‹ Matinées littérairesChapitre 21 sur 118 · DEPUIS AUGUSTE SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

DEPUIS AUGUSTE SÉNÈQUE

Avant de nous livrer à l'étude du seul auteur tragique romain dont les œuvres nous soient parvenues, il nous semble utile de terminer ce que nous avions à dire t\e^ premiers temps du théâtre latin par quelques détails recueillis çà et là dans les anciens auteurs sur l'exécution des représentations dramatiques devant le peuple de Rome.

Nous savons que le premier théâtre en pierre qui ait été construit à Rome le fut par Pompée, longtemps après la mort de Plaute et de Térence. Avant lui, les théâtres étaient en charpente, et leur durée n'excédait point celle des fêtes, dont les jeux scéniques faisaient partie. Les décorations de ces théâtres improvisés ne devaient produire que peu d'illusions, éclairées comme elles Tétaient par la lumière du soleil. Les spectateurs, entassés sur des gradins devant les tréteaux des acteurs, exposés au vent, à la pluie, usant en souverains du droit de témoi-

gner leur satisfaction ou leur mécontentement, sans l'avoir acheté, distraits à toul moment par les mille bruits etaccidents d'une foule tumultueuse, ne pouvaient prêter une attention bien soutenue aux comédiens dont la voix ne parvenait pas toujours à se faire entendre. Il en résullail que les fables des comédies étaient exposées à n'être pas comprises et qu'on les abandonnait pour aller applaudi!' les farces d'un danseur de corde ou les luttes sanglantes d'un gladiateur, affront que subit deux fois VBécyre de Térence. C'est sans doute à la difficulté qu'éprouvait le spectateur poursuivre, au milieu du bruit, la marche d'une intrigue souvent compliquée qu'il convient d'attribuer l'usage des prologues qui commencent toutes les comédies de Plaute et de Térence. Dans ces prologues, un acteur vient, au nom de l'auteur, réclamer l'attention et la justice de l'assemblée : il recommande aux nourrices de faire taire leurs enfants, aux valets d'aller au cabaret et aux spectateurs qui sont à jeun de rentrer chez eux pour dîner; puis il raconte le sujet, l'intrigue et le dénoûment de la pièce qu'on va représenter, ne laissant, en quelque sorte, rien à espérer ni à craindre au spectateur, et détruisant ainsi l'un des plus vifs attraits des représentations dramatiques. Ces prologues, qui nous choqueraient sur nos théâtres, étaient-ils nécessaires sur ceux de Rome? Il faut le croire, puisqu'aucun poëte comique n'a osé s'affranchir de ce devoir. Ce qui donne quelque poids à ma conjecture, c'est que Plaute, dans le prologue de la comédie intitulée : Trinummus, le trésor^ fait dire au public : « Je vais vous mettre sur la voie, afin d'éviter les méprises, si toutefois vous me promettez votre attention. » Le but des prologues n'était donc pas seulement d'obtenir l'attention, mais

encore d'empêcher que le spectateur se méprit sur la pensée du poëte.

Quelle était à Rome la déclamation théâtrale? Il est à croire que les Romains n'avaient encore rien fait à cet égard que copier les Grecs. Dans les premiers temps, les acteurs venus d'Étrurie, et qu'on nommait histrions, chantaient et dansaient tout à la fois. Livius Andronicus, qui était poëte et acteur, s' étant enroué à force de chanter en public, sépara pour la première fois cette double fonction, et, tandis qu'il dansait et gesticulait sur le théâtre, un autre acteur chantait ou déclamait pour lui derrière la scène. Hasardons ici une conjecture. Les premiers poètes chantaient leurs poèmes, c'était l'expression consacrée ; plus tard, ce chant devint la déclamation. Les poètes ne chantèrent plus, ils déclamèrent, et cependant le mot chanter resta toujours en usage parmi les poètes. Les premiers comédiens dansaient leurs rôles. Cette danse, pour exprimer des sentiments et des passions, dut employer les gestes ; les gestes se séparèrent ensuite de la danse, et c'est ainsi que la danse devint la pantomime, comme le chant était devenu la déclamation dans les représentations théâtrales.

