QUATORZIÈME LEÇON
La poésie qui, sous Néron, s'était inspirée du stoïcisme et du regret de la liberté, continua sous les mauvais princes, l'œuvre de courage qu'elle avait commencée ; et l'on peut, même à travers les flatteries qui lui sont imposées, entrevoir et sentir l'indignation générale qui l'anime. C'est sous cette impression contre la tyrannie et la corruption qu'elle a enfantée, qu'écrivent Martial et Juvénal, Juvénal surtout.
Marcus Valérius Martialis était né à Bilbilis, en Espagne, d'une famille dont l'origine et le rang sont inconnus. Arrivé à Rome, à l'âge d'environ vingt-trois ans, il ne tarda pas à s'y faire remarquer. Silius Italicus , Valérius Flaccus, Pline le Jeune, Juvénal et Quintilien se lièrent d'amitié avec lui, soit pour jouir des agréments de son esprit, soit pour échapper à la malice de ses épigrammes. Il ne faut pas croire que les quinze cent soixante épigrammes, qui forment les œuvres de Martial, divisées en quatorze livres, se composent toutes de traits malins et railleurs contre les hommes et les choses de son
MARTIAL. - JUVÉNAL. 3l5
temps. Le mot épigramme n'avait pas alors la signification qu'il a de nos jours. Une pensée fine, délicate, gracieuse, touchante môme, était une épigramme, pourvu qu'elle fût exprimée en un petit nombre de vers. Un madrigal de nos jours eût été une épigramme au temps de Martial; mais comme la plupart des vers de cet épigrammatiste ont un caractère satirique et moqueur, l'usage a prévalu, dans les temps modernes, de donner au mot épigramme une signification moins étendue et spéciale à l'expression vive et rapide d'une pensée maligne et
I railleuse.
Martial vécut à Rome pendant trente-cinq ans, sous les empereurs Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus, Domitien, Nerva et Trajan; tantôt pauvre, tantôt riche, selon qu'il était dans la disgrâce ou dans la faveur du prince. On l'a beaucoup blâmé d'avoir loué Domitien et de n'avoir rien dit de Trajan. C'est que l'un le combla de ses bienfaits et que l'autre le laissa dans* la misère, au point qu'il fut obligé de quitter Rome; C'est ce que Pline le Jeune nous apprend dans une lettre à son ami Priscus, qui est la meilleure appréciation que nous puissions donner du talent et du caractère de Martial.
« J'apprends que Martial est mort et j'en ai beaucoup de chagrin : c'était un esprit agréable, délié, piquant, et qui savait parfaitement mêler le sel et le fiel dans ses écrits, sans qu'il en coûtât rien à la probité. A son départ de Rome, je lui donnai les moyens de faire son voyage; je devais ce petit secours à notre amitié. L'ancien usage était d'accorder des récompenses utiles ou honorables à
I ceux qui avaient écrit à la gloire des villes ou de quelques personnages illustres. Aujourd'hui la mode en est
1 passée avec tant d'autres qui n'avaient guère moins de
noblesse et de grandeur. Depuis que nous cessons de faire des actions louables, nous méprisons la louange. »
Après avoir cité les éloges que Martial lui donne, Pline continue :
« Ne croyez-vous pas que celui qui a écrit de moi dans ces termes ait bien mérité de recevoir des marques de mon aiï'eelion à son départ et de ma douleur à sa mort? Tout ce qu'il avait de meilleur, il me l'a donné, prêt à me donner davantage, s'ii l'avait pu : quoiqu'à juger sainement, le don le plus précieux que l'on puisse faire, c'est la gloire et l'immortalité. Mais peut-être que les poésies de Martial ne seront pas immortelles ; au moins les a-t-il faites dans la pensée qu'elles le seraient. »
Si nous désirons avoir maintenant un jugement plus impartial et équitable encore sur les épigrammes de Martial, c'est à Martial que nous le demanderons. Aucu*i poëte n'a parlé de lui-même avec plus de candeur et de franchise. Voici comment il caractérise les milliers de vers qu'il nous a laissés :
Parmi les vers que tu vas lire, 11 en est, je crois, qui sont bien ; D'autre», ni bien ni mal, mais s'il faut te le dire, Le plus grand nombre ne vaut rien.
