‹ Matinées littérairesChapitre 4 sur 118 · CHOEUR DE JEUNES GARÇONS · texte numérisé non relu

CHOEUR DE JEUNES GARÇONS

« La vigne que le ciel a fait naître dans un sol aride, jamais ne s'élève, jamais ne voit mûrir une grappe parfumée : ses rameaux languissants rampent au niveau de ses racines; aucun taureau ne laboure la terre où elle est née; aucun vigneron ne la cultive. Mais, si cette même vigne marie ses pampres à l'orme protecteur, les taureaux et les vignerons unissent leurs efforts pour la rendre fertile. Ainsi la vierge, qui reste vierge, vieillit dans un triste abandon ; tandis que celle qui s'unit à un époux qu'elle aime, lui devient chaque jour plus chère et fait la joie de sa famille. »

Ces chants sont pleins de grâce et de naturel ; ils sont même empreints d'une naïveté dont la poésie romaine était avare, et qui décelait une origine grecque. C'est qu'en effet Catulle s'inspirait des poètes de la Grèce, mais rarement il leur était inférieur dans l'expression d'un sentiment tendre et d'une âme sensible. Catulle s'était essayé avec succès dans la poésie épique : il m'est facile de vous le prouver en vous lisant un fragment de son poëme des Noces de Thétis et de Pelée, dans lequel il raconte les amours d'Ariane et de Thésée, et le cruel abandon dont fut victime la fille de Minos. Écoutez les dernières plaintes qui s'échappent de ses lèvres, au moment

où, seule sur le bord dos mors qui baignent ses pieds de louis ondes, elle voit fuir au loin la voile qui emporte son volage époux.

< Perfide Thésée, dit-elle, c'est donc ainsi qu'après m' avoir enlevée auxrivages où règne mon père, tu m'abandonnes sur cette plage inhabitée! C'est donc ainsi que, bravant le courroux dos dieux, tu oublies tes serments et emportes tes parjures dans les foyers! Rien n'a donc pu toucher ton cœur impitoyable ? Barbare, tu n'as donc pas eu compassion de mon cœur désolé? Est-ce là le sort que tu m'avais promis? est-ce là l'espérance que tu m'avais donnée? Un heureux hymen, d'éternelles amours : voilà tes promesses, voilà tes serments. Mais les vents les ont emportés. Eh ! quelle femme osera désormais croire à tes serments? quelle femme pourra se fier aux paroles des hommes? Un désir coupable enflamme-t-il leurs cœurs? Combien de promesses, combien de serments sont prononcés sans crainte? Mais à peine ils ont obtenu ce qu'ils désirent, les parjures, les trahisons leur coûtent peu. C'est moi qui t'ai arraché tremblant des bras de la mort, oubliant pour toi l'amour que je devais à mon fiôre , et moi, pour récompense, tu me laisses mourir sans sépulture sur ce rivage et devenir la proie des bêtes féroces et la pâture des oiseaux voraces ! Quelle lionne t'enfanta sur une roche déserte? quelle mer te vomit de son sein écumant? Est-ce la Syrte? est-ce la dévorante Scylla ou l'immonde Charybde qui l'apprirent à payer d'un tel prix l'épouse à qui tu dois la vie?

«Si ton horreur pour les sanglants principes de mon père le rendait moins cher notre hyménée, ne pouvaistu du moins me conduire dans ta patrie? Là, qu'il m'eût

été doux de te servir comme une esclave, d'arroser tes pieds de l'eau limpide des fontaines, et de couvrir ta couche de son vêtement de pourpre î

