‹ Matinées littérairesChapitre 19 sur 118 · NEUVIEME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIEME LEÇON

Vingt-trois ans avant la mort de l'historien de Catilina, l'historien de Rome était né, afin que le siècle du pins grand des poètes romains fût aussi celui du plus parfait des historiens.

Titus-Livius appartenait à une famille noble de Padoue ; mais il vint à Rome, où l'appelait son génie, non polir y briguer des honneurs, des places et des dignités, mais pour y étudier les lettres, la philosophie, la politique, et surtout pour voir de plus près ce sénat et ce peuple qui remplissaient le monde de leur gloire, après avoir rempli Rome de leurs dissensions. Il y arriva au moment où la république n'existait plus que de nom, et où les factions ne se disputaient que sur le choix du maître qui devait toutes les asservir. Tite-Live assista aux dernières convulsions de la liberté expirante, et peut-être ce spectacle lui inspira-t-il la pensée d'écrire l'histoire de la république romaine, comme on rend un dernier hommage à une grandeur qui s'efface, à une gloire qui s'éteint. Mais comme, en ces jours de proscription, c'eût élé une folle et vaine témérité d'entreprendre

de ressusciter un cadavre, il accepta les faits accomplis, et se contenta de graver sur la tombe de la république la plus magnifique des inscriptions, son histoire. Il se persuada peut-être qu'en racontant les vertus des anciens Romains, il donnerait à leurs fils l'envie de les imiter : il arriva que la leçon ne fut point comprise. Tout était changé à Rome, les temps et les mœurs. Un sénat avili, un peuple corrompu pouvaient bien applaudir encore à de glorieux souvenirs; mais ces souvenirs ne pouvaient les réveiller de l'engourdissement, de l'orgie, et du sommeil de la servitude.

Les premiers travaux de Tite-Live ne sont point historiques : il n'appartient point au jeune Age d'écrire l'histoire, qui exige la maturité de la raison et l'expérience des hommes et des choses. Tite-Live composa quelques dialogues sur des questions de morale et les présenta à Auguste. Le nouveau maître du monde y découvrit le grand historien, comme il avait deviné le grand poëte épique dans l'auteur des Géorgiques. Il lui proposa d'écrire l'histoire de la république. Tite-Live accepta cette tâche immense, en homme qui se sent la force de l'accomplir; mais il y mit la condition de jouir d'une entière indépendance, et Auguste eut le bon esprit de ne pas s'en offenser. De ce moment, toutes les archives du vaste empire romain, depuis son origine, furent ouvertes aux investigations de Tite-Live. Il recueillit avec un même soin et les traditions populaires qui remontaient jusqu'à la fondation de Rome, et les décrets du sénat et les décisions du peuple qui composaient la législation romaine : les traités de paix et de guerre, les livres sibyllins, les harangues des consuls, des tribuns, des capitaines, des citoyens même, en un mot tout le passé de Rome, recueilli

dans les annales rédigées par les pontifes, fut livré à la pénétration de son esprit et à la reclilude de son jugement. Dirons-nous que son discernement et sa raison lui font défaut lorsqu'il rappelle, sans les détruire, les glorieuses fiables dont la tradition entourait le berceau de Rome et l'enfance du peuple romain? Dirons-nous qu'il partageait la crédulité superstitieuse des descendants de Romulus, ou qu'il trompait sciemment l'avenir en donnant les caractères de la vérité historique à de brillants mensonges? L'accuserons-nous enfin d'avoir tellement glorifié les Romains qu'aucun peuple de la terre ne puisse jamais leur être comparé? Nous le pouvons sans doute, car c'est la vérité ; mais n'oublions pas que Tite-Live écrivait pour sa nation, et, quand il poétisait son histoire, quand il divinisait les grands hommes, il obéissait peutêtre involontairement à cette influence de tout un peuple qui croit en sa force, en sa grandeur, en sa puissance, en sa gloire, en son éternité, et qui ne permet pas qu'on ait de lui une autre opinion que celle qu'il en a lui-même. Tite-Live pouvait-il, devait-il même songer à détruire ces grandes traditions du passé qui s'étaient transmises, depuis des siècles, de génération en génération, et que seules maintenaient encore à Rome le respect et l'admiration pour les hautes vertus qu'on n'avait plus le courage d'imiter. C'eût été la pensée d'un mauvais citoyen que d'anéantir ces nobles croyances; c'eût été l'œuvre d'un misérable historien que de dépouiller les grands événements et les beaux caractères du prestige qui les entourait, par amour pour une vérité douteuse et inutile. Nous savons que, depuis près d'un siècle, le scepticisme a fondé en Europe une école historique : on a voulu tout remettre en question; on a tenté de tout ébranler, dans