C'est le sort de qui veut écrire Un livre aussi gros que le mien.
Nous aimons à trouver celte modestie dans un poëte, et nous la signalons sans trop espérer de la voir imitée. Il aurait pu cependant se faire illusion sur son talent, le célèbre épigrammatiste dont les plus illustres personnages de Rome redoutaient les censures et recherchaient les louanges ; mais il savait se dire à lui-même la vérité qu'il aimait à faire entendre aux autres, et il ne s'épar-
gnait pas les critiques, quand il croyail les mériter. Moins sévère pour lui qu'il ne l'était lui-môme, nous dirons que les bonnes épigrammes sont en grand nombre dans ses œuvres, et que leur mérite a été reconnu par une foule d'écrivains el de poètes qui les ont traduites ou imitées, sans jamais parvenir à en reproduire la grâce piquante et l'élégante concision. Il est plein de feu et d'imagination; et parmi les poètes romains, on trouve rarement plus de sel dans les pensées, plus de variété dans les images, plus de pittoresque dans le style, plus d'énergie dans l'expression. Nous aimons à croire que, parmi les épigrammes qu'il condamnait lui-même avec tant de sévérité, se trouvent toutes celles qui contiennent des éloges de Domitien. On l'y voit avec peine oublier sa dignité de poêle et mendier des bienfaits. Ce 1 pouvait être l'usage à Rome, où les palais des grands étaient assiégés de citoyens qui venaient tendre la main pour recevoir ce qu'on nommait la sportule. Mais nous regrettons qu'un poëte, comme Martial, n'ait pas senti <{ue la misère flétrit moins que la bassesse, et qu'un écrivain n'est pas justiciable que de son talent devant la postérité. Il lui doit compte de sa vie, comme les maîtres du monde, car il règne sur les intelligences, et cette royauté, moins fragile et plus durable que l'autre, a aussi des devoirs qu'elle ne peut oublier.
Permettez-nous de vous soumettre des essais de traduction de quelques épigrammes de Martial, prises au hasard dans ses quatorze livres. En voici une contre un mauvais lecteur :
Les vers que tu nous lis, Crispinus, sont de moi Mais tu les lis si mal, qu'on les croira de toi.
Voyez maintenant par quel trait malicieux contre un de ses ennemis, il trouve moyen de se rendre la justice qu'il se croit due :
Je doulais de mes vers que Rome entière loue : Un si brillant succès m'étonnait, je l'avoue; Mais depuis que Priscus, jaloux de mes talents, Les a jugés mauvais... je les trouve excellents.
Les mauvais lecteurs et les mauvais poètes n'étaient pas seuls en butte à ses épigrammes : en voici une contre un athée que ne désavouerait pas un poëte chrétien.
Tu nous dis : Dieu n'est pas! en regardant le ciel ; Et la preuve, Crispus, que ta raison nous donne, C'est que lu vis heureux, en niant l'Éternel : Cela ne prouve rien, sinon que Dieu pardonne.
L'épigramme latine ne contient pas toujours un trait satirique, elle est souvent morale et nous citerons de préférence celle où il décrit le bonheur du sage :
Veux-tu savoir, dans cette vie, Ce qui la rend digne d'envie ?
Écoule : en deux mots le voici.
Point d'affaires, point de souci, Point de procès : un champ fertile, Un bon feu, même un peu d'argent Pour les besoins de l'indigent :
C'est être heureux que d'être utile.
Un esprit libre en un corps sain Et surtout pas de médecin :
Une table simple et frugale, Un caractère aimable et doux, Et d'une humeur toujours égale :
Des amis vous aimant pour vous.
