LUC A IN
La littérature romaine avait atteint le plus haut point de sa gloire sous le règne d'Auguste ; elle ne pouvait plus que décroître sous ses successeurs : il en avait été ainsi de la littérature grecque au temps de Périclès. Mais la nuit ne vient pas tout à coup après un jour brillant, et le soleil éclaire encore longtemps après qu'il a disparu à l'horizon. Les rayons du soleil d'Auguste ne s'éteignirent pas entièrement à la mort de cet empereur, et leur éclat, affaibli sous le farouche et sombre Tibère, sous l'insensé d féroce Caligula, et sous le lâche et imbécile Claude, parut se ranimer avec le jeune Néron. Nous voudrions, pour l'honneur des lettres, n'avoir pointa écrire, parmi lés noms des princes lettrés, un nom qui, selon l'expression d'un poëte, est devenu
Dans la race future Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.
Mais la vérité nous oblige à dire que le jeune empereur se montra d'abord, dans les lettres, le digne élève de Sé~
Qèque, comme il s'était montré le digne disciple de Burrlius dans le gouvernement de l'empire. Néron aimait éperdument la poésie, et surtout la musique. Cette double passion ne se rencontre guère chez les hommes naturellement vicieux. On peut donc croire que ce prince était sincère dans son humanité, lorsque, pressé de signer la condamnation d'un coupable, il s'écriait : « Je voudrais ne pas savoir écrire. » On peut croire encore que, lorsqu'il rassemblait dans l'intérieur de son palais un dans un jardin, sur le mont Janicule, les amis auxquels il chantait ses vers, en s'accompagnant de la lyre, son âme s'ouvrait avec bonheur aux douces émotions de la poésie. Enfin, chacun à Rome disait, avec le poëte que nous avons déjà cité :
Néron naissant A toutes les vertus d'Auguste vieillissant.
Malheureusement les princes aiment qu'on les flatte, et surtout les princes qui sont poètes. Néron ne sut pas se défendre des louanges intéressées qu'on prodiguait à sa puissance, plus encore qu'à son talent. Et qui donc à sa cour eût osé lui dire la vérité? Était-ce sous Tibère, cet homme pétri de sang et de boue, qu'un courtisan eût appris à faire entendre sa voix sévère? Néron, comme prince et comme poëte, fut livré à des flatteurs qui le perdirent. Son génie se trouva à l'étroit dans son palais et dans ses jardins : l'empire romain tout entier lui parut à peine un théâtre assez vaste pour y déployer les talents qu'il se supposait. On le vit à Rome, à Naples et dans plusieurs villes de la Grèce étaler tout ensemble sa double prétention de poëte et d'histrion , et contrefaire sur la scène les fureurs d'Oreste, dont il devait plus tard sur-
passer les crimes. Ce ne lui d'abord qu'une passion ridicule; mais bientôt elle devint un délire fatal, une calamité publique. Il avait composé un poème sur la prise (Tllion. Comment croire, sur la foi de quelques historiens, qu'il ail fait mettre lui-même le feu à Rome pour juger de la vérité de son tableau de l'incendie de Troie? Ce qui parait du moins hors de doute, c'est (prêtant revenu d'Antium a Rome, pendant que la ville brûlait encore, il monta sur une tour, d'où il pouvait contempler à Taise les ravages du feu, el là, en s'accompagnant de la lyre, il chanta les vers de son poëme, sacrifiant ainsi à sa vanité de poëte ses devoirs d'empereur et d'homme. Un pareil mépris des droits de l'humanité permet de tout croire du lyran qui, pour éloigner de lui les soupçons, les rejette sur les chrétiens, afin d'avoir la joie d'éteindre dans leur sang les débris fumants des temples et des autels des dieux du paganisme.
Il est permis de douter du talent poétique de Néron, dont il ne nous est parvenu aucun vestige, quand on sait par quels moyens il obtenait les couronnes et les applaudissements. Il envoyait de maison en maison des chanteurs, avec mission d'affliger du matin au soir les oreilles des citoyens de sa musique et de ses vers, et d'offrir aux hommages des curieux les cordes usées de sa lyre. C'était un crime de haute trahison de ne pas applaudir aux accents de la voix céleste, comme on la nommait. « Vous ne l'avez pas écoutée; vous l'avez écoutée avec nonchalance; vous a^^ez ri; vous n'avez pas battu des mains; vous n'avez pas sacrifié à sa voix céleste! » (Philostrate) et le châtiment ne tardait pas à suivre cette formidable accu- ! sation.
Lorsque Néron se donnait lui-même en spectacle sur
un théâtre, malheur à qui avait l'imprudence de s'absenter de Rome! Les portes étaient fermées, et pour se dérober aux persécutions de la muse impériale, il fallait sauter par -dessus les murailles, au risque de sa vie. Un petit nombre avait seul ce courage; la foule se portail aux amphithéâtres. On voulait voir, tant il importait d'être vu. Une fois pris, on était condamné à s'amuser, sous peine de mort. Vespasien eut peine à échapper au dernier supplice pour avoir eu l'imprudence de s'endormir; il fallait être emporté comme mort pour échapper à la mort même, dont la menace planait sur toute l'assemblée , au moindre signe de mécontentement ou d'ennui.
