SATIRE VII
Depuis longtemps j'écoute, et si j'osais, ma foi, Maîlre, je vous dirais quelques mots.
Ah! c'est loi, Dave?
DAVE
Oui vraiment, c'est Dave. un ami de son maîlre, Un serviteur fidèle.
Ou qui tâche de l'être, Pour que sa vie échappe à ma sévérité. Soit; décembre autorise un peu de liberté : Puisque ainsi nos aïeux l'ont établi dans Rome, J'y veux bien consentir : Parle...
DAVE
Je vois que l'homme, Tantôt se donne au vice et se perd sans retour, Tantôt e6t vertueux et pervers tour à lour. D'anneaux, de vêtements, Priscus change à toute heure : On le voit déserter sa superbe demeure, Pour chercher un réduit où ne pourrait entrer Le fils d'un affranchi sans se déshonorer. Des voluptés de Rome aujourd'hui fanatique, Demain, l'amour des arts le conduit en Atlique. Enfin, c'est le mortel le plus capricieux Qu'ait jamais enfanté le caprice des dieux. Le bouffon Volanus , par un valet qu'il paye, Fait relever les dés dont le vain bruit l'égayé, Depuis que sur son lit, pour avoir trop joué, En juste châtiment, la goutte l'a cloué, Dans le vice endurci, le vicieux sans doute Est plus heureux que l'homme, incertain dans sa roule,
Qui n'offre aux passions qu'un courage abattu, Et suit tantôt le vice et tantôt la vertu.
Mais, à qui ce discours d'une insolence extrême... S'adresse-t-il ?
DAVE
A vous.
A moi , drôle !
DAVE
A vous-même...
Des antiques Romains vous louez les vertus : Mais qu'un Dieu vous les rende, et vous n'en voudrez plus. Soit que des vieilles mœurs que prône votre livre, Vous condamniez l'exemple ou n'osiez pas le suivre, Soit que la fange immonde où vos pieds ont marché, Vous tienne dans l'ornière à jamais attaché, A Rome, c'est aux champs que votre cœur aspire : Aux champs, c'est à son tour pour Rome qu'il soupire ; Si vous vous trouvez bien, c'est où vous n'êtes pas. Le jour, où par hasard vous manque un grand repas, (Comme si tous les jours à la table d'un maître Vous étiez, en esclave, obligé de paraître), Vous êtes enchanté qu'un moment de loisir De souper au logis vous donne le plaisir ; Mais, qu'à la fin du jour un billet de Mécène Vous appelle chez lui, soudain change la scène. « Esclaves! dites-vous : mes parfums! » Est-on sourd? Vous criez, tempêtez : on se presse, on accourt; Et vous voilà parti ! mais de tous vos convives, Comment vous répéter alors les invectives !
Que l'on me dise à moi que, gourmand et gourmet, D'un bon plat, d'un bon vin, je flaire le fumet, Que je suis paresseux, ivrogne ! — eh bien, mon maître, J'en conviendrai. Mais vous, qui valez moins peut-être, De quel droit me gronder? De grands mots revêtus, Mes vices sont chez vous transformés en vertus. Cinq cents drachmes, je crois, furent le prix de Dave : Mais, s'il fallait peser le maître avec l'esclave,
Peul-êlre... eh quoi, déjà vous vous fâchez! Pourquoi Ces regards furieux que vous lancez sur moi ? Je ne vous dis ici, maître, sur votre compte, Rien que de Oispinus le portier ne raconte.
Suis— je, me direz-vous, libertin, débauché? Mais, suis-je un voleur, moi, qui n'ai jamais touché A vos vases d'argent, sachant ce qu'il en coûte ? Écartez le péril, et vous verrez sans doute Que la nature alors, faisant ce qu'il lui plaît, Soumet au même joug le maître et le valet.
Ètes-vous bien mon maître, esclave de tant d'autres? Nous avons nos soucis; n'avez-vous pas les vôtres, Dont nul préteur, je pense, en dépit de nos lois, Ne vous affranchirait, vous touchât-il vingt fois? Mon maître, encore un mot : si votre valet Dave N'est rien, en vous servant, qu'esclave d'un esclave, Vous n'êtes, comme lui, soumis au même sort, Qu'un de ces nains de bois que dirige un ressort.
Quel est donc l'homme libre à ton avis?
DAVE
Mon maître.
C'est le sage qui l'est et qui ne croit pas l'être, Qui commande à lui-même et que n'étonnent pas La pauvreté, l'exil, les fers et le trépas. Méprisant les honneurs, non moins que la richesse, Il fait de sa vertu comme une forteresse Où des grands et du sort il brave le courroux : Mon maître, à ce portrait, vous reconnaissez-vous? Cinq talents : c'est le prix qu'une beauté vénale Demande à votre amour; et bientôt au scandale Joignant l'outrage, après avoir reçu votre or, Elle ferme sa porte et vous arrose encor ; Puis sa coquetterie en riant vous rappelle. Osez briser le joug où vous tient cette belle. Dites : « Me voilà libre! oui, libre! je le veux! » Vous ne le pouvez pas : un maître impérieux, Qui de son aiguillon vous poursuit et vous presse, Vous ramène tremblant aux pieds de la traîtresse.
