HUITIEME LEÇON
Il en est des traditions incertaines de l'histoire à l'égard des grands poètes, comme des traditions mensongères qui concernent les dieux et les héros de la Fable. Ici on choisit les plus ingénieuses; là, les plus dramatiques. Une fois admises par la crédulité avide de merveilleux, elles passent de génération en génération, toujours accueillies avec confiance, et si un examen sévère des faits parvient à découvrir la vérité, cette vérité reste enfouie parmi les travaux ignorés de la science, et l'erreur poursuit sa marche victorieuse à travers les siècles, sans que rien puisse l'arrêter. On ferait un bien gros volume de tous les mensonges historiques qui sont dans la mémoire des hommes comme autant de vérités incontestables. Il suffit qu'un poëte présente d'une manière attrayante une heureuse combinaison de faits mensongers et leur donne une apparence de réalité, pour qu'aussitôt la fable devienne histoire. On ne lui demande pas d'être vraie, mais de le paraître, et la vraisemblance est presque toujours préférée à la vérité. La faute n'en doit pas toujours être imputée aux mensonges des poètes et des bis-
toriens. Les faits sont souvent entourés de mystères Impénétrables, el le sphinx do l'histoire ne rencontre pas toujours des GEdipes.
Parmi les faits tic l'histoire littéraire du siècle d'Auguste, il n'en est point qui ait été plus souvent discuir, ni qui soit resté plus incertain que l'exil d'Ovide. On sait seulement qu'Oyide à l'âge de cinquante-deux ans, au moment où la publication des Fastes et des Métamorphoses allait mettre le comble à sa gloire "dans Rome et à sa faveur à la cour d'Auguste, tomba tout à coup dans la disgrâce du maître du monde, et fut, par son ordre, exilé sur les bords du Pont-Euxin, aux dernières frontières de l'empire, dans une contrée inculte et glacée, et chez des peuples à demi barbares. Mais ce qu'on ignore, c'est la cause de cette disgrâce aussi subite qu'imprévue, et la sagacité des biographes et des commentateurs d'Ovide s'est épuisée à cet égard en conjectures plus ou moins ingénieuses, mais toujours incertaines.
IVopinion la plus répandue, et la moins fondée cependant, est qu'Ovide, plus confiant dans sa gloire que dans son âge, osa élever ses vieux jusqu'à la tille de l'empereur, la séduisante Julie, et qu'Auguste condamna dans un poëte ce qu'il avait pardonné ta tant d'autres. On a dit aussi que l'impératrice même, la sévère Livie, n'avait point été à l'abri des galants hommages de l'auteur de Y. \rt d'aimer. Quelques critiques ontprétendu qu'Auguste, devenu d'autant plus moral en apparence qu'il l'était moins en réalité, s'était avisé tout à coup, après dix années, de trouver coupables les vers trop peu chastes qu'il avait lui-même souvent applaudis, et que, pour arrêter l'immoralité toujours croissante, il avait voulu donner un grand exemple en exilant l'auteur de ces vers,
malgré son amitié et son admiration pour lui. Un érudil de nos jours assig'ne à cet exil une cause toute politique : il veut qu'Ovide ait été puni d'avoir pris parti, avec son ami Maxime, pour Agrippa, petit-fils d'Auguste, contre Tibère, fils de l'impératrice Livie. Ce qui semble appuyer cette opinion, c'est que le bannissement d'Ovide, l'exil de Julie sœur d' Agrippa, et la mort de Maxime, qui voulait réconcilier avec l'empereur l'héritier légitime de l'empire, eurent lieu à la même époque, et cette coïncidence donne quelque poids à cette conjecture, qui paraît aujourd'hui consacrée par l'assentiment des critiques. C'est cependant donner un démenti à Ovide lui-même , qui assigne à sa disgrâce deux causes d'une tout autre nature.
