MICHEL-ANGE, L'ARIOSTE : LE TASSE
Pendant toute la durée du quinzième siècle, l'Italie
s'était livré*1 presque exclusivement à l'élude des langues mortes, que les meilleurs esprits s'efforçaient alors de faire revivre : et quoiqu'il puisse paraître, au premier abord, très-regrettable que les auteurs italiens aient si vite oublié l'exemple donné par Dante el Pétrarque, ce ne furent point cependant des hommes indignes de notre reconnaissance que ces savants qui consacrèrent leur vie à sauver de la destruction les débris de la poésie antique, à relever pierre à pierre des temples abattus, à remuer les cendres du passé pour en faire jaillir quelques étincelles du feu divin. Mous verrons que ces pénibles travaux d'une érudition enthousiaste exercèrent une heureuse et puissante influence sur les siècles suivants : nous verrons de grands poètes se former à cette école du passé, et, tout en demeurant fidèles à la langue ualio-
\1\\ M VTINEES LITTERAIRES.
nale, se faire les \ irgiles el les Homères de leur siècle
el <lr leur pays.
Ce lui le chef de la république florentine, Laurent de Médicis, qui, le premier, cent ans après Pétrarque el Boccace, osa donner à la langue italienne la préférence sur la langue latine, dans la composition de ses poésies, lesquelles, par malheur, n'ont guèreque ce seul mérite. Toutefois ses sonnets et ses canzoni \ , presque tons écrits en l'honneur de Lucrezia Donati, ses poèmes de l' Ambra , OÙ il chante les délices de son jardin, el de YAltercazionet où il expose poétiquement les doctrines de Platon, ne sont pas sans prouver une certaine llevihililé de talent el quelque richesse d'imagination. La gloire de Laurent de Médicis repose d'ailleurs sur d'autres litres plus solides que son talent poétique. Les titres sont du domaine de l'histoire, et nous na\ons point à nous en occnpei- : mais nous devons du moins rendre hommage, en passant, au prince qui fut le prolecteur des ails, l'ami des artistes el des poètes, el le bienfaiteur de son pays.
Parmi ces artistes, et nous pouvons dire parmi ces poètes, nommons d'abord Michel-Ange. Qui ne sait que Michel-Ange fut un grand peintre, un grand statuaire, un grand architecte? Qui ne sait que les fresques de la chapelle Sixline sont sorties de son pinceau, que son ciseau tailla ce Moïse qui semble encore écouler la parole de Dieu, el que la coupole de Saint-Pierre de Rome fut élevée par sa puissante main.'' .Mais, ce que l'on sait moins, c'est que Michel-Ange fui un des poètes les pins remarquables de l'Italie au seizième siècle. Admirateur
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passionné de Dante et de Pétrarque, il semble s'inspirer du génie qui créa la Divine Comédie, quand il saisit le
crayon du peintre on le ciseau du sculpteur, et de celui qui chanta la belle Lame, quand il prend la lyre du poète. Ecoutez-le dans le sonnet qu'il adresse à \ itloria Colonna , marquise de Pescaire, et dont notre traduction ne pourra malheureusement vous l'aire deviner tout le charme :
Quand l'artiste s'est pénétré des formes divines de la beauté qu'il veut imiter, il commence à réaliser sa conception dans un modèle d'humble argile, et lui communique graduellement la vie.
» Puis un marbre dur et solide donne à celle pensée nue seconde naissance dans laquelle s'accomplissent toutes les promesses du ciseau, existence plus durable et plus brillante que la vie elle-même, puisqu'elle n'assigne aucun terme à la beauté.
i) Ainsi, digne et sublime femme, je fus d'abord l'imparfait modèle, l'ébauche grossière de l'œuvre plus noble que vos inspirations ont l'aile de moi.
» Votre affection compatissante comble les vides cl polit les aspérités de ce bloc vivant, mon âme. Quel châtiment ne mériteraient pas mes vaines et aveugles pensées, si jamais elles dédaignaient cet appui! -
Michel-Ange a chanté l'amour et la mort : ce sont à ses yeux les seules ailes qui puissent enlever le poète de la terre au çieJ Ses poésies sorti quelquefois obscures :
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l'impétuosité <lo ses sentiments et le désordre de ses idées ne permettent pas toujours de le bien comprendre; on sent qu'il écrit pour lui-même, non pour les autres, et qu'il no veut pas que de profanes regards pénètrent les secrets de son âme ardente et passionnée.
M'oublions pas de compter au nombre des poêles dont s'entourait Laurent de Médicis cet Ange Politien (|iii, avant l'âge de dix-neuf ans, composa un poème sur un tournoi où Julien de Médicis était resté vainqueur, et une tragédie ftOrphée, qui fut représentée à la cour de Mantoue en I iS.*{. UOrphée de Politien n'est point taillée sur le patron des tragédies grecques. Ce déploiement de passions qui rend si sublimes et si terribles les drames de Sophocle et d'Euripide, effrayait l'imagination plus riante que sombre des poètes italiens du seizième siècle. Ils s'inspiraient plus volontiers des idylles de Virgile, et leurs premiers essais dramatiques sont, à proprement parler, des églogues dialoguées qui ne ressemblent que par la forme aux tragédies antiques. L'Orphée de Politien, où la musique accompagnait quelquefois la parole, fut toutefois une sorte de renaissance de l'art dramatique, auquel on crut rendre bientôt toute son ancienne splendeur en faisant jouer les comédies mêmes de Piaule. Ces représentations, toujours rares, étaient des solennités pour toute l'Italie : elles avaient lieu tantôt à Ferrare ou à Milan, tantôt à Rome ou à Naples, et les princes s'y rendaient avec non moins d'empressement qu'aux fêtes chevaleresques. L'Académie d'Erozzi de Sienne osa la première employer dans la comédie le langage populaire; mais aucune de ses productions n'a
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mérité d'être conservée : c'étaienl pour la pluparl des farces licencieuses et grossières, imitées plutôt des chansons des troubadours que des immortelles poésies de la Grèce. — Les trouvères, qui avaient créé, aux douzième et treizième siècles, les poèmes et les romans de chevalerie, devaient rencontrer en Italie de plus heureux imitateurs.
Le temps n'était plus où une foi ardente animait les poètes d'un saint enthousiame. De puériles superstitions et une fausse philosophie s'unissaient pour chasser les pieuses croyances qui avaient soutenu dans leurs travaux les héros des croisades. La chevalerie n'offrait (dus qu'un vain simulacre de son ancienne splendeur : il en restait les fêtes, les tournois, les cérémonies; mais les chevaliers eux -mêmes avaient cessé de prendre au sérieux l'accomplissement de leurs devoirs. La protection de la veuve et de l'orphelin, la défense de l'opprimé, la fidélité à sa parole, le respect pour les dames, et même cette vaillance qui ne calcule ni peine ni danger, en un mot toutes les vertus chevaleresques étaient passées de mode, et Ton commençait à s'en moquer, comme ou se moque d'un vêtement suranné. Cet esprit railleur et satirique qui s'attaque aux choses du passé fit que les poètes italiens, tout en imitant les trouvères, tournèrent en plaisanterie la candeur et la bonne foi de leurs modèles. Ils ne songèrent plus qu'à amuser leurs lecteurs aux dépens delà morale, de la raison et de la vérité. Peu leur importait d'inspirer des sentiments généreux, de ranimer des vertus éteintes , de raffermir une foi ébranlée; tonte leur ambition se bornait à égayer les
loisirs d'un prince, afin d'être admis dans son intimité el de partager ses faveurs avec ses courtisans.
Tel fui sans doute l' espoir du Florentin Louis PuJci, lorsqu'il vint lire à la table de Laurent de Alédicis son poème intitulé Uorgante Maggiore i Morgant le Géant |, dont la chronique française de Turpin et les romans An trouvère Adenez lui avaient fourni les personnages. Ce poème, dont le paladin Roland, neveu de Charlemagne, est le héros, présente une suite de combats sans variété et sans intérêt; et dans les vingt-huit chants dont il se compose on aurait peine à trouver une strophe qui , par la pensée ou par le style, méritât les honneurs d'une traduction.