Lorsque, pour les beaux-arts épris d'un fol amour, ,
Devant un Pausias vous restez tout un jour, Êtes- voua plus sensé que moi quand, d'aventure, le m'arrête en passant à voir quelque peinture, Où l'ocre et le charbon retracent à mes yeux De nos gladiateurs les combats glorieux? 11 me semble les voir, qui se cherchent, s'évitent; On dirait dans leurs mains que les glaives s'agitent. Nous faisons même chose, et l'on dit cependant : Horace est connaisseur ! Dave est un fainéant ! Qu'à sa table le soir Auguste, vous invite : Certain d'un bon souper, vous y courez bien vite ; C'est mérite chez vous... Moi, d'un gâteau fumant Si l'odeur me séduit, je ne suis qu'un gourmand !... Quand je mange un peu trop, le fouet me châtie : Vous, les pieds chancelants, la tête appesantie, D'un excès d'aliments votre estomac chargé Vous punit, à son tour, pour avoir trop mangé.
Pour un flacon de vin, si, le soir par la ville, Je troque un petit meuble à mon maître inutile, Suis-je pJus criminel que l'héritier joyeux Qui dévore en festins les biens de ses aïeux ? Ajouterai-je encor que dans votre demeure, Vous ne pouvez rester seul avec vous une heure : Dans la paix du sommeil, ou dans l'oubli du vin, Vous fuyez les soucis : vous les fuyez en vain; Car, vous ne pouvez pas, tant le mal est extrême, Échapper, en fuyant, à l'ennui de vous-même.
Une pierre ! un bâton !
DAVE
Quel esprit de travers !
Cet homme est en démence, ou bien il fait des vers.
Si tu ne t'en vas pas, si tu ne peux le taire, Je t'envoie à Sabine y labourer la terre.
C'est ainsi qu'Horace lance sur lui-même les traits de la satire et il ne se ménage pas, tant il est ami de la vérité.
Aucun poëte ne s'est peint dans ses vers avec plus de franchise que lui : on l'y retrouve presque partout et toujours avec plaisir, comme un ami que Ton aime pour ses défauts comme pour ses qualités et dont on ne s'éloigne jamais sans regret. Si Ton se demande comment il se fait que le volume, qui contient ses œuvres, soit devenu pour les esprits cultivés le livre de tous les âges, de tous les lieux, de tous les temps, de toutes les conditions ; pourquoi le voyageur qui va chercher de nouveaux cieux au delà des mers, le proscrit qui gémit loin des siens sur une terre étrangère, l'infortuné qu'un arrêt de la justice humaine condamne à passer de longs jours dans l'isolement et la captivité, ou celui qui cherche en vain le calme sur un lit de douleur, pourquoi tous choisissentils pour ami de leur solitude, pour consolateur de leurinfortune, cet apôtre du plaisir, ce chantre de la vie heureuse ? nous répondrons avec lui : c'est que, dans Horace, les leçons d'une raison ferme, les fruits d'une sagesse exercée se mêlent presque toujours aux jeux de son esprit, aux caprices de son imagination ; c'est qu'il éprouva l'une et l'autre fortune, sans en être abattu, sans en être ébloui ; c'est qu'enfin on ne trouve en lui ni les prétentions d'un auteur, ni les lieux communs d'une philosophie dogmatique , et qu'en s'associant à toutes nos faiblesses par l'aveu des siennes, il semble nous rendre plus facile cette immuable sérénité de l'âme, qu'on le voit toujours prêt à opposer aux coups du sort. Horace était arrivé à l'âge de cinquante-sept ans, sans qu'aucun vif chagrin eût altéré ni son bonheur ni sa santé. Tout à coup Mécène meurt, et en mourant, il dit à Auguste : « Souvenez-vous d'Horace comme de moimême. » Horace avait écrit à son ami, dans des vers que
pouvait seule inspirer l'amitié la plus vraie et la plus tendre :« Je l'ai juré et je le jure encore : dès que tu me montreras le chemin, compagnons déterminés, nous irons, oui, nous irons ensemble à notre dernier asile. » La prédiction du poëte et le vœu de l'ami s'accomplirent. La cendre de Mécène n'était pas encore refroidie, lorsqu une cendre plus récente encore fut apportée près de la sienne ; c'était celle d'Horace. La volonté d'Auguste lut qu'on ne séparai pas, dans la mort, ceux qui dans la vie avaient été si étroitement unis.