‹ Matinées littérairesChapitre 22 sur 118 · PERSE. — PETRONE · texte numérisé non relu

PERSE. — PETRONE

Il existe un singulier contraste entre les poètes du siècle d'Auguste et ceux du siècle de Néron : les uns furent des courtisans et même des amis du prince; les autres des adversaires et des victimes du tyran. Cette observation nous semble tout à la gloire des écrivains de ces deux époques, et prouve que la louange et le blâme étaient donnés par eux avec une égale indépendance. Rien n'atteste mieux encore la différence des temps, que la manière opposée dont les poètes satiriques comprirent leurs devoirs. Nous savons avec quelle aimable et piquante gaité, Horace raille les vices et les travers de. son temps. Ce n'est point un censeur austère et chagrin qui condamne sans ménagement et frappe sans pitié. Il loue également les plaisirs de l'opulence et le bonbeur de la médiocrité; et s'il flétrit l'insolence des enrichis et la vanité des parvenus, en conseillant de ne pas les approcher de trop près, il a soin de vanter la société des riches et des grands qui n'ont à rougir ni de leur fortune ni de

leur élévation. Il a eu soin de nous dire lui-même comment il comprenail la satire! « Il faut de la précision, ditil, pour que l;i pensée marche rapidement, et qu'elle ne se perde pas dans un dédale de mots qui fatiguent Poîville; il fautque le style soit quelquefois grave et souvent enjoué; enfin, tour à tour, poëte, orateur et homme du monde, le satirique doit ménager ses forces et craindre de les épuiser. Le ridicule est souvent plus puissant que l,i colère. »

Ge nVsl pas ainsi que Perse et Juvénal comprirent les

! devoirs du poëte satirique, et cette différence tient sans doute moins à leur caractère personnel, qu'au temps où ils ont vécu. Le > ice sous Auguste ne se montrait pas ouvertement ; il s'enveloppait déformes souvent attrayantes et ne dédaignait pas de se parer du masque de la vertu. Sous Néron, au contraire, il marchait le front haut et découvert; il semblait défier le mépris des hommes et le courroux des dieux. Le poëte pouvait-il alors se contenir dans les hornes d'une guerre railleuse et épigrammatique? Pouvait-il se. contenter de sourire au spectacle hideux dont il était sans cesse témoin? Le crime ne recule point devant le ridicule; il faut une autre barrière pour l'arrêter. Sous un prince qui assassina son frère, sa femme, sa mère, son ami, on ne peut croire qu'Horace se fût borné à railler de pareilles atrocités. Quand le sang coule, on ne rit plus.

Qu'on ne s'étonne donc point que Perse qui écrivait sous Néron, et Juvénal sous Domitien, aient suivi une

t autre route que l'ami de Mécène et le favori d'Auguste.

, Quelle impression dut faire sur l'âme honnête du jeune Perse le spectacle de la corruption de Rome! Né sous Tibère, à Volaierra en Toscane, l'an 34 de l'ère chrétienne,

il appartenait par sa famille à Tordre des chevaliers. Une haute naissance et une fortune assez considérable l'appelaient, indépendamment de ses talents, à occuper un rang élevé dans l'état. Mais sa raison, éclairée avant Tâge, d'abord par l'éducation de famille, puis par les enseignements du célèbre stoïcien Cornutus, le tint en garde contre toutes les séductions qui entouraient la jeunesse romaine. Le vice se montra à lui dans toute sa difformité et il en eut horreur. L'étude qu'il fit des autres l'éclaira sur lui même; il sentit que pour se donner le droit de condamner les mœurs déréglées de ses concitoyens, il devait avant tout régler les siennes, et il . embrassa avec ardeur les'principes austères de la philosophie stoïque. Il s'y réfugia comme dans un fort inexpugnable à la corruption, et là, sous l'égide de son maître j Cornutus, dont il devint l'ami, il jeta un regard méprisanl et fier sur les vices et les travers qui ne pouvaient l'atteindre. Il se garda bien de se rapprocher de Sénèque, philosophe courtisan, et poëte amateur; mais il rechercha l'amitié de Césius Bassus qui occupait après Horace, le premier rang dans l'ode héroïque et l'ode anacréonlique, avec Lucain qui s'essayait alors à lutter contre Virgile dans l'épopée, et surtout avec Thraséas, qui fit dire à Tacite que Néron le frappa quand il voulut frapper la vertu elle-même. De si nobles amitiés suffirent à l'ambition du jeune Perse, qui dédaigna des honneurs qu'il eut fallu payer par des bassesses. On ne le vit point démentir par sa conduite les principes de morale dont ses vers furent la poétique expression. Ce qui ne le distingue pas moins que la pureté de mœurs des poètes de son temps, c'est sa modestie. Il ne lisait ses satires qu'à un petit nombre d'amis, et malgré les éloges de Lucain,

