‹ Matinées littérairesChapitre 3 sur 118 · LUCRECE. — CATULLE · texte numérisé non relu

LUCRECE. — CATULLE

Nous avons vu que la langue latine, qui d'abord n'était qu'un jargon composé de grec éolien, d'étrusque et de quelques idiomes des peuples du Nord, ne s'était formée que lentement, et que les vers Fescennins et les farces Atellanes furent longtemps la seule littérature connue des Romains. Rome ne s'occupait alors qu'à établir par les armes sa domination sur les peuples de la terre, sans penser à les éclairer. Livius Andronicus, qui le premier avait fait connaître aux Romains la tragédie et la comédie de l'ancienne Grèce, eut aussi la gloire de les initier aux merveilles de l'épopée, par une traduction de l'Odyssée d'Homère. La première guerre Punique inspira à Cn.Nacrius un poème, historique, et le fameux Ennius se lança plus hardiment dans la poésie épique, en chantant les Annales romaines. Scipion l'Africain, dont le nom y brillait en première ligne, trouvait admirables les vers ^ de son poète favori, et il fallait bien que dans le nombre | il s'en trouvât de beaux, puisque Virgile ne dédaigna pas l de lui en emprunter, ce qu'il appelait tirer de l'or du

/ itmier d Ennius. Aucun de ces poëmes ne nous est parvenu, et ce ne fut qu'après que Plaute et Térence eurent poli "les aspérités et assoupli la roideur de la langue latine, que naquit un poète qui entreprit la tâche la plus difficile, celle de présenter, sous une forme poétique, lessciences qui semblent le moins se prêter au langage de la poésie : la Géographie, la Physique, l'Astronomie et la Philosophie.

Ce poète, né à Rome environ quatre-vingt-dix ans avant l'ère chrétienne , et lorsque les Romains ne connaissaient encore que des imitations plus ou moins heureuses des poètes grecs, a selon nous l'immense avantage d'être le premier qui ait montré un génie original dans une carrière toute nouvelle, l'union de la philosophie et de la poésie. Lucretius Carus (Lucrèce) eut à Rome le rare mérite, dans son grand ipoëme,Denaturâre?*um, «De la Nature des choses,» de s'affranchir de cet esprit servile d'imitation que l'on remarque dans la poésie romaine. Au risque de s'égarer, il marcha seul et sans guide dans une route difficile et infréquentée, et la postérité doit lui tenir compte des obstacles qu'il eut à vaincre et dont il triompha souvent avec bonheur.

Disciple fervent de la secte d'Épicure, c'est au déve- i loppement poétique des doctrines de ce philosophe qu'il i a consacré son poème, et nous ne pourrions le comprendre, si ces doctrines ne nous étaient pas connues. Essayons donc de tracer en peu de mots l'histoire des différentes sectes philosophiques qui, de la Grèce, étaient venues m Rome poursuivre leurs luttes et répandre leurs doctrines. Gomme il n'était pas à Rome un poète, un orateur, un historien, un philosophe qui n'appartînt à l'une ou l'autre1 de ces sectes, il importe de les connaître.

après Les temps d'Homère el d'Hésiode, l'amour toujours croissant des peuples de la Grèce pour les composilious poétiques lit naître nue classe d'hommes, nommés Rapsodes, dont la profession était de venir dans les fêtes publiques el dans les jeux solennels, pour y réciter des fragments dv> anciens poètes. Bientôt ils ne se bornèrent (dus à de simples récits : ils discutèrent sur le mérite des poètes el expliquèrent leurs doctrines. Plusieurs érigèrent dv> écoles pour \ enseigner leurs théories, et leurs disciples les honorèrent du titre de philosophes ou de sophistes, car ils s'annonçaient pour enseigner la sagesse et pour la pratiquer.

La plus ancienne école de philosophie fut fondée par Thaïes, six cent quarante ans avant l'ère chrétienne: on la nomme la secte Ionique, parce qu'elle prit naissance en Ionie. Thaïes se rendit célèbre par ses connaissances en géométrie et en astronomie : on sait peu de choses de ses doctrines métaphysiques. Il enseigna la croyance dans une cause première, une Providence qui règle et gouverne tout ; mais il supposa que la Divinité animait l'univers comme l'âme anime le corps. Les doctrines morales de l'école Ionique se distinguent par la pureté et la raison. Ànaxamandre et Anaxagore furent les principaux disciples de Thaïes.

