L. R. Il
Notre Gaulois, qui ne connaît que les chants de guerre
de son pays, veul d'abord savoir ee qu'on entend à Rome par le mot élégie, qu'il ne comprend pas bien.
«Le mot élégie, répond le docte libraire, est un composé de deux mots grecs qui signifient plainte ou lamentation. Ce poème, destiné à exciter dans les âmes un sentiment de compassion pour le malheur, a dû commencer avec la poésie même, car la douleur est naturelle à l'homme et la douleur est la muse de l'élégie.
« Trois poètes de la Grèce, Callimaque, Philétas el Mimnerme ont servi de modèles, dans l'élégie , aux poètes de Rome qui ont obéi, comme nos poètes tragiques et épiques, à un système d'imitation plus nuisible qu'utile à leur gloire. On a emprunté aux Grecs, non - seulement la forme de la composition, mais encore le rhythme des vers. Callimaque alternait les vers hexamètres et pentamètres dans ses élégies : cel exemple a été suivi si fidèlement à Rome, qu'il semble qu'on ne puisse faire de poèmes élégiaques qu'en entremêlant des vers de six et de cinq pieds. Si ce système est en effet plus favorable à l'expression de la douleur, comment se fait-il qu'on l'ait également adopté pour peindre la joie? Serait-ce donc qu'entre les peines et les plaisirs de l'amour, il n'existe que peu de différence, et que l'amour heureux a ses tourments, comme l'amour mal heu- i reux ses jouissances ? Il est certain du moins que toutes nos élégies latines, quel qu'en soit le sentiment, peine ou plaisir, sont en vers hexamètres et pentamètres alternés : aucun de nos poètes élégiaques n'a osé encore se soustraire à cet usage qui est devenu une loi.
«On nous dit, continua le libraire en s'adressant au jeune Gaulois, que dans votre patrie les chants de vos
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bardes druidiques n'olïensenl jamais les cœurs chastes ert les oreilles pudiques de vos concitoyens. Il n'en est pas ainsi à Rouie, où d'abord la simplicité des mœurs et plus lard leur corruption, lui succédant tout à coup, n'ont pas permis à la convenance ei à la délicatesse (W< expressions de s'établir dans le langage, parce qu'elles n'exislaienl pas dans les sentiments; c'est aux vierges de la Gaule, libres et pieuses, que vos poètes adressent leurs prières et leurs plaintes amoureuses. À Rome, ce sontdes iiilVanchies, sans famille et sans nom, des femmes qui n'ont ni père, ni époux pour les défendre, ni principes de vertu pour se détendre elles-mêmes, dont nos poêles élégiaques accusent les feintes rigueurs ou célèbrent les laveurs antérieures. Jamais la femme d'un sénateur, d'un chevalier, d'un simple citoyen même ne voit son nom flétri par l'amour qu'elle peut inspirer, ni même par celui qu'elle accorde. Les noms que les poètes immortalisèrent en chantant leurs amours, appartiennent tous à des affranchies célèbres seulement par leur beauté, et souvent n'appartiennent à personne: ils sont une fiction poétique. De ces liens avec des femmes sans pudeur, ou qui n'existent pas, est née la licence du langage de nos poètes élégiaques. On conçoit qu'avec dépareilles femmes la décence des expressions n'était pas plus nécessaire que la délicatesse des pensées.
— Peut-être, dit le jeune Gaulois, ces poètes auraientils dû se dire que leurs élégies, où s'épanchait à l'aise un amour sans pudeur et sans frein, étaient destinées à avoir d'autres lecteurs que les courtisanes auxquelles ils les adressaient.
— Vous avez raison, répondit Agathon; malheureusement ils semblent tous n'avoir écritque pour elles seules;
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aussi auriez-vous torl de juger des dames romaines par ce qu'ils osent dire à ces effrontées qui, presque toutes, n'ont dû leur liberté qu'au sacrifice de leur vertu. Ne vous attendez donc point, en lisant les poètes élégiaques de Rome, à y trouver les expresssions d'un amour chaste et vertueux; mais j'aurai soin d'écarter de vos regards ce qui pourrait alarmer la candeur de votre âme gauloise.
— Maintenant que je suis prévenu du caractère que les Romains ont donné à la poésie élégiaque , veuillez me faire connaître les poètes qui y ont obtenu le plus de succès?