Une épouse fidèle et tendre Mêlant la pudeur à l'amour :
Ces nuits qui ne fout point attendre Du soleil le trop lent retour; Supporter les maux sans se plaindre, Et quel qu'il soit, bénir son sort; Puis regarder venir la mort Sans la désirer ni la craindre.
.Martial esl jugé fort diversement par les critiques; on rite un noble Vénitien, André Navagero , qui, dans son amour pour Catulle, rassemblait tous les ans, dans un repas, les beaux esprits de Venise, et là, brûlait solennellement un exemplaire de Martial, en sacrifice à la mémoire de son poëte favori. Il est heureux qu'ils ne lui soient pas tous tombés entre les mains. Un critique moderne nous paraît plus juste envers l'épigrammatiste romain, en disant que « Martial posséda un talent des plus variés, des plus flexibles, des plus riches (tue l'antiquité ait produits, et que son recueil, quoique le goût et la morale en condamnent une moitié, offre pourtant dans l'autre moitié un des monuments les plus intéressants de la littérature romaine.
Passons maintenant à un poëte non moins digne de nos études, à Juvénal.
Il était né à Àquinum, dans l'Abruzze, sous le règne de Caligula. On peut croire que sa naissance était célèbre, puisqu'un des privilèges de la noblesse était à Rome de porter trois noms, et que notre poëte s'appelait Decimus Junius Juvenalis. Il paraît cependant qu'il fut élevé par un affranchi; mais si l'on peut douter qu'il fut noble de naissance, on sait du moins qu'il fut pauvre de patrimoine; et son ami, l'épi grammatiste Martial, nous le montre assiégeant les portes et les vestibules des palais, mendiant la faveur des grands et pliant le genou devant
HàO LITTÉRATURE ROMAINE.
les autels de la fortune. Ce l'ut là sans doute un tort de sa pauvreté, peut-être de son éducation, mais non de son caractère. Si la nécessité le força de subir des humiliations que recherchaient tant d'autres citoyens illustres, les insolences non moins que les vices de ses patrons soulevèrent dans son âme cette énergique et vertueuse indignation, qui fut son génie, comme il nous Va. dit luimême : L'indignation m'a fait poète.
Ce fut pendant ce temps d'épreuves, qu'il se forma par l'étude des belles lettres et de l'éloquence aux pénibles, mais glorieuses fonctions du barreau. Sur la foi de son génie de poëte, les critiques et biographes ont prétendu qu'il s'était acquis la réputation d'un grand orateur. Nous avons peine à les en croire, d'abord parce que cette profession le laissa pauvre, ensuite parce qu'il se plaint amèrement de la triste condition des avocats.
« Veut-on, nous dit- il, apprécier au juste les fruits de ce métier? Que l'on mette d'un côté les fortunes réunies de cent avocats, et de l'autre celle du cocher de l'empereur! Brisez vos poumons, malheureux orateur, afin que des palmes verdoyantes décorent vos maisons en récompense de vos fatigues. Quel sera le prix de votre éloquence? \ Un jambon desséché, des poissons bourbeux, de vieux oignons d'Afrique, et cinq cruches de vin des bords du Tibre! —D'où vient qu'Amilius obtient tout ce qu'il demande? Est-il plus éloquent que nous? Non; mais on voit dans son vestibule un char d'airain, attelé de quatre chevaux superbes, et sa statue équestre, dont l'air martial semble respirer les combats, et dont l'œil oblique ' dirige un javelot. — Pouvons-nous compter sur notre éloquence, lorsque personne ne donnerait deux cents ses-
lerces à Cicéron lui-même, à moins qu'un anneau précieux ne brillât à son doigt? Le plaideur examine d'abord ; si nous avez huil escla\es, si une litière vous suit et un nombreux cortège tous précède; l'éloquence et la pauvreté semblent incompatibles. Pauvres orateurs, si vous j voulez être récompensés de vos talents, allez dans les j Gaules; ou plutôt en Afrique, patrie nourricière des avocats. »
Ce langage est celui d'un orateur mécontent de ses succès, et il est probable que Juvénal n'avait pas à s'applaudir de ceux qu'il avait cherchés au barreau. On peut être éloquent en vers, sans que ce soit une raison pour l'être en prose. Le génie de l'éloquence n'est pas le même que celui de la poésie. Nous savons que Cicéron n'était qu'un poëte des plus médiocres et il est possible que Virgile n'eut été qu'un très-pauvre orateur. Nous ne croyons donc point faire injure à la mémoire de Juvénal, en dou- Lanl de son talent oratoire. Sa gloire est assez belle en poésie sans qu'il soit nécessaire d'y joindre celle de l'éloquence. Rien d'ailleurs ne nous autorise à penser qu'il lut un rival des Hortensius et des Cicéron, comme il l'est encore aujourd'hui de Lucilius, de Perse et d'Horace.
