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SEPTIEME LEÇON

Lorsque, de nos jours, un écrivain livre à la publicité l'œuvre de son imagination ou de sa science, mille, dix mille exemplaires de son livre se répandent aussitôt dans les magasins de librairie, et les journaux le signalent à l'attention publique. Tel est le résultat de la découverte si récente encore de l'imprimerie. Il n'en pouvait être ainsi à Rome. La publicité des travaux de l'esprit n'était ni aussi prompte, ni aussi étendue qu'elle l'est aujourd'hui. On avait construit à Rome, dans différentes places, mais principalement autour du Champ de Mars et du Forum, des portiques ou galeries, qui offraient aux Romains une promenade h l'abri du soleil et de la pluie. Ces portiques étaient ornés de colonnes et de statues en marbre, ainsi que de riches peintures. C'est là que vers le milieu du jour les citoyens se réunissaient habituellement pour s'entretenir des affaires publiques. Des groupes s'y formaient pour entendre tantôt un orateur qui débitait sa prose, tantôt un poëte qui déclamait ses vers. Ainsi se formait d'abord une première opinion sur le nouvel ouvrage ; quelquefois il tombait sous la risée publique, et le poëte, pour trouver encore des auditeurs, était ré-

(luit à poursuivre les passants dans la rue, ou bien il se coatentail d'ébranler de sa voix sonore les lambris du palais de Fronton, et chacun s'enfuyait à son approche. Lorsqu'au contraire des applaudissements avaient accueilli cette première confidence du poète au public, il rassemblait, dans Lune des bibliothèques de Rome, les poètes, unis et ses ri-vaux, et là il livrait son œuvre à leurs critiques et à leurs éloges, combattant les unes et acceptant les autres. Les plus modestes écoutaient les observations sans mot dire, quelquefois même ils en reconnaissaient la justesse ; mais ils se gardaient bien de s'y conformer. Si cette seconde épreuve était favorable au poète, alors il arrivait souvent qu'on le mandait au palais de .Mécène ou à la cour d'Auguste, qui lui faisaient la faveur de l'écouter et de l'applaudir. Lorsque ainsi le triple suffrage des citoyens, des érudits et des grands lui était acquis, il confiait son manuscrit à des scribes, qu'on nommait aussi des libraires, et qui en multipliaient les copies, selon le nombre des acheteurs.

Un affranchi grec, nommé Agathon , eut le premier l'idée de rassembler dans une boutique tous les manuscrits jusqu'alors publiés, tant dans la langue grecque que dans la langue latine, et de les vendre au public, comme les marchandises de toute autre nature. Dans la première salle ouverte aux curieux, on voyait, sur des tablettes de bois de cèdre ou de cyprès, les boîtes contenant les feuilles de papyrus et les rouleaux de parchemin, avec une étiquette attachée au manuscrit par un fil rouge et qui indiquait le titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur. Les historiens, les poètes, les rhéteurs, les philosophes, les écrivains dramatiques avaient tous une place distincte, afin d'éviter la confusion et de faciliter les recherches.

De cette salle de vente, où se pressaient les amateurs de livres, on passait dans la salle de travail où se fabriquaient les manuscrits. De nombreux copistes y étaient occupés à reproduire, sous la surveillance d'un rhéteur, les écrits reconnus pour authentiques : les plus précieux et les plus recherchés étaient ceux qui portaient les traces des corrections faites par les auteurs mêmes. Près de chaque copiste, on voyait un petit coffre carré, où se trouvaient des ciseaux pour couper les feuilles d'une même grandeur, un compas et une règle pour tracer les lignes à une égale distance, un petit couteau pour tailler en pointe les roseaux qui servaient à écrire, enfin un cornet en plomb, dans lequel était la liqueur noire, rouge ou jaune qu'on employait habituellement dans les manuscrits. Lorsque les scribes avaient terminé leur copie, soit sur le papyrus, soit sur le parchemin, soit encore sur des bandelettes de lin convenablement préparées, des ouvriers, nommés Glutinateurs , assemblaient les feuilles éparses, les classaient, les roulaient en les fixant dans l'ordre prescrit, et fermaient ensuite le volume, en y attachant des bandes de cuir teintes en pourpre et bordées d'un filet d'or. Le manuscrit, ainsi roulé, prenait sa place sur les tablettes de la boutique, où le public venait l'acheter.

Quand on compare les moyens de publicité à la disposition des anciens avec ceux qu'ont inventés les modernes, on peut croire que les œuvres littéraires se répandaient alors beaucoup plus difficilement que de nos jours ; mais I peut-être leur effet, pour être plus lent, en était plus durable ; et si les mauvais écrivains tombaient plus promptement dans l'oubli, les bons poètes, les bons historiens I voyaient de jour en jour grandir leur réputation, et une

lois établie, rien ne pouvail la détruire. Aujourd'hui (oui s'imprime; mais dans l'antiquité les ouvrages d'un mérite reconnu occupaient seuls l'activité des copistes. Celte circonstance explique commentla plupart des écrits qu'elle m. us a légués sont des chefs-d'œuvre. On ne se donnait pas la peine de multiplier les copies (\c^ manuscrits de peu d'importance; et à mesure que le temps les détruisait, on ne les renouvelait point. Les pertes que nous avons laites sont donc moins grandes (pie nous le supposons. Les bibliothèques s'épuisaient- en vieillissant, et les lions livres finissaient par en occuper seuls les rayons de cèdre. Sous ce l'apport, la découverte de l'imprimerie, qui procure une égale publicité à tous les ouvrages bons ou mauvais, ne paraît pas avoir été aussi favorable aux lettres qu'on le croit généralement.

Puisque nous vous avons introduits dans la boutique du libraire Agatbon, supposons un moment qu'un Gaulois, venu à Rome au temps d'Auguste et animé, comme nous, du désir de s'instruire, demande à cet affranchi de lui faire connaître le principal mérite des poètes qui se sont l'ait un nom dans l'élégie. Plus versé peut-être que tous les citoyens de Rome dans la littérature de leur pays, ce libraire doit savoir non-seulement ce que les poètes ont écrit, mais encore ce qu'ils ont été. Tous les jours il les voit, il les entend, il leur parle, et si, plus qu'un autre, il peut apprécier leur talent, plus qu'un autre aussi il est initié à tous les secrets de leurs faiblesses, de leurs misères, de leurs vanités, de leurs passions, en un mot de leur vie entière. En l'interrogeant sur ce qu'il pense des poètes élégiaques, il dira ce qu'en pensent les Romains, car les libraires ont pour habitude de trouver bons les livres qui se vendent le mieux.

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