‹ Matinées littérairesChapitre 14 sur 118 · PÉNÉLOPE A ULYSSE · texte numérisé non relu

PÉNÉLOPE A ULYSSE

Ulysse, je t'écris : ne réponds pas, mais viens.

Que fais-tu si longtemps sur les bords phrygien»?

Ilion sous vos coups a succombé sans doute ;

Mais- combien de malheurs ce triomphe nous coûte!

Oh ! que n'a-l-il péri dans les flots en courroux,

L'infâme qui ravit Hélène à son époux!

Je n'aurais pas, d'une autre expiant l'adultère,

Dix ans baigné de pleurs ma couche solitaire ;

Je n'accuserais pas, en proie à mes ennuis,

Et la lenteur des jours et la longueur des nuits;

Je n'aurais pas enQn, de dégoûts abreuvée,

A tisser tristement ma toile inachevée.

Mes maux sont grands : hélas ! j'en crains de plus affreux. Oh! que l'amour inspire un effroi douloureux! #

Je voyais les Trovens l'accabler sous leur nombre-: J'étais, au nom d'Hector, aussi pâle qu'une ombre. Quel que fût le guerrier dont j'apprenais la mort, Il me semblait te voir descendre au sombre bord. Les dieux ont eu pitié de ce cœur qui t'adore, llion a péri : mon époux vit encore.

Tous les Grecs ont revu leur foyers paternels ; L'encens fume ; et partout les temples, les autels, Se parent à l'envi des dépouilles de Troie. La mère y vient porter les tributs de sa joie; Les vierges, les vieillards, chantent l'heureux retour Des guerriers qui de Troie ont vu le dernier jour. L'Épouse, à son bonheur osant à peine croire, Aux lèvres de l'époux, qui raconte sa gloire, Demeure suspendue, et .ne peut se lasser De récits qu'elle fait vingt fois recommencer.. ..

Déjà le vieux Nestor des exploits de son père Avait instruit ton fils, pour les dire à sa mère : Je savais qu'oubliant mon amour et le tien, Tu pénétras la nuit dans le camp phrygien, Seul avec un guerrier pour combattre une armée, Combien en a frémi ton épouse alarmée ! De cet affreux péril je le savais vainqueur, Et j'en tremblais encor dans le fond de mon cœur.

Mais que me fait, hélas! qu'llion soit en cendre, Si sa chute à mes vœux ne doit jamais te rendre, Si comme aux jours où Troie osait braver vos coups, Je dois toujours en vain attendre mon époux? Déjà croit la moisson dans les champs où fut Troie, D'avides étrangers ses trésors sont la proie; L'Iierhe couvre ses murs et de ses grands héros La charrue, en passant, heurte et brise les os. C'est pour moi seule, hélas! de jour en jour plus triste, Que Priam règne encore et que Pergame existe !

Ingrat ! Pourquoi me fuir et cacher à mes yeux, Sans pitié pour mes pleurs, Ion front victorieux? Si parfois dans nos ports un étranger se montre, Pour lui parler de toi je vole à sa rencontre;

Mon amour l'interroge Et quand il part, ma main

Lui confie un écrit que je t'adresse en vain.

De Sparte et de Pylos les rois n'ont pu m'apprendre

Sur quels bords les destins t'ont forcé de te rendre.

Où te trouver, Ulysse? Et même, où te chercher?

Si Troie était encor debout sur son rocher,

(Où s'égarent mes vœux !) je serais moins à plaindre r

Je n'aurais pour tes jours que les combats à craindre.

Je saurais quels dangers t'assiègent loin de moi ;

Ne les connaissant pas, je les crains tous pour toi,

Et mon cœur inquiet, dans sa douleur profonde,

Rêve tous les périls de la terre et de Tonde.

Je les accuse tous d'enchaîner ton retour

Mais, plus à plaindre encor peut-être un autre amour

(Car tel est le penchant de voire humeur légère!) Vous relient infidèle aux pieds d'une étrangère : Vous riez dans ses bras, sans pilié pour mes pleurs, Des rustiques travaux qui charment mes douleurs.

Mais non : ce n'est pas là ce que mon cœur redoute. Libre de revenir, lu reviendrais sans doute. Mon père le condamne, et fort de son pouvoir. 11 veut d'un autre hymen nTimposer le devoir. Qu'il l'accuse, s'il veut! je suis à toi, je t'aime! Pénélope pour toi sera toujours la même : Mais, si mon père Icare, oubliant sa fierté, Renonce en ma faveur à son autorité,

Comment de ces rivaux, dont la foule m'assiège,

Fuir les coupables vœux et l'amour sacrilège?

Maîtres dans ton palais, ils osent, devant moi,

Se disputer entre eux tes trésors et ma foi.

Il en vient de Samos, de Zacinthe et d'Ithaque :

Faut-il te les nommer? C'est Pisandre, Eurimaque,

Antinous, Médon et vingt autres encor,

Qui tous d'Ulysse absent convoitent le trésor.

Le mendiant Irus et le pâtre Mélanlhe

Osent même imiter leur audace insolente.

Contre tant d'ennemis, quand rien ne les défend, Que peuvent un vieillard, une femme, un enfant? Mon Télémaque, à peine échappé de leur piège, Veut partir pour Pylos : que le ciel le protège ! Et puisse-t-il, fidèle à des devoirs pieux, Revenir près de nous, pour nous fermer les yeux ! Sous le fardeau des ans, c'est en vain que Laërte S'efforce d'empêcher notre infaillible perte : Télémaque, trop jeune, a besoin d'un appui, Et privé de son père, il ne peut rien sans lui. Pour moi, que peut, hélas! mon courage inutile? Oh! reviens, toi, reviens, notre port, notre asile! Reviens près de ton fils, qui doit tenir de toi L'art de vaincre en héros et de régner en roi. Reviens près de ton père avant l'heure suprême ; Près d'une épouse enfin qui t'implore et qui t'aime, Reviens!.. Mais j'étais belle au jour de ton départ... Pour me voir belle encor ne reviens pas trop tard !

ïibulle, Properce, le jeune Gaulois et le brave Agalhon applaudirent aux traits de sentiment répandus dans cette héroïde; mais ils blâmèrent quelques traits d'esprit qui la déparent. Ils parurent douter qu'il fût possible à Ovide de peindre, dans vingt et une épîtres de ce genre, les mêmes situations et les mêmes douleurs sans un peu de monotonie dans les pensées et dans les mots. Ils le défièrent même de triompher de cette difficulté. Ovide accepta le défi, et les ajourna à trois ans pour en juger. Trois ans

après, Properce et Tinulle avaient succombé sous le poids • le leur vie épicurienne, et Ovide partait pour l'exil, où il devait finir ses jours au sein du malheur cl de la gloire. Nous \ suivrons le plus spirituel et le plus infortuné des

poêles.

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