CICERON
Si les temps paisibles qui suivent les agitations populaires sont les plus favorables à la poésie, c'est au sein même de ces agitations que l'éloquence trouve ses plus hautes inspirations . Le poëte a besoin de recueillement et de repos: pour chanter les héros, il faut que le champ de bataille ne lui apparaisse que de loin; il faut que les cris des mourants ne lui arrivent pas confondus avec les chants des vainqueurs ; il faut surtout que, dans les discordes civiles, la voix de ses amis mourants sous le poignard ou sur l'êchafaud ne porte point le deuil dans son âme ; car alors il serait tenté de briser sa lyre plutôt que de la souiller du sang des victimes et de la prostituer à la louange des bourreaux. La mission de la poésie sur la terre est toute d'humanité. Elle doit calmer les passions, conseiller la vertu, enseigner le bonheur. Il en devrait être ainsi sans doute de l'éloquence, et ce serait là son plus beau triomphe. Mais l'orateur est comme le guerrier dans le combat, ou le marin dans la tempête. C'est alors seulement que leur génie se révèle et grandit
avec le. danger. De chaque parole de l'orateur, comme d< chaque ordre du guerrier ou du marin, dépend la vie- i toire ou la défaite, et celte parole, comme cet ordre, c'est le moment qui l'inspire. Il faut que le guerrier ait sous les yeux l'ennemi qui l'attaque, le marin les vagues qui l'assiègent, l'orateur les passions qui s'agitent. Autrement il sommeille comme le guerrier pendant la trêve, et le marin pendant le calme. Reconnaissons donc que la , poésie et l'éloquence ne s'abreuvent point aux mêmes, , sources, mais disons en même temps, qu'il n'y a de véritable éloquence comme de véritable poésie, que celle qui, s'inspirant de la morale et de la vertu, se voue et se consacre au bonheur de l'humanité.
Il n'est point étranger à nos études de rechercher si la poésie, qui embrasse la nature entière, le ciel et la terre, Dieu et l'homme, mérite d'obtenir la prééminence sur l'art oratoire. L'éloquence n'a pas des domaines moins étendus, ni moins variés que la poésie surtout depuis que le christianisme semble avoir rapproché la distance de l'homme à Dieu. Mais faut-il plus de génie pour être un grand poëte que pour être un grand orateur? c'est la seule question qui puisse nous occuper.
Le génie de l'homme a deux facultés distinctes qu'on ne peut confondre : l'esprit ou l'imagination, l'âme ou l'inspiration. L'imagination décrit avec vérité, avec grâce, avec abondance; l'inspiration agit avec rapidité, avec précision, avec feu : l'une peint fidèlement les objets et les met en quelque sorte sous les yeux; l'autre pénètre dans tous les sens et s'insinue jusque dans les replis les plus cachés du cœur; la première, par la vivacité de ses ; couleurs et par la variété de ses tableaux, arrête et enchante les regards; la seconde, parlachaleur de ses pen-
| sèes et par ta rapidité de ses mouvements, excite et . enflamme les esprits. L'imagination est un fleuve fertile, dont les eaux mollement répandues font naître la Verdure i et les fleurs dans les campagnes qu'elles arrosent. L'inspiration est un torrent qui bondit et se précipite, ren- \ versant, entraînant tout dans sa course impétueuse. Le i poète ou l'orateur qui n'aura que de l'imagination écrira : sans doute avec élégance, mais froidement; le poëte ou i l'orateur, doué seulement d'inspiration, ne s'élèvera d'a- | bord que pour ramper ensuite. Celui-là seul sera un grand poëte ou un grand orateur, qui réunira ces deux présents du ciel: l'imagination et l'inspiration. C'est de leur accord, c'est de leur alliance que naît ce don admirable, ce don divin, qu'on nomme le génie. Demander maintenant s'il faut plus de génie pour être poëte que pour être orateur, c'est demander si la poésie peint avec plus d'énergie, et remue plus puissamment les cœurs que l'éloquence. Nous ne le pensons pas; nous croyons même qu'il est plus difficile de réussir en éloquence qu'en poésie. Quel est le but de la poésie? — Plaire. Quel est celui de l'éloquence? — "Persuader! Mais n'est-ce pas gouverner à son gré l'esprit des hommes, fléchir les volontés, déraciner les préjugés, dompter les passions, enfin tenir, en quelque sorte, les coeurs dans ses mains et les faire agir à son gré? Suffit-il de plaire pour obtenir un si puissant empire, un aussi beau triomphe? Ah! si les Périclès,les Démosthène et les Cicéron,lorsqu ils répandaient des fleurs sur les héros morts pour la patrie, lorsqu'ils défendaient l'indépendance de leur pays contre la tyrannie d'un maître, lorsqu'ils sauvaient les lois de la violence et de la corruption, arrachaient à leurs auditeurs des larmes, des applaudissements et des acclamations, comme les
Sophocle et les Euripide, lorsqu'ils exposaient les malheurs (TOEdipe et les remords de Phèdre, c'est que les mêmes causes produisent les mêmes effets, c'est que l'éloquence et la poésie, ces filles du ciel, sont également nobles et belles , c'est que leur gloire est la même ; c'est enfin qu'elles se partagent le cœur de l'homme, comme un trône qui leur appartient également.