Presqu'au même moment où Louis Pulci écrivait Morgan I le Géant, un courtisan du duc Hercule Ier de Forrare, le comte Hoiardo, composait sur la même donnée, et en partie avec les mêmes personnages, un poème fort supérieur à celui de Pulci. Roland l'amoureux, tel est le titre de ce poème, présente un pêle-mêle d'aventures plus bizarres qu'intéressantes, dont le lil se luise sans raison pour se renouer plus lard sans cause, el qui ne rachètent guère par l'invention la faiblesse du coloris poétique el la négligence d'un style qui passe continuellement de l'enflure à la trivialité. Le plus grand mérite de Hoiardo est d'avoir inventé des noms, créé quelques caractères. On raconte que pendant une partie de chasse, comme il cherchait un nom pour un héros maure, celui de Rodoniont lui vint à la pensée : aussitôt il rentra chez lui au galop, el dans sa joie lit sonneries cloches el tirer le canon, comme s'il eiïi remporté la plus brillante
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victoire. Ce sont sans doute de beaux noms que-Gradasse, Sacripant, Agramant, Mandricard et Rodomont; mais il est probable que ces noms, quelque sonores qu'ils punissent un noble porte, seraient tombés dans l'oubli, si un génie plus puissant que le sien ne leur eùl donné l'immortalité. Ce génie, c'est TArioste.
Ne le 8 septembre 1474, à Reggio, dont son père était gouverneur pour le due de Ferrare, Louis Ariostc révéla dès l'enfance son génie poétique par la composition dune tragédie, Pyrame et Thisbé, qu'il joua avec ses frères et ses sœuvs. Mais son père ne lui crut du talent qu'après lui avoir entendu prononcer un discours latin, à l'ouverture des cours du collège de Ferrare. De ce moment il lut condamné à l'étude des lois, et il fallut cinq années de pénibles travaux et d'efforts stériles pour convaincre le père d'Arioste (pie l'autorité paternelle ne pouvait l'aire qu'un mauvais légiste d'un enfant que le ciel avait l'ait poète. Force lui fut, à la fin, de se résigner à avoir pour tils un homme de génie.
Maître de lui-même, Ariostc se rend à Home et y compose, en l'an 1500, deux comédies dont la lecture de Piaule et de Tèrence lui a donné l'idée : l'une est la Cassaria (la Fermière), l'autre I Suppositi (1rs A'oins Supposés). Il partage avec le cardinal Bihbiena, auteur de la Calandra, l'honneur d'avoir donné à l'Italie les premières comédies dignes de ce nom. A la morl de son père, il s'attache, comme gentilhomme, an service du cardinal Hippolyle d'Esté, le suit dans ses voyages, remplit plusieurs missions importantes , cl commence en
1503 le poème du Roland furieux, qu'il achève en onze années.
Arioste n'est pas de ces poètes, toujours contents d'eux-' mêmes, qui n'écoutent que les conseils de leur vanité. S'il est dans l'Yrrare un critique sévère, un juge difficile, c'esl à lui qu'Arioste confie les chants de son poème à mesure qu'il les achève. Il cherche des conseils plutôt que des éloges : il ne recule devant aucune peine, devant aucun travail pour donner à sa poésie plus de charme, plus d'élégance, plus d'harmonie. Le jour où il écrit le dernier des trente- huit mille six cent quarante-huit vers dont se compose son poème, il est loin de croire son œuvre achevée. Il corrige, il change, il efface, et lorsqu'enfin, à force de travail, il est parvenu à donner à ses vers cette grâce facile et naturelle qui ferait croire qu'ils n'ont coûté au poète que la peine de les écrire, il public son œuvre et en présente le premier exemplaire au cardinal Hippolyte d'Esté, qui, après l'avoir lu, ne trouve rien à lui dire que ces mots dont nous modifions, en les traduisant, l'indécente grossièreté : «Maître Louis, où donc avez-vous pris tant de sottises? » — Ces sottises, aurait pu répondre le poète, rendront immortels votre nom et le mien ; le vôtre, parce que je vous y ai nommé, le mien parce que j'en suis l'auteur: et lorsque de vous il ne restera qu'un peu de poussière et un vain souvenir, ces sottises, traduites dans toutes les langues, admirées dans tous les siècles, apprendront à la postérité que vous entes l'honneur de compter parmi vos serviteurs un des plus grands poètes de l'Italie. —
L' Arioste ne tarda pas à être vengé de l'injurieux dé-
dain du prince, homme d'espril qui n'avait pas su comprendre l'homme de génie. Le Roland furieux fut accueilli avec enthousiasme dans 1 * mie l'Italie : on ne se contentait pas de le lire, on l'apprenait par cœur, et jamais la mémoire ne s'était montrée plus docile el plus fidèle que pour retenir ces strophes harmonieuses, qui semblaient s'y graver d'elles-mêmes. Le seigneur les récitait dans les fêtes, le laboureur au milieu de ses travaux; c'était ia distraction du soldat dans ses veilles, du bandit dans ses expéditions. On raconte un fait assez singulier qui prouve combien le nom de l'Arioste était devenu populaire. Du service du cardinal Hippolyle d'Esté, le poète était passé à celui d'Alphonse I ", duc de Ferrare, et la première mission dont son nouveau maître le chargea fut d'aller soumettre les brigands qui infestaient les montagnes de la Garfagnana. Leur chef était un homme de résolution nommé Pacchione. L'Arioste lui fait bonne guerre, et le bandit commençait à perdre courage, lorsqu'un jour le poète, suivi seulement de quelques domestiques à cheval comme lui, rencontre dans un ravin une troupe d'hommes armés assis à l'ombre, et qui semblaient guetter une proie. C'étaient Pacchione et ses bandits. Que faire? le combat est inégal, mais la fuite est impossible. Arioste continue sa marche, et bientôt il voit le chef des brigands arrêter un de ses domestiques et l'interroger : il ne doute point que Pacchione, instruit de son nom, ne saisisse avec joie une occasion si favorable de se venger, et il se prépare à vendre chèrement sa vie , lorsque tout à coup le brigand, s' avançant vers lui, s'incline avec toutes les
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marques du respect, el lui «Iii : • .le suis Philippe Pacchione H j'apprends que vous ries Louis Arioste : je vous demande pardon de ne vous avoir pas salué à votre passage; je ne connaissais pas les traits de ['homme dont j'admire le génie : je le prie de m' excuser et de nie croire son serviteur.» — A ces mots Pacchione s'incline de nouveau, ainsi que toute >a troupe, devant le poêle, qui celle fois s'avoue vaincu par le brigand.
L' Arioste ne pouvait continuer à l'aire la guerre à un bandit plus sensible au charme des vers que ne l'avait élé un prince, el il se trouva heureux d'échanger ses Fonctions de capitaine contre celles de directeur du théâtre de la cour, emploi qui lui convenait beaucoup mieux, quoiqu'il dût lui donner à peine I aisance que méritaient ses travaux. Il se glorifiait «lavoir pu bâtir de ses deniers une petite habitation des pi us modestes; et un jour qu'on lui demandait comment il pou- Fait vivre dans une maison si simple, lui qui, dans son poème, avait décrit i\f> palais si magnifiques: .■■C'est, répondit-il, parce qu'on rassemble plus vile et plus facilement des mots (pie des pierres. » — liais, n'en déplaise à l'Arioste, qui sans doute ne prenait pas luimême sa réponse au sérieux, on ne rassemble point facilement dv^ mois qui forment, par leur réunion, i\c> poèmes comme Roland furieux. Sans doute les mois appartiennent à Ions les poètes, comme les pierres à tous les architectes : mais il faut la main du <{énie pour les mettre en œuvre, soit que l'on élève le palais d'Alcine ou la coupole de Saint-Pierre de Rome.
