‹ Matinées littérairesChapitre 23 sur 118 · SENEQUE. — PLINE L'ANCIEN. — QUINTILIEN · texte numérisé non relu

SENEQUE. — PLINE L'ANCIEN. — QUINTILIEN

Dans l'époque que nous venons de parcourir, d'Auguste à Néron, la prose avait été beaucoup moins heureuse que la poésie. Sous Tibère, deux écrivains, dans lesquels l'histoire tourne au panégyrique, Velleius Paterculus et Valère-Maxime, voilà jusqu'à Sénèque tout ce que présente la prose latine ; mais Sénèque la releva glorieusement de cette déchéance. Disons d'abord quel fut ce Sénèque. Est-ce Fauteur des tragédies que nous avons examinées et qui forment tout le théâtre tragique des Latins? Plusieurs critiques veulent qu'il y ait eu deux Sénèque, l'un philosophe, l'autre poëte. L'un des principaux témoignages sur lesquels ils s'appuient est ce passage de Quintilien : « 11 n'est presque aucun genre de littérature, dans lequel Sénèque ne se soit exercé. Nous avons de lui des harangues, des poèmes, des lettres et des dialogues On trouve dans ses écrits un grand nombre de

pensées brillantes et de belles. leçons de morale ; mais son éloquence a des vices d'un exemple d'autant plus

! dangereux, que c'est par ces vices même qu'elle séduit. On voudrai! qu'en écrivant il eût composé avec son géi nie, mais avec le goût d'un autre. S'il eût dédaigné certains ornements, s'il eût moins recherché le bel esprit, ! s'il eût été moins épris de toutes ses idées, s'il n'eût pas | enseveli sous une multitude de petites pensées la force ; et la grandeur des matières qu'il traitait, il eût obtenu, non l'enthousiasme irréfléchi des jeunes gens, mais le suffrage des hommes éclairés. »

Dans ce jugement qui caractérise si admirablement le talent de Sénèque le philosophe, on remarque que Quintilien ne dit rien des tragédies, et on conclut de ce silence que les tragédies qu'on lui attribue appartenaient à un autre Sénèque, ou son père, ou son frère, ou tout autre. On a cité encore, à l'appui de cette opinion, le témoignage du poêle Sidonius Apollinaire qui distingue deux Sénèque, nés à Gordoue en Espagne, dont l'un, précepteur de Néron, avait suivi les traces de Platon, et dont l'autre s'était fait l'imitateur d'Euripide, d'Eschyle et de Thespis. Les érudits ont rempli des volumes pour discuter cette question qui nous paraît aujourd'hui de peu d'importance. Nous dirons seulement à l'appui de l'opinion qui réunit sur la tête du précepteur de Néron la double qualité de poëte et de philosophe, que les défauts reprochés par Quintilien au philosophe sont exactement ceux que nous avons faits au poëte tragique. Mais avant denous livrer à l'examen de ses ouvrages en prose, cherchons si nous ne trouverons pas clans la vie même de Sénèque le philosophe les raisons qui nous font croire qu'il était le même que Sénèque le tragique.

Cette vie, il faut le dire , mélange inouï de dignité <'t de bassesse, de vertus et de vices, est une image assez

fidèle de la nature même de son génie, comme philosophe et comme poëte. Nous le voyons, jeune encore, arrivera Rome avec son père, Sénèque le rhéteur, et y déployer bientôt une éloquence, dont l'empereur Caligula se montre jaloux au point de vouloir sa mort. C'est l'amour d'une courtisane qui le sauve de la haine du tyran. De la pratique de l'éloquence, il passe à l'étude de la philosophie; mais le philosophe est ambitieux et il obtient les honneurs de la questure. Aimé de Julie, fille de Germanicus, il tombe avec elle dans la disgrâce de l'impératrice Messaline, et un exil en Corse punit son infidélité à la philosophie. Le malheur l'y ramène malgré lui peut être, et sa réputation de grand philosophe lui mérite le fatal honneur d'être choisi par Agrippine pour élever l'enfance de Néron, son fils. Néron se montra un prince ami de la poésie, de la peinture, de la musique, et lorsqu'il succéda à l'imbécile Claude, on put espérer que l'élève serait digne du maître. Sénèque publiait son traité sur la clémence au moment où Néron s'affligeait de savoir écrire, lorsqu'il avait à signer un arrêt de mort, Le précepteur eut recours par malheur à d'autres moyens pour combattre la férocité du jeune tigre ; il lui offrit l'appât des voluptés : la corruption ne conduit point à la vertu, mais au crime; et l'assassinat de Britannicus prouva bientôt à Sénèque qu'il s'était trompé.