l'impuissance de tout détruire. On a exigé, en histoire comme dans la science, des preuves mathématiques, el les témoignages des hommes n' ont plus suffi pour inspirer quelque confiance à une incrédulité qui s'étendait à tout. Nous déplorons cette funeste tendance à tout analyser, tout peser, tout calculer : ('lie décolore le passé, assombrit le présent et désenchante l'avenir. Malheur à l'historien qui doute de la' vertu! malheur au peuple que ses leçons empêcheraient d'y croire!

Si Tile-Live eût apporté dans son livre cet esprit crincrédulité, il est douteux que la postérité lui eût tenu compte de son scepticisme, et il est certain que ses contemporains l'eussent flétri d'une réprobation universelle. Le peintre qui choisit ses modèles et saisit le moment où leur attitude est plus noble et leurs traits plus expressifs, ne méiite-t-il pas la préférence sur celui qui les prend au hasard et les représente sous leur aspect le moins favorable? Sans doute, l'un et l'autre sont dans la vérité, mais le tableau du premier sera toujours admiré, et l'œuvre du second tombera bientôt dans l'oubli.

Tite-Live avait entrepris d'écrire l'histoire romaine depuis la fondation de Rome jusqu'à l'an 743; mais il n'attendit point que son travail fût terminé pour le faire connaître aux Romains : il en publia successivement diverses parties, et la faveur du nouvel empereur ne fut point altérée par les éloges que prodiguait l'historien aux vertus républicaines d'un autre âge; il lui pardonna même de se prononcer pour Pompée contre César, et se contenta de lui donner le surnom de pompéien, laissant à ses opinions toute leur indépendance. Auguste avait senti que toute la grandeur romaine était entre les mains de Tite-Live, et rien ne trouhla l'historien dans l'accomplis-

sèment de sa tâche, pas même la crainte de déplaire à l'empereur, pasmême le désir de (latter l'orgueil des Romains. Son succès fut immense, et les applaudissements unanimes de ses concitoyens récompensèrent ses glorieux travaux. De toutes parts on venait à Rome pour voir de près le grand historien ; les étrangers même venaient de loin lui témoigner leur admiration. Un habitant de Cadix part du fond des Espagnes, il traverse les terres et les mers qui le séparent de Rome, il entre dans la ville des merveilles, se fait conduire à la demeure de Tite-Live, le voit, et repart aussitôt, heureux seulement de l'avoir vu. « C'était, dit saint Jérôme, un fait bien extraordinaire qu'un étranger, entrant dans une ville telle que Rome, y vînt chercher autre chose que Rome même. »

Cet enthousiasme pour Tite-Live était mérité, et, comme l'a dit le Père Rapin, il a égalé la noblesse du peuple dont il a écrit l'histoire par la noblesse de son génie. Il classe les événements avec un ordre admirable, et sa narration, tantôt simple, tantôt majestueuse, donne à chacun d'eux le caractère qui leur convient. Est-ce une bataille qu'il veut nous montrer? il se jette dans la mêlée et nous y entraîne avec lui. Est-ce aux luttes du Forum qu'il veut nous faire assister? il se mêle aux agitations populaires et nous conduit sur ses pas au milieu du tumulte de la place publique. Entrons-nous à sa suite dans le sénat? nous croyons, comme Cynéas, contempler une assemblée de rois. Enfin fait-il monter un orateur à la tribune ou un général sur le champ de bataille? nous croyons le voir et l'entendre, et nous sommes tentés de joindre nos acclamations aux cris des soldats et aux applaudissements de la multitude. C'est que Tite-Live a le secret de donner tout l'intérêt du drame aux récits de

l'histoire : aussi la tragédie lui a-t-elle dû souvent ses situations les plus pathétiques èl ses plus touchantes inspirations.

Les critiques ont reproche à Tite-Live le nombre el la longueur de ses harangues; ils ont dit que la plupart étaient de son invention, ou du moins qu'elles n'ont point été prononcées telles qu'il nous les rapporte. Pour juger si ce reproche est fondé, transportons-nous à Rome, et voyons si les lois et les coutumes romaines ne justifient pas l'emploi fréquent des harangues dans l'histoire du peuple romain.

