LES DEUX RATS
Cerlain rat de campagne, en son modeste gîte,
De certain rat de ville eut un jour la \isite ;
Ils étaient vieux amis; quel plaisir de se voir!
Le maîlre du logis veut, selon son pouvoir,
Régaler l'étranger ; il vivait de ménage,
Mais donnait de bon cœur, comme on donne au village.
Il va chercher, au fond de son garde-manger,
Du lard qu'il n'avait pas achevé de ronger,
Des noix, des raisins secs; le citadin, à table,
Mange du bout des dents, trouve lout détestable : « Pouvez-vous bien, dit-il, végéter tristement,
Dans un trou de campagne enterré tout vivant?
Croyez-moi, laissez là cet ennuyeux asile;
Venez voir de quel air nous vivons à la ville ;
Hélas ! nous ne faisons que passer ici-bas ;
Les rats, petits et grands, marchent tous au trépas.
Ils meurent tout entiers, et leur philosophie
Doit être de jouir d'une si courle vie,
D'y chercher le plaisir; qui s'en passe est bien fou. »
L'autre, persuadé, saule hors de son trou;
Vers la ville à l'instant ils trottent côte à côte,
Ils arrivent de nuit; la muraille était haute,
La porte était fermée; heureusement nos gens
Passent sans être vus, sous le seuil se glissant.
Dans un riche logis nos voyageurs descendent ;
A la salle à manger promplemenl ils se rendent.
Sur un buftet ouvert, trente plats desservis,
Du souper de la veille étalaient les débris.
L'habitant de la ville, aimable et plein de grâce,
Introduit son ami, fait les honneurs, le place,
Et puis, pour le servir, sur le buffet trottant,
Apporte chaque mets qu'il goûte en l'apportant.
Le campagnard, charmé de sa nouvelle aisance,
Ne songeait qu'au plaisir et qu'à faire bombance,
Lorsqu'un grand bruit de porte épouvante nos rats :
Ils étaient au buffet, ils se jettent en bas,
Courent, mourant de peur, tout autour de la salle...
Pas un trou... De vingt chats une bande infernale
Par de longs miaulements redouble leur effroi.
« Oh ! oh! ce n'est pas là ce qu'il me faut, à moi,
Dit le bon campagnard ; mon humble solitude
Me garantit du bruit et de l'inquiétude ;
Là, je n'ai rien à craindre, et si j'y mange peu,
J'y mange en paix du moins, et j'y retourne... Adieu. »
A peine Horace venait-il de ramener la gaieté parmi les convives, à l'aide de son ingénieux apologue, que Mécène reparut, plus triste encore qu'à son départ. Sa tristesse avait une cause légitime. Auguste, mécontent des agitations de Rome, et plein de foi dans la tradition qui le faisait descendre des anciens rois d'Ilion, veut transporler à Troie le siège de l'empire romain. Ce projet afflige le fidèle ministre plus dévoué à la gloire qu'à la vanité de son maître. Auguste est resté inflexible aux conseils de la raison et aux prières de l'amitié. « Peutêtre, dit Mécène à Horace, peut-être est-ce à vous qu'est réservé l'honneur de triompher d'une résolution funeste qui ferait de Rome la sujette de Troie, et de l'Europe l'esclave de l'Asie. Je sais que votre sagesse vous a tenu jusqu'à ce jour étranger aux affaires de l'État; vous avez refusé les honneurs et les dignités ; mais il est des temps où le poète a une plus haute mission que de chanter les amours et la gloire. C'est alors qu'un péril menace la patrie, qu'il doit s'armer de sa lyre comme d'une épée. pour la défendre. N'avez-vous pas eu le généreux courage de reprocher aux Romains cette fureur des guerres civiles et cette dépravation des mœurs domestiques, qui les ravalent quelquefois au-dessous des barbares et des esclaves? Plusieurs de vos odes, qui sont dans la mémoire
de tous les Romains attestent que vous savez dire au peuple la vérité tout entière. N'oscrcz-vous donc la faire entendre aux souverains ? Pollion vous dira peut-être qu'on ne doit point écrire contre ceux qui peuvent proscrire : mais moi je répondrai avec vous : « Rien ne trouble l'homme juste et ferme dans ses desseins : ni les cris d'un peuple en fureur, ni les menaces d'un tyran farouche, ni les flots irrités de l'Adriatique, ni les foudres de Jupiter ne peuvent ébranler sa grande âme : que le inonde brisé s'écroule ! les ruines du monde le frapperont sans l'effrayer. — Oui, Mécène je vous obéirai, s'écrie Horace, et c'est aux nobles sentiments que vous venez d'exprimer que je devrai mes inspirations. 11 sera glorieux pour un poëte d'avoir conservé à Rome son dieu, car ce qu'est Jupiter au ciel, Auguste l'est sur la terre. — Vous aurez cette gloire, répond Mécène. Personne mieux que vous n'a le secret de donner aux vérités les plus sévères l'apparence des louanges les plus délicates. N'admirez-vous pas, dit-il en se tournant vers les convives, avec quelle grâce charmante Horace a su mêler à une invitation de venir à sa campagne les plus hautes leçons de la morale et les plus sages conseils de l'amitié ? Ce que j'aime en vous, mon cher Horace, c'est que votre poésie est toute dans votre cœur; votre esprit si brillant et si fécond, vous sert à l'embellir sans l'altérer jamais. Vous faites aimer la vertu, même en chantant le plaisir, et la gloire, même en louant la volupté. Il n'est personne qui, . en écoutant vos vers, ne soit heureux et fier d'être votre ami, il n'est personne qui n'aspire à le devenir. — Rappelez-vous, dit alors Virgile, les vers si touchants et si beaux qu'il adressa au navire qui m'éloignait de lui et me portait en Grèce. Les dieux pouvaient-ils être