Néron, au reste, avait pris un moyen infaillible d'être applaudi. Il avait fait rassembler cinq mille jeunes gens vigoureux, qui, sous la direction de chefs habiles, étaient exercés à applaudir en cadence. Dès que Sénèque ou Burrhus (nous avons peine h le dire), qui faisaient les fonctions de souffleurs du prince, donnaient le signal, aussitôt les cinq mille applaudisseurs privilégiés manifestaient tous à la fois leur enthousiasme de commande, et les autres spectateurs étaient impitoyablement battus • de verges quand ils s'avisaient de ne pas crier comme eux : Le beau César! notre Auguste! le deuxième Apollon!
Ce n'était pas ainsi qu'Auguste honorait la poésie et encourageait les poètes. Il ne se faisait pas, comme héros, décerner des milliers de couronnes sans les mériter, mais il en décernait lui-même aux poètes qui les méritaient. Il se contentait d'être le premier dans Rome par la puissance, laissant à d'autres l'honneur de régner au Parnasse par le génie. L'amour d'Auguste pour les vers fut favorable à la poésie et utile aux poètes; la passion de
Néron no pouvait que leur être funeste, car il .n'admirait ijue ses vers, et ne croyait qu'à son uénie. Cependant, le règne de Néron fait époque dans l'histoire des lettres romaines.
Parmi les poètes du temps de Néron, il en est un que les critiques modernes traitent avec tant de sévérité, comme homme et comme poëte, qu'à les en croire, nous pourrions nous dispenser de vous en entretenir, puisque m Mie intention est de vous faire connaître ce que les lettres romaines ont de vraiment digne d'estime et d'admiration, et non ce qu'elles peuvent offrir de contraire à la saine morale et au hon goût.
Nous devons sans doute attribuer à l'amour exagéré des saines doctrines littéraires, et au respect fanatique pour les lois sévères de la raison et du goût, l'esprit de réprobation qui pèse aujourd'hui sur l'auteur du poëme de la Pharsale. Mais lorsque nous entendons le judicieux Quintilien nous dire : « Lucain est ardent, impétueux, etineelant de pensées; » le sévère Tacite ajouter, en parî int du père de ce poëte : « Que l'honneur de l'avoir mis au jour avait grandement contribué à le rendre illustre lui-même ; » lorsque nous lisons dans Montaigne: «J'aime Lucain et le pratique volontiers, non tant pour son style que pour sa valeur propre. » Enfin, et surtout lorsque l'auteur de la mort de Pompée, le grand Corneille, nous dit : «La lecture du poëte Lucain m'a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de la majesté de- son raisonnement, qu afin d'en enrichir notre langue, j'ai fait cet effort pour réduire en poëme dramatique ce qu'il a traité en épique; » il nous a semblé qu'après de tels suffrages, ! auxquels on peut joindre encore celui de Laharpe, il était ; permis de croire que le poëme de Lucain contenait autre
chose que de l'enflure de style et du faux sublime de pensées. Placé entre des opinions aussi diverses et des jugements si contradictoires, nous nous sommes mis nousmème à la recherche de la vérité, et il nous a paru d'autant plus utile de la découvrir, que Lucain n'est pas sans avoir de nos jours de nombreux imitateurs parmi ceux-là même qui se montrent le plus sévères à son égard. Les poëmes épiques sont d'ailleurs des fruits du génie, assez rares pour qu'on leur doive, quand ils se présentent, une sérieuse attention.
Néron, docile encore aux leçons de Sénèque et aux conseils de Burrhus, ne s'était fait connaître aux Romains que par des actes de clémence et par l'amour des lettres, lorsque Sénèque qui se plaisait à encourager ce vertueux penchant dans son élève, lui présenta son neveu Anna?us, Marcus Lucanus, qui déjà s'annonçait comme devant marcher glorieusement sur les traces poétiques de sa fa mille. Né à Cordoue, en Espagne, alors province ro maine, d'Annaeus Mêla, chevalier romain, frère du philosophe Sénèque, le jeune Lucain, tout enfant encore avait été amené à Rome ; là, Sénèque avait confié so éducation à Palémon, à Virginius et à Cornutus, les troi maîtres les plus habiles dans les belles-lettres et la philosophie. Lucain avait tellement profité de leurs doctes leçons qu'il passait déjà pour savant à l'âge où l'on commence à peine à le devenir. Une étroite amitié, fondée sur des rapports de caractère et en même temps sur un même penchant pour la poésie, unissait Perse et Lucain: ils se confiaient leurs vers et, s'encourageant mutuellement à bien faire, ils pratiquaient la sagesse et la vertu, et rêvaient de gloire et d'immortalité. Le malheur de Lucain voulut, comme nous l'avons dit, que son oncle
Sénèque te présentai à sou auguste disciple qui lui offrit son amitié : l'amitié d'un empereur tout-puissant, s'appelài-il Néron, ne pomait manquer de flatter l'orgueil d'un jeine poêle, qui se sentait appelé à de hauiesdestinées. Nommé questeur a\ant l'âge, par la volonté de Néron, puis admis dans le collège des augures, Lucain nenégliga pas de gagner la faveur populaire, en donnant à grands frais un combat de gladiateurs. Ce brillant début dans la carrière des honneurs et des dignités lui fit épouser la fille d'un sénateur romain, Polla Argenlaria, dont la riebesse et les vertus, l'esprit et l'érudition, la naissance et la beauté étaient en adoration à toute la jeune noblesse de Rome. Enivré de sa fortune et de son bonheur, Lucain donna carrière à son génie poétique, et plus hardi que Virgile qui avait cherché dans les temps passés le sujet de son poëme, et