Il reste une difficulté à résoudre, et, après avoir consulté les travaux de tous les érudits qui s'en sont occupés, nous avouons que nous n'avons trouvé aucune explication qui pût nous satisfaire. Nous voyons dans le titre de toutes les comédies de ïérence le nom du musicien Flaccus, affranchi de Claudius, qui en a composé la musique, en employant tantôt des flûtes égales, tantôt des flûtes inégales; ici des flûtes droites, là des flûtes gauches; enfin des flûtes gauches et droites tout ensemble. On conçoit que, dans les tragédies où le chant

m- mêlait à la déclamation, l'emploi des instruments était Qécessaire pour diriger et accompagner les chœurs; mais, dans dans les comédies (elles que celles de Piaule et de Térenee, où ne se montre aucune partie lyrique et qui ne comportent point de chœurs, peut-on croire que le son des liâtes égales ou inégales, gauches ou droites, dût accompagner ce dialogue vif et animé, qui ne dilïère que par le rhuhme du style de la comersation? Nous ne le pensons point. Quel était donc le rôle de cette musique dans la représentation des comédies? Rien ne l'indique dans les vers, qui semblent même par leur variété se refuser à toute récitation mesurée et cadencée. Mais si la nature et la forme du dialogue paraissent repousser tout accompagnement musical, il n'en est pas ainsi de l'arrangement et de la disposition des scènes et des actes. Très-souvent, dans les comédies latines, les scènes ne s'enchaînent pas l'une à l'autre : un acteur sort, un autre entre sans se parler, sans se voir; le théâtre reste vide. Souvent même il est nécessaire, pour la vraisemblance du drame, qu'entre deux scènes qui se suivent il se soit passé quelque intervalle de temps. N'est-on pas en droit de supposer que ces intervalles étaient remplis par la musique ; que les entrées et les sorties des acteurs étaient marquées par le son des flûtes, de manière à ne pas détourner du théâtre et de la pièce l'attention et l'intérêt des spectateurs? Cicéron vient en aide à ma conjecture quand il se plaint de la substitution d'instruments tels que la trompette aux simples flûtes de l'ancienne comédie. Or, il n'est pas probable qu'on pût accompagner des paroles avec des trompettes. Mais quelle était cette musique de llûtes égales ou inégales, droites ou gauches? Nous n'a\ons aucun document à cet égard. Il esl cepen-

danl permis de croire que, sous ce rapport du moins, les théâtres modernes n'ont rien à envier à ceux de l'antiquité grecque ou romaine.

Nous n'en pouvons dire autant des théâtres mêmes, dont les dimensions et la magnificence seraient à peine croyables si leurs ruines imposantes n'étaient encore de bout pour attester la véracité des écrivains qui en ont parlé. Rien, parmi les nations modernes, ne peut donner l'idée de la grandeur des proportions, de la richesse des matériaux, du luxe des ornements et de la majesté du spectacle qu'ils devaient offrir. Le théâtre de Pompée, qui fut le premier construit en pierre, l'an 699 de Rome, fui élevé sur le plan de celui de Mitylène ; il contenait quarante mille spectateurs. Des colonnes de marbre, des statues de bronze, et des tableaux venus de Corinthe, d'Athènes et de Syracuse, l'ornaient extérieurement. Un aqueduc transportait l'eau autour du bâtiment pour donner à boire à ceux qui avaient soif et pour rafraîchir la salle. Quelquefois on le remplissait d'une eau parfumée qui, lancée dans l'air, retombait sur l'assemblée en pluie fine et odorante. Comme le théâtre était à ciel ouvert, une toile brodée d'or et de soie, fortement tendue d'une extrémité à l'autre, garantissait les spectateurs de l'ardeur du soleil, et sa couleur pourpre reflétait sur tous les objets une teinte harmonieuse qui charmait les yeux. Pompée, qui savait combien le peuple de Rome était capricieux et ses magistrats jaloux de leur autorité, fit élever à l'extrémité du théâtre un temple magnifique à Vénus, el le sauva de la destruction en le plaçant sous la protection de la déesse. Le temps et la barbarie ne l'ont cependanl point épargné. Mais le théâtre (le Marcellus, élevé par Auguste à la mémoire du jeune fils d'Octavie, atteste en-

core, par ses imposants vestiges, que le chef de l'empire n'avait point cédé en magnificence au héros de la république.

Il paraît cependant que ni l'un ni l'autre n'égalèrent l'édile Scaurus, qui, Tan 694 de Rome, éleva à ses frais, en un mois, un théâtre à trois étages, dont le premier était de marbre, le second de cristal et le troisième de bois doré. La façade était ornée de trois cent soixante colonnes des espèces de marbre les plus rares, dont les moins grandes avaient trente-huit pieds de haut. Entre ces colonnes étaient placées trois mille statues de bronze et un nombre infini de peintures de Sicyon, qui tenait alors fécole de peinture la plus célèbre. L'enceinte, non moins richement ornée que l'extérieur, pouvait contenir environ quatre-vingt mille spectateurs. Ce théâtre, construit seulement pour quelques jours, fut démoli par l'édile même qui l'avait élevé; il en fit transporter les plus riches matériaux dans sa maison de Rome et le reste à sa villa de Tusculum. Cette villa ayant été consumée par le uni, la perte en fut estimée à cent millions de sesterces, environ douze millions de notre monnaie. On peut juger par là de ce que le théâtre entier avait dû couler.

