LE RENARD ET LA CIGOGNE
« On raconte qu'un renard invita le premier une cigogne à dîner, et lui servit dans un plat un brouet liquide qu'il lui fut impossible de manger. La cigogne à son tour invita le renard et lui présenta une longue amphore, dans laquelle était sa nourriture : elle y inséra sans peine la tête et put satisfaire son appétit ; mais le convive ne pouvant que lécher extérieurement le cou de l'amphore ne put assouvir la faim qui le tourmentait. Un oiseau voyageur qui passait là lui dit : On doit souffrir patiemment le mauvais exemple que l'on a donné. »
Vous venez d'entendre la traduction littérale de la Cable de Phèdre. Voyons maintenant ce qu'elle est devenueentre les mains du fabuliste français.
Compère le renard se mit un jour en frais,
Et retint à dîner commère la cigogne.
Le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts :
Le galant, pour toute besogne, Avait un brouet clair; il vivait chichement. Ce brouet fut par lui servi sur une assiette : La cigogne au long bec n'en put attraper miette, Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
Pour se venger de cette tromperie, A quelque temps de là la cigogne le prie. « Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis
Je ne fais point cérémonie. »
A l'heure dite, il courut au logis
De la cigogne son hôtesse,
Loua très-fort la politesse,
Trouva le dîner cuit à point.
Bon appétit surtout : renards n'en manquent point. Il se réjouissait à l'odeur de la viande Mise en menus morceaux et qu'il croyait friande. .
On servit, pour l'embarrasser, En un vase à long col et d'étroite embouchure : Le bec de la cigogne y pouvait bien passer; Mais le museau du sire était d'autre mesure. Il lui fallut à jeun retourner au logis, Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris, Serrant la queue et portant bas l'oreille.
Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :
Attendez-vous à la pareille.
Voilà certes une imitation évidente, manifeste ; mais nous sommes tentés de crier à tous les poètes qu'on accuse d'être les imitateurs de l'antiquité : imitez toujours comme La Fontaine et laissez dire les sots.
Le siècle d'Auguste finit avec Ovide et Phèdre, qui ferment le brillant cortège de beaux génies dont s'entoura I le premier des empereurs romains. C'est la plus brillante j époque des lettres latines. Arrêtons nous un moment sur j le seuil du temple et avant d'en sortir jetons un dernier
regard sur les dieux qui L'habitent. Tant de siècles vonl s'écouler avant que nous ne trouvions rien à loin- comparer!
Les Romains avaient épuisé sous Sylla, Marins, Pompée e( Gésar les joies de la conquête. Partout où l'aigle romaine avait \n des pays riches et fertiles, elle y avait dirigé son vol victorieux, et au temps d'Auguste le monde entier semblait appartenir à ces trois ou quatre millions de citoyens qui composaient tout le peuple romain. Les discordes civiles et les proscriptions qui eu furent la suite avaient eu pour but une ambition moins noble que celle des conquêtes.
Les chefs du sénat et du peuple, avides de pouvoir et jaloux les uns des autres, donnaient au monde le spectacle de ces oiseaux de proie qui se livrent bataille sur les corps sanglants de leurs victimes. L'amour de la gloire était mort avec Pompée et César ; l'amour de la liberté avec Brutus, l'amour de la vertu avec Gaton, l'amour de la patrie avec Cicéron : il ne restait plus que l'amour des dignités et des richesses qui fait des ambitieux et non de grands hommes. Parmi ces ambitieux la victoire devait rester au plus habile et au plus heureux. Ce fut Octave, maître de Rome et en quelque sorte du monde, il commença par abattre toutes les têtes qui pouvaient se dresser au niveau de la sienne. Il marcha dans le sang pour atteindre au pouvoir; mais, arrivé au but, il s'efforça d'effacer les traces de ses pas, et de faire oublier ses «rimes à force de vertus. Il était injuste et barbare. Il se fait clément et généreux; le plus mauvais des citoyens se transforme dans le meilleur des princes : le tyran de Rome en devient le père.
Mais c'est moins l'empereur que le protecteur
éclairé des lettres que nous avons à juger, et sous ce rapport Auguste tient le premier rang parmi les souverains. Son règne fut celui de la poésie. Poëte lui-même, il eut pour ministres des poètes, pour favoris des poètes, pour courtisans des poètes, pour généraux même des poètes. Pollion n'était pas seulement le vainqueur des Dalmates, il était le rival de Sophocle. Agrippa était à la fois le Thémistocle et le Péri clés de Rome ; et Mécène, qui s'était créé un ministère spécial de la poésie, ne se bornait pas à la protéger. Tous les plus illustres citoyens de Rome, les sénateurs, les consulaires, les chevaliers, qu'ils fussent savants ou ignorants, se mirent à faire des vers, à l'exemple du maître, et pour lui complaire. La jeunesse romaine s'y exerçait, au sortir des écoles ; les pères conscrits se dérobaient aux graves délibérations du sénat pour se couronner de fleurs et invoquer Apollon, pendant leurs repas : le peuple même récitait des vers dans les carrefours de Rome. Les généraux vainqueurs ne retournaient pas à leurs charrues, comme au temps de la république, mais dans leurs palais pour y rhanter leurs exploits. La ville aux sept collines était Iransformée en Parnasse où le dieu des vers était l'empereur, répandant les grâces, les bienfaits, les honneurs, les dignités sur la pléiade des poètes qui l'enivraient dej leur encens.
