‹ Matinées littérairesChapitre 17 sur 118 · PH1LÉMON ET BAUCIS · texte numérisé non relu

PH1LÉMON ET BAUCIS

Ni l'or, ni la graadeur ne nous rendent heureux ;

Ces deux divinités n'accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille.

Des soucis dévorants c'est l'éternel asile :

Véritables vautours, que le fils de Japet

Représente, enchaîné sur son triste sommet.

L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste,

Le sage y vit en paix et méprise le reste :

Content de ses douceurs, errant parmi les bois,

Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;

Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne ,

Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour ?

Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.

Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple :

Tous deux virent changer leur cabane en un temple.

Hyménée et l'Amour, par des désirs constants,

Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps :

Ni le temps, ni l'hymen n'éteignirent leur flamme;

Clothon prenait plaisir à filer cette trame.

Ils surent cultiver, sans se voir assistés,

Leur enclos et leur champ, par deux fois vingt étés.

Eux seuls ils composaient toute leur république :

Heureux de ne devoir à pas un domestique

Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient !

Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendaient :

L'amitié modéra leurs feux sans les détruire,

Et par des traits d'amour sut encore se produire.

Ils habitaient un bourg plein de gens dont le cœur

Joignait aux duretés un sentiment moqueur.

Jupiter résolut d'abolir cette engeance.

Il part avec son fils, le Dieu de l'éloquence;

Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux.

Mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux dieux,

Prêta enfin à quitter un séjour si profane,

Ils virent à l'écart une étroite cabane,

Demeure hospitalière, humble et chaste maison.

Mercure frappe : on ouvre; aussitôt Philémon

Vient au devant des dieux, et leur tient ce langage :

« Vous me semblez tous deux fatigués du voyage,

Reposez-vous. Usez du peu que nous avons,

L'aide des dieux a fait que nous le conservons :

Usez-en. Saluez ces pénates d'argile;

Jamais le ciel ne fut aux humains si facile

Que quand Jupiter même était de simple bois;

Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix.

Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde :

Encor que le pouvoir au désir ne réponde,

Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus. »

— Quelques restes de feu, sous la cendre épandus,

D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent :

Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent.

L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs.

Philémon les pria d'excuser ces longueurs,

Et, pour tromper l'ennui d'une attente importune,

11 entretint les dieux, non pas sur la fortune,

Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois:

Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois^

Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.

Cependant par Baucis le festin se prépare,

La table où l'on servit le champêtre repas,

Fut d'ais, non façonnés à l'aide du compas :

Encore, assure-t-on, si l'histoire en est crue,

Qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue,

Baucis en égala les appuis chancelants

Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :

11 ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles.

Le linge orné de fleurs fut couvert, pour tout mets,

D'un peu de lait, de fruits et des dons de Cérès.

Les divins voyageurs, altérés de leur course,

Mêlaient au vin grossier le cristal d'une source.

Plus le vase versait, moins il s'allait vidant.

Philémon reconnut ce miracle évident;

Baucis n'en fit pas moins, tous deux s'agenouillèrent -t

A ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent.

Jupiter leur parut, avec ces noirs sourcils

Qui font trembler les deux sur leurs pôles assis.

« Grand dieu! dit Philémon, excusez noire faute :

Quels humains auraient cru recevoir un tel bote?

Ces mets, nous l'avouons, sont peu délicieux;

Mais, quand nous serions rois, que donner à des dieux?

C'est le cœur qui fait tout. Que la terre et que l'onde

Apprêtent un repas pour les maîtres du monde;

Us lui préféreront les seuls présents du cœur. »

Baucis sort à ces mois pour réparer l'erreur.

Dans le verger courait une perdrix privée,

Et par de tendres soins dès l'enfance élevée ;

Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain :

La volatile échappe à sa tremblante main;

Entre les pieds des dieux elle cherche un asile ;

Ce recours à l'oiseau ne fut pas inutile :

Jupiter intercède. El déjà les vallons

Voyaient l'ombre en croissant tomber du haut des mont:

Les dieux sortent enfin et font sortir leurs hôtes :

a De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes.

Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.

Oh! gens durs, vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs! »>

11 dit; et les autans troublent déjà la plaine.

Nos deux époux suivaient, ne marchant qu'avec peine;

Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans;

Moitié secours des dieux, moitié peur, se hâtants ;

Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.

A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.