L'an 701 ' de Rome, l'édile Curion tenta de dépasser Scaurus, sinon en magnificence, du moins en invention. Il fit construire en charpente deux théâtres contigus, à deux étages, formant chacun un hémicycle de gradins élevés, et pouvant contenir séparément trente mille speclateurs. Lorsque les jeux scéniques furent terminés, les deux théâtres, par un mécanisme dont il est difficile de se rendre compte, se mirent en mouvement et tournèrent ! sur un pivot, entraînant avec eux les soixante mille j spectateurs; puis les deux hémicycles se rejoignirent,

après avoir accompli leur évolution, pour ne plus former qu'un vaste amphithéâtre où furent donnés des combats de gladiateurs. Voilà dans quel gouffre de dépenses folles et inutiles venait s'engloutir à Rome tout Tordes nations!

La magnificence de la scène ne répondait pas au luxe de la salle. Les Romains n'attachaient pas une grande importance à l'illusion théâtrale; l'art, quel qu'il fût, ne les touchait que lorsqu'il se manifestait sur de vastes proportions et avec d'immenses développements. Ils avaient Tidée de la grandeur et non celle de la beauté. Les décorations en toiles peintes, fixées sur des châssis mobiles à droite et à gauche de la scène, étaient grossières et mesquines; elles suffisaient à peine pour faire comprendre les changements de lieux, et il paraît même, tant on attachait peu de prix à la vraisemblance, que le fond de la scène et l'avant-scène restaient toujours les mêmes : aussi étaient-ils en marbre et en bronze, et enrichis des dépouilles des peuples vaincus. L'orgueil avait sa place dans tous les plaisirs des Romains.

Les œuvres dramatiques méritaient-elles un déploiement si dispendieux de luxe et de magnificence , et les édiles ne bâtissaient-ils des palais que pour y faire repré- i senter des pièces médiocres? Nous connaissons déjà la comédie latine dans ce qu'elle nous a laissé de plus parfait; | mais, malgré les justes éloges que nous avons donnés à Plaute et à Térence, nous avouons que leurs imitations plus ou moins heureuses des comiques grecs, se renfermant toujours dans des intrigues communes, et n'élevant jamais le rang de leurs personnages au-dessus de la classe moyenne, que seule on pouvait railler impunément, nous avouons que ces imitations devaient paraître plus pauvres, plus mesquines, plus vulgaires encore qu'elles ne

le sont quand on les représentait dans ces temples de marbre et d'or, en prêsencede ces consuls et de ce sénat qui gouvernaient le monde. Il nous semble que la tragédie, qui met en scène les dieux, les rois et les héros, était seule a mi place dans des monuments de cette imposante majesté. Voyons donc si la tragédie romaine était digne d'un tel honneur.

Livius Andronicus, que nous avons mi fonder le premier à Rome la comédie latine, à l'imitation des Grecs, est également le premier qui lit monter la muse tragique sur ses grossiers tréteaux. Pacuvius, né à Brindes environ 220 avant Jésus-Christ, a écrit les premières tragédies que les édiles aient jugées dignes de leur patronage; elles obtinrent l'admiration de ses contemporains, et même les éloges de Cicéron et d'Horace. Attius avait, dit-on, un style rude, mais vigoureux et quelquefois sublime. Tarins, le compagnon d'Horace dans son voyage à Brindes, a écrit une tragédie intitulée : Thyeste. Ovide a lait une Médée, et César un Œdipe. Mais, de toutes ces Iragéd'es, il ne nous est parvenu que de si minces fragments qu'il est impossible de juger de leur mérite autrement que par l'opinion même qu'en avaient les Anciens. Nous n'avons aucune raison d'en appeler du jugement de Cicéron, d'Horace et de Quintilien, qui tous reconnaissent l'immense supériorité des Grecs sur les Romains dans l'ait dramatique, et surtout dans la tragédie. C'est qu'en effet la muse de la scène avait été amenée aux Romains comme une esclave, et esclave elle est toujours restée dans Rome; jamais elle n'y obtint droit de cité. A la a l'ii l«'% Horace nous dit que quelques tragiques osèrmi mettre en scène des sujets romains; mais cette tentative ne fut pas heureuse, et l'on en revint aux sujets