, il se refusa toujours à les publier, non dans la crainte de s€ faire des ennemis (son caractère dément cette suppo-

; sition); mais sans doute parce qu'il ne les jugeait pas a\ ec autant de fa\ eue (pie ses amis. C'est bien à tort, selon

! nous, que l'obscurité, tant reprochée aux satires de Perse, a été mise sur le dompte de la teneur que pouvait inspirer au poète le caractère de Néron. Ces satires n'étaient pas assurément aussi obscures pour les Romains de son temps qu'elles le sont devenues pour les traducteurs et commentateurs; et si Néron eût voulu punir le poëte qui appelait la haine sur son gouvernement et le ridicule sur

' ses vers, ce voile n'eût pas été impénétrable aux regards du tyran. Quand Néron croyait avoir une vengeance à exercer, il lui importait peu qu'on fût réellement coupable. Le châtiment ne suivait pas le crime; il devançait même le soupçon.

Perse est obscur, non parce qu'il a voulu l'être, mais parce qu'ainsi le voulait la nature de son talent. Malgré la douceur de son caractère, il écrivait avec chaleur et véhémence. Tel était son amour de la concision dans le style, qu'il n'a jamais dit en quatre mots ce qu'il pouvait dire en trois. Ce penchant lui a fait souvent adopter le genre vif et serré du dialogue. Quatre de ses satires sont en quelque sorte de petits drames, dans lesquels il met d'abord en scène deux interlocuteurs. Puis d'autres personnages surviennent, rompent le premier entretien, et ! sont bientôt interrompus eux-mêmes par de nouveaux arrivants qui se mêlent au dialogue et y jettent une con-

■j fusion, un désordre, d'où le poëte lui-même semble avoir peine à se tirer. Si l'on joint à ces embarras qui naissent de la composition, les difficultés qui proviennent d'un i style plein de métaphores hardies, de comparaisons for-

cées, de transitions brusques, de longues parenthèses et d'expressions inusitées, on conçoit le dépit des traducteurs en présence d'un écrivain qui semble se complaire dans son obscurité. Perse était plus philosophe que poëte, et la gravité de son style, comme la sévérité de sa morale, seraient plus dignes d'éloges, s'il eût quelquefois sacrifié aux grâces, comme Horace lui en avait donné un si heureux exemple. Mais il s'inquiéta peu de plaire. Quand il condamne la vanité des poètes de son temps, la répugnance de la jeunesse romaine à acquérir la science et à pratiquer la vertu, et même lorsqu'il flétrit indirectement la perversité du gouvernement de Néron, on croit moins entendre le poëte qui s'abandonne à son inspiration, que l'honnête homme qui exprime l'indignation de la vertu. De là vient le peu de soin qu'il prend d'en orner l'expression : Il laisse tomber sa pensée sur le papier, telle qu'elle sort de son âme ; et comme cette pensée embrasse souvent une foule d'objets, le lecteur, qui ne peut d'un coup d'œil en saisir tout l'ensemble, s'efforce vainement de la comprendre, et l'abandonne de dépit, comme saint Jérôme qui jeta au feu les satires de Perse, « afin, disait-il, de les rendre plus claires. »

Perse a été jugé sévèrement par les modernes, et Boileau paraît avoir résumé les jugements des principaux i( critiques en disant :

Perse en ses vers obscurs, mais serrés et pressants, Affecta d'enfermer moins de mots que de sens.

