‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 47 sur 49 · SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME SIÈCLE

MIRANDA, TERREIRA, CAMOENS.

La littérature portugaise est une des littératures les moins connues cl les moins populaires en France. On sait le nom d'un poêle, le Camoëns; on connaît le titre de son poème, les Lusiades; cl quand on a lu dans La Harpe une assez faible traduction de l'épisode du géant Adamastor qui règne au cap des Tempêtes, on s'en tient là, bien convaincu qu'on s;iit tout ce qu'il importe de savoir de la littérature du Portugal. Mous essaierons d'en donner une plus complète idée, tout en reconnaissant que Camoëns est à peu près le seul poète portugais qui soit digne d'une étude sérieuse, dans le cadre rigoureusement limité que nous avons dû nous tracer.

On croit généralement que la langue portugaise n'est qu'un dialecte de la langue espagnole. Il est hors de doute que les langues espagnole cl portugaise sont sœurs, en ce sens qu'elles oni une commune origine,

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c'est-à-dire qu'elles dérivent du latin, du celte, du goth el <lc l'arabe; mais ce sont des sœurs qui diffèrent complètement de caractère. L'aînée est la langue portugaise, s'il faut en croire un fragment de poème trouvé en l'an IIN7 dans un tel étal de dégradation qu'il en restait à peine trente lignes déchiffrables. On attribue ce poème à Roderic, dernier roi goth de la Péninsule, ce qui le l'ait remonter au huitième siècle : l'antiquité de la langue portugaise serait donc prouvée par ce monument, qui établirait en même temps celle de la littérature du Portugal. On cite, parmi les poètes des treizième et quatorzième siècles , le roiDenys et son fils Alphonse IV : or, quand les rois se l'ont poètes, on peut être certain qu'ils ont beaucoup d'imitateurs. Mais que reste-t-il à présent des productions de ces premiers temps de la littérature portugaise? Quelques vers recueillis çà et là par les antiquaires, la plupart inintelligibles el tous sans intérêt. Ce n'est qu'au quinzième siècle, époque de gloire pour la nation portugaise, qu'on rencontre des traces considérables d'une littérature nationale.

Vers la fin de ce siècle el sous le règne du grand Emmanuel , nous apparaît Bernard Ribeyro, auteur d'églogues et de poésies amoureuses qu'on dit avoir été inspirées par la princesse Béatrix, fille du roi. La répétition continuelle des mêmes pensées, des mêmes sentiments, souvent des mêmes mots, imprime aux vers du poète mie monotonie qui toutefois ne manque pas de quelque douceur et, au premier abord, d'un certain charme, mais qui fatigue bientôt l'oreille et l'esprit du lecteur.

LITTERATURE PORTUGAISE. i(i7

Le règne suivant, celui de Jean III, vil surgir un poète, né à Coïmbre en I 495 , qui devait l'aire révolution dans la poésie portugaise, en tournant les esprits vers l'imitation de l'antiquité. En Portugal , comme en Espagne, comme en Italie, comme en France, comme en Angleterre, les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome furent à peine connus que les premières productions (\n génie national, romanceros, ballades et chansons, furent dédaigneusement reléguées dans les rayons les plus obscurs des bibliothèques , et la mémoire ne s'en conserva guère que parmi le peuple des campagnes, où on les chantait pour endormir les entants et abréger les heures de la veillée.

Le poète qui lit celle révolution était un docte professeur de la célèbre université de Coïmbre, nommé Saa deMiranda. Il voyagea en Italie, et il en rapporta l'amour de l'antiquité. Par lui la poésie italienne s'infiltra dans la poésie portugaise, qui lui devint semblable à tel point, aussi bien par les formes que par les sentiments, que , sans la différence d'idiome, on eût pu les confondre. Nous citerons un sonnet de Miranda, que Pétrarque n'eùl certainement [tas désavoué. Il est intitulé le Coucher du soleil.

« Le soleil grandit à l'horizon, l'air se rafraîchit, les vents se calment et les oiseaux se taisent : celle eau qui tombe du haut d'un rocher, loin de m' inviter au sommeil, me ramène à de graves pensées. 0 choses vaines et périssables! quel est le cœur qui se confie en vous? Un jour passe-, un autre s'écoule encore ; mais tous sonl incer-

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tains comme les vaisseaux confiés aux vents. Ici j'ai vu des ombrages, dos fleurs ; j'ai vu des eaux, desfontaines sur une douce verdure ; j'ai vu des oiseaux qui tous chantaient l'amour. Tout est muet à présent, tout est aride, et moi-même je revêtsàmon tour de plus tristes couleurs: mais tout se renouvellera autour de moi, mou changement seul est sans retour. ••

Miranda mêlait souvent à ses poésies, qui la plupart ont un caractère pastoral , des réflexions philosophiques, à la manière d'Horace, sou poêle favori. Ainsi il commence une épitre au roi parcelle strophe, qui semble dérobée à son modèle :

.. Un homme dune seule opinion, d'un seul visage, d'une seule foi, qui rompt plutôt que de plier, pourra être tout , mais il ne sera jamais courtisan.

Miranda s'efforça également , à l'exemple des Italiens, de ressusciter sur les tréteaux du Portugal la comédie grecque et la comédie latine.

Cette obstination à imiter en tout et partout les anciens fait que nous préférons à Miranda un poète, né à Lisbonne en I 528, qui du moins a su donner à ses imitations un caractère national. On le nommai! Antonio Ferreira. Il fut, comme Miranda, professeur à l'université de (loïmbre; mais il ne chercha point à lutter en latin avec les poêles de l'ancienne Rome, et il parvint à donner à ses vers, tous écrits dans la langue de son pays, une grâce, une élégance cl un naturel qui le tircnl nommer l'Horace portugais. Aussi correct dans son langage que dans sa pensée, il repoussa toute exagération de style et de senti-

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ment : il est vnii qu'en même temps il renonça pour ainsi dire volontairement au titre d lioiiniic de génie. Il nous semble eependanl que Ferreira fil preuve au moins d'une grande hardiesse d'exécution , lofS(Jtie, sans autres maîtres que les anciens, il composa sa tragédie toute nationale â'Inèê de Castro, qui nous paraît fort supérieure à la célèbre Sophonisbe du Trissin, son contemporain. Ferreira a sur le Trissin L'immense avantage d'avoir, comme l'avaient fait Eschyle, Sophocle et Eurypide, pris le sujet de sa tragédie dans l'histoire même de son pa\,s. Mous rappellerons ici en peu de mots le sujet de ce drame touchant, qui a été imité dans toutes les langues, sans qu'aucune imitation ait effacé l'œuvre originale.

Inès de Castro était unie par l'amour le plus tendre à l'infant don Pedro de Portugal ; mais le roi Alphonse IV, voulant soustraire son fils à celte union inégale, se décide, pour satisfaire à la fois à la colère du peuple et à l'intérêt de sa couronne, à faire périr la malheureuse Inès. Inès, toute à son amour pour l'infant et à sa tendresse pour ses (ils, ignore le danger qui la menace. Cependant elle a de tristes pressentiments : elle a fait un songe et elle le raconte ainsi à sa nourrice , au commencement du troisième acte.

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