grecs. Ce qu'il y a de certain, c'est que les litres des tragédies latines, et les titres sont tout ce que nous en connaissons, indiquent tous, presque sans exception, des traductions ou des imitations des tragédies du théâtre d'Athènes. Nous devons penser que cette indigence d'invention parmi les tragiques latins tenait à une autre cause que la faiblesse de leur génie. Lorsqu'Eschyle, Sophocle et Euripide mettaient en scène les malheurs el les crimes des anciens rois; lorsqu'ils montraient sur le théâtre les sanglantes catastrophes de ces familles royales dont la gloire et les revers avaient retenti dans toutes les villes de la Grèce, il n'était pas un Athénien qui n'eût été bercé dès l'enfance par des chants qui rappelaient ces tragiques histoires et qui ne les sût par cœur. Les noms des lieux n'étaient pas moins puissants que ceux des hommes pour rappeler à sa mémoire de glorieux ou de funestes souvenirs. Il retrouvait dans chaque œuvre tragique tout ce que les hommes aiment et honorent le plus : ses aïeux, sa patrie et ses dieux. Le théâtre d'Athènes était donc tout religieux, tout national. Pouvait-il en être ainsi à Rome? Non, sans doute : les Romains n'avaient ni aïeux ni dieux; l'histoire d'un siècle était inconnue au siècle qui le suivait, et leur religion d'emprunt n'était point chez eux de tradition paternelle. Les tragiques romains ne pouvaient, comme les tragiques grecs, réveiller dans l'esprit ignorant et grossier de leurs concitoyens des souvenirs qui n'existaient pas. Ils furent donc obligés de prendre à la Grèce ses héros et ses rois, et le peuple romain, qui ne les connaissait pas, ne put prendre à leurs malheurs et à leurs crimes qu'un trèsfaible intérêt. Thésée, Œdipe, Atrée, ïhyeste, Agamemnon, Oreste, n'étaient pour les Romains que des princes

étrangers dont la destinée les touchait peu, et ils n'ébaienl pas assez sensibles aux charmes de la poésie pour se contenter d'un plaisir purement littéraire.

Une autre muse nuisit sans doute encore au succès de la tragédie latine : ce lut le goût, nous pouvons dire la passion des Romains pour les combats des gladiateurs et des animaux féroces. Que présentaient à leurs yeux les jeux de la scène tragique? des malheurs passés depuis des siècles, des acteurs débitant des rôles appris par cœur, i\c<> misères sans douleur réelle, des coups de poignard ipii ne déchiraient pas même les vêtements, des morts sans agonie et des cadavres vivants. Changeons de speclacle, et assistons avec eux à ce qu'ils nommaient les jeux du Cirque. Qu'enlendons-nous rugir au loin? quels acleurs vont nous apparaître dans cette arène, où le sable a pris une couleur rouge qui lui est étrangère? Ce sont (tes lions, des tigres, des panthères, transportés à grands* Irais à Rome des déserts de l'Asie, qui s'élancent affamés ei avides de carnage vers la proie qu'on va leur livrer, et cette proie, c'est un homme! Nous nous trompons : poulies Romains, ce n'est qu'un esclave. Parvient-il, par son coin âge et son adresse, à échapper à la dent meurtrière de son ennemi? le peuple romain murmure. Le sang coule-t-il à flots de sa chair palpitante? oh! alors, les acclamations de la foule retentissent de toutes parts. On applaudit à ce sang qui coule, à ces chairs qui palpitent. Et le peuple romain ne conçoit pas de plus beau spectacle que celui de l'homme déchiré par le tigre, si ce n'est celui de l'homme immolé par l'homme. Ici point de fietion, tout est xrrité : le glaive blesse et tua; la souffrance est réelle, l'agonie véritable, la mort horrible; mais le peuple s'amuse.

(Test là, n'en doutons point, ce qui perdit à Rome la tragédie. L'arène tua le théâtre. Auguste put changer la constitution de Rome, il ne put changer les mœurs des Romains. Toujours les jeux du Cirque furent préférés aux jeux de la scène. Des danseurs et des baladins partagèrent seuls avec les tigres et les gladiateurs la faveur du peuple romain, tour à tour frivole et cruel dans sa politique et dans ses plaisirs.

Le siècle d'Auguste, cette brillante époque de la littérature romaine, ne nous a laissé aucune tragédie dont nous puissions apprécier le mérite. Nous savons seulement qu'Asinius Pollion, Ovide, Mécène et Auguste luimême écrivirent des tragédies; mais nous ne pensons pas que la perte en soit fort regrettable : nous sommes forcé, pour arriver aux tragédies latines que le temps a respectées, de nous transporter de la cour d'Auguste à celle de Néron.