chanté, pour complaire à Auguste, la fondation de l'empire romain, l'ami de Néron, au risque de lui déplaire, entreprit de chanter les derniers combats de la liberté romaine et les luttes glorieuses de son agonie. C'était là, en effet, le plus beau sujet de poëme épique qui pût s'offrir à l'imagination d'un poète romain. Il ne s'agissait pas, comme dans l'Iliade, de venger l'injure d'un prince à qui un ravisseur avait enlevé sa femme, par la destruction d'une ville à peu près inconnue au reste du monde, ni, comme dans Y Enéide, de ramener les fuyards de cette ville incendiée dans un coin de l'Italie pour y fonder une colonie de proscrits. Il s'agissait de l'empire du monde que se disputaient deux héros, dont la gloire remplissait l'univers, César et Pompée. Jamais l'épopée n'avait eu encore un plus beau et plus vaste théâtre pour y déployer toute sa grandeur et toute sa magnificence. Eh bien, veut-
on en un moment se rendre compte de la puissance du génie? Que serait, sans Homère, l'expédition des Grecs contre llion? que serait, sans Virgile, rétablissement des Troyens en Italie? des faits à peine aperçus dans l'histoire. Qu'est-ce historiquement qu'Achille comparé à César, Hector à Pompée, Ulysse à Caton? Mais poétiquement, qu'est-ce, pouvons-nous dire, que César comparé à Achille, Pompée à Hector, Caton à Ulysse? L'histoire était si grande par elle-même quand elle faisait agir et parler ces illustres citoyens de Rome, que la poésie, en voulant la grandir encore, ne pouvait que tomber dans l'exagération, etle sublime échappait au poëte par ses efforts même pour dépasser la vérité. Homère et Virgile dominaient leur sujet; Lucain était dominé par le sien. C'est là une première cause de son infériorité. Il en est d'autres encore. Homère avait eu, dans l'Iliade, pourbut moral de son poëme, de montrer les dangers des discordes entre les princes engagés dans une expédition commune. Lucain avait voulut s'élever plus haut et présenter l'horrible tableau des guerres civiles, provoquées par l'ambition rivale des deux plus illustres citoyens. . Ainsi l'un et l'autre poëte partent à peu près du même point pour amener au même but. Mais Homère ne fait que retarder le succès de l'expédition des princes grecs, par les malheurs de leur désunion : la colère d'Achille s'épuise, la mort d'Hector assure la prise de Troie, et malgré les- nobles vertus du héros troyen, nous sommes pour l'implacable Achille dont le triomphe barbare nous satisfait comme si nous étions Grecs. Dans Lucain, c'es't César qui triomphe, comme Achille, et qui, plus généreux que lui, pleure sur son ennemi mort : et cependant le vainqueur nous intéresse moins que le vaincu et nous
sommes <lu parti de Pompée et de Caton. C'est là, selon nous, ce qui miii à l'effet général du poème de la Pharsale; la victoire de César, loin de nous satisfaire, nous déplaît et nous attriste, parce que le poëte n'a pas su, comme Homère, nous intéresser aux torts de son héros. C'était un grand événement que la destruction de la république romaine et rétablissement du pouvoir absolu sur les ruines de la liberté. La Pharsale est le brillant portique du temple qui ne fut construit que par Auguste. Mais L'architecte ne devait pas en outrager le dieu. Lucain est pour Pompée et Caton, et c'est à la victoire de César sur Caton et Pompée qu'il consacre ses chants; il paie de fleurs la victime et jette de la boue au triomphateur : c'est d'une âme noble et généreuse; mais il ne fallait pas se faire républicain pour célébrer la défaite de la république. On conçoit, à voir en quelles mains, depuis la mort d'Auguste, étaient tombées les rênes de l'empire, qu'un jeune poëte, appartenant par son éducation à la secte des stoïciens et par sa naissance à une famille sénatoriale, se soit épris d'amour et d'admiration pour les derniers soutiens de la liberté romaine. Ce devait être un spectacle affligeant pour un ami de la vertu et de la liberté que la dégradation et la servitude où les citoyens de Rome se plongeaient à l'envi, et l'on comprend qu'il ait eu le désir de réveiller dans les âmes de ses concitoyens le souvenir des hautes vertus qu'ils n'avaient pas le courage d'imiter. Si c'était là vraiment la pensée de Uicain, comment lisons-nous au début de sonpoëme, l'éloge le plus outré du plus grand ennemi de toute vertu, de toute liberté, en un mot de Néron ? Était-ce bien au poëte, qui allait se faire le panégyriste de Caton, d'adresser de si honteuses flatteries au tyran de Rome :
Que les dieux conjurés redoublent nos misères, Que Leucade sous l'onde abîme nos galères, Que Pliarsale revoie encor nos bataillons Du plus beau sang de Rome inonder ses sillons, Qu'on voie encore un coup Pérante désolée, Destins, Néron gouverne et Rome est consolée. Nous voyons nos travaux dignement couronnés, Et vous nous ôtez moins que vous ne nous donnez. Vis donc heureux, César, et rends ta Rome heureuse ; Couronne une entreprise, et haute et glorieuse, Puisque dans son éclat on voit mieux ta grandeur ; Rends-lui par tes bienfaits sa première splendeur : Fais voir les nations calmes et fortunées, Puis retourne à tes dieux, plein de gloire et d'année*. Certes, quand ils voudront enlever de ces lieux Le plus rare présent qui soit venu des cieux, Honteux de te laisser sur la terre où nous sommes, Et de voir si longtemps un dieu parmi les hommes, Tu pourras t'égaler au maître des humains Et porter comme lui la foudre dans tes mains.