« On naît poète, on devient orateur, a-t-on dit depuis des siècles. Nous pensons que le génie de l'éloquence n'est pas moins que le génie de la poésie, un don de nature, une faveur du ciel. Sans doute, le travail et l'étude perfectionnent l'orateur. Mais dira-t-on qu'ils sont inutiles au poëte? Quelque hardi que nous puissions paraître à nous élever contre la plupart des critiques qui se sont occupés d'éloquence et de poésie, il nous semble qu'il est vrai de dire qu'on naît orateur aussi bien que poëte, et que même les qualités qui font le grand orateur dépendent plus de la nature que celles qui font le grand poëte. Il faut que l'orateur ait reçu du ciel une constitution robuste, un organe sonore, des traits expressifs, des gestes naturels et surtout une fermeté d'âme et une élévation de caractère que les périls ne puisssent ébranler et que la calomnie n'ose atteindre. Aucune de ces qualités, ni de ces vertus n'est indispensable au poëte. Sa puissance et sa gloire sont tout entières dans son génie. La puissance et la gloire d'un orateur sont tout à la fois dans son éloquence et dans sa vie; on nepeutbien juger Tune sans connaître l'autre. Étudions donc sous ce double rap- • port l'homme extraordinaire en qui semble se résumer toute l'éloquence romaine.
Est-ce à dire que Cicéron soit le seul grand orateur ' dont Rome puisse s'enorgueillir? Non, sans doute. Mais
il lui le plus grand de tous, et il est à peu près le seul dont l'éloquence nous soit connue. Il est hors de doute que dans une république, où la tribune aux harangues était ouverte à tous les citoyens et servait de marchepied pour arriver aux emplois et aux dignités, l'art de la parole n'ait été en honneur, avant même que la langue fût régulièrement formée. On pourrait môme croire à l'éloquence des anciens-Romains, s'il était possible de supposer que les discours rapportés par Tite-Live dans son histoire, lui aient été transmis, des archives delà république, avec le récil des événements. Mais on sait plus positivement que Fart oratoire ne fit à Rome que peu de progrès jusqu'aux temps de Caton le Censeur et des Gracques. Les orateurs qui les devancèrent pouvaient avoir le génie de la parole ; mais ce génie était encore rude et grossier : l'art ne l'avait point formé à l'élégance, à l'harmonie. Il ignorait l'arrangement des mots et l'enchaînement des périodes ; le goût enfin ne lui avait pas encore appris qu'on n'arrive au cœur qu'en charmant l'oreille, et qu'il faut séduire l'esprit pour captiver la raison.
Les Gracques furent les premiers à se former à l'éloquence par l'étude des orateurs grecs. Leurmère, Cornélie, fille de Scipion l'Africain, dont le nom sera en vénération parmi les hommes, tant qu'ils honoreront le savoir et aimeront la vertu, Cornélie avait élevé ses fils pour être de bons citoyens et de grands orateurs. Elle ne réussit qu'en partie à dompter la fougue de leur caractère , et leur éloquence ne s'occupa qu'à soulever les passions : elle se fit toute populaire ; ils dédaignèrent de la rendre élégante et fleurie pour conserver sa véhémence et son énergie : ils parlèrent en tribuns du peuple, et le peuple, pour lequel ils se dévouaient, leur apprit, par
leur mort tragique, que toujours il abandonne ses amis dans leur défaite ou les punit dans leur triomphe, tant il a besoin d'être ingrat.
Ce ne fut qu'au septième siècle de Rome que la langue latine s'éleva jusqu'à la véritable éloquence, dans la bouche des Antoine, des Crassus, des Scévola, des Sulpicius et des Cotta ; mais nous ne connaissons cette éloquence que par le glorieux témoignage qu'en a rendu dans son livre de l'Orateur celui qui les éclipsa tous, Cicéron.