Bientôt après s'éleva la secte Italique , fondée par Pythagore, qui était né environ cinq cent quatre-vingtsix ans avant notre ère. On croit qu'il dut à l'Egypte une grande partie de sa science, et qu'à l'exemple des prêtres égyptiens, il avait une doctrine publique pour le peuple et une d octrine particulière pour ses disciples : la première formait un boV système de morale ; la seconde était probablement un mystère peu intelligible. Ses

notions sur la Divinité ressemblaient à celles de Thaïes ; mais il croyait à l'éternité de l'univers et à sa coexistence avec la Divinité. Il enseignait la transmigration des âmes dans des corps différents. Ses disciples vivaient en commun; ils s'abstenaient rigoureusement de manger la chair des animaux; ils avaient la plus haute estime pour la musique qu'ils regardaient comme un moyen de calmer les passions. Pythagore croyait que la terre était une sphère, que les planètes étaient habitées, et que les étoiles fixes étaient autant de soleils qui servaient de centres à d'autres systèmes planétaires. On voit par là combien l'astronomie était déjà avancée. Les plus illustres disciples de Pythagore furent Empédocle d'Agrigente, qui, dit-on, employa la mélodie des vers à chanter les doctrines philosophiques de son maître, et Ëpicharme de Mégare, en Sicile, qui, suivant Théocrite et Aristote, est le premier poëte qui ait composé des comédies.

Xénophane fonda la secte Éléati que ou Ëléenne, 500 ans avant notre ère ; ses principaux adeptes furent Parménide, Zenon et Leucippe, citoyen d'Élée. Les notions métaphysiques de cette secte sont entièrement inintelligibles : ils affirmaient que les choses n'avaient ni commencement ni fin, ni variations, et que tous les changements que nous apercevons étaient une erreur de nos sens. Leucippe professe cependant la doctrine des atomes, comme principes générateurs de toutes les substances matérielles : Démocrite et Heraclite appartenaient à la secte Éléenne.

L'école Socratique naquit de la secte Ionique. Socrate, le plus sage et le plus vertueux des Grecs, mourut 401 ans avant Jésus-Christ. Il combattit la fausseté de la logique des sophistes, qui consistait dans une série d'arguments

généraux à l'aide desquels ils pouvaient soutenir également le pour et le contre dans toutes les questions, avec quelque apparence de raison. Socrate ramenait toujours

ses adversaires à la précision des faits : il commençait par établir une proposition simple et incontestable; dès quelle lui était accordée, il en déduisait une autre non moins évidente, en sorte que l'adversaire était conduit l»as à pas et de concessions en concessions à reconnaître le véritable côté de la question et à s'avouer vairfeu. Ses rivaux perdirent tout leur crédit comme philosophes, mais ils eurent celui d'obtenir la ruine de l'homme qui avait triomphé d'eux. C'est clans les écrits de Platon et de Xénophon, ses deux plus illustres disciples, que nous trouvons les doctrines de Socrale : il professait la croyance dans une cause première, dont la bonté égalait la puissance, et qui était à la fois le créateur et le régulateur de l'univers. Il reconnaissait dans l'homme un agent moral, l'immortalité de l'âme, et un état futur de récompenses et de châtiments. Il flétrit le polythéisme superstitieux de ^on pays , et mourut victime d'une accusation d'impiété.

La philosophie de Socrate fut cultivée avec succès par la secte Cyrénaïque, mais les cyniques la poussèrent jusqu'à l'extravagance. La vertu consistait, suivant eux, à renoncer à tous les biens de la vie. Ils se vêtaient de haillons ; ils dormaient et mangeaient dans les rues, ou bien ils erraient dans les campagnes, un bâton à la main et un sac sur le dos, se désaltérant, comme Diogène, le plus célèbre de tous, dans l'eau des ruisseaux, sans autre tasse (|iie le creux de la main. Us condamnaient la science comme inutile, et unissant l'impudence à l'ignorance, ils se complaisaient dans de grossières plaisanteries et

d'ignobles invectives, dont l'usage a pris d'eux le nom de cynisme.