On a reproché sévèrement à Lucain ce panégyrique de Néron. Il fut écrit sans doute à une époque où le jeune empereur ne s'était fait connaître encore que par son penchant à la clémence et par son amour pour les lettres. La reconnaissance et Famitié ont pu d'ailleurs exciter l'enthousiasme du poëte pour le prince qui l'avait fait questeur, augure et qui même lui promettait les honneurs du consulat. Peut-être aussi Lucain voulait-il se faire pardonner les sentiments républicains qui devaient dominer dans son poëme par les louanges qu'il prodiguait au plus mortel ennemi de la liberté romaine. Ces louanges ne sont que ridicules; elles seraient odieuses si le poëte les eût adressées à l'assassin de Brilannicus et d'Agrippine. Combien il dut plus tard se les reprocher! Combien il eût voulu les anéantit ! Mais ces vers
devaienl reste* à La postérité, comme un témoignage, non de la bassesse du poète, mais de l'hypocrisie du prince qui commença par in» ter Auguste pour devenir ensuite tout à la l'ois Octave, Tibère et Çaligula, sous le nom à jamais abhorré de >TéL'on.
Lucain, ce sacrifice t'ait à la reconnaissance ou à la nécessité, entra dans le sujet de son poëme en mettant en présence les deux héros qui se disputent l'empire du monde :
« Pompée, sur le déclin dc^ ans, amolli par le long usage des dignités pacifiques, avait oublié la guerre au sein du repos. Tout occupé de sa renommée, soigneux de plaire à la multitude, poussé par le vent de la faveur populaire et flatté de recueillir les applaudissements de son théâtre, il se reposait sur son ancienne fortune, sans se préparer des forces nouvelles : il lui restait l'ombre d'un grand nom. Tel, au milieu d'une campagne fertile, on voit un chêne antiqueet superbe, chargé des dépouilles des peuples et des trophées des guerriers. Il ne tient à la terre que par de faibles racines : son poids seul l'y attache encore. Il n'étend plus dans les airs que des branches dépouillées; c'est de son bois, non de son feuillage, qu'il couvre les lieux d'alentour; mais quoiqu'il soit prêt à tomber sous le premier effort des vents , quoiqu'il s'élève autour de lui des forêts d'arbres verdoyants et robustes, c'est encore lui seul qu'on révère.
« César, à la gloire, au nom d'un grand capitaine, joignait une valeur qui ne souffrait ni repos, ni relâche, et qui ne voyait de honte qu'âne pas vaincre dans les comj bals. Plus la résistance est grande, plus il s'obstine à en triompher. Où l'ambition, où le ressentiment l'appellent
il y vole le 1er à la main, et jamais le sang ne lui coûte à répandre. Hâter ses succès, les poursuivre, saisir el presser la fortune qui le seconde, abattre tout ce qui s'oppose à son élévation, et s'applaudir de s'être ouvert un chemin à travers les ruines : telle était l'âme de César. Ainsi la foudre que le choc des vents fait jaillir des nuages brille et remplit Pair d'un bruit qui fait trembler le monde. Elle éclipse le jour, épouvante les peuples tremblants que sa. lumière éblouit, frappe et détruit les temples, traverse et brise tous les obstables, et soit qu'elle tombe ou se relève, laisse au loin sur la terre la trace de ses ie.ux dévorants. »
Lucain, en comparant Pompée à un chêne vénérable et César à la foudre dévastatrice, annonce trop clairement qu'entre ces deux hommes la victoire ne sera pas incertaine. Si l'un ne veut point de maître, l'autre ne veut point d'égal. Il faut que l'un ou l'autre succombe : mais quel est le parti le plus juste? Le poëte n'ose se prononcer; mais il nous dit que si les dieux sont pour César, Caton est pour Pompée, et par ce mot sublime qui lui suffit pour peindre la vertu de Caton, il semble que le vaincu l'emporte en gloire sur le vainqueur.
