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\ Ovide lui-môme était de cet a\is; et malgré la défiance qu'inspire un poëte, quand il a la faiblesse de parler de \ ers, nous ne contesterons point ce qu'il dit ta la fin de i son poème des Métamorphoses. « Enfin j'ai terminé un , ouvrage que ni le courroux de Jupiter, ni le fer, ni la I flamme, ni les années même ne pourront détruire. Qu'il \ienne quand il voudra, le jour qui doit arrêter le cours '• incertain de ma vie : il n'a d'empire que sur ce corps périssable ; la plus noble partie de nous-mêmes est immortelle, elle s'élèvera au-dessus des astres, et mon nom ne périra jamais. Partout où s'étendra la puissance romaine, les peuples liront mes vers, et si les pressentiments des poètes ne sont pas trompeurs, je vivrai par la gloire dans tous les siècles. »
Il parait, d'après l'exemple d'Ovide, d'Horace et d'autres encore, que les poètes romains ne craignaient point de rendre hautement à leur génie la justice qu'ils (Toyaient lui être due. Un poète français qui, de nos jours s'exprimerait avec cette franchise paraîtrait ridicule, eût-il fait des odes comme Horace et un poème comme les Métamorphoses. Aujourd'hui, l'on se contente de faire dire aux autres ce qu'on pense de soi, sans le dire soi-même. Ce n'est pas un ridicule de moins : c'est une hypocrisie de plus, voilà tout.
Au reste, il pouvait être permis à Ovide d'être lier de son poème des Métamorphoses. Il \ est supérieur à luimême, et l'antiquité romaine n'a pas un livre qui ait été plus utile aux poètes et aux artistes. La scène qu'il em-
brasse csl l'ancien monde m\ ihologique, elles savants du quinzième siècle avaient nommé ce livre la Bible des poètes. C'est qu'en effet le paganisme tout entier s'y déroule majestueusement dans une foule de tableaux tour à tour gracieux et terribles, simples et pathétiques, riants et sévères. Ceux qui veulent l'unité dans un poëme sont étonnés de l'art merveilleux avec lequel le poëte enchaîne les événements, les personnages, les idées, sans que leur inconcevable variété détruise jamais l'ordre et l'harmonie de cette vaste composition. Ceux, au contraire, qui n'estiment un poëte qu'autant qu'il sait multiplier à l'infini les formes et les couleurs des objets, ne peuvent s'empêcher d'admirer comment Ovide a su échapper à la monotonie qui devait naître d'une série de tableaux dont les sujets ont entre eux tant de ressemblance et d'analogie. Voulons-nous bien comprendre ce double mérite de l'auteur des Métamorphoses'! entrons dans notre musée. Ne sommes-nous pas frappés du spectacle imposant que présente l'ensemble de ces mille tableaux de grandeur | différente et de sujets divers, qui en couvrent les murailles? Et en même temps, ne sommes-nous pas charmés de cette variété prodigieuse de génie des peintres, qui nous montre la nature sous des aspects toujours variés et toujours attrayants? Eh bien! le poëme des Métamor- \ fjhoses est comme un musée où seraient représentés par le peintre le plus habile, te plus fécond, le plus brillant, tous les sujets les plus gracieux, les plus touchants, les plus merveilleux de la mythologie de ta Grèce et de Rome. L'ensemble peut manquer d'unité, mais non d'harmonie, et les détails, pour être d'une même nature, n'en offrent pas moins la plus piquante variété. Tl nous serait facile de multiplier ici les fragments qui
Justifieraient nos éloges du poème des Métamorphoses. Ils se présentenJ en foule, et nous n'avons que rembarras du choix, depuis le début qui nous montre le chaos d'où la main de Dieu lira le monde, jusqu'à la mort de Jules César, qui termine lepoëme. Si nous donnons la préférence au début, c'est qu'il nous semble présenter de singuliers rapprochements avec le commencement d'un autre livre que vous allez reconnaître dès les premiers mots. Voici comment Ovide décrit l'origine des choses :
« Avant la création de la mer, de la terre et de la voûte des deux , la nature entière ne présentait qu'un seul aspect, auquel on a donné le nom de chaos : c'était une masse informe et grossière, inerte et sans vie, assemblage confus d'éléments contraires, mal unis entre eux. Le soleil ne versait point sa lumière au monde, la lune ne l'éclairait point de son disque changeant, la terre n'était point suspendue dans les airs, portée par son propre poids, et la mer n'étendait point autour d'elle ses bras immenses; l'air, la terre et la mer étaient confondus ensemble. La terre était sans solidité, l'eau ne coulait point, l'air était sans lumière; aucune forme ne distinguait les corps les uns des autres ; rassemblés en désordre, tous les éléments se faisaient la guerre. Dieu ou la nature bienfaisante fit cesser celle lutte. Il sépara la terre d'avec le ciel, l'eau d'avec la terre, et l'air d'avec l'eau. Quand il eut ainsi divisé les éléments, il marqua à chacun d'eux sa place, et établit entre eux les lois d'une immuable harmonie.