Le philosophe fuira-t-il une cour souillée de meurtre et d'adultère? Non : il reste et reçoit, pour prix de son silence, une part des dépouilles de la victime. Mais déjà la mort d'un frère ne suffit plus à Néron. La fière Agrippine, dont Sénèque est le favori, rappelle trop souvent à l'empereur qu'elle est sa mère, pour que l'empereur ne finisse pas par l'oublier. Cependant, il hésite à frapper.

Une voix lui conseille le parricide: c'est celle deSénèque. Agrippine meurt. Néron écrit au sénat pour se justifier. Qui compose la lettre? CTest Fauteur des traités de la Clémence, de la Sérénité de l'âme, de la Constance du sage, des Bienfaits; c'est le philosophe stoïcien; c'est Sénèque. Mais était-il libre d'agir autrement? Écoutons ce même Sénèque accuser Cicéron : « Cicéron, dit-il, prétendit qu'il n'était libre qu'à demi. Certes, le sage n'en vient jamais à un aveu si humiliant; jamais il ne doit être libre à demi. Sa liberté est toujours pleine et entière;'elle est toujours inébranlable; il n'est jamais dominé, et il domine les autres. Qu'y a-t-il au-dessus de l'homme qui est au-dessus de la fortune? » Ainsi Sénèque prononce lui-même sa condamnation, et le panégyriste de l'assassinat d'Agrippine devait périr comme elle de la même main qui l'avait frappée. Néron ne devait pas plus épargner son précepteur que sa mère ; l'un et l'autre avaient peut-être mérité de périr , car il était leur ouvrage.

Sénèque croit échapper à sa destinée en s'éloignant d'un prince tout à la fois enivré et altéré de sang; il choisit pour retraite l'ancienne demeure de Scipion l'Africain et s'y livre à de sérieuses méditations et à de graves travaux ; il y écrira sur le cours rapide de la vie ces belles paroles, qui peut-être ont inspiré plus d'un moraliste chrétien. « Personne ne peut vous restituer vos années, personne ne peut vous rendre à vous-même; votre vie s'écoulera comme elle a commencé ; c'est un fleuve qui ne peut ni s'arrêter, ni remonter vers sa source ; il s'écoulera sans bruit et sans vous avertir de sa rapidité : ni les ordres des rois, ni la faveur des peuples ne prolongeront sa course. Sans se détourner, sans

se ralentir, il ira comme il allait dès le premier jour. » — Puis il ajoutera en déplorant l'abus de la vie : « Les cheveux blancs et les rides ne prouvent pas qu'on a vécu longtemps ; ils prouvent seulement qu'il y a longtemps qu'on a commencé de vivre. Un homme s'embarque : à peine sorti du port, il est assailli par la tempête ; jouet des vents, il est poussé et repoussé sans cesse, en proie aux flots qui le ramènent toujours au rivage. Direz-vous que cet homme fait un long voyage, parce que les vagues l'auront longtemps ballotté sur la rive ? »