Tant que dura la république, les Romains, sujets el souverains tout à la fois, obéissaient aux magistrats, ou plutôt ils étaient juges des magistrats, et ils n'obéissaient ipfà la loi. Les places dTionneur, de prééminence el d'autorité étaient accessibles à tous les citoyens; mais aucun d'eux ne pouvait s'y asseoir si tous ses concitoyens ne l'\ conduisaient, pour ainsi dire, par la main. Toutes les distinctions entre le sénateur et le chevalier, entre le soldat et l'artisan, entre le patricien et le plébéien, s'effaraient devant le premier et le plus sacré de tous les titres, celui de citoyen romain. Aussi l'éducation n'avait pas d'autre but que de donner de bons citoyens à l'État. Le guerrier, le politique, le philosophe et l'orateur se formaient à celte école, dont le principe était l'amour de la patrie; sans l'amour de la patrie, les talents et les vertus n'étaient rien, et le titre de grand homme n'était accordé qu'à celui qui avait fait de grandes choses pour la patrie. Ce nom de patrie, plus souvent prononcé que celui de père, de fils et d'époux, présidait aux combats, aux affaires, aux jeux; il enchantait le peuple dans les places publiques, la famille au foyer domestique; c'était le pre-

mier mot que bégayait l'enfant qui venait de naître et le dernier qui errait sur les lèvres du vieillard expirant.

A eet amour de la patrie venait se joindre l'amour de la. gloire. Tout ce qui peut flatter l'ambition, Rome l'offrait à ses orateurs. Les honneurs, les dignités, les emplois étaient presque toujours le prix de l'éloquence. On vit plus d'une fois le simple citoyen passer de la tribune aux harangues au premier rang dans l'État. Et quelle n'était pas alors sa haute mission? 11 devenait le juge et l'interprète des intérêts de la patrie; il devait en exposer les plaintes, les besoins et les vœux. Ses droits s'étendaient sur toutes les parties du gouvernement : les lois, les traités, les alliances, les impôts, la paix, la guerre, tout était de son domaine ; enfin il tenait dans ses mains la balance où se pesait la destinée de l'empire du monde.

L'art de persuader un prince ne demande que de l'adresse , il s'agit bien plus alors de convaincre l'esprit que de remuer le cœur; mais l'éloquence qui convient au peuple est celle des passions : aussi tous les citoyens de Rome dont l'histoire a inscrit les noms parmi les chefs de l'État ont eu recours à l'arme de la parole pour s'élever aux honneurs et s'y maintenir. Qu'est-il donc étonnant qu'en écrivant l'histoire romaine Tite-Live ait employé souvent les harangues pour faire connaître à la fois les hommes qai les prononçaient et les événements qui y 'donnaient lieu? Pense-t-on que les discours des orateurs de nos chambres politiques n'occuperont pas une large place dans l'histoire de notre temps? Et cependant l'éloquence est loin encore d'avoir parmi nous l'influence qu'elle avait à Rome aux jours de la république! Reconnaissons donc que Tite-Live a pu, sans manquer ni à la vraisemblance ni à la yérité, rapporter les plus

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fameuses harangues dos grands citoyens de Rome, el demandons au\ critiques qui les blâment : Aimeriez-\ous dieux qu'elles if\ fassent pas? Nous sommes bien certain de leur réponse. Quant à nous, les harangues de Tite- Li\e, soit qu'elles aient été réellement prononcées, soit qu'elles soient en partie de son invention, nous paraissent le placer au-dessus de tous les historiens : c'est là que se déploie son génie dans toute sa puissance, dans toute son élévation; il y atteint souvent au sublime, et Cicéron seul parmi les Romains l'empêche d'être le premier des orateurs, comme il est le premier des historiens.

Et quelles leçons utiles les peuples ne peuvent-ils pas trouver dans ces harangues, presque toujours inspirées par le respect des lois et l'amour de la patrie ! quels nobles exemples ne pourraient pas également y chercher les orateurs qui aspirent à servir leur pays! Écoutons un moment, pour nous en convaincre, le consul Quintius Capitolinus.