« Après que ce Dieu, quel qu'il fût, eut ainsi divisé la matière, il forma d'abord la terre encore inégale, et l'arrondit dans un globe immense ; il ordonna aux mers de se répandre autour de la terre et de se soulever au souffle
impétueux des vents; il creusa les fontaines, les lacs cl les vastes marais; il traça la course tortueuse des fleuves entre des rives escarpées, les uns allant se confondre avec d'autres, les autres allant se perdre dans les mers, el changeant en rivages les rives qu'ils battent de leurs Ilots. Enfin, à sa voix les campagnes s'aplanirent, les vallées s'abaissèrent, les forêts se couvrirent de feuillage, les montagnes s'élevèrent et se couronnèrent de ro-
chers...
« Dès que Dieu eut assigné leurs limites aux divers éléments, les astres, longtemps ensevelis dans la nuit du chaos, commencèrent à briller dans toute l'étendue des cieux, et afin que chaque région eût ses habitants, la voûte céleste devint la demeure des astres et des Dieux ; les eaux se peuplèrent de poissons, la terre de bêtes fauves, et l'air d'oiseaux qui l'agitent de leurs ailes. Un être plus noble, doué d'une raison plus haute et fait pour commander aux autres, manquait encore à la création : l'homme naquit. Soit que l'ouvrier sublime qui tira le monde du chaos l'eût formé d'une semence céleste, soit (jue la terre, à peine sortie des mains du Créateur, eût retenu dans son sein une essence divine, soit enfin que le fils de Japet, en détrempant avec de l'eau cette terrestre argile, l'eût façonnée à l'image des dieux, le Dieu voulut que tandis que les autres animaux courbent la tête et regardent la terre, l'homme seul portât la tête haute et pût contempler les cieux. »
N'est-on pas frappé, en lisant ce passage d'Ovide, de sa ressemblance avec les premiers versets de la Genèse? Et quand on trouve les mêmes rapports entre les théogonies des Grecs et des Égyptiens, des Indiens, non-seulement
sur les premiers jours de la création du monde, mais encore sur colle des premiers hommes, sur la durée de leur vie, la force de leur corps, sur l'histoire de leurs crimes et du déluge qui en fut le châtiment, n'est-on pas bien en droit de croire que toutes ces traditions religieuses n'ont qu'une seule et même origine, et qu'en passant de peuple en peuple, et de siècle en siècle, elles ne sont que des textes modifiés et altérés du texte primitif, dont Moïse vend de Dieu la révélation suprême, et qu'il transmit à la grande famille humaine.
Parmi les épisodes dont se compose le poème d'Ovide, et qui ne prouvent pas moins la vaste érudition que le prodigieux esprit du poète, nous signalerons les fables d'Écho et Narcisse, de Vénus et Adonis, de Pyrame et de Thisbé, de Céphale et Procris, dePhilomèle et Prognée, et même de Biblis et Caunus, toutes traduites ou imitées avec plus ou moins de bonheur dans notre langue, toutes reproduites sur la toile par une foule de peintres. L'épopée et la tragédie réclament dans les métamorphoses, comme étant de leur domaine, la querelle entre Ajax et Ulysse se disputant les armes d'Achille, et Médée abandonnée par Jason. Cette dernière fable est un chef d' œuvre. Ovide en avait fait une tragédie, et c'est à l'occasion de cet ouvrage que Quintilien disait : «La Médée d'Ovide nous a montré à quelle hauteur pouvait s'élever le génie de ce poète. »
Mais de toutes les métamorphoses, celle que nous préférons vous faire connaître comme le modèle le plus accompli d'une narration poétique, c'est la fable de Philémon et Baucis; et ce qui a plus encore déterminé notre choix, c'est qu'elle nous offre dans notre langue, si pauvre en bonnes traductions, le modèle le plus accompli des
imitations de l'antiquité. Nous la devons à La Fontaine. le plus original et le plus imitateur de tous les poètes :