Comment vous faire connaître par l'analyse une o-u-
vie où le poète, s' abandonnant en apparence à tous les caprices de l'imagination la plus vagabonde, semble mettre tout son ail à n'avoir ni méthode ni plan? Commeni raconter une laide qui se compose de mille fables, une action qui embrasse mille actions diverses? Comment choisir parmi Ions ces héros si vaillants, si amoureux, un chevalier dont l'amour et la vaillance nous captivent au point de nous faire oublier les autres? A qui accorder la préférence entre toutes ces princesses si belles, si gracieuses, et parfois si vertueuses et si braves? Au moment où je vais fixer mon choix, voilà que du bout du monde il arrive une princesse plus ravissante ou plus intrépide que toutes celles qui s'étaient jusque-là présentées à mes regards : au moment oii je me complais dans la beauté d'un site sauvage ou d'un magnifique palais, voilà qu'un enchanteur, d'un coup de baguette, me transporte à mille lieues de là en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. — Ici , je rencontre deux chevaliers qui , sans se connaître, fondent l'un sur l'autre et font voler en éclats leurs lances brisées : leurs chevaux roulent sur l'arène : les guerriers se relèvent; ils tirent leur épée; le sang va couler: je m'attends à une victoire, à une défaite : il semble, aux grands coups qu'ils se portent, que l'un des deux au moins va rester sur la poussière. Parait une princesse qui vient de l'Inde, "et passe par là, ne songeant à rien; voilà mes deux champions qui oublient leur combat pour courir après elle. — Là, je vois un chevalier félon qui rencontre dans une forêt une belle égarée, qu'il poursuit depuis long-temps. L'infortunée ne peut lui échapper ;
136 MA T I \ K V. S LIT T K H A 1 II V. S. ni la prière, ni les larmes, rien ne peut L'attendrir : je frémis pour elle du malheur qui la menace el qui semble inévitable mais lotit à coup le pas d'un coursier
retentit au loin, le bruit d'une armure de fer se fait entendre : déjà les lances se heurtent, les glaives se croisent, et pendant que Ton se tue pour elle, la belle se sauve et ne laisse aux combattants qui se la disputent que le chagrin de lavoir perdue. — En ce moment, vous êtes sous les murs de Paris, qu'assiège Rodomonl avec toutes les forces de l'Asie et que ne défendent qu'à grand' peine le bon Charlemagne el ses paladins : l'instant d'après vous êtes ;i Damas, où le sultan Noradin célèbre par i\n tournoi la délivrance de Lucine, son épouse, que lui avait enlevée un géant ogre, aveugle et berger, comme le Polyphème de l'Odyssée. — Ainsi nous marchons dans ce poème d'événements en événements, de surprises en surprises, d'admirations en admirations : jamais h1 poète ne nous laisse en repos la vue ni l'esprit. Il a à ses ordres des anneaux constellés qui rendent invisible, des chevaux ailés qui transportent en un clin d'œil d'Europe en Asie, de la lerre à la lune : il a des miroirs qui endorment quand on s'y regarde : il .1 un cor dont le son met en fuite des armées : il a une lance d'or qui renverse tous ceux quelle touche : il a des châteaux et des jardins enchantés où il nous promène de ravissements en ravissements, de sombres cavernes peuplées de mystères effrayants : il a des monstres, des géants, des nains, des nymphes qu'il fait agir et parler à son gré; il dispose même i\r^ anges, qu'il fait descendre sur la terre pour y apporter les ordres du Tout-
Puissant. L'enfer et le paradis lui sont ouverts, et la lune n'a point de secrets pour lui : dans cet astre s'en va tout ce qui se perd sur la terre, et entre autres choses la raison des hommes, ee qui permet de le croire trèspeuplé.
Les noms de Charlemagne et de ses paladins sembleni indiquer que les événements de ce poème ont un caractère historique et qu'ils se rapportent à la guerre que ce roi fît aux Sarrasins d'Espagne, guerre dans laquelle périt Roland, en l'année 77S, à la fameuse bataille de Roncevaux. Mais Arioste fait assiéger Paris par les Sarrasins; Agramant et Rodomon! y entrent même en vainqueurs. L'histoire ne lut donc jamais plus complètement dénaturée que dans le Roland furieux : tout y est fiction, fable, mensonge, et par cela même tout y est poétique. (Test la chevalerie, et non l'histoire, qui est lame de ce poème : on l'y retrouve partout, et il semble (ju Arioste se soit étudié à rassembler dans un seul tableau le spectacle de toutes les folies et de toutes les gloires, de tous les travers et de toutes les vertus de cette admirable institution qui caractérise si bien le moyen âge. A-l-il trouvé dans sa seule imagination toutes ces scènes, tantôt naturelles, tantôt fantastiques, tantôt gaies, tantôt touchantes, qui se croisent, qui se heurtent, qui se mêlent, qui commencent et qui finissent sans raison et sans cause, et dont l'ensemble, composé de pièces et de morceaux de différentes couleurs, comme l'habit d'Arlequin, a charmé jusqu'à ce jour, et charmera dans tous les temps et dans tous les pays, les lecteurs les plus opposés d'âge, d'humeur et de goûts?
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\oii, sans doute, Arioste n'a pas tout inventé. Nos romans de chevalerie el les coules orientaux , telles sonl les mines d'où il a tiré en abondance les pierres de >'>n édifice. Mais personne avant lui ne les avait façonnées avec cette élégance de formes, avec celle richesse de détails qu'on ne se lasse point d'j admirer; personne n'avait encore l'ail un si merveilleux usage de ces armes enchantées que contient I arsenal des fées el des génies. Son livre est une sorte de lanterne magique où passent sous nos yeux une foule de tableaux brillants des plus vives couleurs el auxquels la parole harmonieuse du magicien qui les explique ajoute un charme inexprimable. C'est encore, si l'on veut, an de ces jardins qu'un art ingénieux façonne à limitation d'une nature sauvage. Ici c'est une cabane couverte de chaume qui vous invite à vous asseoir sur une couche de roseaux ; là c'est un temple en ruines qui vous offre pour sièges ses chapiteaux luises et ses colonnes renversées : vous laites un pas, et \m lac étend sous vos yeux ses eaux limpides, où se reflètent l'azur des cieux el la verdure des bocages; un pas encore, el des roches menaçantes élèvent leurs cimes arides an niveau des grands chênes et des hauts peupliers : puis tout à coup vous rencontre/ une verte pelouse qu'arrose un ruisseau qui semble se glisser comme un serpent parmi les Heurs. Ainsi, dans ce riant dédale de scènes toujours variées, on s'égare avec plaisir, on se retrouve avec joie, el quand on arrive au bout, le sentiment qu'on éprouve est un sentiment de regret : on voudrait recommencer le même voyage, tant on est assuré de n'y jamais ressentir ni
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fatigue ni ennui, et d'y découvrir toujours de nouveaux
charmes.
Tel est le poème de Roland furieux. N'y cherchez point une grande action héroïque, fortemen! conçue, qui pénètre l'âme d'émotions profondes el durables. Ne lui demandez point des caractères hardiment tracés, entre lesquels la vigueur ou la grâce du pinceau établissent des différences fortement tranchées. \e vous attendez point à y trouver ces hautes leçons de morale qui semblent ("ailes pour l'enseignement (\(^ peuples et (\o^ rois. Le Roland furieux n'est point un poème épique à la manière de l'Iliade et de l'Enéide : c'est un poème unique entre ions les poèmes, un poème original, quoique semé d'imitations, un poème toujours varié, quoique l'action tout entière n'ait que deux mobiles, l'amour el l'honneur, un poème enfin qui intéresse toujours, quoique l'intérêt ne s'y puisse fixer jamais. 11 n'y a dans Je Roland furieux ni sujet ni héros principal. Roger, Renaud, Griffon, ne sont ni moins hardis ni moins amoureux, et ils n'ont pas, dans le poème, une moins large part de gloire que le neveu de Charlemagne. Les deux guerrières, Marphise el Bradamante, sont également braves, également belles, et leurs exploits ne le cèdent point à ceux des plus vaillants chevaliers. Angélique, au contraire, reste femme, de même (pie la tendre Isabelle : mais, autant la douleur de l'amante de Zerbin nous émeut, quand elle veut mourir avec lui, autant nous sommes indignés de voir la belle reine di\ Catay sacrifier l'amour de l'invincible Roland à sa passion pour le beau Médor. Nous nous associons à toute la fureur du
héros, quand il lit sur lécorce des arbres, dans les chiffres enlacés d'Angélique el Médor, la preuve d<* leur amour et de son malheur. Mous comprenons la folie du paladin, donl la raison s'envole dans la lune, où elle reste jusqu'à ce qu'As tolphe , monté sur l'hippogriffe, aille l'y chercher; et nous disons avec le poète :
Pauvres oiseaux, prenez garde aux Blets; Craignez la <[lu sous L'appât qui vous Halle : Un jeune enfanl esl caché tout auprès : .Malheur a vous s'il vous prend par la patte! C'est un tyran, c'est un fou, c'est l'amour. Je vous l'ai dit, e'esl le refrain du sage, C'esl un tyran. Vous me croirez un jour; Mais c'est, hélas! quand vous serez en cage. Que de cerveaux ce dieu fait divaguer!