La secte Académique eut Platon pour fondateur. Ce philosophe exerça sur les esprits plus d'empire qu'aucun autre, non-seulement parle mérite réel de ses doctrines, mais encore par l'éloquence persuasive avec laquelle il les répandit. Platon avait les idées les plus élevées de la Divinité et de ses attributs. Il les avait puisées probablement aux sources hébraïques pendant son séjour en Phénicie. Selon sa doctrine, l'âme humaine était une portion de la Divinité, et cette alliance avec l'Esprit éternel pouvait devenir plus intime et plus étroite, en affranchissant l'âme du joug grossier des sens. Cette doctrine, si flatteuse pour l'orgueil de l'homme, produisit cet enthousiasme mystique si puissant sur les imaginations ardentes.

La philosophie de Pliiton eut pour adversaires les quatre sectes Péripatéticienne , Sceptique , Stoïque et Épicurienne.

Aristote , fondateur de la secte Péripatéticienne , fut le précepteur d'Alexandre le Grand : il établit son école au Lycée à Athènes. Ce philosophe eut plus de partisans et plus d'adversaires qu'aucun autre. La brièveté sentencieuse de son style a jeté beaucoup d'obscurité sur ses doctrines métaphysiques et a donné lieu à de nombreux commentaires : ses écrits sur la physique attestent un grand esprit d'observation et une étude profonde de la nature. Sa poétique et sa rhétorique sont la preuve de son goût et de son jugement. La passion particulière d'Aristote était de classer et de combiner toutes les connaissances qu'il avait acquises, de manière à les réduire à un petit nombre de principes : ce qui est un

•danger en philosophie et un obstacle aux progrès de l;i science.

La socle Sceptique, fondée par Pyrrhon, ne formula aucun système; mais elle s'efforça d'affaiblir ceux des

autres sectes philosophiques. Elle lit du doute universel la seule et véritable sagesse : h ses yeux, aucune différence essentielle n'existait entre le vice et la vertu, au delà des conventions humaines. La tranquillité d'esprit lui paraissait le plus grand bonheur, et, pour l'obtenir, il fallait une indifférence absolue pour tous les dogmes et toutes les opinions.

Les Sloïques, sectateurs de Zenon, se proposaient le même but, la tranquillité d'esprit, mais ils prenaient une autre voie pour y arriver. Tls s'efforçaient de s'élever audessus de toutes les passions et de toutes les affections humaines. Ils croyaient que la nature et Dieu lui-même étaient gouvernés par des lois fixes et immuables. L'âme étant une portion de la Divinité, l'homme ne pouvait se plaindre d'une nécessité à laquelle Dieu même était Soumis. Ses peines et ses plaisirs étaient déterminés par les mêmes lois qui réglèrent son existence; la vertu consistait à se soumettre à ces lois immuables de la nature, et le vice à les combattre : en sorte que le vice était une folie, et la vertu la véritable sagesse. Ce principe de résignation s'est appuyé trop souvent sur l'orgueil ou l'apathie.

Enfin, Ëpicure enseigna aux hommes que le bonheur suprême était pour eux dans le plaisir; mais il limita la signification de ce mol, à la pratique de la vertu. Si le plaisir est le but, tout homme peut le chercher par toutes les voies qui peuvent l'y conduire. Ëpicure a pu trouver le sien dans la tempérance et dans la chasteté; mais

d'autres ne le virent que dans l'intempérance et les voluptés ; et c'est ainsi que ses principaux disciples comprirent sa doctrine. Épicure croyait que la Divinité était indifférente à toutes les actions des hommes; ses adeptes en conclurent qu'ils pouvaient ne prendre conseil que de leur conscience, et suivre leur penchant naturel comme le plus sûr guide vers le bonheur.