Marcus Tullius Cicéron naquit à Arpinum, cité du pays des Sabins, le 3 janvier 647 de la fondation de Rome (1:10 ans avant l'ère chrétienne): sa famille appartenait à l'ordre des chevaliers, mais Cicéron ayant le premier rempli des fonctions dans l'État, on le traita d'homme nouveau,- comme s'il fût sorti des rangs du peuple. Il pouvait à la vérité se passer de titres de noblesse. Il tenait les siens du génie. Mais n'eût-il reçu de ses aïeux que le surnom de Cicéron, dès son enfance il disait qu'il saurait bien rendre ce nom aussi glorieux et aussi illustre que ceux des Scaurus et des Catulus, qui, comme le sien, n'étaient d'abord que des sobriquets. On voit qu'il prédisait vrai. Le père de Cicéron aimait les lettres et n'eut pas de peine à les faire aimer à son fils. L'éducation littéraire d'un jeune Romain commençait par l'étude de la poésie grecque, et surtout par celle d'Homère que l'on considérait comme le père non-seulement de la poésie, mais encore de l'éloquence. A cette étude succédait celle de la philosophie ; puis on arrivait à l'art oratoire, qui était le terme et le but de toute éducation. Cicéron, conduit à Rome par son père, fit de tels progrès et acquit dans les écoles publiques une telle réputation, que les
pères, doutant du témoignage de leurs enfants, venaient eux-mêmes le voir e1 l'interroger pour s'assurer de la vérité. Ses condisciples te vénéraient au point de lui faire cortège Lorsqu'ils le rencontraient dans les rues de Rome. Peut-être faut-il accuser ces hommes précoces de lui avoir inspiré cet orgueil qui fut une de ses faiblesses, quand il devint homme.
Dès qu'il eut [iris la robe virile, à rage de seize ans, Cieéron fut confié aux soins de l'augure Q. Mutius Scévola, qui était alors l'homme d'État le plus renommé pour sa connaissance des lois; et bientôt, il fut en état de tenir tête aux plus habiles légistes de Rome. Le philosophe Philon l'initia à tous les secrets de la secte académique ; et un petit poëme qu'il composa alors permit de croire qu'il serait un jour aussi bon poëte que bon orateur. Il eut la sagesse de choisir et l'esprit de bien choisir. De ce moment, il n'eut plus qu'une pensée : le jour il suivait les hommes de loi au barreau, les magistrats à la tribune; il les écoutait attentivement, et rentré chez lui, il résumait les discours qu'il avait entendus ou traduisait les plus belles harangues des orateurs de la Grèce'. Lorsqu'il éprouvait le besoin de se délasser de ces graves travaux, c'était à la philosophie ou à la poésie qu'il demandait de reposer son esprit et de recréer son imagination. Il chercha même dans la guerre une distraction à la gravité de ses études ; et Sylla eut la gloire de lui faire faire ses premières armes, dans l'expédition contre les Marses. Les guerres civiles le rendirent à ses études, et le barreau lui parut alors le seul champ de bataille où il fût glorieux de se signaler. Mais il n'y voulut paraître qu'armé de toutes pièces, et ce ne fut qu'après -'être exercé jour et nuit dans l'art de la parole, qu'après
avoir amassé clans son arsenal toutes les armes de l'éloquence, qu'il descendit dans la lice, pour s'attaquer au plus redoutable des adversaires, au premier des orateurs de ce temps, à Hortensius.