Les Romains de son temps et du siècle qui suivit lui étaient plus favorables, sans doute parce qu'ils le com-« prenaient mieux. La satire vit d'allusions, de personnalités qui ne sont bien intelligibles que pour les con-

LES POÈTES SATIRIQUES. 2u i

temporains, et bientôt chaque trait exige un commentaire ; on conçoit alors que le mérite de ce genre d'ouvrages aille s'affaiblissant de siècle en siècle jusqu'à ce qu'il s'efface presque entièrement. Nous nous garderons de dire, avec i le docte Scaliger, en parlant de Perse : « Puisqu'il s'est j si bien enveloppé d'obscurité, laissons-le là et n'y pensons j plus. » Mais nous vous rappellerons que Quintilien a dit i de Perse, « qu'il avait mérité une véritable gloire, » et nous ! ajouterons que lorsque ses satires furent publiées, après 1 sa mort, elles devinrent la lecture favorite des Romains, qui apparemment savaient mieux le latin que les érudits des temps modernes. Nous ne devons pas non plus vous laisser ignorer que Perse mourut à l'âge de vingt-huit ans, avant que son talent eût acquis cette maturité que donnent l'étude des hommes et l'expérience des choses. Horace n'avait commencé à écrire ses satires qu'à l'âge de quarante ans, et lorsque ses odes et ses épîtres étaient déjà l'objet d'une admiration universelle. Perse débuta i en quelque sorte par la satire ; il se crut philosophe, parce qu'il aimait la vertu; il se crut, poëte, parce qu'il savait 1 tourner un vers avec élégance ; mais ni le philosophe, ni le poëte n'étaient assez formés, lorsque le satirique commença d'écrire. La concision de son style nous paraît un défaut, parce que, non content de ne pas dire ce qui est inutile, il ne dit pas même ce qui est nécessaire. Le manque de liaisons dans les idées, qui est un défaut de jeunesse, nous semble un vice plus grave que l'obscurité du style; la vivacité et l'énergie des expressions ne nous pa- \ raissent point une compensation suffisante à l'absence | de tout plan et de toute méthode. Ici, il importe peu \ d'être savant latiniste pour juger le poëte. Le bon sens i est de tous les siècles et de toutes langues, et quand un

écrivain ne le satisfait pas, c'est qu'il est incomplet, malgré toutes les brillantes qualités dont il peut d'ailleurs nous éblouir.

Si Perse est obscur dans le texte latin, il n'est pas beaucoup plus clair dans les traductions qu'on a faites de ses satires. Mais comme des pensées fortes et des vers heureux y sont en grand nombre, il a été plus souvent imité que traduit, et plusieurs de ses sentences sont devenues proverbes. Sa précision même Fa servi à cet égard, car plus une pensée est resserrée en peu de mots, plus elle a de force et mieux elle se grave dans la mémoire.

Parmi les imitations de Perse, il n'en est aucune de plus justement célèbre que le dialogue entre l'Avarice et la Paresse dans la Satire sur l'homme de Boileau. Nous la citerons en prévenant toutefois que ce n'est point une traduction, mais une imitation paraphrasée.

Le sommeil sur ses yeux commence à s'épancher :

— Debout ! dit l'Avarice : il est temps de marcher!

— Eh! laissez-moi. — Debout! — Un moment. — Tu répliques?

— A peine la soleil fait ouvrir les boutiques.

— Qu'importe! lève-toi. — Pourquoi faire après tout?

— Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout, Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre, Rapporter de Goa le poivre et le gingembre.

— Mais, j'ai des biens en foule et je puis m'en passer.