Venons donc à Sénèque le tragique. Dix tragédies lui sont attribuées : Médée, Hippolyte , Agamemaon. les Troyennes, Hercule furieux, Thy este , les Phéniciennes, Œdipe , Hercule sur F CE ta et Octavie. Ces tragédies, à l'exception d' Octavie, que les meilleurs critiques regardent comme indigne de Sénèque, sont toutes empruntées, pour les sujets, au théâtre d'Athènes ; mais si elles ressemblent, par le fond, aux tragédies grecques, elles en diffèrent beaucoup par la forme, et surtout par l'exécution. Si l'on cherche dans les tragédies de Sénèque une fable attachante et conduite avec art, des caractères naturels et vrais, des situations heureusement combinées, et une poésie simple et sublime à la fois, comme on les trouve dans Sophocle et dans Euripide, on est forcé de' reconnaître qu'on ne rencontre ici presque aucune de

ces qualités. Mais pourquoi demander à Sénèque ce que

peut-être il n'a pas voulu l'aire? Ces œuvres poétiques, qu'on est convenu d'appeler tragédies, les avait-il écrites pour le théâtre? tes destinait-il aux jeux scéniques dont ; Néron faisait les bonneursau peuple romain? Non, assurément. Il est évident, pour nous, qu'aucune des tragédies de Sénèque n'a été représentée sur un théâtre. Elles u'\ eussent pas été supportables. Quelle a donc été la pensée du poète philosophe? quel a été son but en composa ni ces œuvres, où les principes de l'art dramatique sont à peine observés? Le voici, sans doute : Sénèque, dans les loisirs de ses deux exils, a voulu donnera ses idées philosophiques une forme plus poétique que ne le comportaient les traités en prose qu'il avait composés sur différents sujets de morale. Il a choisi dans la mythologie ! et dans rhistoire de la Grèce les noms et les sujets les plus connus des Romains, et pour donner à sa pensée plus de mouvement, à son style plus de variété, il a mis en présence et il a fait parler des personnages historiques qu'il poétisait à sa manière, et non d'après la nature et la vérité. C'est presque toujours le poëte et le philosophe qui sont en scène, presque jamais le personnage. Les situations n'ont point pour but d'émouvoir, mais de donner carrière au développement de thèses de morale, éloquemment et poétiquement exprimées. Tous les acteurs de ces scènes vides d'action sont des philosophes qui déclament, I et non des personnages qui parlent. Sénèque les suppose et les place dans une situation violente donnée par l'histoire, et là il déploie, sous leur nom, tout le luxe de pen- ; sées et toute la surabondance de mots qui remplissaient 1 son âme. Comme ces statuaires qui donnent à leurs figures ' des proportions gigantesques, Sénèque s'efforce de grandir

les siennes au-dessus de l'humanité, et comme il ne parvient pas aies placer ensuite au point de vue qui convient, l'esprit est choqué à tout instant de trouver presque toujours l'exagération à la place de la vérité. Pour dire enfin toute notre pensée sur ce qu'on nomme les tragédies de Sénèque, nous dirons que ce ne sont point des tragédies dans l'acception donnée aujourd'hui à ce mot, mais des poèmes dialogues sur des sujets tragiques, et dans lesquels fourmillent des beautés de premier ordre, comme pensée et comme expression.

Nous citerons deux fragments de nature différente, qui nous semblent propres à faire apprécier le genre du poëte dans ses défauts et dans ses qualités.

Le premier est un chœur déjeunes filles d'Argos, dans la tragédie d1 Agamemnon ; elles semblent pressentir l'horrible destinée qui attend à son retour dans sa patrie le vainqueur d'Ilion.

« 0 fortune, déité trompeuse, même dans les hautes faveurs que tu accordes aux souverains, c'est sur le penchant des précipices que tu élèves les trônes. Jamais les sceptres ne laissent aux rois un instant de repos ni un jour de sécurité. Les soucis naissent des soucis, et 1 tempêtes des tempêtes pour les torturer sans cesse!.. Avec quelle rapidité la roue de la Fortune précipite la chute des rois ! Ils veulent qu'on les craigne, et dès qu'on les craint, ils tremblent! la nuit bienfaisante ne peut leur offrir de retraite assez sûre, et le sommeil vainqueur ne peut bannir le chagrin de leur âme La justice, la pudeur, la fidélité conjugale désertent les salons des rois; mais la triste Bellone y pénètre, les mains teintes de sang, la cruelle Érinnys y vient porter la flamme, et un

instant sullit pour réduire en poussière leurs toits orgueilleux. Hélas! quand même les rois échapperaient aux fureurs de la guerre et aux pièges de la perfidie, tout ce 1 1 1 1 i est grand tombe de son propre poids, et la fortune même succombe sous le fardeau de ses prospérités. Le navire, dont un vent propice enfle les voiles, craint qu'il ne devienne trop violent. La tour, qui élève sa tête dans les nuages, est battue par la pluie et la tempête. La forêt, • pli répand les ombres les plus épaisses, voit briser par l'ouragan ses arbres les plus antiques; la foudre frappe les plus hautes montagnes; la maladie s'attache aux corps les plus robustes, et lorsque s'élancent dans la plaine les cerfs effrayés, c'est la tête la plus haute que cherchent les traits du chasseur. La fortune se plaît à renverser tout ce qu elle a élevé. Une humble condition assure une longue durée. Heureux celui qui, caché dans la foule, jouit d'un sort tranquille, dont la barque, poussée par un doux zéphyr, côtoie en paix le rivage ; trop sage pour s'aventurer dans la haute mer, il a soin que son navire ne s'éloigne jamais de la terre. »