La première tache qu'il s'imposait n'était pas seulement difficile ; elle était encore périlleuse , et ce fut ce qui détermina Çicéron à l'entreprendre. Les proscriptions de Sylla avaient cessé ; mais ses complices, qui en avaient profité pour s'enrichir des dépouilles des victimes, ne se montraient nullement disposés à les restituer. L'un d'eux, l'affranchi Chrysogon, dans la crainte de rendre au fils de Roscius d'Amérie les biens de son père , l'accusa de l'avoir tué. Personne n'osait prendre sa défense, tant le danger de déplaire à Sylla paraissait encore redoutable. La voix de l'accusateur se faisait seule entendre et Roscius était menacé de payer de sa vie ses droits à l'héritage de son père, lorsque le jeune Cicéron, affrontant tout à la fois l'éloquence d'Hortensius, la vengeance de Chrysogon et le ressentiment de Sylla, eut le courage de défendre l'innocence de Roscius et l'honneur de la faire triompher. Les juges, convaincus par la force de ses arguments, entraînés par le charme de son éloquence, lui donnèrent gain de cause contre Hortensius et contre Sylla. C'était là une victoire à effrayer le vainqueur. Cicéron n'en fut point alarmé, et longtemps encore après, ce souvenir de son premier succès le consolait de ses malheurs. Ses amis cependant lui conseillèrent un voyage en Grèce, et il partit pour Athènes, où il lui semblait d'ailleurs utile d'aller s'abreuver aux sources même de l'éloquence, dans la patrie de Platon, d'Aristote et de Démosthène. C'est là qu'il forma avec Atticus cette amitié qui ne se rompit qu'à la mort, là qu'il apprit tous les
secrets de rélocution académique, toutes les ressources de faction oratoire ; là qu'il se fortifia dans les sentiments patriotiques dont témoigna sa vie entière; là que sa voix acquit celle puissance et cette flexibilité, son geste cette grâce et cette énergie, son maintien cette noblesse et cette dignité, qui firent de lui l'orateur le plus accompli. A Rhodes, avant à parler en présence du célèbre Apollonius et du philosophe Posidonius qui n'entendaient pas la langue latine, il fit son discours en grec. L'étonnement l'ut général, et les éloges unanimes. Apollonius seul garda le silence. Cicéron, craignant son mécontentement, lui demanda son avis : — « Et moi aussi, Cicéron, répondit l'illustre rhéteur, je te loue et je t'admire ; mais j'ai compassion de la pauvre Grèce, en voyant que le savoir, et l'éloquence, les seuls biens qui nous fussent restés, sont par toi conquis sur nous et transportés aux Romains. »
Fier d'un pareil suffrage, Cicéron revint en Italie, et chemin faisant, il eut la curiosité de consulter l'oracle de Delphes. La prêtresse d'Apollon lui répondit : «Si tu veux être illustre, prends conseil de toi et non des autres. » Cicéron, de ce jour, n'écouta plus que sa conscience, et si elle Tégara quelquefois, ce fut la faute de l'oracle.
Revenu à Rome, il prit leçon des comédiens Roscius et iEsopus qui lui enseignèrent l'art de régler la voix et d'en adoucir les intonations : il put dès lors railler impunément les orateurs qui criaient, pour ne savoir pas parler, semblables, disait-il, à des boiteux qui montent à cheval, pour ne savoir marcher. L'éloquence étant à Rome un titre aux emplois, il se fit nommer sans peine questeur en Sicile dans un temps de disette, et il sut tellement concilier les devoirs de sa charge et ceux de l'humanité que lorsque les Siciliens vinrent à Rome
demander vengeance des concessions et des crimes de Verres, ce fut à Cicéron qu'ils s'adressèrent pour accuser le proconsul devant le peuple romain. C'était un honneur, mais un danger. Cicéron accepta l'un et l'autre. Verres était riche et puissant ; et tous les grands de la république avaient intérêt à ce qu'on n'examinât pas trop sévèrement la conduite des gouverneurs des provinces : ils regardaient, comme un exemple fâcheux, le châtiment d'un préfet qui peut-être n'était pas plus coupable qu'ils ne l'étaient eux-mêmes, d'extorsion et de cruautés envers les peuples soumis à leur pouvoir.