Des ministres du dieu les escadrons flottants

Entraînèrent sans choix animaux, habitants,

Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ;

Sans vestiges du bourg, tout disparut sur l'heure.

Les vieillards déploraient ces sévères destins.

Les animaux périr! car encor les humains

Tous avaient dû tomber sous les eékstes armes.

Daucis en répandit en secret quelques larmes.

Cependant l'humble toit devient temple, et ses murs

Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs :

De pilastres massifs les cloisons revêtues

En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues-,

Le chaume devient or; tout brille en ce pourpris,

Tons les événements sont peints sur le lambris.

Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle!

Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle.

Nos deux époux, surpris, étonnés, confondus,

Se crurent par miracle en l'Olympe rendus.

« Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures.

Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures

Pour présider ici sur les honneurs divins,

Et, prêtres, vous offrir les vœux des pèlerins? »

Jupiter exauça leur prière innocente.

« Hélas! dit Philémon, si votre main puissante

Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels,

Ensemble nous mourrions en servant vos autels;

Clothon ferait d'un coup ce double sacrifice ;

D'autres mains nous rendraient un vain et triste office.

Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux

Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux. »

Jupiter à ce vœu fut encore favorable.

Mais oserai-je écrire un fait presque incroyable?

Un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis,

Ils contaient celte histoire aux pèlerins ravis,

La troupe à l'entour d'eux, debout, prêtait l'oreille.

Philémon leur disait : « Ce lieu plein de merveille

N'a pas toujours servi de temple aux immortels :

Un bourg était autour, ennemi des autels,

Gens barbares, gens durs, habitacle d'impies;

Du céleste courroux tous furent les hosties.

11 ne resta que nous d'un si triste débris;

Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris :

Jupiter l'y peignit. » En contant ces annales

Philémon regardait Baucis par intervalles :

Elle devenait arbre et lui tendait les bras;

Il veut lui tendre aussi les siens et ne peut pas.

11 veut parler, l'écorce a sa langue pressée:

L'un et l'autre se dit adieu de la pensée.

Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois.

D'étonnement la troupe ainsi qu'eux perd la voix.

Même instant, même sort à leur fin les entraîne. Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne. On les va voir encore, afin de mériter Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter.

Et c'est le poëme qui renfermait de telles beautés, qu'Ovide, en partant pour son exil, dégoûté de la vie et même de la gloire, avait condamné au feu, comme Virgile son Enéide! Heureusement ses amis en avaient des copies, et il arriva que ce même poëte, qui sacrifiait ainsi son poëme entier à un mouvement de colère ou de découragement, refusa plus tard le sacrifice de quelques vers que lui demandaient ses amis. Ils lui avaient conseillé de retrancher trois vers qu'ils jugeaient mauvais ; le poëte n'y consentit qu'à la condition qu'il aurait de son côté le choix de trois vers auxquels on ne pourrait toucher. La condition acceptée, ses amis et lui écrivirent séparément les vers que l'un voulut conserver, et les autres supprimer. C'étaient précisément les mêmes. Cette anecdote nous semble prouver que les poètes sentent très-bien - eux-mêmes où la critique peut les attaquer, mais qu'ils ont la faiblesse de se croire plus forts qu'elle, lors même qu'elle a raison. Que penseraient-ils cependant d'un commandant de place qui, connaissant le côté faible de la ville qu'il est chargé de défendre, négligerait de le fortifier?

Ovide avait le tort, toujours grave dans un écrivain, d'être trop amoureux de son esprit : c'est le reproche que lui fait Quintilien. Il a en effet beaucoup d'esprit, il en a même trop, car il le prodigue aux dépens du sentiment et de la passion qui lui manquent souvent ; il en met dans l'amour, dans la douleur; il étudie peu la nature, il ; cherche peu la vérité; il abonde en descriptions bril

lantes, en comparaisons ingénieuses, en expressions pittoresques; mais tout ce luxe d'ornements a fait dire qu'il eût été plus riche s'il eûl été moins fécond, et quand on le \oii s'efforcer toujours fie briller parmi éclal semblable à celui d'un l'eu d'artifice, on est tenté de lui dire avec Fénelon : « Trop d'éclairs in éblouissent ; je cherche uu< lumière douce qui soulage mes faibles yeux. »