Parmi ces doctrines philosophiques, qui faisaient dire au docte et sage Varron qu'il n'y a point de rêves de malade qu'un philosophe n'ait soutenus comme une vérité, Lucrèce eut le malheur et le tort de choisir celle d'Épicure et d'y subordonner son poème, dont le vaste sujet embrasse à la fois le monde matériel et le monde moral, les choses et les idées. Il devait en résulter de graves erreurs en physique et de funestes égarements en philosophie. Les erreurs en physique nous étonnent peu : la science n'était encore, au temps de Lucrèce, qu'à l'état d'essai et d'étude ; les conjectures étaient plus ou moins ingénieuses, plus ou moins plausibles; mais l'analyse et le calcul n'étaient point encore venus en aide au génie pour pénétrer dans les mystères de la nature. Les grandes vérités, éparses çà et là dans son poëme et que l'expérience des siècles a confirmées, semblent plutôt naître de l'inspiration- du poète, que de la pénétration de l'observateur et de la réflexion du philosophe. Nous sommes cependant émerveillés de l'étendue et de la variété de ses connaissances qui parcourent, en quelque sorte, un monde sans limites, et sans nous arrêter à signaler des erreurs trop reconnues de nos jours, pour qu'il soit nécessaire de les combattre , nous appelons votre blâme sévère sur cette philosophie matérialiste qui nous montre souvent, dans Lucrèce, l'apôtre de l'athéisme. Nous

avons le bonheur de ne comprendre l'athéisme chez aucun peuple, ni dans aucun siècle. Toutes les religions, même les plus fausses, même les plus absurdes, peuvent se concevoir el s'expliquer : l'athéisme seul ne se conçoit, ni ne s'explique. Je me trompe : l'orgueil de l'homme explique toutes les folies, comme tous les crimes. Qu'une intelligence aussi haute que celle de Lucrèce, à l'exemple de tous les philosophes de l'antiquité, ait repoussé, de toute l'indignation de la vertu et de la raison, les divinités scandaleuses et insensées dont l'imagination des poètes avait peuplé le ciel et la terre ; que l'indignation du poète les ait renversées et réduites au néant, il ne pouvait en être autrement. Les dieux de Rome étaient des dieux officiels qui avaient des temples partout, excepté dans le cœur des gens de bien et des hommes éclairés. ÎNous aimons à trouver dans Lucrèce la même impiété qui fit condamner Socrate à boire la ciguë. Mais Socrate ne condamna pas les faux dieux du paganisme pour n'en reconnaître aucun autre; il ne prétendit point que le monde était l'œuvre d'une agglomération fortuite d'atomes, et que l'homme n'était qu'un vil assemblage de parties, sorties par hasard du néant et destinées à y rentrer ; et c'est là cependant tout ce que Lucrèce a cru découvrir, dans l'étude poétique qu'il a faite de la nature ! Il entrevoit le principe de la gravitation, que la gloire de Newton est d'avoir démontré, et il s'efforce, dès le début de son poëme, de réfuter l'idée que l'univers a un centre auquel tout tend, par la grande loi de la nature ! Il reconnaît que le bonheur ne peut venir que de la stricte observation de la vertu : il le proclame, il l'enseigne; et il veut que l'homme n'ait que l'homme pour juge de ses actions, que tout son châtiment soit dans

sa conscience! C'est là toute la base de sa morale; et il ne veut pas plus que la main puissante d'un être suprême dirige , maintienne et surveille la sublime harmonie de l'univers, qu'il ne consent à ce qu'un regard du divin créateur pénètre dans les abîmes du cœur humain. Oui, sans doute, le crime devrait trouver en lui-même sa honte et son tourment : cette théorie est belle et renferme une haute leçon ; mais si l'humanité se refuse à la recevoir, si la conscience se tait, ne faut-il pas qu'une voix plus haute se fasse entendre? Et cette voix, c'est celle du juge suprême : c'est la voix de Dieu.

Quelques admirateurs du génie poétique de Lucrèce prétendent que ses doctrines philosophiques sont mal comprises et souvent défigurées par les critiques et les commentateurs. Ils nous le montrent luttant avec courage et génie contre l'adoration fanatique de dieux absurdes, dont les images étaient arrosées de sang humain; ils nous le présentent assistant, avec toute la bonté de son cœur, toute la modération de son esprit et toute l'élévation de son âme, aux sanglantes proscriptions de Mariuset de Sylia, et ne pouvant comprendre, dans ce hideux spectacle , l'action mystérieuse de la Divinité ; ils nous citent même des vers où les mots qui indiquent l'existence d'une certaine force cachée, semblent annoncer qu'il avait au moins le pressentiment d'un pouvoir supérieur aux événements; ils ajoutent enfin que le mot nature est, pour lui, une expression équivalente au terme qui nous retrace le véritable régulateur de l'univers.