Les idées de mort devaient souvent assiéger Sénèque au milieu des immenses richesses qu'il avait amassées et que lui reprochaient si amèrement ses ennemis. Il savait qu'un de ses affranchis avait reçu de Néron la mission de l'empoisonner : aussi se condamnait-il pour toute nourriture à quelques fruits de ses jardins, qu'il cueillait luimême, et, pour toute boisson, à l'eau courante d'un ruisseau, où lui-même il allait puiser. Mais Néron n'était pas homme à laisser échapper sa proie. Il ne pouvait accuser Sénèque de conspirer contre lui du fond de sa retraite, mais il l'accusa d'avoir connu la conjuration de Pison et de ne l'avoir pas révélée. C'en était assez : un centurion vient annoncer à Sénèque sa sentence de mort. Le philosophe y était préparé : il demande seulement ses tablettes pour achever son testament. On le lui refuse; alors se tournant vers ses amis : « Eh bien, dit-il, puisqu'on s'oppose à mon désir de reconnaître et de récompenser vos services , je vous lègue le seul bien qui me reste, mais le plus précieux de tous : c'est l'exemple de ma vie ! »

Sénèque pouvait leur faire un don d'un prix moins contestable, la morale de ses ouvrages. Il est au nombre

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de ces écrivains dont le caractère ne fut pas toujours au niveau «lu talent. Il lit l'éloge de la pauvreté au milieu des richesses, de la sagesse au sein de la corruption et de la vertu à la cour de Néron. Sa mort fut le châtiment de sa vie; il se tit ouvrir les veines dans un bain chaud, et mourut entouré de ses disciples, de ses amis et de sa famille en larmes. C'était la mort de Socrate; mais Sénèque ne fut qu'un philosophe : Socrate seul fut un sage.

Sénèque, considéré comme moraliste, est assurément un des plus grands écrivains de l'antiquité. On lui reproche et avec raison d'avoir trop souvent employé dans ses écrits philosophiques un ton déclamatoire et une pompe théâtrale, qui conviennent peu à un philosophe; on a dit encore, que revenant plusieurs fois sur la même pensée, il la gâte, par la raison qu'ayant dit une chose une fois, il la répète jusqu'à ce qu'il l'ait mal dite : et l'on ajoute que frénétique à froid, il ne se passionne que pour ces vertus d'apparat qui émanent de l'esprit plutôt que du cœur. Tous ces reproches adressés à son style et à sa pensée peuvent être fondés ; mais il faut tenir compte à Sénèque du temps où il vivait. Les Gicéron, les Virgile et les Horace n'étaient plus depuis longtemps; les délicatesses du cœur, les grâces de l'esprit n'étaient plus comprises d'un peuple, plongé dans l'enivrement des orgies et blasé sur toutes les jouissances des plaisirs honnêtes. Il fallait aux esclaves de Néron une autre littérature qu'aux courtisans d'Auguste. Sénèque se soumit à la nécessité d'éblouir plutôt que d'éclairer, et la nature de son génie le servit puissamment dans cette voix périlleuse, dontlagloire est plus brillante que durable. Mais quelle fécondité dans son génie ! Quelle variété dans ses connaissances ! Quelle

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richesse dans ses pensées! Quelle énergie dans ses expressions et même quelle pureté dans sa morale ! Jetez les yeux sur le tableau qu'il trace des divers ressorts qui font agir les hommes et les précipitent vers leur fin! « L'un, nous dit-il, est en proie à une avarice insatiable; l'autre s'use dans de vaines et inutiles occupations; celui-ci s'abrutit dans les excès du vin; celui-là s'engourdit dans l'oisiveté ; une ambition toujours trompée soumet l'un aux caprices de la multitude ; une cupidité jamais satisfaite entraîne l'autre sur la terre et les mers; quelques-uns, épris de la gloire des armes, passent leur vie à faire trembler le monde ou à craindre pour eux-mêmes; quelques autres se consument auprès des grands dans une servitude volontaire dont l'ingratitude est toujours le prix. Plusieurs empoisonnent leurs jours par l'envie et l'ennui d'eux-mêmes ; la plupart marchent au hasard et sans but, s'abandonnent aux projets inconstants et vagues d'un esprit mécontent de son sort etami du changement. D'autres enfin, indifférents à tout, ne sachant où porter leurs pas, se reposent sans fatigue dans une lâche indolence, et la mort les saisit avant qu'ils aient vécu.» N'est-ce pas là le langage d'un vrai philosophe, et j'ajouterais, si une traduction avait pu rendre la concision énergique du style latin, l'éloquence d'un grand écrivain? Nous pourrions multiplier, à l'infini, des fragments de Sénèque non moins remarquables par l'expression que par la pensée. Les moralistes modernes n'auraient peut- b être rien écrit de plus pur, ni de plus éloquent, si le christianisme n'était venu donner son caractère divin à l'enseignement de la morale évangélique.