La profession d'avocat, si elle ne donnait à Rome, au temps de Juvénal, ni profit, ni gloire, avait du moins le triste avantage de faire connaître les hommes dans les moments où leurs passions les plus viles se montrent à découvert. Juvénal vit le cœur humain à nu; effrayé de ce hideux spectacle, il se demanda si les conseils et les leçons de la philosophie pouvaient suffire pour guérir les plaies gangrenées de la société romaine. Convaincu de
leur impuissance, il préféra lui montrer, comme dans un miroir, le tableau même de sa difformité, afin qu'elle pût se reconnaître et avoir honte d'elle-même. C'est dans ce but qu'il écrivit des satires, non à la manière d'Horace, qui joue et plaisante avec les travers et les ridicules du siècle d'Auguste ; non à ia manière de Perse, qui de sa retraite jeta un sombre et douloureux regard sur les misères et les vices du temps de Néron, mais en homme i'j qui, témoin des turpitudes et des atrocités des Tibère, des Caligula, des Claude, des Néron et des Domitien, s'arme des vers satiriques comme d'un glaive étincelant, • et marche droit au vice pour l'attaquer de front. On dirait un guerrier qui, le casque en tête et armé de toutes pièces, s'avance seul et défie une armée entière. S'il rencontre un lâche, un faussaire, un joueur, un débauché, un spoliateur, un scélérat, il les nomme, il les flétrit et les marque au front d'un vers brûlant comme d'un fer rouge, sous l'abri même du dais impérial. Ne croyez pas qu'il épargne plus les mauvais poètes que les mauvais citoyens. Il n'est pas moins l'ennemi du ridicule que du vice , et la Théséide de l'enroué Codrus ne le trouve pas moins impitoyable que les délations de l'infâme Tigellinus.
Un poète comme Juvénal, qui ne savait ni flatter la vanité des grands, ni se taire sur les scandales des riches, ne devait attendre d'eux ni protection, ni secours. On est donc peu surpris d'apprendre que la détresse du poète égalait celle de l'orateur. On ne peut en douter, quand on l'entend se dire à lui-même : « Brise ta plume, elïace ces combats, triste fruit de tes veilles, toi qui, de ton misérable réduit t'efforces de t'élever au sublime, afin de n'obtenir un jour qu'une couronne de lierre et de vaines
statues! N'attends rien de plus : le riche avare se borne maintenant à admirer nos vers en les écoutant. Cependant les années s'écoulent : il n'est plus temps de s'embarquer, de combattre ou de labourer la terre. Déjà le dégoût s'empare de notre Ame. Nous finissons, vieillards i éloquents, tombés dans la pauvreté et l'oubli, par détester \ la vie et le sacré vallon. » Puis il ajoute : « Composer des j satires, c'est tracer sur le sable d'inutiles sillons et labourer un stérile rivage; mais je ne puis abjurer cette ambil tieuse folie. Ma vie entière y est attachée. »
Juvénal est une des preuves les plus évidentes de l'influence des temps et des lieux où les poètes ont vécu, sur la nature de leurs ouvrages. Quel autre rôle que celui de censeur sévère pouvait jouer, au temps de Néron et de Domitien, un poëte républicain par principe et vertueux par caractère? Pouvait-il voir de sang-froid le désordre affreux qui régnait alors dans la société romaine, et qui la rendait l'esclave des plus lâches et des plus cruels tyrans? Non, ce ne fut point, comme il le dit, la lampe d'Horace qu'il ralluma pour éclairer le spectacle de la dépravation des Romains, mais une torche en flammes qui répandit sa lumière étincelante sur ce hideux tableau. Il la porta hardiment dans les tavernes et dans les palais, et le vil affranchi comme le patricien illustre ne purent cacher dans l'ombre la difformité de leurs traits; cette j difformité parut au grand jour, comme celle des démons, lorsqu'un rayon de lumière, selon la belle expression de |l Milton, vient rendre visibles les ténèbres de l'enfer. Dira-t-on que Juvénal calomnia son siècle, et que, misanthrope plutôt que philosophe, tout se teignit à ses yeux des sombres couleurs de son esprit morose et chagrin? Prétendra-t-on qu'il accusait le luxe des riches