Écoutons ce qu'il nous dit dans ces élégies , filles de l'exil et du malheur, auxquelles il a donné le nom de Tristes; il s'adresse à ses oeuvres :
« Qu'ai-je encore à démêler avec vous, tristes fruits de mes veilles, moi, victime infortunée de mon propre génie? Pourquoi revenir aux muses qui ont fait mon crime et causé ma condamnation? N'est-ce pas assez d'en avoir une fois subi la peine? C'est à mes vers que je dois cet empressement fatal des hommes et des femmes à me connaître; c'est à mes vers que je dois le blâme dont César a flétri mes moeurs et moi-même. Effacez mes écrits,, et vous effacez tous mes crimes. Mes vers seuls m'ont rendu coupable. Voilà le prix de mes travaux et de mes veilles; l'exil a payé mon génie. Si j'étais sage, j'aurais droit de haïr les doctes sœurs, divinités funestes à celui qui les adore. Eh bien (tant mon mal tient de la folie) ! je viens me heurter encore à recueil qui m'a déjà brisé.
Semblable au gladiateur vaincu qui rentre dans L'arène, on au uavire naufragé qui retourne dans les mers orageuses.». »
Ce passage ne semble-t-il pas indiquer qu'Ovide n'accuse que ses vers «ravoir causé son exil, surtout quand il ajoute, en s'adressant à Auguste : « Ali! qu'il fut barbare et cruel envers moi, celui qui le lut les produits licencieux de ma muse!» Mais alors, comment voyons-nous quelques vers plus loin :
« Pourquoi ai-je vu ce que je ne devais pas voir? pourquoi ai-je rendu mes yeux coupables? pourquoi n'ai-je connu ma faute qu'après mon imprudence? Ce fut sans le savoir qu'Actéon vit Diane toute nue, et il n'en fut pas moins la proie de ses chiens. C'est que sans doute les dieux condamnent même les crimes du hasard, et qu'une faute involontaire ne trouve point grâce à leurs veux. »
Ici Ovide donne évidemment une autre cause que ses vers à la disgrâce qui l'a frappé. Ses yeux seuls, dit-il, sont coupables, comme le furent ceux d'Actéon lorsqu'il surprit Diane au bain. Cette comparaison semble indiquer que le ressentiment d'Auguste punit dans Ovide l'indiscrétion involontaire de ses regards. Quelle fut la Diane d'Ovide? peut-être l'impératrice Livie. Ovide n'en dil rien; mais quelle que fut sa faute, il fallait bien qu'elle fût grave, même à ses yeux, puisqu'il avoue que son châtiment est juste, et qu'il loue la clémence du prince de n'avoir pas ordonné sa mort. L'injure faite à Auguste par Ovide fut toute personnelle, comme il le dit lui-même, et elle est restée entre eux un secret impénétrable.
L'exil d'Ovide, quelle qu'en soit la cause, a nui sans doute au bonheur du poëte, mais sans doute aussi, il a sen i sa gloire. L'infortune est la poésie de la vie humaine. Déjà, la mort prématurée de Tibulle avait inspiré à Ovide la plus belle de ses élégies. Dans son exil il composa les Tristes, dont plusieurs sont des modèles de poésie e! de sentiment. Écoutons-le nous raconter la nuit de son départ de Rome :
O nuit, qui fus pour moi comme une nuit suprême, Nuit fatale où je dus quitter tout ce que j'aime, Pourrais-je retracer tes mortelles douleurs, Sans que mes tristes yeux se remplissent de pleurs?
Le jour allait paraîlre où loin de l'Ausonie Je devais emporter ma liberté bannie.
Pour ces cruels apprêts, le temps et ma raison Me manquaient à la fois : j'errais dans ma maison, Parmi mes serviteurs sans leur faire connaître Ceux qui dans son exil devaient suivre leur maître. J'étais comme un mortel que la foudre a frappé, Et qui, par un prodige à la mort échappé, Dans le trouble où le jette un péril qu'il ignore, Immobile et muet, doute s'il vit encore.
Lorsque enfin mes esprils et mes sens éperdus Sont par la douleur même à la raison rendus, Je veux à mes amis, dont la pitié console, Adresser, en partant, quelque douce parole... Aux jours de ma fortune ils élaient si nombreux ! Aux jours de ma disgrâce, il n'en restait que deux. Ma fille, absente alors, ignorait nos alarmes ; Mais mon épouse et moi nous confondions nos larmes, El tous mes serviteurs, gémissants sur mon sort, Pleuraient sur mon exil comme si j'étais mort... Leur douleur égalait la douleur où fut Troie, Lorsque des Grecs vainqueurs elle devint la proie.