Il ne faut pas croire qu'Auguste se soit contenté d'un, encens grossier, et qu'une basse flatterie ait été un titref à ses bienfaits. Ce qui contribua surtout à la gloire littéraire de son règne et du siècle auquel il donna son nom,, ce fut la sûreté de son goût et la justice de ses faveurs., L'intérêt des lettres, d'accord avec celui de apolitique, dirigea sa conduite, et si l'éloquence eut moins de part que
la poésie aux honneurs dont il était la source, c'est que l'éloquence resta muette sous son règne ou du moins ne litentendre que des accents étouffés par les chants des poètes. Dirons-nous avec quelques détracteurs d'Auguste, qu'il n'aimait ni les orateurs, ni les savants, ni les philosophes, qu'il redoutait même comme des ennemis naturels de la puissance absolue? On peut le croire en lisant la laineuse harangue où Mécène, en conseillant à son maître de garder l'empire, lui dépeint les philosophes comme des esprits brouillons ennemis du repos Ides familles et de la tranquillité de l'État.
Il faut l'avouer: la science et les savants n'étaient pas
plus en honneur que la philosophie et les philosophes à
la cour d'Auguste. Il est vrai qu'ils le méritaient peu. Si
Ton accepta la réforme du calendrier par Jules César et
le traité de Vitruve sur l'architecture, la science au temps
l'Auguste ne servit guère qu'à des usages absurdes. Astro-
ogue et mathématicien étaient des termes synonymes. La
connaissance des astres ne paraissait utile que pour tirer
les horoscopes de l'avenir, et tous les grands événe-
nents de la terre devaient se lire dans le ciel, comme dans
m livre ouvert à certaines intelligences privilégiées.
Jne comète paraît-elle pendant les jeux célébrés pour la
onsécralion du temple de Vénus que César avait bâti?
l'est l'astre de Jules! C'est l'âme de ce grand homme qui,
u haut de l'Olympe, demande vengeance. Ce vengeur
fra Mercure descendu des deux sous les traits d'Au-
uste.
Quant à la physique, elle était moins avancée encore ^l'ue l'astronomie. Le docte poète Lucrèce disait que les jus seuls pouvaient croire aux antipodes et à un centre avité. On prétendait que la grandeur apparente du
soleil était sa vraie grandeur, qu'il pourrait bien même être plus petit qu'il ne nous apparaît ; que probablement il s'éloignait à son couchant, et que des matières ignées qui se rassemblaient à l'horizon, il s'en formait un nouveau le lendemain matin. On ne raisonnait pas mieux sur les autres phénomènes du ciel et de la terre; aussi ne trouve-t-on chez les poètes de cette époque presque aucune trace de science, et ils n'en sont pas moins de grands poètes. La science dans la poésie ressemble en quelq sorte à un glacier sur un volcan.
Mais si la philosophie austère des Gaton et des Brutu si la science des Ptolémée et des Euclide étaient peu faveur à Rome, la philosophie d'Épicure, qui enseign la science du plaisir, avait trouvé grâce auprès d'Augus et des poètes de sa cour. L'épicurisme, déjà en vogu vers la fin de la République, embrassé d'abord par Jule César, puis par César Octave, s'était complaisammen modifié et plié aux circonstances. Il condamnait la tristesse et la mélancolie ; il prescrivait le plaisir et la joie;I il défendait de se mêler des affaires d'État, et ordonnai^ la soumission à l'autorité. Pouvait-il ne pas être du goû d'Auguste? Peu lui importait que la doctrine d'Épicure enseignât le mépris pour ces dieux de marbre entassés dans les temples et au Capitole. L'empereur consentait volontiers à être le seul dieu qu'on adorât clans Rome, puisqu'il avait trouvé bon qu'un poète osât dire : « Auguste est le second fondateur, le père, le génie tutélaire de Rome. Lorsqu'il remontera dans l'Olympe, il boira le nectar, assis entre Pollux et Hercule. Veut-il occuper le trône du ciel? Jupiter lui remettra son sceptre. Veut-il régner sur les mers? Thétis le prendra pour gendre. Mais dès à présent ce n'est plus un Homère, c'est un dieu
présent et visible : qu'on lui dresse des autels et qu'on jure par son nom? »
C'est qu'en effet les poêles ne croyaient plus qu'à ce dieu qu'ils divinisaient eux-mêmes; et le paganisme, assiégé de toutes parts par les sectes philosophiques, était condamné désormais à n'être plus qu'une poétique fiction, qu'un brillant mensonge, comme ses temples et ses statues n'étaient plus que des monuments du génie ou de l'orgueil des hommes. Quant à la foi, elle n'existait nulle part, pas même dans le peuple. Lorsque Alexandre le Grand avait voulu se mettre au rang des dieux, les Grecs n'avaient pas cru à sa divinité. Lorsque les Romains élevèrent aux honneurs divins César et Auguste, ils ne croyaient plus aux dieux. Les temps étaient venus pour le renouvellement de l'ancien monde ; son agonie avait commencé. Le siècle d'Auguste vit naître le Christ : c'est là encore sa plus grande gloire.