Que d'esprits forts il fait extravaguer! Vul n'y va droit. Pour moi , je le compare A ces forêts où toute route égare.
Tel était docte el se riait de nous : Le voilà pris : il chérit sa folie.
Donnez des fers! Hâtez-vous! qu'on le lie! Logez ce sage à l'hôpital des fous.
— Mais, direz-vous, que nous veut cet apôtre Oui parie d'or el pèche comme en autre?
.le vous crois, frère, un grand prédicateur; Mais commencez par guérir votre cœur.
— Eh! mes amis, j'ai des moments lucides; Je me crois sage en regardant mes rides : Je suis à jeun; j'ai raison ce malin : Profitez-en : je serai fou demain.
Je disais donc, si j'en ai souvenance,
(Joe le miroir des paladins de France.
LITTERATURE ITALIENNE. '. î I
Par aucun frein n'étant plus contenu ,
En plein soleil, en plein champ, et tout nu,
Déracinait les rochers et les chênes,
Pour les punir des erreurs de l'amour,
Tandis qu'au bruit, accourus de leurs plaines.
Les villageois faisaient cercle à l'entour.
Or, tous ces gens, voyant un tel ravage,
An grand galop regagnaient leur village.
Roland voit fuir ces manants effrayes,
Court, les atteint, en prend un par les pieds,
Vous le suspend, s'en l'ail une massue,
Tombe avec lui sur la troupe éperdue,
Avec son dos éreinte trente dos,
Laisse le reste et fond sur les troupeaux.
Bœufs et moulons, chevaux, mulets, bourriques,
Sont assommés par ses mains héroïques.
Chiens et bergers, qui n'osent s'approcher,
Contemplent tout du haut de leur clocher,
Sonnent l'alarme, et déjà, dans la plaine.
On voit de loin courir, sans capitaine,
\ in;;t bataillons hérissés d'espontons,
D'arcs et de pieux, de dards et de bâtons.
Ainsi qu'on voit, lorsque le Qux s'élève,
Un premier flot s'avancer en jouant,
Puis un second faire un pas plus avant,
Puis un troisième, et la nier se soulève,
Grossit, s'étale, et sur les champs salés
Les flots mouvants sont enfin déroulés;
Ainsi marchaient les hordes rassemblées
Du haut des monts et du fond des vallées.
Sur mon héros tous fondent à la Ibis;
Mais mon héros, toujours invulnérable,
Les échinant deux à deux, trois à trois,
Envoie en bloc cette canaille au diable.
Au bout d'une heure, il eu reste un sur trois;
Le reste fuit, la peur les précipite,
\\± \l \TI\Ki;S LITTKR \llil',S.
Ml le guerrier, nue la faim sollicite,
\ a bravemeul s'emparer de leurs loils.
Il o'j restai! rieillard, enfant, ni icinruc ,
Grand ni petit, magister ni cure,
Pas un berger, |>as an chien, pas nue âme,
Tant la terreur ai ail bien opéré!
Mais i'ii pieux lard, iln pain bis, du fromage,
Du lin clairet comme nu huit au pillage;
tët, par la course et la rage aller»',
Roland liait tout, ayant tout dévoré1.
IVous avons cité ce fragmeni du poème del'Arioste, non qu'il soil un des plus beaux du poème, mais parce que là du moins se trouve juslilié le titre de Roland furieux ^ que le poète a donné à sou œuvre. Dans l'Iliade, la colère d'Achille esl bien réellemenl le sujet du poème : elle le rempli! toul entier, soil qu'il se relire dans sa tente pour punir Igamemnon de L'outrage qu'il a reçu, soil (ju'il s'élance dans la mêlée pour venger la morl de son ami Patrocle. Mais dans le poème de l'Arioste la démence de Roland n'esl qu'un épisode, qui ne commence qu'au vingt-troisième chant, et que l'on pourrait supprimer toul entier sans que le poème en souffrit beaucoup. Ce défaul d'ensemble, très-certainement calculé, el celle multitude d'épisodes, placés bout à bout, oui mis le poêle dans la nécessité de préparer le lecteur, par d'habiles transitions, aux changements de scène qui frappent à chaque instant ses regards; et il en esl résulté
1 \iins empruntons ce passage à l'élégante traduction de M. de
Krenilly.
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un genre de beautés jusque-là inconnu et qui appartient tout entier à l'Arioste. Chaque chant du Roland furieux commence, ainsi que vous l'avez pu voir dans le fragment que nous venons de citer, par une thèse de morale poétiquement présentée, el dont le récit qui vient après démontre la vérité. Tous ces débuts de chants sont des petits chefs-d'œuvre de poésie el de grâce. Le poêle s'y met quelquefois en scène d'une façon si charmante qu'on a souvent regret à le voir s'effacer tout à coup pour retourner à son sujet.
Vous avez pu voir encore par le tableau que l'Arioste a tracé de la fureur de Roland qu'il ne prend jamais les choses trop au sérieux, même dans les situations où il pourrait le mieux exciter la terreur ou la pitié dans l'âme de ses lecteurs. Ce n'est que par hasard et comme involontairement qu'il les attendrit par des scènes louchantes, dont il a soin toujours de ne pas trop assombrir les couleurs. I.e sang coule souvent dans ces combats qui se renouvellent sans cesse ; mais le poète se garde bien d'en étaler l'horreur sous nos yeux ; el tous ces grands coups de lance et d'épée semblent ne faire aucun mal, tant il met d'art à faire mourir les vaincus avec grâce el à éloigner de nos regards le spectacle de leur agonie. L'Arioste ne veut qu'une chose, égayer, amuser, charmer son lecteur, cl aucun poète ne l'a fait avec plus de bonheur que lui.