parce qu'il était pauvre, et l'insolence des grands de l'État parce qu'il n'était que poëte? Mais se montre-t-il moins sévère pour les intrigants, les parasites, les délateurs et les tyrans? Les femmes parjures, les pontifes imposteurs, les faux nobles, les vils parvenus, les magistrats pervers, les poètes imposteurs trouvent-ils plus grâce à ses yeux que les riches et les puissants? Non, ce n'est point à la richesse, non, ce n'est point aux dignités qu'il fait une guerre inexorable, mais à ceux qui se montrent indignes de les "posséder, et qui n'en usent que pour le mal. Voilà les coupables qu'il poursuit sans relâche, et pour lesquels il ressent
Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
Comment n'exprimerait-il pas avec force, avec énergie, avec véhémence l'indignation qui bout dans son âme, et qui s'en échappe comme la lave ardente du cratère d'un volcan? Oh! sans doute il est sévère, mais il est juste; sans doute il condamne, il flétrit les mœurs de ses concitoyens, mais quand un noble caractère se révèle, quand une haute vertu se montre, dans le présent et dans le passé, ne semble-t-il pas heureux de les reconnaître et. de les proclamer? Est-il impitoyable, le poëte qui disait « La nature, en nous donnant des larmes, témoigne assez qu'elle nous a doués d'un cœur compatissant, et c'est le plus beau présent qu'elle ait fait au genre humain. 0 pitié naturelle! c'est toi qui nous distingues de la foule des animaux; c'est pour obéir à ta voix, que seuls nous reçûmes des célestes demeures un esprit capable de commercer avec les dieux, d'inventer et de perfectionner les arts, bienfait refusé à la brute, dont le front et les regards
sont inclinés vers la terre. Dès l'origine du monde, le grand Architecte de l'univers ne leur donna que des sens, tandis qu'à nous il ajouta l'intelligence, afin qu'une mutuelle bienveillance nous excitât à des secours réciproques, afin qu'abandonnant les antiques forêts habitées par leurs pères, les hommes , si longtemps dispersés,
fussent enfin réunis par les liens de la société » Puis,
après avoir ainsi tracé les desseins de l'Auteur de toutes choses pour le bonheur de l'humanité, il montre comment l'homme, livré à lui-même, s'est affranchi de l'obéissance aux ordres divins : « Maintenant, dit-il, les serpents s'accordent mieux ensemble que ne font les humains ; les animaux les plus féroces reconnaissent leurs semblables et les épargnent. Vit-on jamais le lion le plus fort égorger le lion le plus faible, et dans les forêts le jeune sanglier ' expirer sous la dent du vieux sanglier? Le tigre vit en paix avec le tigre; les ours cruels ne se font pas la guerre. Mais ce n'était point assez pour l'homme d'avoir fabriqué
le glaive homicide sur une enclume sacrilège Nous
avons vu des peuples ne pas se contenter d'avoir tué leurs ennemis, mais encore se repaître de leurs membres palpitants ! ... »
Non, ce n'est point se montrer l'ennemi de l'humanité que de présenter aux hommes le tableau de leurs travers et de leurs vices, afin de les en corriger. C'est même un acte de courage et de vertu. Et quand on se reporte au temps où Juvénal écrivait ses satires, il est facile de comprendre que l'indignation lui ait dicté les vers dont nous admirons encore aujourd'hui la maie énergie et les sombres couleurs.