Déjà tout reposait sombre et silencieux, Diane sur son char s'avançait dans les cieux. Près de l'humble foyer où s'abritait ma tête,
OVIDE. - PHEDRE. ÎOci
Du Capitole altler je contemplais le farte :
« Dieux, m'écriai- je alors, dieux dans Home adorés,
Je ne verrai donc plus vos temples révérés!
El vous, divins autels, qu'il faut que j'abandonne,
\ez mes adieux, puisque César l'ordonne. Ali ! quoiqu'un bouclier me soit d'un vain secours, Contre un maître irrité défendez moi -toujours; Dites-lui qu'une erreur ne fut jamais un crime : Faites qu'ainsi que vous, il plaigne sa victime; Si ce Dieu redoutable est louché de mes pleurs,
J'aurai plus décourage à subir mes malheurs »
Ainsi des immortels j'implorais l'assistance, Et mon épouse en deuil, avec plus de constance, Prolongeait sa prière aux Lares du foyer; Mais, sans calmer sa peine, ils la laissaient prier. Déjà s'est détourné le char brillant de l'Ourse, Il semble que la nuit précipite sa course. L'heure est venue... Il faut partir... Que faire? hélas! L'amour de la patrie enchaîne ici mes pas. En voyant les apprêts de cette nuit cruelle, De ceux qui me suivaient je condamne le zèle... i Pourquoi tant vous hâter? chacun de vous sait-il Qu'il change en ce moment sa patrie en exil? » Trois fois je veux franchir le seuil de ma demeure... Je recule trois fois... je feins d'oublier l'heure, J'épanche ma douleur en conseils, en discours : Mes adieux prolongés.recommencent toujours. De mes amis en pleurs fatiguant la tendresse, Je les prends dans mes bras; sur mon cœur je les presse, El touché de leur deuil, gage de leur amour, Pourquoi tant me hâter? me disais-je à mon tour : Ces! Morne que je perds ; c'est Rome que je quitte. Je suis Romain encor : demain je serai Scythe. Ma femme... Mes amis... Je pleure et vous pleurez... Il semble que la mort nous eût moins séparés. Ah ! profitons du moins du moment qui nous reste, Pour adoucir l'horreur de cet adieu funeste, Dans mes bras, sur mon cœur, que je vous presse encor, Puisque l'instant qui passe est mon dernier ti'ésor... Mais déjà du malin luit la fatale étoile \
Et le jour de la nuit vient déchirer le voile. L'ordre est donné : je pars... par la douleur brisé, Je tombe sur le seuil, de fatigue épuisé : J'entends partout des cris: je vois partout des larmes, Je cherche vainement à calmer leurs alarmes : Il semblait que mon âme, en ce moment d'effroi, Pour rester avec eux se séparait de moi.
Cette traduction si imparfaite d'un fragment d'élégie ne peut donner qu'une faible idée du talent d'Ovide, et c'est le sort de la plupart des traductions ; mais elle prouve du moins que les traits de sentiments ne manquent point au poëte auquel on a tant reproché d'abuser de son esprit. Ce qui nous semble plus digne de blâme que l'abus de l'esprit, c'est sa faiblesse de caractère. Ovide ne sut pas supporter son exil avec la dignité qui convient au malheur. Il ne s'éleva pas à la hauteur de son génie ; il rampa bassement aux pieds d'Auguste, comme ces chiens qui lèchent la main qui les châtie, et pour lui pardonner les flatteries qu'il prodigue à l'inflexible empereur, on a besoin de se rappeler qu'un exil chez les Sarmates devait être pour le joyeux et galant Ovide un supplice plus affreux que la mort. Combien nous aimons mieux le voir chercher l'oubli, ou du moins la consolation de ses chagrins, dans les travaux poétiques qui devaient illustrer son nom' C'est dans l'exil qu'il acheva les Fastes et les Métamorphoses, ses deux plus beaux titres à l'admiration de la postérité.