Sénèque, malgré ses défauts, et peut-être par ses défauts mêmes, exerça sur la littérature latine une grande in-

ftuence. Il donna le ton à Pline l'Ancien, et Quintilien lui-môme, quoiqu'il proteste, lui ressemble souvent; Tari le ne lui échappa pas entièrement, malgré l'originalité de son génie, et Pline le Jeune, qui se croit disciple de Gicéron, tient beaucoup moins de lui que du philosophe. Étudions donc cette école de Sénèque.

Pline, qui l'ouvre, naquit Tan de Rome 776, vingttrois ans de Père chrétienne, à Vérone ou à Côme, on ne le saurait dire d'une manière certaine. On sait peu de chose sur la vie de cet homme illustre; on sait toutefois qu'il vint fort jeune à Rome, et qu'il y reçut les leçons du grammairien Apion. En 48, il servait en Germanie sous Pomponius Secundus, avec le titre de préfet de la cavalerie, qu'il devait à l'amitié de ce général. Il passa dans cette position les vingt-troisième et vingt-quatrième années de sa vie. Il revint à Rome, après avoir voyagé dans la Gaule- Belgique. La date même de son retour à Rome est incertaine ; dès son arrivée, il se livra à l'étude du barreau, et y obtint par ses plaidoiries un très-grand succès. Il avait alors vingt-sept ans suivant les uns, vingtneuf suivant les autres. A quarante-cinq, en 73, il était nommé procurateur de l'empereur Vespasien dans l'Espagne intérieure, puis, à cinquante-deux ans, il était appelé au commandement de la flotte stationnée à Misène.

La vie de Pline, on le voit, fut une vie d'action ; elle fut aussi une vie d'étude. Pline a composé plusieurs ouvrages : le seul qui ait échappé à l'injure du temps, Yffistoire naturelle, est aussi son plus remarquable travail. L1 Histoire naturelle, bien que parfois on y puisse surprendre quelques irrégularités et quelques disproportions, se peut ramener à trois principales divisions : cosmographie et météorologie, géographie, histoire naturelle

proprement dite, plan qui embrasse tout l'univers : le ciel sous le rapport de son étendue, la terre sous celui de ses productions. Les six premiers livres ne sont, pour ainsi dire, qu'une introduction : la cosmographie et l'astronomie y jouent un grand rôle. Ce n'est, qu'après avoir décrit et fait connaître ce double séjour , le ciel et la terre, que Pline y introduit l'homme. Mais sous quels tristes auspices! Comme il le montre faible et misérable, ce roi futur de la création î « Flens animal cœteris imperaturmnh') Puis vient la description du règne animal, celle du règne végétal. Pline se complaît surtout dans cette dernière peinture, et il parle avec beaucoup de soin et de charmes de la vigne , de sa culture et de ses produits, de l'olivier, des variétés de fruits alors connues. Il n'oublie point les céréales, les plantes potagères et les remèdes que l'on en peut tirer. Les cinq derniers livres de YHistoire naturelle traitent du règne minéral et des produits qu'il donne, ou qui s'y rapportent : la peinture, les couleurs, la teinture des étoffes, la céramique, l'histoire des pierres , se trouvent tout entières dans l'avant-dernier livre. Pline en prend occasion de parler de l'art de tailler le marbre, de la sculpture, de l'architecture, du pavage, de l'origine du verre. C'est un véritable traité de l'art antique.