— On n'en peut trop avoir, et, pour en amasser, Il ne faut épargner ni crime, ni parjure :

Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure ;

Eût-on plus de trésors que n'en perdit Galet,

N'avoir dans sa maison, ni meubles, ni valet;

Parmi les las de blé, vivre de seigle et d'orge;

De peur de perdre un liard, souffrir qu'on vous égorge.

— Et pourquoi cette épargne enfin? — L'ignores-tu? Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,

» Profitant d'un trésor dans les mains inutile,

De son train quelque jour embarrasse la ville.

— Que taire? — Il faut partir! les matelots sont prêts.

Perse, en mourant, légua sa bibliothèque composée de sept cents volumes et une forte somme d'argent à son précepteur et ami, le philosophe Gornutus. Le stoïcien, tidèle à ses doctrines, n'accepta que les livres, donnant ainsi un exemple bien rare de désintéressement. Bassus, autre ami de Perse, eut l'honneur et le courage de publier les satires du jeune poëte. Néron y était raillé impitoyablement; on l'y comparaît même au roi Midas, qui avait des oreilles d'ânes. Néron feignit de ne pas se reconnaître à ce portrait ; il est à croire cependant que l'empressement que mirent les Romains à lire les satires de Perse qu'ils s'arrachaient, selon l'expression de Suétone, est dû en partie à la témérité de ses attaques contre le tyran qui les opprimait. Personne n'osa d'ailleurs dénoncer à Néron la hardiesse de Perse et le courage de Bassus, dans la crainte d'être accusé de faire une application injurieuse à la majesté impériale; et ses courtisans tirent honneur à la générosité de leur maître de ce qui n'était sans doute qu'un calcul de sa vanité.

Nous venons de voir un poëte resté pur au milieu de la corruption, libre au sein de l'esclavage, préférant aux honneurs le calme de la conscience, aux dignités le bonheur de l'indépendance, et l'estime d'un ami à la faveur du maître. Tel ne fut point le poëte qui va maintenant | nous occuper. On le nommait Titus Pétronius, et voici le | portrait de ce courtisan de Néron, tracé de la main de 1 l'historien Tacite :

i « Pétrone donnait le jour au sommeil et la nuit aux affaires et aux plaisirs; et, tandis que d'autres se font une

réputation par le travail, il se rendit fameux par sa paresse et son oisiveté. Il ne passait pas pour un dissipateur ni un débauché, mais pour un habile voluptueux. La négligence qu'on remarquait dans ses discours et dans ses actions lui donnait un air de franchise et d'abandon qui plaisait naturellement. Cependant lorsqu'il fut proconsul en Bythinie, puis consul, il montra de l'énergie et de la capacité dans les affaires publiques ; mais bientôt après il se laissa retomber dans le vice, soit par penchant, soit par entraînement, et fut admis dans l'intimité de Néron. Là il devint l'arbitre du bon goût : rien ne fut jugé élégant, délicat ou magnifique qu'après avoir reçu l'approbation de Pétrone. »

Tacite, si sévère dans ses jugements sur les courtisans de Néron, n'aurait sans doute pas ménagé celui qui fut son favori, si de hautes qualités et de grands talents n'eussent plaidé en sa faveur auprès du rigide historien. Né dans les environs de Marseille, Pétrone apporta h Rome l'amour des lettres et des plaisirs: mais il ne sut pas concilier cette double passion avec autant de bonheur qu'Horace, à qui il ressemble cependant par l'élégance, lai grâce et la distinction. De quel prix se condamna-t-il à payer la faveur de Néron ? Nous devons croire qu'il ne la j dut à aucune bassesse, et que l'agrément de son esprit fut la seule cause d'un succès qui devait lui coûter la vie. Il se trouva à la cour de Néron un de ces vils flatteurs qui. sont les fléaux des princes : on le nommait Tigellinus. En-I vieux du' crédit de Pétrone et trop certain des affections capricieuses de son maître, il séduisit à prix d'argenti un esclave de son rival, qui le dénonça à Néron comme complice de la conjuration de Pison. Pétrone accusé vint au-devant de l'empereur pour se justifier; mais ayanl

