie en langage François,
Kl si bien les sonna, que Sophocle et Ménandre,
Tant furent-Ils savants, y eussent pu apprendre.
Jodelle était loin de mériter ces éloges ampoulés; cependant il y avait alors quelque hardiesse et quelque gloire à tenter, même en suivant les formes grecques, des essais qui n'avaient rien de commun avec les mystères cl les farces dont la France se contentait depuis près de
\-H) M ATI. Y E ES LITTÉRAIRES.
huis siècles. Cet ail un grand pas liors de l'ornière où se traînait I ail dramatique, et l'honneur en doit revenir tout entier à Jodclle. Mais, pour accomplir la réforme qu'il tentait, ce n'était pas tout que décrire une tragédie à la manière antique, il fallait la faire représenter: il fallait un théâtre et des acteurs? Depuis que la représentation des mystères avait été défendue par arrêt (\i\ parlement, dans l'intérêt do la morale et de la religion, depuis surtout que les farces indécentes et grossières des clercs de la basoche avaient révolté jusqu'aux habitués des tréteaux du palais, les Parisiens étaient réduits, en fait de spectacles et d'amusements, aux danseurs de corde venus de Gènes et de Venise, aux combats de bêtes de la rue Fromenteaux, et aux mascarades des seigneurs et des écoliers qui parcouraient la ville dans le joyeux temps du carnaval. L'œuvre de Jodelle était menacée de rester un secret entre quelques amis, Lorsqu'il vint à la mémoire de l'un d'eux (pie, dans l'antiquité, les auteurs eux-mêmes jouaient leurs ouvrages, et (pie le grand Eschyle n'avait pas craint de se donner en spectacle aux Athéniens, (le qu'avait fait Eschyle, Jodelle pouvait bien le l'aire, et la Pléiade, par dévouement pour l'art et pour l'amitié, se transforma en troupe tragi-comique. Au hout de quelques jours , une première épreuve se fait en famille, sur des tréteaux élevés à la hâte dans la cour de l'hôtel de Reims. Les principaux acteurs sont Jodelle, Rémi Belleau et Jean de la Péruse; et parmi les spectateurs on compte Ronsard, Etienne Pasquier et le docte Turnèbe. Jodelle a un succès complet comme auteur et comme acteur, et le bruit de sa gloire arrive bientôt à
L ITT KU. VU RE FRANÇAISE. iâl
la cour. Henri II el Catherine aimaient les frics : ils ordonnent aussitôt qu'une seconde représentation, plus brillante et plus complète encore que l;i première, ait lieu en leur présence. Celle lois la comédie suivra l;i tragédie. On dispose pour celle solennité la vaste cour du collège de Boncour; on y élève un théâtre eu planches enduites de plaire; on donne aux châssis qui ferment la scène la couleur du marbre, et on place les deux portes d'entrée et les deux portes de sortie comme elles étaient placées sur le théâtre d'Athènes. Des gradins, pour les spectateurs, s'élèvent en amphithéâtre jusqu'aux premières croisées, réservées pour le roi, la reine el les seigneurs et dames de la cour. Au jour dit, les gradins se couvrent de tout ce que la magistrature , l'université et le clergé ont de plus illustre : au bas de l'estrade se tiennent debout les écoliers, dont les gardes écossaises ont peine à contenir la tumultueuse curiosité. Dès que le roi a pris place , le signal est donné el le silence se fait comme par enchantement. Un acteur entre par la porte du fond : il est vêtu de la robe prétexte, des sandales chaussent ses pieds nus, et le casque romain qui couvre sa tète ne le travestit pas tellement qu'on ne puisse reconnaître Jodelle. Il descend sur le devant de la scène et débite au roi un compliment en vers accueilli par de nombreux applaudissements dont le signal est parti de la tribune royale. A peine s' est-il relire, que l'ombre d'Antoine, représentée par Rémi Belleau, vient gémir sur ses malheurs; puis entre la belle Cléopâtre, sous les traits de Jean de la Péruse : elle annonce la résolution qu'elle a prise de ne pas survivre à ,. 36