— Regardez ce jeune homme qui vient d'entrer dans ma librairie et qui lit attentivement un volume de Callimaque. Ne remarquez-vous pas la pâleur de son teint et la fatigue de ses traits?... On le nomme Sextus-Amélius Properce. Le malheur l'a frappé dès l'enfance. Il est né à Mévania , dans l'Ombrie , où son père exerçait des emplois importants pendant le triumvirat. Fait prisonnier à la bataille d'Actium, il fut au nombre des sénateurs immolés en victimes au pied de l'autel de Jules César. Le jeune Properce passa ses premières années dans l'indépendance ; mais lorsque Auguste s'occupa d'effacer par des bienfaits le souvenir de ses cruautés, il étendit sa protection sur le poète, qui obtint aussitôt l'amitié de Mécène, de Gallus, de Tibulle et d'Ovide. Doué d'une âme tendre et d'un cœur sensible, il voua sa lyre à chanter l'amour que lui avait inspiré une jeune fille dont il rendra immortel le nom de Cynthie.
« Ce n'est pas seulement la beauté de Cynthie qui me charme, nous a dit ce poète ; et cependant la blancheur de son teint égale celle du lis ; la neige de ses joues
; s'anime des couleurs de la rose ; ce ne sont pas ses cheveux toujours ondoyants sur son cou d'albâtre, ni ses
i yeux qui sont pourtant les deux astres qui m'éclairent. Serait-ce la richesse de ses vêtements qui m'aurait séduit? non; je ne m'enflamme pas pour une chimère. Mais qu'àla sortie d'un festin, elle déploie les grâces de sa danse, il me semble voir Ariane dirigeant le chœur des prétresses de Bacchus ; qu'elle s'essaye sur une lyre lesbienne, la déesse de l'harmonie n'en tire pas des sons plus enchanteurs. Les vers de la fameuse Corinne sont-ils comparables aux vers de Cynthie? ceux d'Erinne même ne pourraient lutter avec les siens ! »
« Cynthie, en effet, continua le libraire, est aussi remarquable par ses talents et son esprit que par ses grâces et sa beauté. Elle aime Properce, et cependant elle se plaît à le désoler, tantôt par des dédains affectés, tantôt par de feintes infidélités. Fière d'inspirer de si doux accents, elle aime à entendre ses plaintes harmonieuses et passionnées ; et elle ne voit pas qu'elle creuse elle-même la tombe où le poêle va bientôt descendre. Quelquefois un sentiment doux cl tranquille règne dans ses élégies, mais parfois aussi c'est le délire de l'amour qui fait résonner sa lyre, et alors il est le premier de tous les poêles élégiaques. Les chants qu'il a consacrés au triomphe d'Auguste, prouvent que la gloire.aurail pu l'inspirer comme l'amour, s'il n'eût pas préféré Cynthie au monde entier. On regrette que sa muse se soit affranchie si ra rement des chaînes qui la retenaient aux pieds de Cynthie, et nous aimerions à trouver plus souvent dans ses poésies des vers semblables à ceux où il chante la magnificence de Rome : les voici :
u Avant qu'Éaée abordât en Italie, colle Rome dont vous contemplez la grandeur, n'était qu'une colline couverte de pâturages. Les troupeaux d'Évandre ont foulé cet espace où s'élèvent maintenant des palais consacrés à Apollon. Ces temples, si riches aujourd'hui, ne renfermèrent d'abord quedes divinitésd'argile. On ne rougissait point alors d'habiter sous des toits de chaume. Le mont Tarpéien était nu : Jupiter y tonnait sans obstacles. Nos taureaux n'avaient point encore sillonné les bords du
Tibre A quel degré de magnificence est parvenue la
demeure des deux frères Rémus et Romulus î le foyer de leur cabane est le berceau du plus puissant empire. Ce sénat, qu'on voit briller aujourd'hui d'un éclat imposant, n'était composé que de cent patres grossiers : une prairie était le rendez-vous de leurs assemblées, qui se convoquaient au son d'un instrument rustique; des voiles flottantes ne décoraient pas d'immenses théâtres ; on n'y brûlait point de parfums. Soumis avec respect à la religion du pays, tout le peuple ignorait qu'il existât des divinités étrangères, et au lieu de ces pompeuses fêtes que nous célébrons plusieurs fois clans l'année, il se contentait d'allumer tous les ans un peu de foin en l'honneur de Paies. »
« Quels sont, demanda le Gaulois, ces deux jeuneschevaliers romains qui saluent familièrement le poète Properce? L'un me frappe par la beauté de ses traits, l'autre par l'esprit de sa physionomie ; si je ne me trompe, ce ne sont point là des hommes ordinaires.
