‹ Matinées littérairesChapitre 9 sur 118 · HORACE ET LYDIE · texte numérisé non relu

HORACE ET LYDIE

A ton amour tant que mon cœur put croire , Tant qu'un rival, de son bras amoureux, De ton beau cou ne pressa point l'ivoire, Plus que les rois du monde Horace était heureux.

LYDIE

Tant que ton cœur, à Pholoé rebelle, Mit son bonheur à vivre sous ma loi, Tant qu'à tes yeux je parus la plus belle, Quelle femme eût osé se comparer à moi?

HOBACE.

De Pholoé, que vit naître le Thrace, Et dont la lyre appelle les amours, J'aime les chants el j'adore la grâce : Pour prolonger les siens je donnerai mes jours.

LYDIE

Au beau Lysis, que j'aime et qui m'adore, Je vais ni'unir par d'éternels liens :

Il a mou cœur : s'il veut ma vie encore, Pour prolonger ses jours, je donnerai les miens.

Et cependant, si Vénus clans nos âmes, D'un vain dépit rendait l'amour vainqueur,

Si j'abjurais de mensongères flammes, Si ma Lydie enfin retrouvait tout mon cœur?...

LYDIE

Lysis est beau : toi léger, toi colère : Tu fus volage et cruel envers moi.

Qu'importe, bêlas! puisque tu sais me plaire, Avec toi je veux vivre, et mourir avec toi.

Des applaudissements unanimes accueillirent ces vers où la tendresse de l'amant et la grâce du poëte s'unissaient pour élever ce dialogue au-dessus de tout ce que la Grèce avait de plus fin et de plus délicat. Sappho même n'avait jamais eu de plus doux accents, et pour la première fois peut-être l'amour avait trouvé un langage qui n'offensait pas la pudeur. Horace n'avait pas toujours été aussi réservé, ni aussi chaste ; on citait de lui plusieurs chansons à faire rougir les matrones romaines, et même à les mettre en fureur; car ce qu'il savait le moins pardonner aux femmes, c'était d'être laides ou vieilles.

Horace a remarqué que la joie des convives n'a point gagné Mécène, et que le favori d'Auguste, le ministre de ses volontés, conserve un front soucieux; son amitié s'alarme d'une tristesse dont il ignore la cause et qui peut altérer une santé qui lui est si chère; et la pensée lui vient d'arracher quelque temps Mécène à la gravité de ses travaux. Il doit aux bienfaits d'Auguste la possession d'un petit bien dans le pays des Sabins ; là un ruisseau limpide, un bois épais, un champ fertile le rendent plus riche et plus heureux que les rois sur leur trône; jl y vit à l'abri de la pauvreté et des privations, car ses désirs ne vont pas au delà de ce qu'il possède. Son ambition serait d'y recevoir son protecteur, son ami, de lui montrer par son exemple que peu de chose suffit au bonheur du sage. Mais corn-

ment déterminer Mécène à quitter les plaisirs del opulence et les soucis du pouvoir pour venir dans une humble retraite chercher le silence et le repos? Costa sa lyre qu'il demande ce nouveau triomphe; ilselèveet s'avance vers Mécène, il lui dit:

Noble iïls des rois de Toscane, Viens, un nectar t'est préparé, Que jamais une main profane N'épancha du tonneau sacré.

Viens, la rose à peine fleurie, Ornera nos banquets joyeux, Et des parfums de la Syrie, Nous embaumerons nos cheveux.

De Tibur laisse la campagne

Et d'Ésul l'humide vallon;

Ne peux-tu qui lier la montagne,

Du parricide Télegon?

Viens aux champs, que rien ne t'arrête,

Fuis ce palais audacieux,

Qui | orte insolemment sa têle

Jusque dans le palais des dieux.

Cessa de la superbe Rome, D'aimer la fumée et le bruit :

De cet éclat que l'on renomme Un grand se dépouille avec fruit.

Loin du faste et de l'opulence, Souvent un champêtre banquet, Sous l'humble toit do l'indigence, Dérida son front inquiet.

Déjà dans la voûte éthérée, Brille Andromède et Procyon :

La terre ardente est dévorée Par les feux brûlants du Lion.

Le pâtre que l'ombrage attire, Cherche la fraîcheur des ruisseaux,

Dont le silencieux Zéphire Ose à peine effleurer les eaux.

Toi, loin de nos plaisirs tranquilles,

Toujours occupé des Romains,

Tu médites des lois utiles

Au peuple remis en tes mains:

Tu vois avec inquiétude

Ses ennemis se réunir,

Et fais une cruelle étude

De prévoir les maux à venir.

Mécène, un dieu prudent et sage, Et nous devons tous Tcn bénir, D'un impénétrable nuage A couvert le sombre avenir :

11 rit de nos vaines misères, , Lorsque, prévoyant les destins, De maux souvent imaginaires, Nous nous créons des maux certains.

Ne pensons qu'au jour qui s'écoule ; La vie, hélas! n'est qu'un instant.

Le temps est un fleuve qui coule Et s'enfuit d'un cours inconstant :

Tantôt à travers la prairie, Promenant lentement ses eaux, Il s'endort dans l'herbe fleurie, Ou serpente dans les roseaux.

Tantôt, quand par d'affreux orages Soudain les flots sont irrités, Sa fureur, féconde en ravages, Parcourt nos champs épouvantés ,- Il entraîne dans les campagnes Arbres, rochers, maisons, troupeaux, Et des forêts et des montagnes.

Fait au loin mugir les échos.

11 sait être heureux, l'homme sage, Qui peut se dire : j'ai vécu !

Quelque avenir qu'il envisage, Le malheur ne l'a point vaincu.

.En vain sur lui la foudre gronde :

Son bonheur n'est point éclipsé, Et le puissant maître du monde, Ne peut détruire son passé.

La Fortune injuste et bizarre,

Qui s'obstine à ces jeux cruels, ^

De ses bienfaits toujours avare,

Les partage avec les mortels.

Si j'éprouve son inconstance,

Mon cœur n'en est point abattu;

J'épouse une honnête indigence

Et m'entoure de ma vertu.

Que sur le vaisseau qui me porte, Souille l'aquilon furieux, Par des vœux que le vent emporte, Je n'importune point les dieux :

Je confie à leurs soins propices, Ma frêle barque sur les eaux, Et je m'endors sous les auspices, De Zéphire et des deux Gémeaux.

A ces accents dont la douceur pénétrante Ta vivement ému, Mécène presse dans ses bras son poëte favori et lui promet de se rendre à ses vœux. Tout h coup un messager d'Auguste entre avec grand bruit dans la salle du festin : il apporte au ministre Tordre de se rendre sur le champ auprès de l'empereur, et le ministre s'arrache aussitôt aux plaisirs de la table et aux charmes de l'amitié pour obéir au maître qui commande et ne permet pas de retard. Les convives, troublés dans leur joie et dans leur repos,selèventprécipitammentet se disposent àse retirer; mais Horace les retient et les engage à attendre le retour de Mécène. — En attendant, leur dit-il, permettez-moi de

vous dire un conte que rappelle à ma mémoire ce qui nous arrive aujourd'hui:

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