Nous sommes loin cependant, à la distance qui nous i sépare de Juvénal, de pouvoir sentir tout le mérite de ces
compositions : les mœurs générales des Romains n'y sont pas seules exposées aux traits de la satire. Malheur au citoyen, fût-il sénateur, dont le nom, flétri par des vices et des bassesses, peut entrer dans un vers sans en rompre la mesure! Juvénal le cloue au pilori de la satire. Mais pour nous, ce nom n'est qu'un nom : pour les Romains, J. c'était un homme. Et tous pouvaient juger de la ressemblance de l'effigie qu'on exposait h leurs yeux. Une foule. ', d'allusions échappe à notre pénétration , car il aurait j| fallu vivre dans Rome, au temps de Juvénal, pour en saisir la justesse et la malignité. Ces portraits d'hommes que nous ne connaissons pas nous frappent cependant par leur vérité, et nous jugeons de l'exactitude de leur ressemblance comme si les modèles en étaient encore vivants sous nos yeux. Pourquoi cela? Il est triste de le dire. C'est que les hommes, sous le joug des mêmes pas sions, sont les mêmes à toutes les époques, et que la perversité humaine ne fait que changer de masques et de costumes.
Mais si quelques vers de Juvénal ont besoin de commentaires pour être bien compris, le plus grand nombre sont tellement marqués au coin de la vérité, qu'ils n'appartiennent ni à un siècle ni à un pays, mais au monde entier, mais à toute l'espèce humaine. Il n'est aucune des! quinze satires de Juvénal (car la seizième lui est attribuée à tort) qui ne nous offre de nombreuses preuves de lapé-, nétration de son regard, quand il sonde les abîmes du cœur humain ; il n'en est aucune où l'énergie du style ne( réponde à la hardiesse de la pensée. Son vers, empreint de la mâle rudesse de son caractère, n'a pas la douce i harmonie du ruisseau qui murmure en serpentant dans la plaine, mais il retentit comme le torrent qui bondit
dans les rochers, é1 dont la voix réveille au loin les échos endormis. Il faut voir, dans la satire contre les hypocrites, ruminent il arrache le masque aux prétendus philosophes qui, souillés eux-mêmes des vices les plus odieux, censuraient hautement les mœurs de leurs concitoyens avec cette rigueur qui convient à peine à la vertu. Il faut voir, dans la satire du turbot, sous quels traits il nous montre les pâles sénateurs, partisans de Domitien, s'empressant d'accourir à la voix du tyran, pour délibérer, non sur les affaires de l'État, mais sur les moyens d'apprêter dignement un turbot pour la table impériale. Il faut l'entendre, dans sa satire contre les nobles, flétrir ces hommes si petits, parés de noms si grands, qu'ils en sont comme écrasés, et leur rappeler que la vraie noblesse c'est la vertu. Il faut voir enfin, dans son chef-d'œuvre, comment il fait sentir la folie des hommes dans les vœux qu'ils forment pour obtenir, les uns les richesses, les autres le pouvoir; ceux-ci les honneurs, ceux-là les talents. Ici écoutons le poëte qui, en s'inspirant de Socrate et de Platon, nous paraît avoir surpassé ses modèles, et recueillons çà et là ses éloquentes paroles :
« Parcourez la terre depuis Cadix jusqu'au Gange, vous trouverez peu d'hommes qui sachent discerner les vrais biens des maux réels. La raison règle-t-elle jamais nos craintes et nos désirs? avons-nous jamais conçu un projet sous des auspices assez favorables, pour que nous n'ayons pas eu à nous repentir de nos efforts et de son succès? Des souhaits exaucés par les dieux trop faciles ont causé la ruine de familles entières. Dans la paix, dans la guerre, l'accomplissement de nos vœux nous est toujours funeste. Plus d'un orateur fut victime de sa propre éloquence.