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son époux : ses deux esclaves cherchenl à la détourner de ce funeste dessein, el le chœur, composé de femmes d'Alexandrie, représentées par de jeunes écoliers Vêtus de robes blanches avec des ceintures rouges', vient déplorer l'instabilité des joies de ce inonde el les misères de l'humanité. Tout ce premier acte es! en vers alexandrins à rimes féminines. Le second, dans lequel Octave lient conseil avec agrippa et Proculée el se décide à user de tous les droits de la victoire, se compose de vers de même mesure dont les rimes sont tantôt masculines, tantôt féminines. Les trois derniers actes, pendant lesquels se déroule la faible action qui amène la catastrophe finale de la mort de Cléopâtre, sont écrits en vers tanlôl de douze, tantôt de dix syllabes; à travers lesquels nous rencontrons bien «à et là quelques pensées nobles, mais si faiblement exprimées, qu'en les citant nous ne pourrionsque nuire à la réputation du fondateur de notre scène. Quoi qu'il en soit, tragédie et comédie excitèrent parmi les spectateurs un enthousiasme et une admiration qui bientôt, de proche en proche, se répandirent par toute la ville. Jodelle fut le dieu du jour: des vers, des couronnes lui arrivèrent de toutes parts, el Henri II tira cinq cents écus de son épargne pour en gratifier le nouvel Eschyle. C'est peu encore. La joyeuse Pléiade, qui ne doute plus que la Grèce antique ne renaisse bientôt par elle, reconduit en triomphe l'heureux Jodelle jusqu'à sa maison d'Arcueil. Chemin faisant on rencontre un bouc; les amis du triomphateur se souviennent que cet animal était la récompense ordinaire i\c^ poètes tragiques d'Athènes ; on le pare de bandelettes el de lestons de lierre,
cl pendant que Ronsard récite un hymne à la Louange du poète couronné, on immole la pauvre bête en l'honneur de Bacchus.
La tragédie de Didon , supérieure par le style à celle de Cléopâtre, ajouta encore à la réputation de Jodelle ; el lorsquen 1558 la ville de Paris voulut donner une fête au roi, le prévôt des marchands cl les échevins prièrent notre poète <lc composer une pièce nouvelle pour cette solennité. Jodelle s'en excusa d'abord, disant que « celle année la Fortune avoit trop tragiquement joué dedans ce grand échaffaull de la Gaule, sans faire encore, par de Taux spectacles, resaigner les véritables playes. » Le poète eût bien l'ait de s'en tenir à ce noble refus : niais il eut le tort de proposer, au lieu d'une tragédie, « quelques mascarades ou muettes ou parlantes pour amuser la cour. On accepta. La fête commença, mais ne s'acheva poinl : on ne put parvenir à faire voguer un vaisseau qui représentait celui des Argonautes; les acteurs récitèrent mal leurs rôles, les musiciens jouèrent à contre-temps et les chanteurs chantèrent faux; enfin Jodelle perdit la tête, el les risées de la cour vinrent lui apprendre toul le néant des gloires humaines.
De ce jour les revers fondirent sur lui de tous côtés, sans qu'il put jamais surmonter la mauvaise fortune. Il mourut en lôT.'î, à l'âge de quarante et un ans; et, nous ne pouvons le dire sans douleur, la misère eut autant de part que la maladie à celle lin prématurée, l'eu de jours auparavant il avait adressé au roi Charles I\ un sonnet qui se terminait par ce vers :
Oui se sert <lc la lampe, an moins de l'huile y met.
La lampe s'éteignit; et un des amis dn poète écrivit sur sa tombe ve^ vers, dont le fond vaut mieux que la forme :
Jodelle est mort de pauvreté; La pauvreté a eu puissance Sur la richesse de la France.
0 Dieu! quel trait de cruauté!
Le ciel avait mis en Jodelle
1 ii esprit tout autre qu'humain :
La France lui nya le pain, Tant elle l'ut mère cruelle.