Si l'Arioste a l'air de ne pas prendre au sérieux la chevalerie, à cause même du soin qu'il met à la parer de trop brillantes couleurs el à l'entourer sans cesse
'i'i'i M MINEES LITTERAIRES,
de prestiges fantastiques, on ne peut faire le même reproche au poète qui, cinquante ans plus lard, entreprit de chauler son plus beau triomphe, la conquête du Saint-Sépulcre, la délivrance de Jérusalem. Jamais peut-être la poésie épique ne s'était exercée sur un plus heureux sujet. Pourquoi la Grèce entière s'arme-t-elle dans L'Iliade ? pour contraindre un ravisseur à rendre une femme enlevée à son époux. Pourquoi , dans l'Enéide, ce héros fugitif lraverse-1-il les mers avec quelques amis, compagnons de sa fuite"? pour porter au loin les dieux de son pays et fonder à l'étranger une nouvelle pairie. Aucun de ces événements n'a l'importance historique des croisades. L'histoire moderne n'avait pas de plus riche trésor de poésie que cette guerre de l'occidenl contre l'orient, du christianisme contre l'islamisme. L'Arioste avait, en se jouant, chanté les périls et la gloire de la chrétienté, lorsque le croissant, après avoir envahi la France, s'était retiré devant la masse d'armes de Charles-Martel et l'épéc de Charlemagne; il avait créé à sa fantaisie les héros cl les événements. Mais ici , ce n'étail ni une guerre d'imagination , ni des héros fantastiques que le poète avait à peindre; l'histoire, et non le roman, en avait consacré le souvenir dans la mémoire des peuples (|iii avaient concouru à celle sainte expédition. Les déplorables résultats des dernières croisades n'avaient point effacé la gloire de la première; et ce n'était jamais sans un vif sentiment de douleur el sans un secret espoir de vengeance que les chevaliers chrétiens tournaient leurs regards vers cette terre où la tombe du Christ avait maintenant un si nombreux cortège de tombes chrétiennes,
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(•('Ile terre où l;ml de sang chrétien était venu se mêler au sang iln Sauveur. (Tout été une insulte à la religion, un outrage à la mémoire dos croisés, que de chanter leurs exploits comme 1 Arioste avait chaulé ceux i\v* paladins de Charlemagne, sans autre intention que celle d'amuser ses lecteurs. Plus grave , plus haute, plus sainte était Ja mission du poète des croisades. L'homme qui eut le courage de l'entreprendre et la gloire de l'accomplir naquit à Sorrento le I I mars 154:4. Il était lils de Beraardo Tasso, auteur d'un poème <l \ .hiiadis , imité de l'Amadis de (îaule, dont la France ci l'Espagne se disputent la création première. Peut-être ne parlerait-on plus ni du poète ni du poème, si la gloire du fils n'eût jeté de brillants reflets sur le père, et si Ton n'eût pas pu écrire sur la tombe de railleur i\u poème d'Amadis j — Ci-git Bernardo Tasso, père de Torquato Tasso, — comme autrefois on avait écrit sur le tombeau de Pépin, — (!i-<]it Pépin, père de Charlemagne.
Le Tasse, lils de poète, prit dès l'enfance le goût des vers ; mais son père mil Ions ses soins cl employa même toute son autorité à l'en détourner. Il fut envoyé à l'université de Padoue pour y étudier le droit, science plus lucrative que la poésie. Mais le Tasse était né poète, el , tout en s'efforçant de débrouiller le chaos des lois, il lisait Dante, Pétrarque, Boccace, l' Arioste, el une voix intérieure lui disait que c'était là les maîtres qu'il devait suivre, et qnen marchant assidûment sur leurs traces il parviendrait peut-être à les atteindre Plein de cet espoir, il se met à l'œuvre, el comme le succès du Roland furieux a rendu populaire en Italie le nom des i. 38
paladins de Cbarlemagne, il s'empare de celui de Renaud, le cousin de Roland , non pour imiter servilement l'Arioste et s'aventurer comme Lui dans un labyrinthe d'événements romanesques, mais pour appliquera la peinture des mœurs modernes la manière des poêles de L'antiquité. Il pense toutefois qu'on peut apporter quelque tempérament à la sévérité d'Arislole, de même que la licence de l'Arioste peut être réglée, et il essaie de se frayer entre les deux une route où puissent se rencontrer sur le même terrain l'imagination et Le bon sens. Ainsi il cherche à mettre de la variété dans son poème en mêlant quelques épisodes à l'action principale, mais il a soin de les lier ensemble, et il l'ail en sorte que l'intérêt, loin de se disperser sur une foule de héros, se réunisse sur un seul. Ce qu'il cherche, il le rencontre en elle!, et le poème de Renaud révèle à l'Italie un grand poète de plus. .Mais, tandis que des milliers de vois proclament la gloire de ce nouveau génie, une voix proteste contre ce concertde louanges, et cette voix, c'est la sienne. Le jeune Tasse a le bonheur de ne pas croire que son coup d'essai soil un chef-d'œuvre: il vient seulement d'essayer sa puissance, comme le jeune aiglon qui s'élance pour la première fois hors de l'aire paternelle, et qui fait d'abord l'épreuve de ses forces en se jouant autour des lianes du rocher: mais tout à l'heure il va prendre un essor plus hardi et monter vers le soleil.
Voyez le Tasse se dérober aux acclamations, aux applaudissements de la foule, et, seul avec son génie, se promener, en rêvant, à travers la campagne. Une grande pensée fermente dans ce cerveau de dix-huit ans. Ce n'est
plus une épopée fantastique qui l'occupe. Il réfléchi! que la poésie épique ne peu! avoir une véritable grandeur que lorsqu'elle prend pour objet un de ces événements qui n'ont pas besoin du secours de l'histoire pour demeurer •pavés dans la mémoire des peuples : mais, tout eu cherchant une base historique pour l'œuvre qu'il veut entreprendre, il se dit aussi que la poésie n'esl pas l'histoire, et que le charme du merveilleux, loin de diminuer l'intérêt des événements , les grandit , les ennoblit, pour tout dire les poétise, en leur imprimant ce caractère presque divin qui est l'âme de l'épopée. Quelle dut être la joie du jeune poète lorsque d'en haut lui vint la pensée de chanter la conquête de la Terre-Sainte et la délivrance de Jérusalem par Godefroy de Bouillon! Avec quel enthousiasme il dut s'écrier :
« Je chanterai les pieux combats et le guerrier qui délivra le tombeau de Jésus-Christ. De nombreux exploits signaleront sa prudence el sa valeur; des travaux nombreux éprouveront sa patience dans celle glorieuse conquête : en vain l'enfer se soulèvera contre lui : en vain s'armeront coude lui les peuples réunis de l'Asie el de l'Afrique : le ciel protégera ses efforts el il ramènera sous les saints étendards ses compagnons errants.
Telle est la pensée de son poème, pensée qui ne le quitte plus, ni le jour parmi les devoirs et les distractions du monde, ni la nuit à travers les caprices de ses rêves. Quelle richesse el quelle variété de couleurs va lui offrir le Contraste des armées chrétiennes el sarrasines !
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Il n'aura point, comme Lucain, a déplorer les tristes effets des guerres civiles : ce sont deux nations , opposées de croyances, de langage, de mœurs, qui vont se trouver <mi présence, l'une armée pour la plus sainte el la plus glorieuse des causes, la religion, l'autre pour le plus cher el le plus juste des intérêts, la défense <lu loyer. Là, deux religions, depuis long-temps en lulle sur les champs de bataille, \ont se disputer le monde, l'une avec son austère vérité , son sainl enthousiasme, l'autre avec ses brillantes superstitions, son aveugle fanatisme. Le merveilleux naîtra tout naturellement de cette lutte-, assez éloignée, soit par le temps soit par les lieux, où elle se passe, pour que le poète ose mêler à la grandeur des événements historiques le charme poétique des traditions : la fiction servira de parure à la vérité et l'ornera sans la déguiser.
— La simplicité antique ( ainsi dut raisonner le Tasse» i ne serait plus goûtée désormais, les esprits ayant été conduits par la brillante imagination de l'Arioste à se complaire surtout dans la variété, dans la multiplicité des incidents et des ressorts poétiques : je tacherai donc de n'être pus moins riche que lui en événements; mais j'aurai soin de les coordonner et de les faire tous concourir à l'accomplissement du l'ait principal. Je m'efforcerai de les varier à l'infini ; je ne mettrai point la patience de mes lecteurs à l'épreuve par le spectacle continuel de batailles sans résultat, comme Homère n'a pas craint de le l'aire dans l'Iliade, mais je tâcherai de retrouver quelque chose du mouvement et de la vie qu'il leur donne, el dont l'illusion est telle qu'on croit, en le
lisant, entendre les cris el voir les efforts des combattants. Près de ces horribles scènes de carnage je placerai de riants tableaux de la vie pastorale, et aux pompeuses solennités de la religion je ferai succéder la touchante peinture des peines et des joies de l'amour : ainsi, sans jamais fatiguer ni l'attention ni l'intérêt du lecteur, je le conduirai, à travers le pays enchanté des fictions, vers le but et le dénoùmeni de mon poème, la délivrance du lieu saint.