reçu Tordre de s'arrêter à Cumes, il comprit que sa sentence de mort était portée, et qu'il n'avait plus qu'à mourir comme Caton,a(ln d'échapper au sort de Cicéron. Cependant il ne se déchira point les entrailles avec son épée, et il ne voulut point que sa mort fût plus triste que n'a- \ ai t été sa vie. On le vit, avec un courage qu'on pourrait prendre pour de l'indifférence, se faire ouvrir les veines, les refermer ensuite pour les rouvrir à volonté, et, pendant que la vie s'échappait ainsi par degrés, entretenir ses amis non de l'immortalité de l'âme, non des opinions des philosophes, mais de chansons et de poésies légères, qu'il faisait réciter pour égayer ses derniers moments. Après s'être promené quelque temps, et lorsqu'il sentit venir le dernier sommeil, il se coucha comme pour dormir, ayant soin d'écarter toujours les apparences d'une mort violente et forcée. Il était d'usage que les victimes de Néron fissent un testament en sa faveur ; on ne fut donc pas surpris de voir Pétrone suivre leur exemple et remettre pour Néron un manuscrit cacheté: ce devoir rempli, il brisa l'anneau qui avait scellé le prétendu testament, afin de ne compromettre personne, et il s'endormit dans la mort, aussi calme et aussi souriant que s'il se fût agi d'un repos de quelques heures.

Quel était ce manuscrit qu'il léguait à Néron? Une satire, ou plutôt une histoire en prose et en vers, où, sous des noms supposés, étaient peints, avec les couleurs les plus vives, les honteux désordres de la vie de l'empereur. On peut s'étonner que l'homme qui semblait avoir encouragé ces désordres les ait ensuite flétris; mais c'est pour nous une raison de croire qu'après avoir tenté de donner à Néron, par ses conseils, le goût des plaisirs qu'un prince peut avouer, Pétrone voulut protester, par

ses écrits, contre l'accusation d'avoir été le complaisant témoin, et peut-être même le complice des infamies qu'il condamnait.

Comment Néron, aprèsavoirlu ce testament poétique, ne s'empressa-t-il pas de l'anéantir? Il fallait que le cynisme du crime fût entré bien profondément dans son âme, pour qu'il ne craignît pas de transmettre à l'avenir le hideux tableau de sa dépravation. Il est tel cependant que les moins chastes yeux n'osent le regarder; vous ne devez donc pas attendre que je le place sous les vôtres. Mais en détournant vos regards des scènes monstrueuses et des portraits révoltants qu'on trouve dans les écrits de Pétrone, je dois les appeler sur quelques fragments de ses œuvres qui sont à peine connus, tant la licence des autres effraye les lecteurs, Nous voulons parler d'abord de son poëme sur la guerre civile entre César et Pompée, qui n'est qu'un épisode de son roman satirique, et dans lequel il paraît avoir voulu lutter contre le poëte Lucain qui, avant lui, nous a occupé. Il est arrivé que dans cette guerre poétique le génie de Lucain l'a emporté sur celui de Pétrone, comme dans la guerre même qu'ils ont chantée le génie de César a triomphé de celui de Pompée. Mais la gloire du vainqueur n'est ni assez complète, ni surtout assez pure, pour qu'il ne se soit pas trouvé de nombreux critiques qui, à l'exemple deCaton,sont restés fidèles au vaincu. Nous serions de ce nombre si, dans les œuvres d'imagination, les défauts avaient le triste privilège de nous frapper plus vivement que les beautés. La perfection est si rare à trouver en toutes choses qu'au lieu de l'exiger dans les travaux humains, il nous semble plus sage de suivre l'exemple et le conseil d'Horace, qui nous dit : « Lorsque de nombreuses beautés brillent dans un