Au début du poème, César est dans les Gaules dont il alîermit la conquête; Pompée est à Rome, où, dans la crainte de voir ses anciens exploits effacés par les exploits de César, et ses honneurs éclipsés par ceux de son rival, il soulève les haines jalouses des sénateurs contre la prétendue ambition du vainqueur des Gaules. César revenait à Rome, suivi d'une seule légion, lorsqu'un décret du sénat lui ôte le commandement de Tannée et le déclare ennemi de la république, s'il refuse d'obéir. Ce décret
LES POÈTES ESPAGNOLS. '2o3
est l'œuvre de Pompée. César peut-il s'y soumettre? César abandonnera-t~il ses soldats qui sont bien plus à lui qu'à la république? Consenti ra-t-il à n'être plus que le second dans Rouie, lui qui aimerait mieux être le premier dans un village? Non, sa résolution est prise. L'ingratitude du sénat lui refuse rentrée de la ville, dont il ,i rempli les temples des trophées de ses victoires; eh bien, il eu ouvrira les portes avec le glaive, puisqu'on les ferme à sa main désarmée. C'est dans ces sentiments qu'il arrive sur les bords du Rubicon dont les eaux séparent la Gaule de l'Italie.
Déjà, plein de courroux et de ses grands projets,
Déjà, mettant Pompée au rang de ses sujets,
César avait franchi les Alpes étonnées,
Ces roches de frimas et d'horreur couronnées ;
Déjà du Rubicon il découvrait les eaux,
Quand au milieu des joncs et parmi les roseaux,
11 voit de la patrie une image vivante,
Toute défigurée et toute languissante,
Les bras à demi nus et les cheveux épars :
« Où, dit-elle, où va-t-on porter mes étendards?
Si le droit, si l'honneur accompagne vos armes
Connaissez votre mère, et respectez ses larmes,
iS'e portez pas plus loin votre orgueil et vos pas
Et désarmez vos mains, ou ne m'approchez pas! »
César s'arrête, il hésite; il semble attaché au rivage par une puissance surnaturelle, ou, comme le dit Plul arque, par le remords de ce qu'il osait entreprendre : « 0 Jupiter, s'écrie-t-il , toi que mes aïeux ont adoré dans Albe naissante et qui du haut du Capitole veilles aujourd'hui sur la reine du monde; et vous dieux tuté- | laires des Troyens, qu'Énée apporta dans l'Ausonie; et i loi, Romulus, qui, enlevé au ciel, devins l'objet de notre
culte; et toi, Vesta, qui vois sur tes autels brûler sans cesse le feu sacré, et toi, Rome, qui fus toujours une divinité pour moi, favorise mon entreprise. Non, Rome, César ne te poursuit point, armé par la vengeance. Vainqueur sur terre et sur mer, il est toujours à toi; et, si tu le permets, il est et sera toujours ton soldat. Celui-là seul est criminel qui aura fait de César l'ennemi de Rome. Il dit et fait passer le fleuve à ses troupes. »
Il est à regretter que le poëte qui trouva, dans son imagination ou .plutôt dans son cœur, cette noble et touchante image de la patrie en pleurs arrêtant les pas de César, n'ait que cette seule fois dans son épopée eu recours à ce merveilleux qui est l'âme de la poésie épique. Comment n'a-t-il pas poursuivi sa marche dans cette voie qu'il s'était ouverte si brillamment? Craignait-il donc de s'égarer sur les pas d'Homère et de Virgile? Pensait-il que les événements qu'il voulait retracer étaient encore trop près de lui pour qu'il pût en enrichir le récit par de poétiques fictions? Mais alors il devait écrire une histoire et non une poëme. Comment donc, voulant s'élever dans les cieux, s'est-il condamné à ramper sur la terre? Vainement, pour se grandir, il montera sur des échasses. Semblable à l'oiseau dont on a coupé les ailes, les efforts même qu'il fera pour prendre son essor attesteront sa faiblesse et son impuissance. Tel est en effet le malheur de Lucain qui, en se privant volontairement des res-j sources du merveilleux, a donné le droit de douter de son génie et a fait dire à Quintilien qu'il était plus orateur que poëte.