Milon périt pour avoir trop compté sur la vigueur de son bras..... La soif de l'or est surtout fatale au plus grand nombre, et cependant le soldat assiège rarement la cabane du pauvre. Si vous voyagez pendant la nuit, quelque peu d'argent que vous portiez vous craindrez le glaive et les embûches, l'ombre des roseaux agités au clair de la lune vous fera trembler. Le voyageur qui ne possède rien chantera en présence du voleur.
« L'excès du pouvoir, toujours en butte aux fureurs de l'envie, perd les ambitieux : l'abîme s'ouvre pour engloutir leurs titres et leurs honneurs; leurs statues descendent de leurs bases et suivent les câbles qui les tirent; les coups de la hache brisent les roues des chars et les jambes des chevaux d'airain. Voyez : déjà le feu s'allume; on le souffle, on l'attise, et la tête de ce fameux Séjan, que le peuple adorait, éclate et fond dans la fournaise. Bientôt cette tête, que l'univers plaçait au second rang, va se transformer en ustensiles les plus abjects... Séjan, traîné par un croc fatal, est livré à la risée des citoyens. Tous s'en réjouissent : « Quelle bouche, quels traits il avait! Jamais, tu peux m'en croire, je n'aimai cet homme. — Mais quel fut son crime? qui l'a dénoncé? quels indices, quels témoins? — Rien de tout cela : une lettre longue et diffuse est venue de Caprée. — Il suffît, je comprends. » Mais que fait tout ce peuple? Ce qu'il a toujours fait : il s'attache à la fortune et il hait les proscrits. Si ce Toscan, mieux favorisé par la destinée, eût abattu son vieux maître, ce même peuple, à cette même1 heure, le proclamerait Auguste...
«L'homme est plus altéré de gloire que de vertu. Supprimez les récompenses, qui chérira la vertu pour ellemême? Des hommes ont sacrifié le bonheur de leur
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patrie pour acquérir une vaine gloire et afin que des i inscriptions fastueuses décorassent la pierre qui couvrira I leur cendre; mais il suffira des racines d'un figuier sté- | rile pour briser et détruire cet orgueilleux monument, car les sépulcres même sont soumis à la destruction. «Mettez dans la balance les cendres d'Annibal, etditesj nous combien pèse aujourd'hui ce grand capitaine? Voilà | donc celui pour qui l'espace compris entre l'Océan maure j et les tièdes eaux du Nil fut un théâtre trop étroit! Non ; content de l'Ethiopie, il ajoute l'Espagne à son empire et franchit les Pyrénées. La nature lui oppose les Alpes et les neiges qui les couvrent : à l'aide de la flamme et du vinaigre, il divise les rochers et s'ouvre la montagne. Déjà son glaive menace l'Italie... Mais que devient-il? I 0 gloire ! il succombe, il fuit. Mais il ne périra, ce fléau : des humains, ni par la gloire ni par les flèches : un anneau empoisonné vengera le sang précieux qu'il fit couler à Cannes. Courage, insensé ! Gravis les Alpes escarpées, afin de plaire aux enfants et d'être un jour le sujet de leurs déclamations!...
« Un seul monde ne suffit pas à Alexandre ; le malheureux s'y trouve à la gêne et se tourmente comme s'il étouffait entre les rochers de Gyare et de Sériphe ; mais dans Babylone un cercueil suffira pour le contenir. La mort seule apprend à l'homme combien il est petit... Et Xerxès, dont l'armée desséchait les fleuves et les fontaines, qui châtiait les vents à coups de fouet, qui avait enchaîné Neptune lui-même, dans quel état revient-il de Salamine? Il revient porté dans un fragile esquif, retardé ! dans sa marche par les cadavres de ses soldats flottant \ sur la mer ensanglantée! Voilà les châtiments que la gloire tant désirée inflige souvent à ses adorateurs.