— Le hasard vous sert à merveille, répondit le libraire, vous qui désirez connaître nos poêles élégiaques. Celui dont vous avez remarqué la beauté est le poète Aulus
cVlbius Tibulle, e! le jeune chevalier qui l'accompagne est s. m ami PubJius Ovide. Le premierjouit à Rome d'une liante estime, ûon-seulemenl pour ses talents, mais encore pour son caractère. Né dans nos troubles civils, il a vu, comme Virgile, son patrimoine distribué aux soldat! do triumvirs; mais [tour > rentrer, il ne s'est point abaissé, comme Virgile, jusqu'à HalterAugustc.Detousles grands écrivains de ce siele, il est presque le seul qui n'ait point rampé devant le destructeur de la liberté romaine. Tandis que Virgile, Horace et Ovide ne craignent pas, pour des honneurs ou des richesses, de mettre leur génie aux gages d'un maître tout-puissant, Tibulle, content de sa médiocrité, ne chante que l'amour et l'amitié, Délie cl Messala. Messala, ce grand homme, dont la naissance, l'espril et le savoir, la valeur et la grandeur d'âme sont en vénération dans Rome, Messala qui sait vaincre comme César et qui fait des vers comme Horace, a emmené Tibulle dans ses expéditions guerrières, et Tibulle s'est montré dans les combats le digne ami d'un héros. (i*est l'amitié seule qui l'a entraîné au milieu des périls ; car la lierté de son àme a toujours repoussé. les bienfaits, et son dévouement pour Messala est aussi désintéressé et aussi fidèle que paraît l'être peu l'amour de la belle Délie pour le galant Tibulle. On vous dira peutétre que Tibulle n'est qu'un libertin, un dissipateur qui a sacrifié un riche patrimoine à l'avidité des femmes qu'il aime : ses ennemis (et les hommes d'un vrai talent en ont toujours) ont répandu ce bruit pour le desservir auprès d'Auguste; mais la ruine de Tibulle vient des I confiscations d'Octave et non de ses dissipations. S'il dé- I clame, dans ses vers, contre la cupidité et l'avarice des balles qu'il courtisait, c'est que n'ayant à leur donner que
des vers, il se voyait souvent sacrifié à un rival plus généreux qu'il ne pouvait l'être. Il ne lui restait de la forlune de ses pères qu'une terre dans le voisinage de Tibur, et il savait y être heureux, comme il le dit luimême dans ses vers :
« Je ne regrette point l'opulence de mes pères et les riches moissons entassées dans les greniers de mon antique aïeul. Un petit champ me suffit: je ne demande que l'abri d'un humble toit et un lit ou je puisse goûter le repos. Qu'il est doux, dans les longues nuits d'hiver, d'entendre mugir au loin les vents impitoyables et de presser sur son cœur la femme que l'on aime! Qu'il est doux, quand l'auster inonde la plaine, de s'endormir en sûreté au bruit des torrents! Je borne là mes vœux, et je laisse la richesse à ceux qui peuvent braver les hyades orageuses et les vagues irritées. Pour moi, content de peu, je renonce aux longs voyages. J'aime mieux dans l'ardente canicule respirer la fraîcheur sous un arbre épais, au bord d'un ruisseau qui serpente. Ah! périssent tout For et les pierreries de la terre, plutôt que mon absence coûte une larme à celle que j'aime! C'est à toi, Messala, d'étendre tes conquêtes sur la terre et les mers et d'enrichir ton palais des dépouilles de l'ennemi ; pour moi, heureux captif d'une femme adorée, je reste enchaîné ;i sa porte inexorable. »
« Ne trouvez-vous pas dans ces vers l'expression d'un sentiment vrai et profond? Tibulle en effet n'est point un poète qui monte sa lyre au ton qui lui plaît pour chanter un amour qu'il ne ressent pas ou une beauté qu'il ne connaît point. Tibulle est un amant qui aime sincèrement
celle qu il chante, e( qui la chaule en poëte, parce qu'il est poëte el amant tout ensemble. La nature semble l'avoir doué de tous les dons de l'esprit et du cœur. C'est le poëte favori des femmes et des amants, parce qu'aucun autre ne pénètre les Ames d'une émotion plus tendre et plus délicate, et que son langage, toujours pur et doux, exprime toutes les nuances des liassions avec des accents naturels et vrais. Il nous fait partager ses joies, il nous associe à ses peines. Il nous fait aimer sa Délie et toutes les femmes qu'il aima, car il en aima plus d'une, et toutes avec une égale bonne foi. Où trouver, par exemple, une sensibilité plus vraie que dans ces vers à Délie?