Il nous semble que puisque l'auteur de la Pharsale ref nonçait à suivre le vol d'Homère et de Virgile pour s'attacher aux pas de Salluste et de Tite-Live, puisqu'il
, sacrifiait la poésie à l'histoire, il aurait dû au moins ne pas s'écarter de ta vérité historique et montrer pour les faits a'utant deresped qa'il avait de répugnance pour les fictions. Il n'en esl pas ainsi dans son poème, où il dis- , pose les événements selon son caprice, et où il juge les i hommes selon son opinion. S'il en résultait de ces beau- : tés de premier ordre qui désarment la critique, nous ne ! songerions point à faire à Lucain un reproche de mani quer d'uni lé dans le plan et de variété dans les détails de i son épopée. Mais, malgré quelques brillantes descrip- > lions, malgré quelques discours d'une haute éloquence, | malgré de nombreux vers, où l'énergie de l'expression le dispute à la force de la pensée, il est impossible de ne pas sentir qu'il manque une qualité essentielle à un poème dont l'analyse n'offre pas même un intérêt de curiosité. Il nous serait pénible de vous la présenter; il vous serait fatigant de l'entendre. Vous savez que la bai aille de Pharsale rendit César maître du monde et que Pompée s'enfuit en Egypte, où il trouva une mort sans gloire et un peu de sable pour tombeau. Le poëme ne finit pas là; il continue l'histoire de César, sans qu'on sache où le poète veut arriver, et sans qu'il arrive en effet à aucun but. Mais l'absence de plan et de but n'est peutêtre pas le plus grand défaut du poème de Lucain. C'est le manque de naturel dans les pensées et de raison dans le jugement. Lucain était un jeune homme qui, formé à l'exemple des déclamations philosophiques des rhéteurs, se persuada qu'en les transportant dans la poésie, il créait un nouveau sublime qui avait échappé à Homère et à Virgile. Il se dit que la simplicité et le naturel étaient (sans noblesse et sans grandeur aux yeux des Romains, j que l'incroyable et le surnaturel pouvaient seuls attirer
leurs regards, et que leurs cœurs, flétris par la corruption, avaient besoin d'être à chaque instant réveillés de leur apathie par des coups de tonnerre. Aussi, pour les émouvoir, il tonne, il éclate, il foudroie; mais ses feux, comme ceux de l'éclair, ne brillent qu'un moment, et font paraître ensuite l'obscurité plus profonde. Rarement il se contente de dire ce qui est, de peindre ce qu'il voit. Si les malheurs de Rome sont annoncés par des prodiges, il les accumule en si grande profusion qu'il en détruit l'effet par leur nombre même. Si le camp de César est inondé par la pluie, Lucain transforme cet événement, en un déluge semblable à celui de Deucalion. Si la barque qui porte César et sa fortune est assaillie par les vents, vient aussitôt la description de la plus effroyable tempête qui se puisse imaginer. Que César frappe à la porte de la cabane d'un pêcheur, et le poëte s'écrie : quel palais, quel temple n'eût été ébranlé, sous la main de César! Que Caton voyage en Afrique, et il semble que tous les serpents de la terre soient accourus sur son passage. L'exagération et l'enflure ressemblent au sublime, comme la grenouille de la fable au bœuf qu'elle prétend égaler en grosseur. Après avoir atteint les limites du grand et du vrai, Lucain se laisse emporter au delà par sa fougue, et il tombe dans le mauvais goût, quelquefois même dans le ridicule et l'absurde.
Comment donc, avec un génie si inégal, si incomplet, avec des défauts si graves et si choquants, Lucain a-t-il fait dans le monde littéraire une fortune si haute que des critiques n'ont pas craint d'arracher à Virgile le sceptre de la poésie latine pour le donner à son faible rival, et (lue le célèbre Heinsius a osé dire : « Lucain est à l'égard des autres poètes ce qu'un cheval superbe, quand il hen-
nit fièrement, est à l'égard crime troupe d'ânes, dont la voix ignoble décèle leur vil penchant pour la servitude. » Pourquoi ces louanges exagérées auxquelles nous pourrions opposer des critiques non moins outrées et non moins injustes? C'est que dans plusieurs parties de la Pharsale, le porte est grand sans enflure; c'est qu'il fait penser et parler ses héros avec force, avec dignité; c'est qu'il peint, avec des traits mâles et nerveux, César, Pompée, Caton, Brutus et Cornélie; c'est qu'il a toujours les sentiments et le langage d'un vrai Romain : on sent qu'il aime sa patrie et qu'il avait fait revivre dans les âmes romaines cet amour dont il est lui-même pénétré. Alors ses pensées sont vives et brillantes, ses sentiments généreux et héroïques, ses expressions fortes et hardies; quand il parle de la vertu, de la liberté, de la patrie, il devient noble et grand comme la patrie, la liberté et la vertu. « Si vous cherchez dans Lucain, nous dit Voltaire, l'unité de lieu et d'action, vous ne la trouverez pas; si vous espérez sentir quelque émotion, quelque intérêt, vous n'en éprouverez pas dans les longs détails d'une guerre dont le fond est rendu très-sec et dont les expressions sont ampoulées ; mais si vous voulez des idées fortes, des discours d'un courage philosophique et sublime, vous ne les verrez que dans Lucain parmi les Anciens. Il n'y a rien de plus grand que le discours de Labiénus à Caton, aux portes du temple de Jupiter Ammon, si ce n'est la réponse de Caton même. » Lisons-les sur la foi de Voltaire, dans la vieille traduction de Brébeuf :
« Seigneur, dit l'un des siens, le bonheur de ta roule, Peut détruire en ton cœur et la crainte et le doute; Tu peux en ce lieu saint éclairer tes souhaits Et savoir tes destins du dieu qui les a faits.
A qui ce dieu puissant qui régit la nature
Peut-il mieux s'expliquer qu'à cette âme si pure?
Tu le rends chaque jour, en respectant nos lois,
Digne de son oreille et digne de sa voix ;
Et c'est de sa vertu qu'un mortel doit attendre
Le droit de lui parler et le droit de l'entendre »
Quelle- est la réponse de Caton à cette invitation de Labiénus de consulter l'oracle?
Laissons, laissons, dit-il, un secours si honteux
A ces âmes qu'agite un avenir douteux :
A l'un et l'autre sort mon âme est préparée;
Rien ne l'assure mieux qu'une mort assurée,
Et sans que de l'oracle elle entende la voix,
Elle sait du devoir la mesure et les lois.