« Ainsi donc, dit-il en terminant, les hommes no doivent rien désirer. Croyez-moi, laissons faire aux dieux : ils savent ce qui nous convient. Nous demandons ce qui nous plaît : ils donneront ce qu'il nous faut. L'homme leur est plus cher qu'il ne Test à lui-même... Voulez-vous cependant former des vœux et offrir des sacrifices? Demandez aux immortels un esprit sain dans un corps sain ; demandez une âme forte, exempte des terreurs de la mort et qui la regarde comme un dernier bienfait de la nature; demandez une âme inaccessible à la colère, aux vains désirs, capable enfin de préférer les travaux et les persécutions d'Hercule aux voluptés et à la mollesse de Sardanapale. Voilà le bonheur qui ne dépend que de vous-même. On ne parvient à une vie paisible et < heureuse qu'en suivant le sentier de la vertu. Quel' peuvent les dieux contre la sagesse? 0 Fortune! c'est nous qui t'avons déifiée et qui t'avons placée au ciel! »
Tous ces fragments sont d'une grande beauté, et les nombreuses imitations qui en ont été faites sont le plus) bel hommage au génie de Ju vénal. Nous avouerons ce^ pendant que tous les exemples qu'il cite de la folie des vœux humains ne prouvent rien contre une honorable ambition. Il n'est pas vrai que de grands talents, une longue vie et une haute position ne soient pas des objetsconvenables de nos désirs, parce qu'ils ont quelquefois trompé notre attente et même nui au bonheur de ceu>,j qui les possédaient.
Nous ne pouvons approuver la censure amère et injuste' qu'il fait des femmes dans la plus longue de ses satires c'est un libelle diffamatoire, d'autant plus condamnable qu'il ne met point en balance leurs vertus et les vice
j tient il les accuse. Il semble oublier qu'il avait une mère. Au reste, il ne se plaît qu'à peindre des objets difformes : I il attriste toujours, jamais il ne console, et il permet bien : rarement à son lecteur de se reposer sur un sentiment J doux et agréable. Ce n'est pas ainsi qu'Horace concevait ! et écrivait la satire. Souvent les deux poètes romains se j sont rencontrés sur les mêmes sujets; mais où Horace | est plaisant, Juvénal est amer : l'un se contente de railler ; le vice, l'autre le foule sous ses pieds. On voit que, par . deux chemins différents, on peut toujours, avec du génie, . arriver à la gloire.
On peut croire que si Juvénal n'avait attaqué que les vices des empereurs sous lesquels il a vécu, il aurait achevé à Rome une longue et paisible carrière; mais il commit l'imprudence de lancer quelques traits contre l'histrion Paris, et Domitien, pour complaire à son favori, donna à Juvénal le commandement d'une cohorte dans la Libye. Cette faveur apparente était un véritable exil. Il dura dix ans, et on lui doit sa satire contre les superstitions dont il fut témoin en Egypte. Celles de Rome n'étaient ni moins grossières ni moins ridicules.
Juvénal paraît avoir vécu sous onze empereurs; et l'on regrette qu'après avoir donné quelques louanges à Domitien il ait gardé envers Trajan un silence que nous sommes tenté de juger coupable. Le poëte qui avait si ji énergiquement flétri le vice ne savait-il dom?. pas rendre hommage à la vertu? ou bien son âme, toute républicaine, ne pouvait-elle pas même pardonner j l'homme qui fut le modèle des princes le titre d'empereur? Juvénal peut être considéré comme le dernier des \ poètes romains, comme Tacite et Pline le Jeune, dont nous allons parler, sont les derniers grands écrivains en
prose. Après eux, et sous les Antonins, commence Lu double décadence de l'éloquence et de la poésie; la dégradation des talents suit l'affaiblissement des caractères; bientôt les Romains pourront recevoir le nom qu'ils donnaient à tous les peuples, le nom de Barbares,