Tous les moyens sont employés pour soustraire Verres à la juste sévérité des lois. Mais Cicéron s'arme d'un zèle infatigable : il part pour la Sicile, recueille tous les témoignages dont il a besoin, et prévoyant que ses adversaires, au nombre desquels est encore le fameux Hortensius, veulent traîner le procès jusqu'à l'époque du consulat de Métellus et d'Hortensius^ les amis de Verres, il se hâte de revenir à Rome, suivi de ses témoins. Trois mois lui ont suffi pour amasser des preuves accablantes et pour préparer sept harangues plus redoutables encore pour le coupable proconsul. Il n'en prononça que deux : — Hortensius n'osa pas répondre. Et que pouvait-il répondre à ce récit terrible du supplice de Gavius :
« Dans la place publique de Messine, on battait de verges un citoyen romain, et au milieu de ses douleurs, au milieu des coups dont on l'accablait, un seul cri, un seul gémissement se faisait entendre : Je suis citoyen romain ! Il pensait que ce seul titre devait écarter de lui les tortures et les bourreaux ; mais loin d'écarter la main des licteurs, pendant qu'il invoquait en vain le nom de
Rome, une croix, une croix infâme, l'instrument de morl des esclaves, était dressée pour ce malheureux qui jamais n'avait cru qu'il existai an monde une puissance dont il put craindre un pareil traitement. 0 doux nom de la liberté ! 0 droits augustes de nos ancêtres! Loi Porcia ! Loi Sempronia ! Puissance (ribunitienne si amèrement regrettée et qui vient enfin de nous être rendue, est-ce là votre pouvoir? Avez-vous donc été établie pour que dans nue province de l'Empire, dans le sein d'une ville alliée, un citoyen romain fût livré aux verges des licteurs par le magistral même qui ne tient que du peuple romain ses licteurs et ses faisceaux ?... Toi, Verres, tu as osé attacher à une croix celui qui se disait citoyen romain !... Et cette croix que les Messinais, suivant leur usage, avaient fait dresser dans la voie Pompéia, pourquoi Paslu fait arracher? Pourquoi Pas-tu fait transporter à Pendroit qui regarde le détroit qui sépare la Sicile de PItalie? Pourquoi? c'était, tu Tas dit toi-même, lu ne peux le nier, tu Tas dit publiquement , c'était afin que Gavius, qui se vantail d'être citoyen romain, pût, du haut de son gibet, regarder en expirant sa patrie : tu as choisi ce lieif, afin ([ne cet infortuné, mourant dans les tourments, vît, pourcomble d'amertume, quel espace étroit séparait le pays où la liberté règne et celui où il mourait en esclave !.., « Enchaîner un citoyen romain est un attentat ; le battre de verges est un crime ; le faire mourir est presque un parricide ; que sera-ce de l'attacher à une croix ? L'expression manque pour cette atrocité, et pourtant ce n'a pas été assez pour Verres: qu'il meure, a-t-il dit, en regardant l'Italie ! Qu'il meure à la vue de la liberté et des lois ! Non, Verres, ce n'est pas seulement Gavius, ce n'est pas un seul homme, un seul citoyen que tu as atta-
ché à cette croix; c'est la liberté elle-même, c'est le droit de tous, c'est le peuple romain tout entier. Croyez tous, croyez que s'il ne l'a pas dressée au milieu du Forum, dans l'assemblée des comices, devant la tribune aux harangues, s'il n'en a pas menacé tous les citoyens romains, c'est qu'il ne le pouvait pas. Mais au moins il a fait ce qu'il pouvait : il a choisi le lieu le plus fréquenté de la province, le plus voisin de l'Italie, le plus exposé à la vue ; il a voulu que tous ceux qui naviguent sur ces mers vissent , à l'entrée même de la Sicile, et comme au seuil de l'Italie, le monument de son audace et de son •crime ! ... »
Verres, comme anéanti sous ces foudroyantes paroles, s'enfuit devant les autres harangues qui le menaçaient encore. Il s'exila de lui-même, et les magistrats satisfaits de cette peine volontaire, ne le condamnèrent qu'à une amende pécuniaire qui était loin d'égaler ses dilapidations. Telle était la. justice à Rome pour les grands de l'État. L'exil parut un châtiment assez rude pour Verres, coupable de vol et d'assassinat ; mais, revenu à Rome, pendant les proscriptions d'Octave et d'Antoine, Verres eut l'imprudence de refuser à ce dernier les vases corinthiens et les statues grecques qu'il avait dérobés à la Sicile, et ce refus, plus condamnable aux yeux du triumvir que tous ses crimes passés , lui mérita l'honneur d'être compris parmi les victimes de ses proscriptions. Dépouiller la Sicile de ses vases, de ses statues , c'était à peine un tort : les refuser au triumvir, c'était un crime digne de mort.
Nommé successivement édile, préteur et consul, Cicéron ne faillit à aucun des devoirs de ces importants
emplois; à une époque où les Hortensius, les Pompée, les César, les Antoine se disputaient le sceptre de l'éloquence, Gicéron ètail le prince des orateurs de Rome; il prouva bientôt qu'il en était le meilleur citoyen. Transportons-nous à Rome, dans ces jours d'agitation et de désordre, où Gicéron, [tendant son consulat, eut à lutter contre Gatilina.