Pour être convaincu que la vie est à plaindre.
Que c'est un long combat dont l'issue est à craindre,
Qu'un trépas glorieux est préférable aux fers,
Je n'interroge pas les dieux, ni les enfers;
Sans que le dieu d'Ammon éclaire ma pensée,
Je sais que la vertu ne peut être blessée,
Que tout cœur généreux trouve en soi son appui,
Que les maux du dehors ne vont point jusqu'à lui,
Que dans sa fermeté, l'une et l'autre fortune,
N'a rien qui le séduise ou rien qui l'importune ;
Je sais que les succès ne règlent point l'honneur,
Que le solide éclat n'est pas dans le bonheur.
Alors que du néant nous passons jusqu'à l'être.
Le ciel met dans nos cœurs tout ce qu'il faut connaître :
Nous trouvons Dieu partout ; partout il parle à nous :
Nous savons ce qui fait ou détruit son courroux;
Et chacun porte en soi ce conseil salutaire,
Si le charme des sens ne le force à se taire.
Croyons-nous qu'à ce temple un dieu soit limité,
Qu'il ait dans ces déserts caché la vérité?
Faut-il d'autre séjour à ce monarque auguste
Que les cieux, que la terre, et que le cœur du juste ?
C'est lui qui nous soutient, c'est lui qui nous conduit,
C'est sa main qui nous guide et son feu qui nous luit.
Tout ce que nous voyons est cet être suprême;
Ou du moins c'est pour nous une ombre de lui-même.
En contemplant des cieux le séjour azuré,
De tant d'astres mouvants le cours si mesuré,
Des rires différents la pente continue
A chercher une lin qui leur est inconnue ;
Dans l'aveugle action de ces agents divers,
.le trouve cette main qui conduit l'univers :
J'approche autant qu'il faut cet être inaccessible,
Je vois, presque des yeux, cette essence invisible.
C'est donc assez, Romains, de ces vives leçons
Qu'il grave dans notre âme au jour que nous naissons.
Si nous n'y savons pas lire nos destinées
Et suivre du regard le cours de nos années,
Loin d'appliquer en vain nos soins à les chercher,
Ignorons sans regret ce qu'il veut nous cacher, n
Voilà sans doute des idées sur l'être suprême qui ne se trouvent ni dans Homère ni dans Virgile ; et il semble qu'un souffle divin, venu de la Judée, ait apporté à Lucain cette religieuse inspiration. Caton tient ici le même langage que Socratc'et Platon, et il n'est pas inutile de remarquer que toutes les fois qu'une haute vertu se révèle dans l'antiquité, elle se place en dehors de cette adoration stupide qui tenait les peuples prosternés devant des dieux à peine dignes d'être placés au rang des hommes.
La Pharsale de Lucain, qui se compose de dix chants, est restée incomplète dans son ensemble et inachevée dans ses détails. C'est un malheur pour la gloire du poète qui n'a eu le temps ni de lier ensemble les parties de son poëme, ni d'en effacer les défauts qui tenaient à l'inexpérience el à la fougue de sa jeunesse. Lucain avait écrit lous ses ouvrages qui étaient en grand nombre à l'âge ' où Virgile avait à peine commencé ses Bucoliques. Sans doute ce n'est pas une raison pour les trouver meilleurs,
mais c'en est une puissante pour déplorer la fin tragique et prématurée de l'auteur de la Pharsale.
Nous l'avons vu l'ami et le flatteur de Néron : Néron trouvait bon que Lucain le comparât à Jupiter, dans un poëme qui devait vivre dans l'avenir; mais le nouveau dieu trouva mauvais que Lucain osât lui disputer des honneurs poétiques. Il lui eût peut-être pardonné sa vertu sévère, sa fermeté républicaine; il ne lui pardonna point son talent poétique. Néron, ayant annoncé qu'il réciterait sur le théâtre de Pompée un poëme sur Niobé, était loin de s'attendre qu'un poëte aurait l'imprudence et l'audace de lui disputer le prix. Il arriva cependant qu'au moment où le théâtre retentissait des applaudissements d'une foule complaisante ou vendue, un jeune homme, à peine âgé de vingt-six ans, s'élança sur la scène ou triomphait déjà l'empereur, et lut des vers sur Orphée, dont l'impression fut si vive et si profonde, que l'admiration étouffa la crainte parmi les spectateurs qui applaudirent le poëte à l'égal de l'empereur. Les juges se montrent plus courageux encore, déclarent Lucain vainqueur de Néron, et le couronnent aux acclamations du peuple, en présence même de l'empereur.