sourds à <l<is accents qui leur rappelaient ceux d'Apollon dans rOlympe? Et lorsque nous perdîmes notre ami Qointilien Varas, je ne sus que verser des larmes inutiles, Horace rendil les siennes immortelles dans une ode qui
est à la lois un chef-d'œuvre de poésie et de sentiment. — Il est beau, ajoute le poète Jules-Antoine, d'être à la lois Anacréon par la grâce, et Pindare par le génie! — Non, Jules-Antoine, s'écrie Horace en interrompant son ami, vouloir imiter le sublime essor de Pindare, c'est ! comme le fils de Dédale, s'élever dans les airs sur des 1 ailes de cire pour donner en tombant son nom à quelque mer. Tel qu'on fleuve, grossi par les orages, et qui du haut des monts se précipite dans la plaine qu'il inonde, tel se répand en flots de poésie le génie impétueux de Pindare. Pour moi, semblable à l'abeille, qui sur le bord des ruisseaux recueille péniblement le suc des fleurs pour en composer son miel, ce n'est, comme elle, qu'à force • de travail que je parviens à composer mes vers. Et cependant, ajoula-t-il avec une noble fierté, je sens que je ne mourrai pas tout entier: on dira que, le premier, j'ai donné à la lyre des Romains les sons mélodieux de la lyre des Grecs, et si je parviens à terminer mon œuvre, je m'écrierai avec orgueil: j'ai achevé un monument plus durable que le bronze, plus élevé que les pyramides, un monument que les orages et les aquilons ne peuvent renverser, que le temps et les siècles ne peuvent détruire. Oui, Mécène, si vous daignez me compter parmi les maîtres de la lyre , je porterai jusqu'aux deux ma tête enorgueillie. »
Cette noble confiance en son génie était permise au | poëte dont les chants étaient alors répétés dans les cam- ] pagnes et dans les cités, dans les chaumières et dans les
palais, et qui devaient L'élre un jour dans le monde entier. Le génie d'Horace était aussi varié que fécond. Le poêle lyrique pouvait être, s'il l'eût voulu, le rival de Virgile dans l'Épopée et de Térence dans la comédie ; mais une paresse naturelle, dans laquelle il semblait se complaire et qui formait une grande partie de son bonheur, lui défendait d'entreprendre des travaux de longue haleine.
La paresse, qui avait fait d'Horace un poëte lyrique, conseilla encore à son esprit moqueur de s'exercer dans la satire plutôt que dans la comédie. Il lui semblait d'ailleurs que pour flétrir les vices et railler les ridicules de son siècle, la satire lui ouvrait une carrière plus indépendante et moins fréquentée. Un poëte s'était fait à Rome une grande réputation comme poëte satirique : c'était Lucilius. Les Romains l'admiraient surtout pour son antiquité : ils jugeaient ses ouvrages, comme on juge les vins, par leur date plutôt que par leur qualité. Mais Horace n'avait garde de régler son jugement sur celui de la multitude ; il ne pensait pas que le vernis d'antiquité, qui rend les médailles précieuses, ajoutât également une valeur aux productions de l'esprit : il examina les anciens poëtesde l'Italie d'après les règles invariables et éternelles du beau et du vrai ; il ne put se résoudre à admirer ni les grossièretés de Plaute, ni le style diffus et incorrect de Lucilius ; et, bravant les cris des envieux et les murmures des sots, il osa le dire dans celle immortelle épître aux Pisons, ce code du bon goût; auquel la postérité a donné le titre d'Art poétique. Horace ne se contenta pas de critiquer les satires de Lucilius : il fit lui-même des satires, et il y excella, comme dans tout ce qu'il entreprit. C'est qu'il observait lui-même les sages
conseils qu'il donnait aux autres, et qu'il ne prenait jamais une tâche qui fût au-dessus de ses forces. Il n'est aucun philosophe, aucun historien, aucun moraliste qui lasse mieux connaître, dans ses écrits, les vices, les travers et les ridicules des Romains, qu'Horace dans ses satires et dans ses épîtres. On se croit à Rome, au temps d'Auguste, (Mi les lisant. On connaît tous les personnages dont il parle, comme si l'on avait vécu avec eux ; on se prend d'amitié pour ses amis, et l'on a peine à ne pas haïr ceux qui le haïssent. Et il ne manquait pas d'ennemis, le grand poëte, l'ami de Mécène et le favori d'Auguste. Non-seulement ils déchiraient ses poésies, mais encore ils calomniaient son caractère. « C'est un homme dangereux, disaient-ils, qui pour un bon mot ne se fait faute de sacrifier un ami. » Les plaisanteries les plus innocentes étaient dans sa bouche des crimes impardonnables. Si, par modestie, il refusait de lire ses ouvrages en public: « il nous méprise, disaient-ils ; nous ne sommes pas dignes d'entendre ses chefs-d'œuvre : il en réserve la lecture pour les oreilles de Jupiter... » Que répondait Horace? Il menaçait, de temps en temps, ses ennemis de les rendre à jamais fameux parle ridicule, et leur montrait son esprit comme un glaive toujours prêt à sortir du fourreau ; mais le plus souvent, il les méprisa; il fit mieux : il sut mettre leur malice h profit, en s'appliquant à perfectionner ses ouvrages et à les rendre vainqueurs de la critique et du temps; il devint lui-même le plus rigide et le plus sévère de ses censeurs ; il n'épargna ni peine, ni travail pour ôler à ses ouvrages l'air du travail et de la peine, pour y répandre enfin cette aisance et ce naturel, qui font croire que rien n'est plus facile que d'en faire autant, mais qui font sentir à celui
qui ose l'entreprendre que rien n'est, en effet, plu> difficile.