Nous avons esquissé le côté scientifique de V Histoire de Pline ; elle a un autre côté, un côté philosophique, et c'est par là surtout que Pline se rattache à Sénèque, bien qu'au point de vue même de la science il lui ait bien aussi quelques obligations : les Questions naturelles de Sénèque ont pu en effet lui inspirer l'idée même de son Histoire naturelle. Mais ce qu'il emprunte surtout à Sénèque, ce sont les déclamations qu'il mêle à ses obser-

nations physiques. Parle-t-ildulin? il se livre1, à l'exemple de Sénèque, à une longue invective sur la navigation. A propos de la vigne, il n'a pas des tirades moins éloquentes contre les excès de l'ivresse. Ce qu'il doit aussi à Sénèque, mais qu'il ne doit pas moins à sa propre inspiration, c'est cette haine d'honnête homme dont il poursuit ces monstruosités de luxe et de débauches dont alors les Romains donnaient le honteux spectacle à ces peuples, dont ils buvaient dans des coupes couvertes de perles et d'émeraudes les larmes et le sang de l'univers.

Pline, on le sait, périt victime de son amour pour la science. Il s'était jeté sur un lit où il avait pris son repas, et il se livrait tranquillement à l'étude, lorsque, vers une heure du soir, le 23 août, sa sceur vint l'avertir qu'un nuage d'une grandeur et d'une forme extraordinaires se montrait aux regards. Ce prodige surprit Pline; il voulut l'examiner de plus près. Par ses ordres,- un bâtiment léger est appareillé ; il y monte seul de sa famille. Il se dirige droit au Vésuve : le rivage était inaccessible. Une cendre épaisse et brûlante, accompagnée de cailloux brisés par la violence du feu menaçait les vaisseaux, et la mer, subitement abaissée, n'avait pas assez de fond pour qu'ils pussent naviguer; il fallut s'arrêter. Au lieu de retourner à Misène, comme la prudence le conseillait, Pline se fait conduire à Stabie. Il passe le resle de la journée chez Pomponianus. Cependant, il se couche et s'endort profondément. Ce repos dura peu : la cour se remplissait de cendres et de pierres, et les maisons semblaient arrachées de leurs fondements. On se décide au départ, et chacun, après avoir attaché des oreillers autour de sa tête, se met en route. Le jour recommençait; mais, pour les fugitifs, régnaient partout d'épaisses ténèbres

qu'éclairaient de temps en temps des lueurs sinistres. On voulut s'approcher du rivage pour voir si la mer était favorable : on la trouva contraire. Pline, sans doute à bout de forces, se coucha sur une voile qu'on étendit près du rivage, demanda de l'eau froide, et but deux fois. La vue des flammes et une odeur sulfureuse qui en précédait l'approche mirent tout le monde en fuite. Pline se lève pour s'éloigner, appuyé sur deux esclaves : au même instant il tombe mort, suffoqué par des vapeurs brûlantes. Ainsi mourut en 79 l'historien de la nature, martyr de son zèle pour la science.

Entre autres ouvrages qui ont été perdus, Pline l'Ancien en avait composé un intitulé : de l'Homme de lettres, dans lequel, prenant l'orateur futur à sa naissance, il le conduisait jusqu'à la perfection de son art. C'est, sinon le fond, du moins la première idée de Y Institution oratoire de Quintilien. L'ouvrage de Quintilien est le résumé de vingt ans d'enseignement. Né à Gahorra, en Espagne, l'an 42 de notre ère, vers le commencement du règne de Claude, Quintilien fut amené fort jeune à Rome par Galba. Il y fit ses études, et y suivit les leçons de Domitius Afer et de Servilius Nonianus, orateurs célèbres de ce temps. A l'âge de dix-huit ans, son éducation achevée, il accompagna en Espagne ce même Galba, et passa huit ans dans sa patrie, où, selon toute apparence, il se livra aux premiers exercices de l'art oratoire. Au bout de ce temps, Galba étant revenu à Rome, Quintilien y suivit son protecteur. Devenu empereur, Galba l'investit à vingt-six ans d'une chaire publique d'éloquence, avec des honoraires considérables.