« Puisses-tu n'être belle que pour moi ! oui, déplais à tout autre, et je serai content et tranquille. Qu'ai-je besoin d'être envié? Loin de moi cette gloire vulgaire! Le sage sait être heureux en secret. Avec toi, qu'il me serait doux d'habiter un désert, où le pied d'un homme ne serait jamais entré ! Dans les tourments tu serais ma consolation, dans la nuit ma lumière, dans ma solitude le monde entier »
Ici le libraire fut interrompu par Tibulle lui-même qui lisait à ses deux amis l'élégie nouvelle qu'il venait d'adresser à Néera qui régnait alors sur son âme. Le Gaulois s'approcha pour l'entendre et le poëte commença ainsi :
« Qu'il fut barbare celui qui le premier sépara deux ! cœurs qui s'aimaient! Qu'il fut insensible et cruel celui ; qui put survivre à la perte de l'épouse qu'il adorait ! Non, | je n'aurais point ce courage; je n'ai point tant de force
d'âme. Les peines de l'amour brisent les cœurs les plus loris ; je n'ai point honte de le dire: je ne crains pas d'avouer de quels tourments ma vie entière fut agitée. Ah! lorsque je ne serai plus qu'une ombre légère et que les Ceux d'un brasier funèbre auront blanchi mes os, puisse Néera, les cheveux épars, venir répandre des larmes sur mon bûcher! que sa mère joigne sa douleur à la sienne! que l'une pleure un gendre, et l'autre un époux! Puissent-elles alors invoquer mes mânes et rappeler mon âme près d'elles, en répandant de leurs pieuses mains sur mes cendres une eau sacrée ! Puissent-elles recueillir dans leurs robes de deuil ce qui restera de moi, et après l'avoir arrosé d'abord d'un vin précieux, puis d'un lait pur, le presser clans des linges funéraires et les déposer ensuite dans un tombeau de marbre. Que les parfums de l'Arabie y soient répandus avec profusion ; mais surtout que des larmes y coulent, en souvenir de moi, des yeux de ce que j'aime! Je veux enfin que l'on grave sur ma tombe ces vers qui diront à jamais la cause de ma fin déplorable : « Ci gît Lygdamus ; il avait perdu l'amour de « sa Néera et il est mort de sa douleur. »
Les deux poêles, Properce et Ovide, le libraire et le Gaulois, étaient trop émus pour applaudir aux vers deTibulle qui eul peine en les récitant à retenir ses pleurs. On voyait qu'ils étaient l'ouvrage d'un cœur profondément pénétré des sentiments qui y étaient exprimés. Le libraire s'empressa d'acheter ces vers pour les publier ; et comme* il avait son franc-parler avec tous les poètes :
«Comment, dit-il ens'adressant à Properce et àTfbulle, comment se fait-il que vous, Properce, dont l'âme tendre et énergique à la fois sait peindre tour à tour les senti-
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inenls les plus doux et les plus passionnés, vous ayez si souvent recours à une érudition mythologique qui donné à vos \ers une forme pédantesque que n'a point le véritable amour? Vous appelez à votre aide, pour dire que vous aimez, les dieux et les déesses, les héros et les héroïnes des temps fabuleux ; et leurs noms, répétés tant de lois sans nécessité, t'ont que vos élégies ressemblent souvent moins à des plaintes amoureuses qu'à des traités de mythologie: vous êtes plus poëte qu'amant, et lorsque vous chantez la beauté, l'esprit et les talents de votre Cynthie, il semble que vous parliez d'une femme qui n'existe que dans votre imagination. Ce qui peut-être le prouve plus encore, c'est que vous n'avez jamais chanté qu'elle, et la fidélité en amour n'est pas plus la vertu des poètes que la modestie.