Ces idées n'étaient assurément pas bien neuves au temps de Sénèque, et depuis on les a souvent reproduites. Il m'a semblé cependant que ce fragment, qui tient plutôt de l'ode que de la tragédie, méritait d'être signalé parmi les plus gracieuses compositions du poëte. Voyons maintenant comment Médée, dans la tragédie de ce nom, qui ;i été imitée par le grand Corneille, exprime les fureurs de la jalousie. Nous nous permettrons, sans altérer le texte, de l'abréger quelquefois.

Jason, qui a enlevé Médée à son père en même temps que la toison d'or, va épouser Creuse, fille de Craon.

Trahie, abandonnée, Médée médite une horrible vengeance, et toute à sa rage, elle s'écrie :

« Soleil, loi Fauteur de ma race, tu vois l'outrage qui m'est fait, et tranquillement assis sur ton char, lu poursuis dans l'azur des deux ta route accoutumée! tu ne recules pas d'horreur, et tu ne* refuses pas ta lumière au monde ! Donne-moi, mon père, ton char à conduire dans l'espace, confie-moi tes rênes, et laisse-moi diriger tes coursiers de flammes. J'arrêterai ton char sur les deux rives de Corinthe, et j'unirai les deux mers en les embrasant... Mais non : un seul parti me reste... Je n'ai plus qu'à conduire moi-même, une torche à la main, la nouvelle épouse à sa couche nuptiale ; je n'ai plus qu'à répandre au pied des autels le sang des victimes et les prières du sacrifice... Ah! mon âme, si tu vis encore, c>M dans les entrailles même des ennemis que tu dois chercher leur supplice. Si tu as gardé quelques restes de ton ancienne énergie, loin de toi des terreurs de femme ; revêts-toi de la dureté du Caucase. Corinthe verra ce qu'ont vu le Phase et l'Euxin. Des crimes farouches , inouïs, horribles, capables d'épouvanter le ciel et la terre, voilà ce que je médite dans mon sein. Il me faut du sang, des cadavres et des membres palpitants... Mais c'est trop peu encore. Ils pouvaient me suffire quand je n'étais qu'une jeune fille ; ma fureur a grandi avec moi. Je suis mère maintenant, et je dois au monde de plus grands forfaits!

(Elle entend de jeunes corinthiennes qui célèbrent par leurs chants l'hymen de Jason et de Creuse.)

« C'en est fait! les chants d'hyménée parviennent

jusqu'à moi ; el cepeiidanl à peine, à peine encore puis-je croire à mon malheur. Quoi! Jason a. pu accomplir ce crime! après nfavoir ravie à mon père, à ma pairie, à mon royaume, il peul nf abandonner seule sur une terre étrangère! le cruel a-t-il donc oublié mes bienfaits? Ne nra-l-il [tas vue triompher par un crime des feux du dragon el des flots de la mer? croit-il donc que j'aie épuisé tous les crimes? Incertaine, égarée, furieuse, je cherche comment je pourrai me venger. S'il avait un

frère! il a du moins une épouse je veux la percer

de ce fer... . Eh! cette vengeance peut-elle suffire âmes tourments? S'il est dans la Grèce, s'il est chez les barbares un grand crime inconnu à tes mains, Médée, il te faut l'accomplir. Demande à tes anciens forfaits le courage d'en commettre de nouveaux! »

La nourrice de Médée a entendu ses projets de vengeance; elle cherche à l'en détourner :

« Gardez, lui dit-elle, votre douleur muette, et renfermez-] a dans votre sein. C'est en souffrant avec patience et avec courage de pareils affronts que l'on peut s'en venger. La colère qui se montre est toujours funeste, et la vengeance échappe aux haines qui ne se cachent point.

MÉDÉE

« Un ressentiment est bien faible, quand il peut écouter un conseil et se renfermer en lui-môme : les grandes inlorlunes ne peuvent se cacher; j'aime à faire éclater la mienne.

LA NOURRICE

«Réprimez cette fureur impétueuse; c'est à peine si votre silence suffit pour vous défendre.

MÉDÉE

« La fortune craint les âmes courageuses; elle n'opprime que les lâches.

LA NOURRICE

« Quel espoir pouvez-vous conserver dans un malheur comme le vôtre?

MÉDÉE

« Parce qu'on n'espère plus, faut-il donc désespérer?