Il nous répugne trop de penser qu'un poëte comme Lucrèce fut athée, pour que nous n'accueillions pas avec empressement des explications qui tendent à prouver le contraire. Pouvait-il croire réellement que l'âme, créée

avec la matière, périssait avec la matière, le poëte dont la haute intelligence nous apparaît si souvent illuminée d'un rayon dn in? Pouvait-il croire que tout menrl avec nous, le poëte qui, en mourant, laissait après lui un si briilafil témoignage de rimmortalité de son génie?

Mais s'il reste encore quelques doutes sur les doctrines religieuses de Lucrèce, on n'en peut avoir sur la puissance de sou talent. Si le phiiosopheel le moraliste ont encouru de sèTères reproches, le poëte a presque toujours recueilli (\cï éloges unanimes. L'analyse d'un poëme didactique, qui ne comporte ni fable, ni action, ni événement, n'offrirait qu'une sèche nomenclature des divers sujets qu'il traite, presque sans ordre et sans méthode. Dans les six livres ou chants dont il se compose, le poëte passe en \v\ ue tous les phénomènes de la nature, depuis la formation du monde, les révolutions des astres, les boule- \ersemenls terrestres, la naissance de l'homme, l'origine des sociétés, jusqu'à la végétation de la plante qui naît, croit et meurt, après avoir donné à l'homme le parfum de ses fleurs et la saveur de ses fruits. De la terre, il s'élance dans les airs pour y découvrir les phénomènes célestes, tels que le tonnerre, les trombes, la pluie et l'arc-en-ciel ; puis il se précipite dans les entrailles de la terre, et là il observe cette puissance invisible qui soulève les flammes de l'Etna et force la terre à exhaler ces vapeurs mortelles qui répandent la désolation dans les cités et dans les campagnes.

Sans doute, des théories abstraites, des descriptions techniques, des raisonnements philosophiques, répugnent à la poésie; mais le poëte qui, à force de talent, est parvenu, en partie, à triompher des difficultés de son sujet n'a-t-il pas autant de droit à notre estime et à nos éloges

que l'écrivain, plus heureux sans doute, dont le génie a pu suivre sans peine la route qu'il s'était tracée. C'est le cultivateur qui parvient à féconder un sol ingrat, par l'intelligence et le travail. « Ce qui nous occupe et nous séduit dans Lucrèce, a dit un célèbre critique de nos jours, M. Villemain, c'est le talent du grand poëte, talent plus fort que les entraves d'un faux système et que l'aridité d'une doctrine qui semble ennemie des beaux vers, comme de toutes les émotions généreuses: puis il ajoute que Lucrèce s'élance par moments à une hauteur d'enthousiasme et de poésie qui n'a de rivale que dans la sublimité d'Homère lui-même. »

La lecture du poëme de Lucrèce est maintenant sans danger. Ses doctrines en religion sont tombées aujourd'hui au-dessous même de ses connaissances en physique. On ne s'étonne pas de l'entendre dire que l'âme périt tout entière avec le corps, et rentre,. comme la matière, dans le néant, quand il a fait de l'homme une plante, ayant d'abord ses racines dans le sein de la terre et recevant la vie du limon qui l'alimente, jusqu'à ce qu'elle s'en détache pour conquérir une autre existence. Dans quelles absurdités sont tombés même les hommes de génie, quand leur orgueil a tenté d'expliquer des mystères inexplicables! Mais voyez comme Lucrèce se relève de ses erreurs, lorsque, dans le magnifique tableau de l'origine des sociétés, il trace la formation du langage :

Le besoin révéla les secrets du langage : Notre voix des objets bientôt transmit l'image; Nul ne pouvant saisir l'objet qui l'a ebarmé, Par un gesle éloquent l'enfant s'est exprimé. Chaque être avec la vie obtient l'intelligence, Et de ses facultés reçoit la conscience.

De sa corne, un taureau croit venger son affront Avant que la nature en ait armé son front. Les nourrissons de l'ours et du tigre vorace Tentent de déchirer l'objet qui les menace : Ils sont tiers de leurs dents qui ne sont pas encor. A peine éclos, l'oiseau cherche à prendre l'essor, Et couvert à demi d'une plume naissante, S'échappe et se confie à son aile impuissante. Un inventeur unique et libre dans son choix, Du langage jamais n'a pu dicter les lois.