— Je conviendrai, répondit Properce, de la justesse de vos critiques, ce qui prouve du moins que notre vanité ne \a pas jusqu'à nous croire infaillibles. Mais je dirai, pour mon excuse, qu'ayant pris pour modèle Gallimaque et Philétas, j'ai suivi l'exemple qui m'était donné par ces deux maîtres de l'élégie grecque.
— Et pourquoi donc toujours imiter? reprit le libraire avec humeur. Pourquoi ne pas être romains dans la pensée, comme dans le langage. Qu'était-ce que le petit peuple d'Athènes comparé au peuple de Rome? nous sommes ses maîtres par les armes ; voulons-nous donc toujours rester ses esclaves par le génie? Quant à vous, Tibulle, j'ai d'autres reproches à vous adresser. Moins fidèle que Properce dans vos amours, vous avez chanté tour à tour et souvent ensemble plusieurs beautés de Rome, et à la passion qui règne dans vos vers, on peut croire que vous les aimiez toutes également . Mais
pourquoi parler sans cesse de magie, d'enchantements, de philtres? L'amour est-il hors de la nature, et pour l'inspirer ou l'éteindre est-il besoin d'avoir recours à des moyens surnaturels?
— Est-ce ma faute, répondit Tibulle à ce reproche, si les belles que nous adorons dominées par une imagination vive et dénuées de toute éducation morale, sont crédules et superstitieuses? Le merveilleux les frappe et les subjugue plus que la vérité ; elles croient à la magie plus qu'à l'amour, et les philtres sont tout-puissants à Rome pour soumettre un cœur. Ne voyons-nous pas tous les jours de vieilles intrigantes prétendre que certains breuvages peuvent éteindre et allumer des passions violentes? Ne sont-elles pas parvenues par ce moyen à troubler la raison du malheureux Lucrèce, du poète de la nature? Ne trouvons-nous pas, dans le prince des poètes, dans Homère, des exemples de pareils enchantements ? Circé n'est-elle pas une séduisante magicienne? On peut nielles effets de la magie, mais non sa puissance sur les imaginations. Pourquoi le poète refuserait-il d'y avoir recours? La poésie n'est-elle pas elle-même une magicienne qui colore et embellit tout?
— Il est vrai, reprit le libraire; mais ce n'est pas une raison pour consacrer des vers élégants et harmonieux, à la description de cérémonies absurdes et dégoûtantes, qui outragent la morale et choquent le goût. Et puisque vous avez autorisé ma vieille expérience à vous dire à tous vos vérités, c'est par vous, mon cher Ovide, que je terminerai mes critiques dans le seul intérêt de votre gloire. Je ne connais encore de vos ouvrages que des élégies où votre esprit s'amuse à peindre vos amours volages, et ce poème où vous avez formulé en règles et en
précopies l'art de séduire et de tromper, et non l'art d'aimer, titre faux et meilleur que vous lui avez donné. L'amour n'est point un art , vous le savez, et mal heur à vous si vous ne I»1 savez pas! Voici un jeune Gaulois qui vient à Rome se former à l'étude des lettres latines : j'ai voulu lui taire connaître le talent de nos poètes élégiaques, et malgré la licence de leurs expressions, j'ai pu, par un choix heureux, lui réciter des élégies entières de Catulle, de Properce et de Tibulle. Quant à vous, Ovide, vos quatre livres d'élégies amoureuses ne m'en ont pas fourni une seule dont sa pudeur gauloise ne dût s'alarmer. Horace et Catulle ont, j'en conviens, des mots obscènes que repoussent également le goût et la décence; mais le poison que vous présentez est-il moins dangereux parce que vous avez soin d'en adoucir l'amertume? Vos allusions sont trop claires pour qu'on n'en pénètre pas le sens. Si, chez vous, l'indécence n'est point dans les mots, elle est dans les pensées. La bienséance ne proscrit pas seulement les paroles obscènes, mais encore toutes les images, tous les tableaux dont l'impureté se cache sous un voile transparent. La nudité complète d'une statue choque moins nos regards que ces artifices de draperie qui n'en cachent une partie que pour mieux faire remarquer l'autre. Praxitèle nous a montré sa Vénus sortant chaste et pudique du sein de l'onde : vous, Ovide, enluimetfant sa ceinture, vous nous eussiez fait penser à sa nudité. Cela tient à ce que vous avez plus d'esprit que d'amour,- et plus d'imagination que de sensibilité; vous cherchez plutôt à plaire qu'à toucher. Vous n'aimez dans vos vers que les plaisirs coupables ; mais les succès qu'accompagne le scandale, ne portent bonheur ni à l'amant qui les obtient, ni au poète (pli les chante.