LA NOURRICE

« Vous n'avez plus d'empire, vous n'avez plus d'époux. De tant de biens perdus, que vousreste-t-il?

MÉDEE.

« Il reste Médée! »

C'est là un trait de genre dont Corneille s'est emparé en maître, dans le fameux vers de sa Médée :

Contre tant d'ennemis, que vous reste-t-il? — Moi, Moi, dis-je, et c'est assez.

Vous savez que l'expédition des Argonautes dont Jason, le ravisseur de Médée, fut le chef, est le premier grand voyage sur mer dont il soit fait mention dans l'antiquité. Un chœur de Corinthiens , dans la tragédie de Sénèque, déplore ainsi cette grande conquête de l'homme sur le plus redoutable des éléments.

« Il montra trop d'audace, celui qui le premier fendit les flots perfides sur une barque si fragile, qui, voyant fuir derrière lui la terre natale, confia sa vie aux caprices des vents ; qui, porté sur un bois léger, osa franchir les mers d'une course incertaine, et se frayer une route trompeuse entre la vie et la mort Nos pères ont vu

des siècles de candeur, où la fraude était ignorée. Amis • lu repos, ils ne quittaient point le rivage; ils vieillissaient dans les champs paternels, riches du peu qu'ils avaient, el ne connaissant des biens de ce monde que ceux que

produisait le sol de la patrie Le vaisseau de Thessalie

rapprocha deux mondes que la nature avait séparés pour notre bonheur. Il força la nier à se courber sous le poids de ses rames, el à tous nos dangers il ajouta l'abîme des

eaux Et maintenant, la nier aboyante est soumise à

nos lois. Les rois n'ont plus besoin que Pallas les instruise à diriger ijuelque nouvel Argo. La plus faible barque peut affronter les mers profondes; les frontières reculent, ot de nouvelles terres verront s'élever les murs de nou- \ elles cités. Tous les peuples vont changer de place : l'Indien ira boire les eaux glacées de FArax , et le Perse celles de l'Elbe et du Rhin. Dans les siècles lointains, un temps viendra où l'Océan reculera ses barrières, la terre nous apparaîtra dans son immensité; un nouveau monde sera découvert par un nouveau Tiphys, et Theulé ne sera plus l'extrémité de l'univers. »

N'est-on pas surpris, en lisant ce beau passage, devoir un poète du temps de Néron prédire en quelque sorte la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.

Nous trouverions peut-être dans la tragédie (Vlfippoli/te, dont la Phèdre de Racine est une imitation si supérieure au modèle, la preuve qu'il ne manquait à Sénèque que de vivre au siècle d'Auguste et dans le commerce de Virgile et d'Horace, pour faire de la tragédie latine une digne rivale de la tragédie grecque. Le petit nombre de lecteurs de ce poète et la mince réputation dont il jouit comme tragique, attestent une vérité que les écrivains

de nos jours ne devraient jamais perdre de vue. C'est ([ne le mérite de quelques passages brillants ne suffît pas pour obtenir l'admiration de la postérité, que le faux goût ne trompe jamais. Un homme qui pense beaucoup veut beaucoup dire : il sentie prix de tout ce qu'il trouve, et il ne peut se résoudre à en rien perdre. On veut surprendre et éblouir ; on veut avoir plus d'esprit que son lecteur et le lui faire sentir, afin de forcer son admiration, tandis qu'il faudrait plutôt lui en donner, sans paraître en avoir plus que lui. On ne se contente pas de la simple raison, des grâces naïves et du sentiment le plus vif, qui font la perfection réelle. On va un peu au delà du but par amour-propre ; on ne sait pas être sobre dans la recherche du beau ; on ignore l'art de s'arrêter en deçà des ornements ambitieux. Le mieux auquel on aspire fait qu'on gâte le bien qu'on possède. On ressemble à ceux qui chargent une riche étoffe de trop de broderies : un goût pur craint le trop en tout, sans en excepter l'esprit même, car l'esprit lasse, dès qu'on l'affecte ou qu'on le prodigue. Les poètes qui ont le plus d'élan, de génie, d'étendue, de pensées et de fécondité d'invention, sont ceux qui doivent craindre le plus cet écueil des excès de l'esprit. C'est, dira-t-on, un beau défaut, un défaut rare, un défaut merveilleux ; nous en convenons, mais c'est un vrai défaut et l'un des plus difficiles à corriger. Nous sommes éblouis par les éclairs de la foudre, mais nous leur préférons les rayons d'un beau jour.