Les Fnstes sont l'histoire poétique des fêtes, des cérémonies, des jeux , des traditions et des croyances du peuple romain, pendant les six premiers mois de l'année. On ne sait pas si l'histoire des six derniers a été composée ou s'est perdue. C'est un livre d'érudition, orné de
tous 1rs charmes de la poésie. Le profond savoir de l'historien >'\ pare <lc La brillante imagination du porte. La fable s'y marie à l'histoire, sans rien perdre de son attrait, et l'histoire \ reçoil de la l'aide la grâce qui lui mantille. L'épisode dr la mon de Lucrèce, qui ne peut survivre à son déshonneur, esl plein de vie et demou- \rmeni; c'esl toute une tragédie en quelques vers. Celui du combat entre Hercule et le géant Cacas, déjà chanté 1 par Virgile, prouve que le génie d'Ovide embrassait tons ; les genres de poésie. En voici une autre preuve, c'est le récit de la mort du roi Servius Tullius. Ovide explique pourquoi sa statue le montre se voilant le visage avec sa loge. Écoulons le poëte :
« Tullie, dont le nouvel hymen n'a pu s'accomplir que par un double crime, excite sans relâche par ses discours l'ambition de son époux : « Était-ce donc, lui dit-elle, pour vivre dans le respect de tous les devoirs que nous nous sommes rendus digues l'un de l'autre, en tuant, toi ma sœur, moi ton frère? Il fallait laisser la vie à ton épouse et à mon époux, si nous ne devions pas porter un coup plus hardi encore. Si tu es un homme, il faut que la tète et le trône de mon père soient mon présent nuptial. Va : prends la dot que je te donne. Le crime est un acte de roi; deviens roi par le meurtre de ton beau-père, el que nos mains, en se joignant, soient teintes du sangpaternel. » Excité par de tels discours, Tarquin, audacieux sujet, va s'asseoir sur le trône royal. Le peuple étonné court aux armes; le sang coule, le meurtre s'accomplit, le faible vieillard succombe ; et, pendant que son Isuperbe gendre lui arrache son sceptre, le malheureux iroi égorgé au pied du mont Esquilin tombe tout san-
uiant sur le pavé de mabre, devant son propre palais. Sa Mlle, montée sur un char, le regard fier et la tête liante, franchissait les rues pour se rendre à la demeure paternelle. À la vue du cadavre, l'esclave qui conduit le char s'arrête et verse des larmes ; mais elle, à haute voix, lui crié : «marche ! ou tu vas recevoir le châtiment de ta pilié; va, dis-je, dût la roue, en passant, lui écraser la lé te ! » En témoignage de ce crime, la rue a reçu le nom de Scélérate, éternelle flétrissure du forfait qui l'a souillée. Cependant Tullie ose entrer dans le temple élevé par son père; alors s'accomplit réellement un prodige. Une statue, assise sur un trône, représentait Tullius; on raconte que la statue porta une main devant ses yeux, et l'on entendit une voix qui disait : « Voilez notre visage, pour que nos regards ne rencontrent point une fille criminelle! » Aussitôt on couvre de voiles la statue, et la Fortune défend'qu'on les enlève, par ces mots qui sortent de son souterrain : « Le jour où sera découvert le visage de Tullius, Rome commencera à perdre toute pudeur. Matrones, gardez-vous de toucher à ces vêtements d'une main coupable ; qu'il vous suffise de prononcer des prières solennelles, et que la toge romaine ne cesse jamais de couvrir la tête de celui qui fut le septième roi de notre cité! »
Vous voyez avec quelle énergie de pinceau Ovide trace le tableau du crime de Tullie. Le burin de l'histoire n'a pas de traits plus vigoureux.
Quelques critiques pensent que les Fastes sont le plus bel ouvrage d'Ovide. C'est peut-être celui qui présente le plus de difficultés vaincues, et qui atteste le' plus d'érudition historique et religieuse. Mais, à moins
d'être un ancien Romain, qui préfère à tout le culte el les traditions de son pays, il est impossible de ne pas regarder les Métamorphoses d'Ovide comme son chef-