L'organe des humains, et sonore et flexible, Retraça de leurs goûts la nuance insensible; Empressés d'annoncer leurs plaisirs ou leurs maux, A chaque sentiment ils adaptaient des mots. Refuses-tu ces dons à leur intelligence, Lorsque des animaux la muette éloquence, Par des sons variés exprime tour à tour Le plaisir, la douleur, la vengeance ou l'amour?

Vers toi, cette molosse approche menaçante : La vois-tu soutenir sa lèvre frémissante, Et te montrant à nu sa redoutable dent, A son âpre fureur préluder en grondant? A-t-elle cette voix, lorsque sa vigilance, Fait retentir des nuUs le lugubre silence? De ses petits, foulés mollement sous ses pas, Quand sa langue assouplit les membres délicats, Quand elle les provoque avec de doux murmures, Leur imprime en jouant d'innocentes morsures, De l'amour maternel combien le tendre accent Diffère de ce cri douloureux et perçant Qu'elle exhale en rongeant le fer qui la captive, Ou des sons arrachés à sa terreur plaintive. Lorsque, rampante aux pieds de son maître irrité, Elle offre au châtiment sa docile fierté !

Ce rapide coursier vole et bondit sur l'herbe ; Il cherche avec ardeur sa compagne superbe, Dresse ses crins mouvants, frissonne de désir, Et frappe les échos de l'accent du plaisir. A-t-il ces cris d'amour dans le sein des alarmes,

Quand ses naseaux fumants s'ouvrent au bruit des armes '(

Vois ces nombreux oiseaux, hôtes légers des airs, Le ramier dans les bois, l'alcyon sur les mers ; S'ils redoutent la faim, s'ils trouvent l'abondance, De leur mobile voix ils changent la cadence. Leur accent prophétique, avec des tons divers, Appelle les beaux jours, signale les hivers. Du corbeau centenaire ainsi, dans le bocage, Le dur croassement fait pressentir l'orage. De sa voix monotone, interprète des sens, Si la brute avec art module les accents, De l'homme plus adroit, le fertile génie Trouva, pour ses pensers, l'expressive harmonie.

C'est à l'élégante et heureuse traduction de Lucrèce, par M. de Pongerville, que nous empruntons cette citation. Notre langue plus harmonieuse qu'énergique se refuse parfois à reproduire la mâle rudesse du poëte latin ; et le hardi relief de ses images qui lui ont mérité le surnom de poëte-sculpteur, ne peut se retrouver qu'en partie dans une traduction, quelque hahile qu'elle soit. Vous avez dû cependant reconnaître la nature du talent de Lucrèce dans l'étude consciencieuse qu'en a faite M. de Pongerville. Vous la retrouveriez plus encore dans l'horrible tableau de la peste ou dans les séduisantes peintures de l'amour ; mais là je craindrais d'attrister votre âme, ici, d'alarmer votre pudeur. Lucrèce n'est pas de ces poètes qui affaiblissent par l'expression l'énergie de leur pensée. Loin de là, c'est l'expression même qui chez lui donne à la pensée la force qu'elle n'a pas toujours.

Nous le dirons cependant. Si la lecture de Lucrèce nous paraît sans danger, elle n'est pas toujours sans fatigue. Il poursuit ses raisonnements avec une telle persévérance, il développe ses systèmes avec tant de corn-

plaisance que malgré te miel dont il couvre les bords du vase, l'amertume du breuvage atteint souvent les lèvres. Écartons l'absinthe pour ne goûter que le miel, et voyons avec quelle éloquence il reproche à l'homme ses craintes pusillanimes en présence de la nécessité qui le condamne à mourir.