« Quoique je ne me sente coupable d'aucune faute, Romains, je me sens pénétré de honte en paraissant devant vous. Quoi! vous savez, et la postérité l'apprendra, que les Èques et les Volsques, qui tout à l'heure pouvaient à peine résister aux Herniques, sont venus en armes jusqu'aux portes de Rome, sous le quatrième consulat de Quintius, et y sont venus impunément ! Quoique dès longtemps les choses en soient au point de ne présager rien que de triste, cependant, si j'avais cru que cette année dût être l'époque d'une semblable ignominie, je m'y serais dérobé par l'exil, ou par la mort même, si c'eût été le seul moyen d'échapper à ma dignité; ainsi donc, si

nos ennemis avaient été vraiment des hommes, si des guerriers dignes de ce nom avaient eu en lie les mains ces armes qui ont menacé nos remparts, Rome pouvait être prise lorsque Quintius était consul. Ah î j'avais assez d'ans et d'honneurs, je devais mourir dans mon dernier consulat. Qui donc ces lâches ennemis ont-ils méprisé? Est-ce nous, consuls? Est-ce vous, Romains? Si la faute est à nous, ôtez-nous une dignité que nous ne méritons pas, et si ce n'est pas assez, ajoutez-y des châtiments; si la faute est à vous seuls, que les dieux et les hommes ne vous en punissent jamais; il suffît de vous en repentir. Non, vos ennemis n'ont pas compté sur leur courage, encore moins sur votre timidité. Tant de fois vaincus et mis en fuite, forcés dans leur camp, dépouillés de leurs hiens, passés sous le joug, ils vous connaissent assez, ils se connaissent eux-mêmes. La division des deux ordres, les querelles du Sénat et du peuple, voilà la maladie de l'État, voilà le poison qui nous dévore et nous consume; tandis que nous ne pouvons nous accorder ensemble ni sur les bornes de l'autorité, ni sur celles de la liberté, que vous ne pouvez souffrir la magistrature patricienne, ni le Sénat, les magistrats du peuple, le courage est revenu à nos ennemis. Mais par les dieux immortels! que vous faut-il encore ? Vous avez voulu des tribuns : pour avoir la paix, nous y avons consenti. Vous avez désiré qu'on eût des décemvirs : ils ont été créés; les décemvirs vous ont déplu : nous les avons forcés d'abdiquer ; devenus particuliers, votre ressentiment les a poursuivis : nous avons laissé condamner à la mort les plus nobles et les plus distingués des citoyens. Vous avez redemandé vos tribuns : ils vous ont été rendus. Vous avez prétendu au consulat, et quoique cette prétention nous parût contraire

à nos droits, nous avons laissé passer au peuple les distinctions patriciennes. Le droit de protection accordé à \os tribuns, l'appel au peuple, la loi qui soumet le Sénat au plébiscite, tous nos privilèges détruits sous prétexte de rétablir l'égalité, nous avons supporté, nous supportons tout. Quel sera le terme de ces longs débats? quand pourrons-nous avoir une commune patrie, et ne faire qu'un seul et même peuple? Vaincus, nous sommes plus patients el plus paisibles que nous, qui êtes les vainqueurs. Neslce pas assez pour vous de nous avoir réduits à vous craindre? C'est contre nous qu'on s'empare du Mont- Àventin, contre nous que Ton se saisit du Mont-Sacré! Mais quand le Volsque était prêt à forcer la porte Esquiline, prêt à monter sur nos remparts , personne ne l'a repoussé. Vous n'avez des armes, vous n'avez des forces que contre nous. Eh bien donc ! quand vous aurez assiégé le Sénat, quand vous aurez rempli la place publique de vos fureurs séditieuses, rempli les prisons de sénateurs, allez donc avec ce même emportement et cette même fierté, allez jusqu'à la porte Esquiline, sortez de vos murs, ou, si vous ne l'osez pas, regardez du haut des remparts, regardez vos campagnes ravagées par le fer et par le feu, vos dépouilles enlevées par l'ennemi ; voyez fumer vos toits embrasés, et dans ce désordre commun, quand Rome est menacée , quand l'ennemi triomphe, en quel état croyez-vous que soient nos fortunes particulières? Encore un moment, et chacun de vous apprendra les pertes qu'il a faites. Et qu'avez-vous ici qui vous en dédommage? Vos tribuns, peut-être, vous rendront ce que vous avez perdu. Oui, sans doute, en déclamations, en invectives, en accumulant les lois sur les lois, les harangues sur les harangues. En ce genre, vous pouvez tout attendre d'eux;

