‹ Matinées littéraires: cours complet de littérature moderneChapitre 6 sur 49 · MERLIN- DEVIN · texte numérisé non relu

MERLIN- DEVIN

... Merlin , Merlin, où allez-vous si malin avec voire chien noir?

• — Je viens de chercher le moyen de trouver l'œuf rouge du serpent marin au bord du rivage, dans le creux du rocher : je vais chercher dans la vallée le cresson vert et L'herbe d'or, et dans le liois, sur le bord de la fontaine, la branche élevée du chêne.

» — Merlin, Merlin, revenez sur vos pas, laissez le rameau au chêne, laissez à la vallée le cresson el l'herbe d'or; laissez parmi l'écume, dans le creux du rocher, l'œuf rouge du serpent marin. Merlin, Merlin! revenez sur vos pas : il n'y a de devin (pie Dieu. »

Les fées et les nains jouent un grand rôle dans les anciennes poésies bretonnes. Les poètes ne doutaient pas de l'existence de ces puissances intermédiaires entre Dieu et l'homme , et ce n'a pas élé sans peine (pie le christianisme est parvenu à déraciner cette superstition populaire. Les lieux (pie les fées affectionnaient sont encore désignés par un nom qui les rappelle : on trouve souvent en Bretagne la grotte aux fées, la fontaine aux fées, la roche aux fées.

Comme on ne peut douter (pie dans la poésie populaire de la Bretagne les chants ne soient toujours contemporains des faits qu'ils célèbrent , on connaît la date précise du chant intitulé lu Peste d'Elliant quand on sait que cette peste eut lieu au sixième siècle. Voici la légende qui aide à comprendre ce chant, célèbre dans toute la Bretagne.

.. L'était jour de pardon au bourg d'Elliant. In jeune meunier, arrivant au gué avec ses chevaux, vit une belle dame en robe blanche assise au bord de la rivière , une baguette à la main , qui le pria de lui faire passer l'eau.

» — Oh ! oui, sûrement, madame, » répondit-il ; et déjà elle était en croupe sur sa bête. Dès qu'elle fut déposée sur l'autre rive, la belle dame lui dit: — a Jeune homme, i. <3

Mi \l \TI\i;i,> LITTÉRAIRES.

\ini^ ne savez pas qui vous venez de passer : je suis la Peste. Je viens de faire le tour de la Bretagne, et je me rends à l'église du bourg, où la messe sonne. Tous ceux que je frapperai de ma baguette mourront; pour vous, ne craignez rien ; il ne vous arrivera aucun mal . ni a votre mère non plus. ■•

Kl maintenant commence le chant de la Peste d'El-

liant :

LA PESTE D'ELLIANT.

Entre Langolen cl le Faouet, il \ a un saint barde. Il a dil aux gens du Faouel : Faites célébrer chaque mois une messe dans votre église. La Peste est partie <l Kllianl , mais non sans sa proie ; car clic emporte sept mille hommes et cent de plus! En vérité, la mort est descendue dans le pays d 'Klliant , cl tout le monde est mort, honnis deux personnes : une petite vieille femme de soixante ans cl son fils, qui avait porté la Peste sur ses épaules.

Dans la place publique d'Elliant on trouve de L'herbe à faucher, excepté dans L'étroite ornière de la charrette qui conduit les morts en terre.

Dur eùl clé le cœur qui n'eût pas pleuré au pays d'Elliant , quel qu'il lui , de voir dix-huit charrettes pleines à la porte du cimetière et dix-huit autres \ venir.

■ Il y avait neuf enfants dans une même maison; un même tombereau les porta en terre. Leur pauvre mère

les traînait; le perc suivait en sifflant.;, il avait perdu la raison.

PO KSI F. S BRETONNES. 6:$

« Elle hurlait, elle appelai! Dieu; elle était bouleversée corps et âme. Enterrez mes neuf fils, disait-elle, et je vous promets un cordon de cire qui fora doux lois le tour do votre église et quatre fois le lour de votre croix.

» J'avais neuf fils que j'avais mis au monde, et voilà que la mort est venue me les prendre sur le seuil de notre porte; et je n'ai personne pour me donner une goutte d'eau.

« Le cimetière est plein jusqu'aux murs, l'église est pleine jusqu'aux degrés : il faut bénir les champs .pour enterrer les cadavres.

i) Je vois un chêne prés du cimetière; un drap blanc est attaché à sa cime. La Peste a emporté tout le monde. »

Vous avez dû remarquer combien pou de mots suffisent au barde breton pour peindre' cet horrible tableau. La puissante imagination dos poètes de l'antiquité n'a peut-être rien produit de plus pathétique.

La poésie bretonne ne se compose pus seulement de chants historiques ; elle renferme encore des cantiques religieux, des chansons d'amour, et surtout des légendes pleines de grâce et do naturel. Le chant national dr^ Bretons, lorsqu'ils défendirent leur indépendance contre l'ambition des rois de France, renferme dos beautés de premier ordre bien dignes de l'amour de la patrie qui les a inspirées. Il n'a point encore été oublié, bien qu'il n'y ;iit plus de prétexte pour le chanter, et dans plus d'une chaumière on entend encore redire ce dialogue entre le chevalier Laz-Breiz et son page :

64 M \ I I \ il i:s LITTERAIRES.

\l<ni cher maître, dites-moi : est-ce que je ne vous suiv rai point au combat ?

n — Et que dirait la pauvre mère, si in ne revenais plus au village? Si ton sang coulait sur la terre, qui mettrait un terme à sa douleur?

• — Au nom de Dieu , cher maître, si vous m'aimez, \ous me laisserez aller au combat. Je n'ai point peur (les Fiançais : mon cœur est ferme et mon acier bien aiguisé. Y trouvera à redire qui voudra, où \<>us irez, j'irai; où vous combattrez, je combattrai.

Puis les voilà qui marchent à la rencontre i\u terrible chevalier Lorgnez, el le page s'écrie :

. Voici Lorgnez <|ui arrive avec une troupe nombreuse; ils sont dix, et dix autres, et dix encore : ils vont entrer dans le bois de châtaigniers : mon pauvre maître, nous aurons bien du mal à nous défendre.

• — Tu iras voir combien ils sont quand mon glaive les aura frappés. Allons! choque ton épée contre mon épée et marchons à leur rencontre. -

Les légendes poétiques présentent surtout un vif intérêt ; ce sont autant de petits drames pleins de mouvement, cl qui se dénouent avec un art qui ferait honneur aux écrivains les plus exercés. Nous pourrions en citer plusieurs, el si nous donnons la préférence à la légende du carnaval de Rosporden, ces! qu'elle offre plusieurs

points de ressemblance avec des légendes sur le même sujet également célèbres en Allemagne, en Angleterre et

en France. Vous allez juger si le barde breton qui en est l'auteur méritait que son nom restât dans l'otibli, tandis

qu'on proclame partout ceux de portes qui peut-être l'ont imité. On l'attribue au père Morin, capucin, qui mourut vers J i80 après avoir prédit aux Bretons leur incorporation à la France en punition de leurs péchés Kn voici la traduction :

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