Répétons encore, en faveur de Sénèque, que ses tragédies n'ont point été écrites pour le théâtre, et que, sans doute, une partie des défauts qu'on y trouve auraient disparu si elles avaient dû être exposées sur la scène, aux regards du peuple romain. C'est peut-être à cette

circonstance de la non-représentation dos tragédies & Sênèque qu'il faut attribuer les incertitudes des critiques sur leur véritable auteur et le silence de Quinlilien. Des tragédies composées dans le calme du cabinet, ont pu \ rester longtemps ignorées avanl d'acquérir quelque célébrité. Il ne l'aul jamais oublier qu'avant la découverte de l'imprimerie, la publicité des œuvres de l'esprit était loin de ressembler à celle de nos jours. Les exemplaires manuscrits d'un livre était toujours rares et chers, et par ; malheur aussi leur détérioration était facile et leur perte souvent irréparable. .

Nous ne pouvons terminer ce que nous avons à dire sur les pièees de théâtre des Latins, sans parler des acteurs qui les jouaient. Dans le principe, les auteurs étaient eux-mêmes des comédiens ; mais les Romains i n'ayant pas, comme les Grecs, honoré cette profession, on ne trouva bientôt plus que des esclaves ou des affranchis qui consentissent à se faire histrions. Les édiles, qui achetaient à bas prix aux auteurs les pièces dont ils avaient fait choix, payaient au contraire fort cher le talent de les représenter. La fortune d'un bon comédien était immense. L'histrion iEsopus, grand dissipateur, laissa cinq millions à son fils. Roscius recevait jusqu'à mille deniers par jour, plus de cinquante mille francs par an. Ce grand acteur a mérité que Cicéron ail dit de lui « qu'il paraissait seul digne de monter sur le théâtre et seul digne de n'y pas monter. » C'est qu'en effet sa probité n'était pas moins haute que son talent. Il est le premier qui ail osé paraître sans masque sur le 1 théâtre, quoiqu'il louchât beaucoup ; mais sa diction ! avail tant de charme et de puissance que les plus grands 'orateurs venaient prendre de ses leçons, et sa panto-

mime avait tant d'expression qu'elle fut jugée supérieure à l'éloquence de Cicéron. Au reste, si on payait cher les comédiens, on exigeait beaucoup d'eux; ils étaient soumis à un apprentissage des plus rigoureux. On leur défendait de parler le matin, et on leur faisait développer progressivement leur voix par des exercices de déclamation, jusqu'à ce qu'ils eussent parcouru sans effort depuis les tons les plus élevés jusqu'aux tons les plus bas de la voix humaine. Après avoir joué, ils se couchaient et dans cette posture, on les forçait de recommencer les mêmes exercices. Mais quand ils avaient acquis la faveur publique, ils osaient tout se permettre. Suétone raconte qu'aux funérailles de Vespasien, le personnage de l'empereur lui-même fut représenté dans une pantomime mêlée de dialogue. Le principal défaut de Vespasien était l'avarice, dont on cite ce trait remarquable. Une ville d'Italie voulait lui élever une statue. L'empereur dit aux députés en étendant la main: « Voilà la base sur laquelle vous devez élever votre statue ! » — L'acteur Favor, qui jouait le rôle de l'empereur, ayant demandé aux directeurs de la cérémonie quels seraient les frais de son enterrement et ayant appris qu'ils s'élèveraient à quelques millions d'écus, s'écria en faisant allusion à l'avarice de l'empereur : « Citoyens, donnez-moi cent mille écus et vous jetterez mon corps à la rivière ! »

Les comédiens n'étaient pas seulement hardis envers les empereurs morts ; Pilade et Bathylle, ces deux célèbres mimes qui les premiers jouèrent des comédies entières sans parler et qui obtinrent une si haute faveur sous Auguste, ne montraient pas moins d'impudence envers le peuple. Les spectateurs se plaignaient un jour que dans une représentation {['Hercule furieux,

les gestes deBathylle étalent extravagants; il ôta aussitôt son masque el s'écria : « Ne savez-vous pas, fous que vous «Mes, que je joue le rôle d'un homme plus fou encore que vous?»

L'enthousiasme qu'inspiraient à Rome ces héros du geste lui aussi universel qu'insensé. Cassiodore dit que leurs mains éloquentes avaient une langue au bout de chaque doigt, qu'ils pouvaient réciter une comédie tout entière sans ouvrir la bouche et que Polymnie les avait créés a lin dj montrer qu'il n'est pas nécessaire d'articuler des mots pour communiquer ses pensées. Dans l'Italie ancienne et moderne, plus qu'en tout autre pays, la conversation est une affaire de gestes au moins autant que de paroles. Les mimes de l'antiquité était en trop haute laveur pour que leur talent de parler aux yeux n'allât Ipas au-delà de ce que nous pouvons aujourd'hui le concevoir ; autrement, comment comprendre que ce genre d'amusement ait duré autant que l'empire romain?

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