Le lendemain, Lucain reçut la défense de publier ses vers et de paraître dans l'assemblée où les poëtes et les orateurs récitaient leurs ouvrages. Il s'en vengea bientôt après par un poëme sur le fameux incendie dont on accusait Néron d'être l'auteur. La guerre était donc déclarée entre les deux poëtes; mais si la partie n'était pas égale pour le talent, elle l'était moins encore pour la puissance. Néron ne pouvait pardonner à Lucain sa victoire; Lucain ne pouvait pardonner à Néron sa tyrannie. Les sentiments républicains de son poëme avaient passé
LES POÈTES ESPAGNOLS. 2«l
dans son âme, el il rêvai! à la gloire de mourir comme Gaton, le véritable héros de la Pharsale, lorsque la conspiration de Calpurnius Pison vint lui offrir ce périlleux honneur. Néron avait jeté le masque, et le tigre s'était montré à découvert : c'était dans le sang des plus illustres citoyens que Néron noyait ses remords du meurtre de <on frère, de sa mère et de sa femme. On ne peut être étonné qu'une conspiration se soit tramée contre sa vie par des citoyens, de^ chevaliers, des sénateurs, des consulaires, des poètes et même par des femmes, lorsque ni la naissance, ni les services, ni la vertu, ni les talents, ni la beauté ne mettaient à l'abri de ses fureurs. Lucain n'hésita point à se mettre du complot : il joua sa vie contre sa vengeance, et il perdit. La conspiration fut dé-
couverte, el Néron, qui prit plaisir à interroger lui-même les conjurés, entendit le capitaine de ses gardes, Subrius Flavius, lui répondre: «César, personne ne t'a plus aimé que moi, tant que tu l'as mérité ; j'ai commencé à le haïr depuis que je t'ai vu tuer la mère et ta femme, conduire un char, devenir un comédien et un incendiaire. » Lucain aurait pu tenir le même langage et justifier ainsi l'éloge de Néron que contenait son poème, et sa participation au complot contre les jours du tyran; it garda le silence et attendit son arrêt : ce fut la mort! La mort à vingt-six ans! la mort dans la force de l'âge et du (aient! la mort au moment où son génie, mûri par la raison, éclairé par l'expérience, pouvait se promettre un si glorieux avenir ! Qui peut dire que le poëte de la Pharsale îfeùt pas un jour égalé, surpassé même, le poëte de YÉ-
néide?
Néron se souvint cependant qu'il avait été l'ami de Lucain et lui laissa le choix de son supplice; Lucain se lit
ouvrir, les veines dans un bain chaud. C'était le genre de mort le plus en faveur à Rome au temps de Néron ; on y avait fait une étude de l'art de mourir ; on mettait une sorte d'orgueil à quitter la vie sans faiblesse et sans regret. Lucain, si jeune encore et si ple.in d'avenir, regarda son sang couler avec le calme d'un vieillard qui a vécu sa vie et récita des vers de son poëme où il avait décrit une mort semblable à la sienne ; sa voix , qui à chaque vers s'affaiblissait de plus en plus, cessa tout à coup de se faire entendre : un grand poëte avait cessé de vivre; Néron était vengé. On l'inhuma dans son jardin, où un tombeau lui fut élevé par ordre de l'empereur, qui osa y faire graver l'inscription suivante : « La mémoire de Lucain, poëte de Cordoue, a été sauvée de l'oubli par la munificence de Néron. »
La mémoire de Lucain était mieux gardée par son poëme, dont les imperfections accusent moins le génie du poëte que la vengeance de l'empereur, qui ne lui permit pas de l'achever.
Lucain est le dernier grand poëte qu'à cette époque les lettres latines offrent à nos études, et cependant nous ne pouvons vous laisser ignorer l'existence de trois poëtes épiques qui fleurirent sous les bons empereurs, depuis Nerva jusqu'aux Anton ins.
Le premier, Silius Italicus, après avoir exercé les fonctions de consul, l'an 68 du premier siècle de l'ère chrétienne, se retira du monde politique pour composer un poëme sur la seconde guerre punique. Mais c'est vainement qu'il alla tous les ans offrir un sacrifice sur la tombe de Virgile : le feu sacré qui animait le chantre d'Énée n'éclaira point l'âme du chantre de Scipion, dont les vers ne firent que mieux apprécier la prose de Tite-Live,
qui, un siècle auparavant, avait décrit la défaite d'Annil»al et la ruine de Garthage.
Le second, Valérius Flaccus, ne brilla qu'un moment, sous le règne de Vespasien. Une mort prématurée l'empécha de terminer son poëme dos Argonautes imité en partie d'Apollonius de Rhodes. Très-supérieur à son modèle toutes les lois quil ne l'imite pas, Valérius Flaccus tait regretter souvenl qu'il ne se soil pas fié à son propre génie, et surtout qu'il n'ait pas mVu assez longtemps pour prendre parmi les poêles de Rome, le rang auquel rappelait son talent poétique. Moins enflé que Lucain, plus animé que Silius Italicus, il est plus correct que Papirius Slalius, le troisième des poètes épiques dont nous ayons à vous entretenir.
Stace était né à Naples, vers la fin du premier siècle et sous le règne de Domiticn. Le temps qui a détruit tant de chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome, a épargné les deux livres de la Thébaïcle, dont le sujet est la guerre entre Ëtéocle et Polynice. Il fallait que le goût des Romains tut déjà bien corrompu, puisque ce poète jouissait de son temps d'une renommée qui effaçait la gloire de Virgile. Rome était en fêle le jour où Stace consentait à lire en public des fragments de sa Tkébatde.
Ces trois poètes prouvent que les liauteurs de l'épopée ne sont accessibles qu'au génie, et que les grands poèmes ne font pas les grands poètes.