Homme, pourquoi gémir au bout de la carrière? Ancus lui-même, Ancus a fermé sa paupière, Lui qui plana si lom du vulgaire des rois. Ces héros, dont le monde a révéré les lois, Du faîte de la gloire obligés de descendre, A la terre étonnée ont eonûé leur cendre. Ce roi qui, resserré dans ce vaste univers, Guida ses légions sur l'abîme des mers, Ce premier conquérant de l'empire de l'onde. Recula devant lui les limites du monde, Asservi cependant à la rigueur du sort, Courbe son front allier sous la faux de la mort. Ce vaillant Scipion, ce foudre de la guerre, A réuni sa cendre aux cendres du vulgaire. Des sciences, des arts les nobles inventeurs. De nos maux renaissants divins consolateurs, Homère, souverain de leur troupe sacrée, Cachent dans le tombeau leur poussière ignorée. Démocrite, averti que l'outrage des ans Usait de sa vigueur les ressorts languissants , Au-devant de la mort s'avança d'un pas ferme ; -De sa vie Épicure enfin trouva le terme, Lui qui, foulant aux pieds d'importunes grandeurs, iDes enfants de la gloire éclipsa les splendeurs, Comme le dieu du jour, en sa noble carrière, Des célestes flambeaux fait pâlir la lumière... Et tu crains de mourir, homme inutile et vain ! Du néant de tes jours lu redoutes la fin! Mais partout la douleur ou la mort te menace ; L'avenir t'épouvante et le présent te lasse. Du temps qui nous poursuit le vol te paraît lent, Un long sommeil t'accable et lu dors en veillant.

De spectres entouré, vil jouet du mensonge, La vie enfin pour toi n'est qu'un pénible songe; Et d'écueils en écueils, tu floltes emporté Entre l'effroi, le doute et la crédulité.

Si nous ne retrouvons pas toujours dans la traduction française du poëme de la Nature le même génie, le même feu, la même vigueur, la même audace, le même sublime que dans le texte latin, nous devons reconnaître que de tous les poètes de l'antiquité Lucrèce offre à la fois, par la nature de sa poésie et par le sujet qu'il a traité, le plus de difficultés à vaincre aux traducteurs. Molière avait le premier entrepris de traduire Lucrèce en vers français ; mais désespérant de réussir dans la partie philosophique, il se contenta de mettre en vers les fragments poétiques, et en prose tout ce qui est dissertation et raisonnement. Il avait presque achevé ce travail, lorsque son valet de chambre s'avisa un jour de prendre le premier cahier pour en faire des papillotes. Dans son dépit, Molière jeta le reste au feu. Nous pouvons croire qu'il était peu satisfait de sa traduction, pour la sacrifier ainsi dans un moment d'humeur. Molière n'avait pas, comme tant d'autres, une foi aveugle dans son génie.

On est peu surpris d'apprendre que le poêle qui ne voyait rien au delà de la mort que le néant, et qui niait l'action de la Providence sur les destinées humaines, ait terminé ses jours par un suicide, à l'âge de quarante-quatre ans; et cependant il avait pour amis les hommes les plus vertueux de la République. Lucrèce semble avoir voulu confirmer par son genre de mort les funestes doctrines de son poëme. On a dit, pour son excuse, qu'atteint d'une aliénation mentale il s'était donné la mort dans un de ces" moments de délire qui lui étaient habituels, et

pendant lesquels on prétendait même qu'il composait ses mus. Nous voudrions croire à cette folie; mais nous craignons que la seule démence de Lucrèce n'ait été son manque de foi dans l'auteur suprême de cette nature qu'il avait chantée, et dans l'immortalité de l'âme, dont il était lui-même, en la niant, un si glorieux témoignage. Lucrèce est mort en holocauste à son poème : le suicide est l;i mort de l'athée.

De Lucrèce à Catulle, la transition est brusque; ils se ressemblent si peu par le sujet de leurs chants! Mais dans le dé\ eloppement de la littérature romaine, ils marchent à côté l'un de l'autre. Catulle est né h Vérone dans la Gaule cisalpine, l'an dé Rome 667, d'une famille illustre que César honorait toujours de ses Visites lorsqu'il se rendait dans les Gaules. On le nomme Caïus Valérius Catullus. Il reçut l'éducation la plus cultivée; aussi les poètes, ses rivaux et ses amis, le désignent par l'épitliète de docte, qu'ils ne méritent pas tous. 11 voyagea beaucoup dans sa jeunesse et acquit une connaissance approfondie de la littérature grecque. Arrivé à Rome, il se lia sans peine avec les hommes les plus éminents dans les lettres et dans l'État. Il montra ses premiers vers à Cicéron, qui les approuva d'autant plus qu'ils contenaient répigramme la plus mordante contre César. César ne s'en vengea qu'en invitant le poète à souper : Catulle, vaincu par la générosité du dictateur, lui fit des excuses. Craignant alors que Cicéron, qui s'était déclaré son protecteur, ne lui sût mauvais gré de s'être humilié devant un maître, Catulle s'empressa d'adresser au grand orateur de Rome les vers suivants.