ouvrage, je ne m'offense point de quelques taches qui s'y trouvent.)) Pétrone fait preuve assurément d'un. goût plus pur, d'un talent plus égal, d'un style plus élégant cl d'une imagination mieux réglée que le rival dont il entreprit d'étouffer la réputation naissante. Mais ce rival l'a laissé loin derrière lui pour l'élévation des pensées, l'énergie du style, la vigueur des caractères et la force de l'éloquence. Cependant l'oubli dans lequel est tombé le poème de Pétrone nous semble une de ces injustices qui ne sont pas sans de nombreux exemples dans l'histoire des lettres, tant l'esprit de critique se montre souvent exclusif dans ses préférences. Les critiques de profession auraient dû peut-être montrer plus d'égards pour un écrivain qui , dans le roman satirique dont nous parlons, donne aux poètes et aux orateurs de son temps, et nous pouvons dire de tous les temps, des conseils que l'on ne saurait trop méditer. Voici, par exemple, comment il attaque le mauvais goût que Sénèque avait mis en vogue au temps où Pétrone écrivait :

« Qu'il me soit permis de le dire : grands maîtres de nos jours, vous seuls avez perdu la véritable éloquence; c'est par les mots vides et sonores dont vous enflez vos phrases que vous énervez le corps du discours, qui ne peut plus alors se soutenir. L'esprit n'était pas resserré dans les entraves de vos préceptes, lorsque Sophocle et Euripide trouvaient les termes et les expressions qui contenaient à la grandeur de leurs idées. Aucun pédant n'avait infecté les écoles, lorsque Pindare et les neuf Uniques, n'osant suivre Homère dans la carrière du poëme i épique, se renfermèrent dans la composition de l'ode ; et [pour ne pas nous borner à vous citer des poètes, ce n'est

pas dans le vide -de vos exercices que Platon et Démosthène auraient pu former leur éloquence. Un discours majestueux et simple évite également les ornements étrangers et les termes ampoulés : il se soutient par sa seule beauté. Ces expressions hyperboliques et ces périodes fardées nous sont venues depuis peu de temps des bords asiatiques, et elles corrompirent l'esprit de la jeunesse qui visait au sublime. La poésie même a perdu son élévation; tous les ouvrages de notre temps, empoisonnés dans un vase commun, n'ont pu vivre leur âge, et la peinture a subi le même sort depuis que les Égyptiens nous ont apporté le mépris des règles du dessin. »

Agamemnon (c'est le nom sous lequel Pétrone désigne. Sénèque) qui s'était approché, jaloux de me voir parler plus longtemps sous le portique, qu'il n'avait déclamé dans l'école , m'interrompit en ces termes : « Jeune homme, puisque vous ne donnez pas dans le goût du siècle et que vous osez montrer de l'amour pour le bon sens, je ne vous cacherai pas le secret de noire art. Les professeurs n'ont pas tant de tort que vous pensez ; il faut être fou avec les insensés. Si nous ne cherchions pas à plaire à la jeunesse par ce qui peut la flatter, nous nous morfondrions dans nos chaires. Nous imitons les parasites qui tendent des embûches à l'oreille, afin d'attraper un repas ; c'est le seul moyen de réussir. Si le pêcheur ne met pas à l'hameçon l'appât qui peut amorcer le poisson, il s'enrhume sur son rocher. Il faut vous en prendre aux pères qui veulent abréger pour leurs fils le temps de l'instruction. Ils avouent que l'élégance ne peut s'acquérir que par un long travail, et ils le supposent dans des enfants qui regardent l'étude comme un jeu ; aussi plus tard ils se font moquer d'eux au barreau, et, ce qui est plus honteux en-

core, les vieillards convaincus des erreurs de leurs éludes, craindraient d'avouer leur sottise, s'ils corrigeaient ce vice dans leurs enfants. »

Voilà assurément de bien sages conseils, qu'on est tout surpris de rencontrer dans un écrivain qui lui-même ne les a pas toujours suivis.

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