« Mais pourquoi adresse]- aux vents mes plaintes inutiles? Insensée que je suis! ils ne peuvent m'entendre ni me répondre. Le perfide ! il est déjà loin au milieu des mers. Aucun mortel ne s'offre à ma vue sur ce vaste désert; le sort cruel me refuse jusqu'à des témoins de ma douleur. Plût aux dieux que jamais les flottes d'Athènes n'eussent touché les rivages de Crète ! Plût aux dieux qu'un perfide étranger n'eût jamais conduit dans nos ports le navire qui apportait au redoutable taureau son cruel tribut, et que cachant la barbarie de son cœur sous des dehors si doux, il ne fût jamais venu implorer mes secours dans le palais de mon père ! Où fuir ? quel espoir me reste? Chercherai-je un asile sur les monts Idoménéens? Ah ! quelle vaste mer me séparerait de lui ! Auraije recours à mon père, moi qui l'ai abandonné pour suivre le meurtrier de mon frère? Puis-je espérer quelque consolation dans l'amour d'un époux, quand l'ingrat accuse la lenteur des rames qui l'emportent loin de moi? Dans cette île pas d'abri propice, pas de fuite possible. La mer, partout la mer l'environne. Pas d'espoir de salut : tout est muet, tout est désert, tout est la mort.

« Non, mes yeux ne se fermeront point; non, mon âme ne s'échappera point de mon corps sans qu'à ma dernière heure j'implore de la justice du ciel le châtiment de la trahison qui me tue. Euménides, vous qui punissez les crimes des mortels ; Euménides, vous dont les serpents hérissés sur votre front annoncent la fureur qui vous anime, venez, accourez ici. Entendez les plaintes que ma détresse, mon désespoir et mon aveugle rage ami-

chenl de mon âme désolée : elles sont justes, ces plaintes qui s'échappent du fond de mon cœur. Ne sou liiez pas que ma douleur s'évanouisse en vaines imprécations. Faites, â déesses terribles, que Thésée et ceux qui lui sont chers subissent à leur tour lousles traitements que le cruel me l'ait souffrir. »

Catulle avait publié son poème de Thétis et Pelée longtemps avant que Virgile eût songé au poème de Y Enéide, et e*est toujours un mérite d'avoir peint le premier, sous de si vives couleurs, le désespoir d'Ariane abandonnée, dut-il être surpassé par celui de Didon mourante, après l'abandon d'Énée. Catulle d'ailleurs a d'autres titres à notre admiration, et s'il le cède à Virgile dans l'épopée, il est son maître dans Fépigramme. Et sans rappeler ici relie qu'il lança contre le tout-puissant César, je veux du moins vous montrer avec quelle verve malicieuse il châlie les mauvais poètes. Écoutez cette épigramme qu'il adresse à son ami Calvus :

« Si je ne t'aimais plus que mes yeux, mon cher Calvus, combien je te haïrais pour le livre dont tu m'as fait présent? Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait pour que tu m'assommes de pareils vers? Puissent les dieux confondre le poète qui t'envoya tant de misérables rapsodies ! Si, comme je le soupçonne, c'est le pédant Sulla qui t'a fait hommage de cette nouveauté, c'est bien, c'est heureux pour la gloire à venir de tes travaux. Mais, grands dieux! quel abominable livre! Quand tu l'as envoyé à ton pauvre Catulle, tu avais donc juré sa mort aux jours des Saturnales? Mais, faux ami que vous êtes, vous n'en serez pas quitte ainsi : demain, dès qu'il fera jour, je cours chez tous les

libraires; je rassemble toutes les œuvres de Caesius, d'Aquinius et de Sufïénus, et, pour votre supplice, je vous condamnerai à dévorer tous ces poisons. Loin de moi, méchants poètes, fléaux du siècle, loin de moi ! »

Quel dommage qu'un poëte dont la lyre pouvait ainsi se monter sur des tons si variés, soit mort à la Heur de l'âge, et qu'il n'ait pas préféré la gloire au plaisir! C'est un malheur commun à la plupart des disciples du philosophe Épicure, qui ne se doutait pas qu'on donnerait à sa doctrine sur la vertu une interprétation si favorable au vice. À qui veut vivre beaucoup en peu d'années, le ciel refuse de longs jours : tous ces jeunes poètes qui ne se contentent pas d'aimer dans leurs vers seulement, usent leur vie dans les voluptés et tous meurent avant l'âge. Catulle est mort à trente ans, et le poëte Cornélius Sévère, qui le premier peignit dans ses vers les embrasements de l'Etna, et promettait à Lucrèce, et même à Virgile un rival redoutable, ne fera que nous apparaître comme un météore, mais non sans laisser après lui des traces de lumière.

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