C'est surtout, se dit encore le poète, dans la peinture des caractères que je veux prendre Homère pour maître, et non pas l'Arioste, qui semble avoir coulé toutes ses ligures dans le même moule. Godefroy de Bouillon, le chef de l'entreprise, sera prudent, calme, brave, comme doit l'être un grand capitaine; et j'aurai soin de ne le mettre en scène que rarement et dans les occasions importantes. Tancrède sera parmi les chrétiens un modèle d<> vaillance et de générosité, et je lui opposerai, dans le camp des Sarrasins, le farouche el brutal Argant. Renaud sera mon Achille, passionné, vindicatif, mais plein d'honneur et d'héroïsme : je le livrerai aux séductions de l'artificieuse Armide, qui emploiera pour le perdre toute la puissance de la magie et tout l'enivrement des voluptés. Gardons nos plus fraîches et nos plus suaves couleurs pour peindre cette tendre Herininie dont le cœur aimant est méconnu par le brillant Tancrède, qui adore la guerrière Clorinde, son ennemie. N'oublions pas de montrer dans Soliman un noble caractère et un ferme courage; le triomphe n'a de valeur qu'autant qu'on a vaincu un digne adversaire. — Ayant ainsi donné à clia-
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cun de mes héros une physionomie qui le distingue, je les ferai agir et parler de manière à ce qu'ils ne se démentent jamais : ce précepte d'Horace n'est pas moins conforme aui lois de la nature qu'aux impérieuses convenances de l'art. Pour ce qui est du merveilleux, condition essentielle de la poésie épique, osera-t-on nie blâmer de faire intervenir dans cette grande lutte le ciel et renier, Dieu et Satan? L'islamisme n'est-il pas une des créations du génie du mal, et ne dois-je pas lui donner pour appui tout le corlége des démons, des enchanteurs et des magiciens, qui, depuis des siècles et <ie nos jours encore, s'efforcent de détourner les esprits du chemin de la vérité et les cœurs de l'amour de Dieu? Si Ton m'accuse d'avoir trop souvent employé les prestiges de la féerie , je répondrai que j'écris pour un siècle et pour un peuple qui n'ont pas encore secoué le joug d'une puérile4 crédulité. Ainsi la laide de mon poème reposera en partie sur l'existence d'une forêt enchantée où ne pourront pénétrer les chevaliers chrétiens, et dont les merveilles sans nombre feront connaître l'épouvante au cœur même de Tancrède : je ferai conduire par un ermite au centre de la terre les deux guerriers envoyés à la recherche de Renaud, retenu loin du camp par les enchantements d'Armide : ils feront un voyage fantastique dans les îles fortunées, avant d'arracher le héros aux enchantements qui lui font oublier ses devoirs. Tout ce merveilleux ne peut être avoué sans doute par la saine raison; mais si je parviens à l'entourer de tous les charmes de la poésie, peut-être me pardonnera-t-on les écarts d'imagination où je me sens entraîner malgré moi. —
Nous avons indiqué rapidement de quelles pensées le Tasse (lui être animé dans la composition de son poème, et c'est la meilleure analyse que nous puissions en l'aire. La Jérusalem délivrée esl , de lous les poèmes épiques, sans même en excepter ceux d'Homère, celui qu'on lil et relit toujours avec le plus de plaisir, parce qu'il réunit à tout l'attrait d'un poème tout le charme d'un roman el tout l'intérêt d'une histoire. Le cœur et l'esprit s'y complaisent également. On a cependant reproché au Tasse de n'avoir point une véritable sensibilité, et de gâter souvent une situation touchante el dramatique par de froids jeux de mots ou des exagérations ridicules : c'est le défaut (h1 toute la poésie italienne : ni Dante, ni Pétrarque, ni Arioste n'ont pu se soustraire à l'influence du goût national. Ces concetti, qui nous glacent el nous choquent, dans l'expression des sentiments tendres el passionnés, ne produisent pas sans doute le même effet sur les esprits italiens; c'esl comme un fruit dont on n'aime la saveur el le goût que lorsqu'on est du pays qui le produit.
Quoi qu'il en soit de ce défaut , que nous expliquons sans l'excuser, comment ne pas reconnaître (pie si l'auteur de la Jérusalem n'a pas trouvé dans son cœur des accents comme ceux de Priam el d'Hector dans l'Iliade, et de Didon dans l'Enéide , il a cependant imaginé (U's scènes dont Homère el Virgile auraient pu envier la création? Qui peut lire sans émotion le combat où Clorinde tombe frappée par Tancrède qui l'aime et la tue sans la connaître? Comment ne pas s'attendrir à la vue d'Hermime trouvant Tancrède expirant sur le sahle et
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lui prodiguant tous les soins do son amour méconnu ? Comment enfin rester froid devant le désespoir d'Armide abandonnée par Renaud. Si les vers de la Jérusalem atteignaient toujours le pathétique des situations, si la sensibilité du poêle égalait son imagination, le Tasse n'occuperait pas seulement le troisième rang parmi les poètes épiques, il serait le rival de Virgile et presque l'égal d'Homère.
Malgré le charme infini de la versification du Tusse, la Jérusalem délivrée est peut-être, de tous les poèmes épiques, celui qui a le moins perdu de sa beauté originale dans les traductions qu'on en a laites. Nous en possédons plusieurs en prose française; mais nous avouons notre préférence pour les vers de M. Baour- Lormian, qui a traduit en poète les vingt (liants dont se compose l'œuvre du Tasse. En voici un fragment où le traducteur nous paraît digne de son modèle; c'est la Mort de Clorinde. — La guerrière, après avoir mis le feu à la tour des chrétiens, veut rentrer dans Solyme, dont elle trouve les portes fermées. Tancrède l'aperçoit dans l'ombre, se met à sa poursuite, et, ne reconnaissant pas, sous son armure de 1er, celle qu'il aime, il la provoque : le combat s'engage avec fureur; épuisés de fatigue , ils s'arrêtent un moment et s'appuient sur le pommeau de leur épée.
La sombre nuit alors fuyait (levant l'aurore. Aux premières clartés don! le ciel se colore, Tancrède mil co 1er le sang <le l'inconnu, VA jouit d'un triomphe à ce prix obtenu. \iuant infortuné! Une de maux et de larme-
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Vont bientôt expier le succès de les armes. Enfin, d'un long silence interrompant le cours, Le héros à Clorindc adresse ce discours : t Redoutable guerrier, puisque la nuit profonde Dérobe tanl d'exploits aux hommages du monde,
- Si ton cœur, pour jamais dans sa haine affermi,
- \c se refuse poinl aux vœux d'un ennemi,
- Dis-moi ton nom, Ion rang. Puis-je tomber sans boute Sous les coups du rival que mon courage affronte,
» Ou, si l'arrêt «In ciel seconde mon effort ,
• Dois-je m' enorgueillir de te donner la mort ?
•• — Mon nom pour l'ennemi fut toujours un mystère,
- Lui répond l'amazone, et je prétends le taire.
» Je veux bien cependant l'apprendre sans détour a Que mes mains, cette nuit, ont embrasé la tour.
- — Téméraire, la mort que t'apprête ma lance
- \ a punir ta réponse ainsi que ton silence, s La colère à ces mois ranime sa vigueur
O quel affreux combat! Quel assaut de fureur! Chaque atteinte portée est une atteinte sûre ; Partout le fer pénètre, et laisse une blessure. Telle, lorsque les cents, <[ui soulevaient ies (lots, Apaisés tout à coup, rentrent dans le repos, La mer bouillonne encor; ses ondes agitées Obéissent au choc qui les a tourmentées; Tels ces deux ennemis fatigués et sanglants, Quoique déjà le 1er pèse à leurs liras tremblants, Se déchirent l'un l'autre, et ne vivent encore Que par h/ seul courroux dont l'excès les dévore.
L'heure fatale sonne, et Clorindc ô douleur!
Tancrède la poursuit, enflammé de fureur, Kl pousse vers son sein la pointe meurtrier» Le 1er avide a bu le sang de la guerrière. Ce sang vermeil et pur rougit le tissu d'or Qui du sein virginal ombrageait le trésor. A ce terrible coup l'héroïne chancelle;
re
iVi M ll'IXKES LITTKR MltKS.