Pendant vingt ans, Quintilien enseigna à Rome avec le plus grand éclat; mais quittant ses fonctions à un âge

où, comme il le dit, il les pouvait encore remplir avec succès, il prévint la fatigue et le déclin de sa gloire. Son repos, du reste, ne fut pas stérile, et recueillant les leçons qu'il avait si brillamment données à la jeunesse de Rome, il les transmit à la postérité. Nul n'avait été mieux prépaie que Quintilien à tracer, si elles le peuvent être, les règles de l'éloquence, car avant d'être un rhéteur illustre, il avait été un avocat célèbre. Ce qu'il enseignait, il l'avait pratiqué ; il avait passé par le barreau pour arriver à l'école. Entrons-y avec lui.

Comme Pline l' Ancien, c'est au berceau même qu'il saisit le futur orateur. Il indique tout d'abord le soin que l'on doit apporter à la première éducation ; il parle du choix de la nourrice et des précepteurs , examine si l'éducation privée est préférable à l'éducation publique ; fixe l'âge où elle doit commencer. A sept ans, il remet l'enfant aux mains du grammairien. La Grammaire avait alors un domaine beaucoup plus étendu que celui où elle se 1-enferme aujourd'hui. Elle comprenait l'interprétation des auteurs, dont elle donnait non-seulement le sens littéral, mais encore le sens historique ou mythologique. L'enfant a grandi, le voici confié au rhéteur; alors commence véritablement l'éducation oratoire. L'élève devra, dans la lecture des orateurs et des historiens, amasser une provision d'expressions et de pensées; les poètes même lui seront familiers. Quand sa mémoire sera ainsi ornée, son jugement formé, son imagination embellie et fortifiée par ces solides et fécondes lectures, le rhéteur l'initiera aux secrets de son art, il lui enseignera comment il faut composer un discours, le soutenir par des arguments, l'animer par le pathétique, et lui donner la suprême beauté de la diction. Pour y arriver, à cette sou-

veraine puissance du style, il faut surtout s'exercer à composer; écrire, c'est apprendre à bien parler. L'improvisation est le fruit de la méditation plus que de l'inspiration du barreau.

Ce sont là les secrets, ou, si Ton veut, les recettes classiques de Fart oratoire. Si habilement révélés qu'ils puissent être, ils ne sauraient cependant donner l'éloquence. Il lui faut une autre et plus haute inspiration, et cette inspiration c'est à l'âme qu'il doit la demander. Avant Vauvenargues, Quintilien l'a dit : « Les grandes pensées viennent du cœur. » Et avant Quintilien, Caton avait défini l'orateur : « L'homme de bien habile à parler. » Quintilien exige donc de lui la probité. La probité, dans un avocat, a bien son prix sans doute, mais j'aimerais bien que Quintilien lui conseillât aussi une autre inspiration, celle qui, si elle ne le fit, développa si puissamment le génie de Cicéron, la liberté; mais, sous Donatien , commen l'invoquer ! Aussi Quintilien a moins ressuscité l'éloquence qu'il n'a enseigné l'art oratoire ; à défaut du génie qui ne se donne pas, c'est beaucoup encore de former le goût et de diriger le talent. Or il y a, dans Y Institution oratoire, une foule de préceptes féconds, et l'écrivain s'y peut former, non moins que l'orateur. Quintilien est un maître en fait de style, et, sur ce point, un esprit plus ouvert que sur les règles mêmes de la rhétorique. En effet, pour la rhétorique, il suit pas à pas les traces de Cicéron : ses plaidoyers lui servent de modèles, et ses préceptes de code. Pour la diction, il s'enhardit davantage. Il fait la part des changements inévitables que le temps et le goût y apportent; il compose avec son siècle. Il ne s'en faut pas étonner. Quintilien, ainsi que nous l'avons dit, tientplus qu'il ne pense de Sénèque ; tout en combattant son

inlUience, il la subit. Espagnol comme lui, s'il en a évité l'enflure, les (rails brillants, il en prend souvent le tour précis, l'expression ingénieuse et pittoresque; avec moins <le recherche, il a autant de relief et d'éclat. Son style n'est pas haché, comme celui du philosophe ; il ne pivote pas sur lui-même : en un mot, s'il a imité Sénèque, Quintilien l'a plus encore corrigé.

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