— Vos reproches sont sévères, mon cher Agathon, répondit Ovide, mais je les mérite. La faute, cependant, n'en est point à moi seul, et vous allez en juger. Je suis né, vous le savez, d'une famille noble de la ville de Sulmone. Dès mon enfance, je montrai un penchant prononcé pour L'étude des lettres ; on cultiva avec soin mes dispositions naturelles pour la poésie; on m'envoya à Rome, puis à Athènes; et dans ces deux villes de poésie et de plaisir, je m'abandonnai à tous les caprices de mon imagination et à toutes les passions de mon âme. Lorsque je revins près de mon père, j'étais poète, et je ne pouvais être que poète ; mon père ne crut pas que les lettres pussent m'ouvrir la carrière des honneurs et de la for- t tune ; il exigea de moi d'y renoncer, et me fit étudier les lois et pratiquer l'éloquence. Je voulus lui obéir ; mais qui peut vaincre la nature? J'étais poète malgré mon père, malgré moi. J'essayais de faire des harangues dans le style de Cicéron, mais ma prose prenait involontairement les rhythmes de la poésie, et tout ce que je tentais d'écrire devenait des vers. Entraîné, subjugué par ce penchant instinctif que je prenais pour du génie, je bravai les ordres de mon père, et je me liai avec tous les jeunes voluptueux de Rome, qui, à l'exemple d'Auguste, de Mécène et d'Horace, partageaient leur encens entre les muses et les amours. Insensible à l'attrait des hommes et des dignités, je m'attachai au char de nos plus belles Romaines, et je chantai dans mes vers leurs amours volages et trompeurs. Mais, mon cher Agathon, gardez-vous bien de croire que mes mœurs ressemblent à mes écrits. Si ma muse est un peu libre, ma conduite est plus sage : la plus grande partie de mes vers ne renferme que des fictions et des mensonges; ils sont beaucoup plus hardis
que leur auteur n'a osé l'être. Un livre n'est pas toujours garant des sentiments du cœur. Vous m'accusez de n'avoir chanté que des amours coupables! En voyez-\ous beaucoup d'autres à Rome? J'aurais dû les flétrir peutêtre; mais alors tous les grands de l'État, et Auguste luimême, seraient devenus mes ennemis. J'ai fait de l'amour un art, et j'ai outragé la nature, dites-vous? Mais pourquoi Rome entière a-t-elle applaudi à mes enseignements et suivi mes leçons? Pourquoi les magistrats ont-ils permis qu'au théâtre on récitât mes vers les moins chastes? Pourquoi le public a-t-il demandé qu'on représentât sur la scène les tableaux les plus licencieux de mon poëme? La corruption de Rome a-t-elle commencé avec Ovide? Non, assurément. J'ai suivi le torrent au lieu de le remonter. Voilà mon crime. Mais maintenant qu'un chaste amour m'enchaîne à une épouse jeune et belle de l'illustre famille des Fabius, j'ai dû changer les cordes de ma lyre, et après avoir chanté les plaisirs de l'amour, j'ai voulu en montrer les dangers et les malheurs. Vous connaissez tous les personnages antiques qu'un amour funeste a rendus célèbres. J'ai fait écrire des épîtres par ceux dont l'infortune était la plus touchante aux auteurs de cette infortune. J'ai nommé ces épîtres des Héroïdes, parce que des héros y jouent presque toujours le principal rôle; et j'ai signalé, en rappelant d'illustres naufrages, les abîmes où vous entraînent des amours coupables : j'en ai peu trouvé de vertueux dans l'histoire des héros ; mais il en est un, déjà immortalisé par Homère, que ma muse, trop hardie peut-être, a osé chanter après lui. Je vous demanderai, mes amis, de l'entendre, et ce jeune Gaulois n'a rien à craindre cette fois pour la chasteté de ses oreilles.