Ses genoux languissants se dérobent sons elle. L'insulte dans la bouche, ci l'éclair dans les veux, Tancrède achève enfin son triomphe odieux. Clorinde, que le glaive incessamment menace, Tombe, mais, en tombant, les rayons de la grâce, L'esprit de charité, d'espérance .et d'amour, Jusqu au fond de son cœur versent un nouveau joui'. Ses yeux d'un autre monde embrassent la carrière, Et, prêts à se fermer, s'ouvrent à la lumière. Elle prononce alors dune mourante voix (les mois, ces derniers mois interrompus trois lois :
- J'ai vécu, c'en est fait : ami, je le pardonne. \e laisse point périr l'âme qui m'abandonne.
- One les ean\ du baptême épurent ma raison, Et lavent les erreurs de ma jeune saison.
- Au nom du Dieu vivant, exauce ma prière! » Quelques pleurs de Tancrède ont mouille la paupière. Cette voix, ces accents si plaintifs cl si doux Apaisent sa vengeance cl charment son courroux.
Près de là murmurait une source limpide Oui s'échappe et jaillit de la montagne aride. Tancrède dans son casque j puise en soupirant Une eau pure, cl revient près du guerrier mourant S'acquitter de son grand et pieux ministère. Pâle, le cœur saisi d'un trouble involontaire, En desarmant ce Iront il sent trembler sa main, El s'accuse en secret d'un triomphe inhumain.
Tout à coup ô disgrâce! ô terreur imprévue!
Il voit, il reconnaît quel moment! quelle vue'
Clorinde! juste Dieu! Le déplorable amant Demeure anéanti, sans voix, sans mouvement. Toutefois il rassemble, à cet aspect funeste, Dans le Fond de son cœur la force qui lui reste. Il suspend ses remords, combat son désespoir. Le malheureux, chargé d'un auguste devoir, Se presse, bêlas! de rendre à l'immortelle vie
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Celle qu'il adorait, que lui seul s'est ravie, Et prononce tout bas les mots religieux Qui doivenl à Cloriudc ouvrir enfin les cieux. Au son des mois sacrés, une suhile joie Dans les traits de Glorinde éclate et se déploie. On croirait qu'elle dit , contente de mourir : - J'expire sans regret, je vois le ciel s'ouvrir. « De son leinl par degrés le vermillon s'efface. La sombre violette aussitôt le remplace. Ses regards, attachés à la voûte d'azur, V cherchent du soleil l'éclat mobile et pue. Enfin, par le trépas se sentant oppressée, Elle lève une main languissante, glacée, Comme un ;[a;;c de paix la donne à son amant, Sourit, meurt, et parait s'endormir seulement.
Qu'il nous soil permis maintenant de suppléer à l'insuffisance de nos ('Indes cl de notre jugement sur l'Ariosle et le Tasse, en niellant sous vos yeux le parallèle qu'a tracé de ces deux grands poêles un Italien, grand poète lui-même, Métastase, Après avoir blâmé la distinction plus brillante que solide que l'on faisait alors, en disahf que la Jérusalem est un meilleur poème que le Roland furieux, mais que l'Ariosle est un pins grand poète que le Tasse, après avoir exprimé toute sou admiration pour le poème d'Àrioste, qu'il savait par cœur, il continue ainsi :
« Lorsque je fus parvenu à combiner mes idées, à les peser dans la balance de mon propre esprit, le désir de varier mes occupations plutôt que l'espérance d'aucun plaisir me décida enfin à lire la Jérusalem. Je n'essaierai pas de vous peindre l'étrange boule versement que
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ci'îlc lecture opéra dans mon âme. Cette action, grande cl énergique, clairement et vivement exposée, savamment conduite, parfaitement terminée, qui s'offrail à moi dans son ensemble, comme dans un vaste tableau; la variété dos événements dont elle se compose et qui l'enrichissent sans la diviser ; la magie d'un style toujours pur, toujours clair, toujours élevé, toujours harmonieux, et qui, soutenu par sa propre force, sait communiquer de la noblesse au\ objets les pins simples et les pins communs; ce coloris si vigoureux, qui brille surtout dans les comparaisons et les descriptions; celle évidence de narration qui séduit et persuade; des caractères si vrais, si bien soutenus; le bol enchaînement i\e^ idées; tant de science, tant de jugement, et surtout cette force prodigieuse d'imagination qui , loin de s'épuiser comme il arrive ordinairement dans les ouvrages de longue haleine, semble aller toujours en croissant jusqu'au dernier vers : voilà ce qui me pénétra d'un plaisir dont jusqu'alors je ne mêlais pas formé l'idée, d'une admiration mêlée de respect, d'un vif remords de ma longue injustice, et d'une implacable indignation contre ceux qui croyaient outrager l'Arioste en lui comparant le Tasse. Ce n'est pas que dans celui-ci même je n'aie découvert quelques-unes de ces imperfections inséparables de l'humanité. Qui peut se vanter d'en être exempt? Pensezvous «pie son illustre prédécesseur soit sans défauts? Si Ton remarque avec peine dans le Tasse quelques vers trop limés, croyez-vous qu'on ne reproche pas quelquefois à l'Arioste de n'avoir pas assez travaillé les siens? On voudrait retrancher des ouvrages de l'un quelques
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collectif \wu dignes de la bailleur de son génie; maison souffre avec peine dans ceux de l'autre dos bouffonneries trop peu décentes pour un écrivain poli. On trouve que, dans le poème du Tasse, les sentiments amoureux pourraient être exprimés d'une manière un peu moins recherchée; mais on aimerait mieux que l'auteur <lu llolaïul les eùl peints dune manière un peu moins naturelle. Mais ce sérail la preuve dune insigne malveillance et dune vanité bien pédantesque que d'aller rechercher sur ces êtres lumineux quelques petites taches éparses ça et là. Si, pour faire parade de sa puissance, Apollon se niellait un jour dans la fantaisie de faire de moi un grand poète et qu'il m'ordonnât de lui déclarer librement celui de ces deux ouvrages si vantés que je voudrais prendre pour modèle, j'hésiterais certainement beaucoup; mais ce goût naturel et peut-être excessif que j'ai pour la méthode, la régularité et l'exactitude, pourrait bien, je le sens, me faire pencher à la fin pour ht Jérusalem délivrée. -
Maintenant que .Métastase vous a l'ail apprécier en quelques lignes, mieux que nous ne l'aurions fait en cent pages, le mérite du poème, occupons-nous de la vie du poète : elle est elle-même un poème plein d'intérêt.
Le Tasse avait dédié son poème de Renaud au cardinal d'Esté, qui l'admit au nombre de ses gentilshommes, et le présenta à la cour de son frère Alphonse, duc de Ferrare. L'accueil que lui font les deux princesses Lucrèce el Léonore d'Ksfe, leur beauté, leur esprit, leur savoir, car, suivant l'expression de Brantôme, ..elles faisaient boute aux plus savants, » lotit se réunit pour i. 39
'.'.s MATINEES LITTERAIRES.
exulter l'imagina lion du jeune poète. S il ne peut, par le rang el la naissance, prétendre à leur hymen, il petil
.m moins, par le génie el la gloire, se rendre digne de leur amour. A défaut d'une couronne d'or, il ceindra son Iront d'une couronne de laurier. (Test dans cet espoir qu'il écrit la Jérusalem. Déjà quatre chants sont achevés, lorsque le cardinal d'Esté L'emmène avec lui à la cour de France el le présente à Charles IX. Là, il se lie avec Ronsard et Ions les poètes (lu temps : mais les honneurs el les louanges qu'on lui prodigue ne peuvent suppléera la pénurie de sa bourse, et, faute d'argent, il quitte Paris avec le même habit qu'il y avait apporté. Revenu à Ferrare, il reprend avec joie ses deux occupations favorites, la poésie et l'amour; il chante el il aime; et lorsque, dans quelque partie de son poème, comme le bel épisode d'Olinde et Sophronie, ou dans une pastorale, comme celle d'Aminte, il a exprime hautement devant celle qu'il aime les tendres sentiments de son cœur, ce bonheur lui suffît. Car rien n'est moins prouvé que celle intrigue amoureuse entre le poêle el la princesse Léonore, dont la vertu et la piété sont attestées par les récils contemporains. Il semble avoir luimême écrit l'histoire de son amour dans ce beau vers de sa Jérusalem :
Brama assai, poco spera, e nulla chiede.