(h ide mourut en exil, au milieu des farouches Sarmates auxquels il était parvenu à inspirer l'amour des vers. Ni Auguste ni Tibère ne permirent au porte exilé de revoir sa patrie, et sa famille ne put même obtenir que ses cendres fussent rapportées dans cette Rome qui lui était si chère. Les Sarmates, qui par honneur l'avaient dispensé de payer des impôts, lui élevèrent un tombeau, dont on a ^ ainement cherché les traces. Exilé dans la mort, comme dans la vie, des lieux qui l'avaient vu naître, Ovide a retrouvé une patrie dans le monde entier, où six centsoixanle-quatorze éditions de ses œuvres, traduites en douze langues différentes, forment le plus glorieux et le plus impérissable monument qu'un poêle puisse désirer.

Le siècle d'Auguste semble finir avec Ovide, et cependant il est encore un poëte qui appartient, par la nature de son talent, à cette brillante époque de la littérature romaine. Ce poëte était un esclave né en Thrace, qu'Auguste prit en amitié, et qu'il affranchit. On le nommait Phèdre. Arrivé le dernier dans ce cortège de poètes dont s'entourait le maître du monde, Phèdre eut le bon esprit de n'entrer en rivalité avec aucun d'eux. Il vit une place modeste qui lui parut vacante, et il s'en empara. Phèdre I se fit l'Ésope de la cour d'Auguste, comme Virgile en était , l'Homère et Horace le Pindare. Sans doute aussi, son

génie l'y portait de préférence à tout autre genre de poésie, et si nous reconnaissons dans le fabuliste romain l'imitateur et le disciple du fabuliste de Phrygie, nous ne craignons point d'affirmer que cette fois l'élève a vaincu son maître, et l'imitateur son modèle. Ésope raconte avec une simplicité qui dégénère parfois en sécheresse. Il met au jour une vérité, sans s'occuper de l'orner et de l'embellir. Il la suppose toujours assez belle de sa propre beauté, cl il semble croire qu'un moraliste, un philosophe, un sage ne doit point sacrifier aux grâces. Phèdre, moins austère et moins concis dans la forme de ses apologues, sait les revêtir de tout le charme de la poésie; sa simplicité a de l'élégance, son naturel a de la grâce, sa naïveté a de la noblesse. Il joint la précision du traita la pureté du style, et la brièveté de son expression n'ôte jamais rien à la clarté de sa pensée. Ce qui le distingue encore parmi les beaux génies du siècle d'Auguste, c'est la droiture de son caractère et la candeur de son âme. Sa morale douce et aimable n'a rien de dogmatique ni de sévère; on voit qu'elle émane du cœur d'un homme de bien.

Il semble qu'un poëte, qui n'attaquait les vices de^ hommes que sous le voile d'allégories ingénieuses et délicates, avait dû être à l'abri des persécutions et des vengeances. 11 n'en fut point ainsi. Après la mort d'Auguste, il tomba dans la disgrâce de Tibère. L'ombrageux empereur et son insolent favori, Séjan, se reconnurent dans la fable du Loup et de Y Agneau, où l'injustice, la violence et la cruauté d'un tyran sont peintes avec tant d'énergie, et ils ne pardonnèrent point à Phèdre d'avoir si heureusement saisi leur hideuse ressemblance. Le poëte n'échappa à la haine du prince et de son ministre qu'en se réfugiant dans une prudente obscurité, et les Romains

dégénérés Y\ laissèrent ainsi que ses ouvrages, tant que durèrent les empereurs. La simplicité cl le naturel de Phèdre ne pom aient être sentis ni apprécies par un peuple plongé dans tous les genres de corruption : aussi resta-t-il enfoui jusqu'en 1506 dans les bibliothèques, où il fut découvert par François Pilhou; de ce moment, on le mit dans les mains des écoliers. La Fontaine alla l'y chercher, et lui lit l'honneur de lui emprunter trente laides, qu'il imita comme imitait La Fontaine. Vous connaissez tous le Loup et Y Agneau, la Grenouille et le Bœuf, le Loup et la Cigogne. Ce sont autant de petits chefs-d'œuvre qu'on apprend par cœur, en apprenant à lire; mais ce qu'on sait moins, c'est que Phèdre est le premier inventeur de ces ingénieux apologues, et il est juste de lui restituer cette gloire. Celle de La Fontaine n'en souffrira aucune atteinte; en veut-on la preuve? Écoutons Phèdre d'abord.

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