L'art et la nature, le génie et le savoir, l'esprit et le goût, Horace réunit tout :son imagination, comme poëte, n'est pas moins vive que son jugement est profond comme philosophe. Il joint l'urbanité et l'atticisme à la simplicité et au bon sens. Il est peut-être le seul écrivain dont on puisse ouvrir le livre au hasard, avec la certitude d'y découvrir une beauté, dès le premier regard, et ces beautés que Ton y trouve en si grande abondance ne sont pas de celles auxquelles nous a déjà accoutumés la lecture des chefs-d'œuvre de la Grèce. Horace avait droit de s'écrier, comme il le fait : « 0 imitateurs î troupeau servile!.. .»Car lui, soit qu'il chante les plaisirs de la table ou les triomphes d'Auguste, les charmes de la médiocrité ou la grandeur de Rome, les douceurs de l'amitié ou les empressements de la gloire ; soit même qu'il flétrisse les vices des Romains, ou qu'il raille leurs travers, soit qu'il condamne au mépris les mauvais écrivains, ou qu'il décerne au génie des palmes immortelles, il est toujours lui-même, toujours Horace; ce caractère d'originalité qui lui est spécial, n'est pas son moindre titre de gloire , et le moins imitateur des poètes en est resté le plus inimitable. Virgile disait qu'il était aussi difficile d'arracher un vers à Homère qu'à Hercule sa massue ; on pourrait dire qu'il est aussi difficile d'enlever un vers à Horace, qu'à Vénus sa ceinture.
Si Horace n'eût été qu'un grand poëte latin, il serait lu, admiré dans les écoles ; une ou deux traductions, plus ou moins heureuses, l'auraient fait connaître aux gens du monde ; mais les hommes d'étude et quelques poètes seraient peut-être les seuls à l'admirer, comme
tant d'antres grands écrivains de ranliquité;mais il n'en est pas ainsi. D'où vient qu'Horace plaît également au jeune écolier qui cherche à le comprendre pour la première lois et au vieux professeur qui l'explique et le commente depuis longues années ? D'où vient que l'homme d'État le choisit pour se distraire de ses travaux cl l'homme du monde pour se reposer de ses plaisirs? D'où vient que, dans l'affliction, on le prend pour consolateur, et dans la prospérité pour compagnon de sa joie? D'où vient qu'à tous les âges, dans tous les rangs, dans tous les pays, c'est Horace, toujours Horace qui est le poëte de prédilection de l'homme d'esprit, de l'homme de hien, de l'homme de goût? D'où vient enfin qu'il est l'écrivain de l'ancienne Rome qui fait le plus regretter aux femmes de ne pas savoir le latin ? C'est qu'Horace n'est pas seulement le plus gracieux des poètes, mais encore le plus aimable des hommes ; c'est qu'en l'admirant, on ne peut se défendre de l'aimer.
Il ne faut pas croire cependant que cette préférence vienne de ce qu'il flatte nos passions. Voyez au contraire comme il peint et caractérise les vices et les folies des hommes ! Il les compare à des voyageurs, engagés dans une vaste forêt et qui ont perdu leur chemin ; les uns vont à droite, les autres à gauche ; tous s'avancent au hasard et s'éloignent du but, Sommes-nous prodigue, avare, ambitieux, hypocrite, superstitieux? Horace ne nous épargne pas de dures et bonnes vérités ; il nous place sous les yeux un miroir ; il nous force à nous y reconnaître ; et nul en s'y regardant ne peut s'empêcher d'avoir honte de lui-même.
Ne croyons pas au reste qu'Horace se soit épargné plus qu'un autre dans ses satires. Voyons comme il se
met lui-même en présence de Dave, son valet : écoutons comment il se traite :