« 0 toi Cicéron ! le plus éloquent des fils de Romulus ; toi sans rival dans le passé, dans le présent et dans l'a-

venir, reçois les actions de grâces de Catulle, de Catulle te dernier de tous les poètes, comme tu es le premier dé tous les orateurs. »

Cicéron pardonna tout à celte flatterie et encouragea les essais du jeune Catulle, qui bientôt se vit recherché non-seulement par les plus illustres Romains, mais encore par les plus belles Romaines. Il était lui-même doué d'une beauté rare, et ce présent du ciel lui fut peutêtre plus funeste que favorable. Quelques odes et quelques fragments épiques qu'il nous a laissés prouvent que, s'il eût été moins avide de plaisirs, Catulle aurait pu dévenir le rival de Virgile dans l'épopée, et d'Horace dans la poésie lyrique. Mais il s'enivra des poisons de la volupté, et sa lyre, moins joyeuse mais plus tendre que celle d'Anacréon, ne résonna plus guère que pour l'amour. Il chanta plusieurs beautés de Rome qu'il aima tour à tour; mais celle qui lui inspira les plus beaux vers et qu'il aima le plus sans doute, fut la belle Lesbie, dont le véritable nom était Clodia. Il n'est personne qui ne sache par cœur l'élégie de Catulle sur la mort du moineau de Lesbie, élégie qu'il dédia à Virgile, son maître et son ami, et qui sera toujours admirée comme un modèle de grâce, de délicatesse et de goût. La voici :

Pleurez, Grâces; pleurez, Amours!

Le moineau chéri de Lesbie Vient de finir ses heureux jours :

Les dieux lui portaient trop d'envie.

Elle l'aimait plus que ses yeux :

Il était si beau, si fidèle!

Mille baisers délicieux L'enchaînaient toujours auprès d'elle.

Si quelquefois il s'éloignait, Un signe, la moindre caresse,

POÉSIE. b'5

Tout aussitôt le ramenait Auprès de sa belle maîtresse.

Mais, hélas! cet aimable oiseau, Descend sur le sombre rivage :

Parque inhumaine, ton ciseau De l'Amour a détruit l'ouvrage.

0 toi qui taisais les plaisirs De ma chère et tendre Lesbie !

Quoi! tu meurs! ses pleurs, ses soupirs Ne peuvent te rendre à la vie !

Oiseau digne d'un meilleur sort, Objet de l'amour le plus tendre, Vois quels regrets cause ta mort, Par les pleurs que tu fais répandre !

La sensibilité de Catulle ne s'est pas montrée seulement dans des poésies inspirées par l'amour. Il avait quitté Tltalie pour aller voir à Troie un frère qu'il aimait tendrement; il n'arriva que pour lui élever un tombeau, el sa profonde douleur s'exhala dans des vers qui prouvent que l'âme du poëte n'était pas moins élevée que son esprit. Ennemi déclaré de toute affectation, il exprime ses sentiments avec autant de naturel que d'élégance; et sa poésie tantôt douce et simple, tantôt ardente et énergique, se prèle également aux tendres émotions et aux mouvements passionnés.

Écoutez, pour vous en convaincre, d'abord ces deux strophes de l'Épi thalame en l'honneur de Manlius et de Junie :

CHOEUR DE JEfUNES FILLES.

« Une fleur solitaire, épanouie à l'écart dans les jardins, dont les troupeaux ignorent l'existence, que le sol de la charrue a respectée, que les zéphyrs caressent, que

la terre nourrit, que la rosée désaltère, fait naître les désirs des bergers et des bergères. Mais, que cette même fleur soit arrachée de sa. tige, ni les bergers, ni les bergères ne la désirent plus. Ainsi une vierge, tant qu'elle est pure, se voit entourée d'hommages; mais dès que la ileur de sa chasteté a été flétrie, elle perd à tous les yeux son charme le plus doux.

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