niais quelqu'un de vous en est-il devenu plus riche chez lui*? Ena-l-il rapporté à sa femme et à ses enfants autre chose que des haines, des animosités, des querelles publiques et particulières, dont les suites nous auraient déjà été funestes, si la sagesse d'autrui ne vous défendait de a os propres fautes. Ah ! quand vous serviez sous vos consuls et non pas sous vos tribuns, dans les camps et non pas dans le forum, quand vos cris faisaient frémir l'ennemi dans les batailles, et non pas le Sénat romain dans vos assemblées, alors, chargés de butin, possesseurs des terres de F ennemi, riches de ses dépouilles, couverts de la gloire de l'État et de la vôtre, vous retourniez triomphants dans vos foyers. Mais aujourd'hui c'est vous, vous Romains, qui laissez l'ennemi emporter vos dépouilles. Demeurez donc, puisque vous le voulez, restez ici pour écouter vos harangues, passez votre vie dans la place publique. Vous croyez vous dérober à la nécessité des combats, elle vous poursuit ; vous n'avez pas voulu vous mettre en campagne contre les Èques et les Volsques, ils sont au pied des murs. Si vous ne les en chassez pas, tout à l'heure ils seront dans cette enceinte, ils monteront au Gapitole, ils vous suivront jusque dans vos maisons. Deux ans sont écoulés depuis que le Sénat ordonne de lever des troupes et de conduire une armée au Mont-Algide, et cependant nous restons oisifs, occupés à nous quereller [ comme des femmes, et jouissant de notre loisir, sans songer que ce loisir d'un moment va multiplier les guerres et les dangers. Je sais qu'on peut vous tenir des discours ' plus agréables ; mais quand mon caractère ne me porterait pas à vous dire dés choses utiles et vraies, plutôt que des choses flatteuses, la nécessité m'en ferait une loi. Je voudrais vous plaire, Romains, mais j'aime encore mieux

vous sauver, el à ce prix, je n'examine pas même si vous m'en saurez gré. * G'esl là, assurément, une éloquence forte et courageuse

qui ne se compose pas seulement de mots ambitieux et de phrases sonores; elle renferme des vérités utiles que tous les siècles el tous les peuples ont intérêt à entendre. C'est ainsi que l'histoire s'élève à toute sa hauteur, et atteint le I un glorieux qu'elle doit toujours se proposer, l'enseignement de L'humanité. Si Tite-Live, au lieu de faire parler le consul, eût présenté, comme de simples réflexions de l'historien, les dangers qui naissaient pour la république des dissensions entre le Sénat et le peuple, penset-on que la leçon eût paru plus forte, et que son livre eût gagné à ce changement? L'histoire de la république romaine est presque tout entière dans les harangues des magistrats romains, et il ne pouvait pas en être autrement . Ils étaient tous les élus du peuple, et c'est au peuple qu'ils parlaient de ses intérêts et de sa gloire. Les orateurs se vantaient de régner sur le peuple, mais ils en étaient plutôt les esclaves, et pour produire l'effet qu'ils se proposaient, ils étaient obligés de se revêtir de la crainte, de la haine, de l'amour, de toutes les passions, enfin, et de tous les préjugés de la multitude. C'est dans ce sens que Diogène disait de Démosthène, qu'il était le maître des orateurs athéniens , mais que le peuple athénien était le maître de Démosthène. Lorsque l'autorité souveraine passa à Rome des mains du peuple dans celles d'un seul homme , l'éloquence et la liberté périrent à la fois. On vit s'élever de tous côtés des poètes, des rhéteurs, des philosophes ; mais personne ne se montra plus digne du nom d'orateur.

L'histoire romaine de Tite-Live, qui, comme nous l'a-

vons dit, embrassait plus de sept cents ans, se composait de cent quarante-deux livres, et nous en possédons à peine trente-cinq. Tout le reste , si regrettable à tous égards, a péri dans les siècles de barbarie. Dans le temps qu'Achille de Harlay-Sancy, baron de Maule, était ambassadeur de France à Gonstantinople, le bruit courait que le grand seigneur avait dans sa bibliothèque un manuscrit complet de Tite-Live, où se trouvaient toutes les décades qui nous manquent. Saricy, qui était savant et curieux, offrit dix mille écus au gardien de ce trésor littéraire, s'il consentait à le lui livrer. On le chercha vainement. Peut-être y est-il encore.

Tite-Live mourut la quatorzième année du règne de Tibère, à Page de soixante-quatorze ans*. On l'inhuma à Padoue , où il était né , et son tombeau fut retrouvé en 1413. Alphonse V, roi d'Aragon, obtint à grand'peine des Padouans le bras droit de l'historien romain. Nous honorons sans cloute les restes des grands écrivains ; mais les plus précieuses reliques d'un homme de génie sont ses ouvrages, et nous prêcherions volontiers une nouvelle croisade pour aller demander au sultan le monument qu'on prétend qu'il garde dans son sérail, non pour en jouir, mais pour en priver le monde littéraire.

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