H désirait beaucoup, espérait peu cl ne demandait rien.
Le temps de cet amour chaste el discret fut, comme
nous l'avons d'il , celui même où il composa son poème,
LITTERATURE ITALIENNE. i.»!)
lemps heureux qui prit fin vraisemblablement en l'année 1575, lorsque, à l'âge de trente-un ans , le Tasse eut achevé sa Jérusalem. De ce moment la vie du poète n'est plus qu'un long enchaînement de souffrances et de malheurs. Plein de défiance de lui-même et de confiance eu ses amis, il leur soumet son œuvre avant de la publier. L'un reproche au poème de manquer d'unité, et condamne les enchantements d'Annulé : l'autre demande la suppression de l'épisode d'Olinde et Sophronie, qu'il juge inutile : celui-ci trouve déplacés dans un poème chrétien les amours de Tancrède el ceux de Renaud : celui-là ne veut permettre ni l'intervention des anges ni les maléfices des démons. Vainement le Tasse invoque les traditions et l'histoire même à l'appui des prodiges dont il a enrichi sa fable : il semble, à entendre ses amis, que ce qu'il a de mieux ;'i faire, c'est de jeter son poème au feu, pour le recommencer en entier. |'n nouveau chagrin vient se joindre à celui que lui font éprouver ces injustes critiques : la Jérusalem est publiée sans son aveu, et cet abus de confiance lui enlève les espérances de fortune qu'il a fondées sur la publication de son poème In sombre désespoir s'empare de lui. Le grand poète n'est plus qu'un cerveau faible et malade, en proie à mille terreurs qui troublent ses idées et égarent* sa raison. Cet homme, naguère plein d'enthousiasme pour l'amitié, pour l'amour, pour la vertu, ne croit plus à rien. Il se voit partout environné d'ennemis secrets el invisibles qui s'attachent à ses pas el le poursuivent jusque dans son sommeil. Il se persuade qu'il a outragé Dieu et que l'Inquisition s'apprête
<i le punir : c'esl en vain que le grand inquisiteur, au pied (lii(|ii('l il se jette, l'absout, pour le rassurer, de crimes imaginaires. Son esprit malade lui fait voir un ennemi dans mi citoyen de I'Yrrare : il le provoque et lui donne un soufflet. Peu de jours après, attaqué lui-même par cet homme et ses deux frères, qui fondent sur lui l'épéf à la main, il se défend seul contre trois, et les force de s'enfuir après les avoir blessés. In domestique de la duchesse d'Urbin lui fait ombrage; il lente de lui portei un coup de couteau sous les yeux mêmes de la princesse. Le duc Alphonse le fait arrêter, et, après deux jours de détention, l'emmène avec lui dans sa maison de plaisance de Belriguardo. .Mais le Tasse ne veut plus ni protecteur, ni ami : il se dérobe à l'hospitalité d'Alphonse, et, après avoir erré dans les montagnes, il va se présenter, couvert de haillons et sous un nom supposé, à sa sœur Cornélie , qui d'abord ne le reconnaît point. Le Tasse lui raconte ses infortunes, et c'est a leurs larmes qu'ils se reconnaissent. Là , il recouvre en partie sa raison, et bientôt il peut revenir à Ferrare, où il retrouve ses places, mais non sa faveur. Les courtisans le repoussent, les valets l'outragent ; il se plaint, on ne l'écoute point : alors il accuse le prince d'ingratitude et de lâcheté; il désavoue les louanges qu'il lui a données dans ses vers et se répand contre lui en violentes invectives. Alphonse ne sut pas se montrer généreux jusqu'au bout envers l'homme de génie dont il avait été l'ami. L'hôpital des fous s'ouvrit pour recevoir le plus grand poète de l'Italie, et le garda sept ans et deux mois dans un cachot sans air et sans lumière, d'où il enten-
LITTERATURE ITALIENNE. «il
dail les gémissements el les cris de ses compagnons de misère. On lui refusait tout. Ce n'est [tas sans un profond sentiment de pitié et d'indignation qu'on lit ces phrases douloureuses dans une lettre qu'il écrivit de sa prison à un de ses amis :
. Hélas! que je suis à plaindre! j'avais formé le dessein d'écrire deux poèmes épiques dont les sujets étaient aussi nobles qu'intéressants, quatre tragédies dont j'avais déjà tracé le plan, et plusieurs .ouvrages en prose sur îles questions très-importantes pour le bonheur des hommes. Je me proposais d'allier ensemble l'éloquence et la philosophie, et j'espérais laisser après moi une mémoire impérissable. Maintenant, sous le poids de tant d'infortunes, j'ai renoncé à toute pensée de gloire : je m'estimerais heureux si je pouvais éteindre la soif qui me consume. Une ne puis-je espérer d'être réduit à la plus humble condition, pour vivre sans contrainte dans une obscure retraite! Je n'y recouvrerais point la santé, qui m'a quitté sans retour, niais j'y passerais Je reste de mes jours, sans angoisses, avec honneur, et à l'abri des outrages. Si les hommes me refusaient leurs secours, j'invoquerais les lois de la nature : j'irais avec les animaux sur les bords des fontaines et tics rivières étancher librement la soif dont je suis dévoré. Je redoute peu la violence des souffrances; mais j'en mesure la durée avec effroi, et cela suffit pour me rendre incapable de penser et d'écrire. L'idée d'une captivité sans terme et l'indignation des mauvais traitements que je subis augmentent de jour en jour ma tristesse : le désordre de ma barbe et de mes cheveux, le défaut de vêtements
el l'horrible malpropreté qui m'environne ne sont qu'une partie de mes maux : la solitude, mon ennemie naturelle, la solitude que j'ai eu horreur, aggrave le poids de mes souffrances et rend ma situation intolérable. •
\j ou tons à ce tableau de la dureté d'un prince envers un homme de génie, celui plus révoltant encore peut- Cire des outrages de ses envieux. Comment comprendre aujourd'hui que l'académie delaCrusca, devenue depuis si laineuse, ait commencé ses travaux par prononcer solennellement ce jugement, qui mérite d'être conservé dans l'histoire des folies humaines?
.. La Jérusalem délivrée, peu digne (\n titre de poème, n'est qu'une lourde et froide compilation, sans proportion el sans grâce, d ni\ style obscur et inégal, pleine de vers ridicules, de mots barbares , de tournures vicieuses, de comparaisons frivoles : elle ne rachète par aucune beauté ses innombrables défauts. ■
Voilà commenl unecélèbre académie jugeait le poème : nous avons vu comment nn prince traitait le poète. La postérité a vengé l'un el l'autre; el lorsqu' après de nouvelles tribulations, mêlées de quelques honneurs, le 'fasse fui appelé à Home pour être couronné au ('.apitoie, le saintpère se lit l'interprète de l'avenir en disant à Fauteur de la Jérusalem : Venez honorer cette couronne qui a honoré Ions ceux qui l'ont portée avant vous! » — Mais lui, toujours en proie à de sombres pressentiments, s'écriait: .(Test un cercueil qu'il faut me préparer. Si vous me destinez une couronne, réservez-la pour orner mon tombeau. ••
Le poète disail vrai, le malheur devait le suivre jusque dans cette suprême gloire. Peu de jours avant celui qu'on avait fixé pour son couronnement, il l'ut saisi (Yuy\r fièvre violente : transporté dans le couvent de Saint-Onuplire, il succomba, après quatorze jours de maladie, le 25 avril 1595, à l'âge de cinquante-un ans; et, comme il lavait annoncé, ce fui un cadavre qui recul la couronne de l'immortalité.