L'ancien esprit de Rome n'existait plus : la dégradation des esprits avait suivi la corruption des mœurs. Marins et Sylla avaient prouvé que les Romains pouvaient subir des tyrans. L'amour de la liberté et le respect des lois fondées sur l'égalité ne pouvaient plus subsister avec cette puissance monstrueuse et ces riebesses énormes, que la conquête de tant de contrées avait données aux principaux chefs de la république. Jules César s'appuyail sur le parti populaire pour renverser Pompée, qui jouissait de toute la faveur du sénat. Pompée, sans aspirer ouvertement à la tyrannie , désirait que des troubles et des désordres missent l'État en danger, afin que les Romains fussent réduits à la nécessité de se placer sous sa protection en le nommant dictateur. Les grands à qui les dépouilles des trois parties du monde ne suffisaient pas pour assouvir leur luxe effréné, craignaient tout ce qui pouvait réprimer leurs exactions et relever l'autorité des lois. Un petit nombre de bons citoyens, et Gicéron à leur tète, soutenaient seuls la république sur le penchant de sa ruine. En butte à la haine secrète ou déclarée des deux factions rivales qui ne s'entendaient que pour anéantir les lois et détruire le gouvernement, Cicéron et ses amis ressemblaient à ces rochers battus à la fois par les flots et par les vents, et dont le front demeure inébranlable aux coups de la tempête.
(Volait le plus liant poste d'honneur que le consulat; mais après que Cicéron l'eut emporté sur Catilina, il devin! le poste du péril. Il exigeait autant de prudence que de courage, autant de modération que de fermeté : on peut en juger par un événement peu important en apparence, mais qui prouve quelle était à Rome la disposition des esprits. Jusqu'à celte époque, les sénateurs avaient seuls des sièges marqués au théâtre : les chevaliers s'asseyaient pêle-mêle avec le peuple. Lucius Roscius Olhon, préteur, publia un édit qui assignait des sièges distincts pour les chevaliers, en avant de ceux des simples citoyens. Le peuple se trouva humilié, et lorsque Othon entra au théâtre, il fut reçu par des sifflets ; les chevaliers au contraire l'accueillirent avec des applaudissements : les sifflets du peuple redoublèrent et les chevaliers se mirent à applaudir avec une nouvelle fureur : déjà les injures s'échangeaient de part et d'autre, et tout le théâtre en confusion s'attendait à voir s'engager la bataille, lorsque parut Cicéron. Il appela le peuple au temple de Bellone, et là son éloquence persuasive et entraînante parvint non-seulement à calmer rettervescence populaire, mais encore l'amena à reconnaître les droits des chevaliers. Telle fut même la puissance de sa parole que les citoyens qui avaient sifflé Othon revinrent au théâtre pour mêler leurs applaudissements à ceux des chevaliers. Son triomphe auprès du peuple n'avait pas été moins grand, lorsqu'il avait fait renoncer le peuple luimême aux avantages de la loi agraire proposée par le tribun Rullus.
C'est ce moment de sourde agitation que l'audacieux Catilina, exclu deux fois du consulat, et confiant dans l'appui secret de César, a choisi pour mettre Rome à feu
cl à sang. Le meurtre et l'incendie sont désormais les seules voies qui peuvent le conduire au pouvoir. Catilina n'hésite point : il brûlera Rome; il tuera le consul; il se baignera dans le sang de ses concitoyens. Gieéron a découvert ces horribles projets. Fuhie, la maîtresse de Curius, l'un des conjurés, lui a révélé tous les secreis de la conjuration. Il convoque aussitôt le sénat, qui l'in- \esiii d'un pouvoir égal à celui de dictateur, et il prend toutes les mesures qui peuvenl sauver l'État. Deux jours après, Gieéron qui a tout su, tout prévu, tout disposé, rassemble de nouveau le sénat au Capitole, pour lui rendre compte de la conspiration. Il vient de monter à la tribune ; déjà même il a commencé à exposer les sanglants projets de Catilina, Un sénateur entre dans la salle et va prendre sa place accoutumée ; Gieéron Fa reconnu, c'est Catilina. Alors le consul s'interrompt, et pénétré d'une vertueuse indignation, il s'écrie :
« Quand cesserez-vous enfin, Catilina, d'abuser de notre patience? Combien de temps encore votre fureur osera-l-elle nous insulter? Quel sera le terme où s'arrêtera votre audace effrénée? Quoi! ni la garde qui veille la nuit au mont Palatin ; ni celles qui sont disposées clans toute la ville, ni tout le peuple en alarmes, ni le concours de tous les bons citoyens, ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni même l'indignation que vous lisez sur tous les visages, rien enfin de tout ce que vous voyez ne vous avertit que vos complots sont découverts, qu'ils sont dévoilés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de toutes parts? Pensez-vous qu'aucun de nous ignore ce que vous avez fait la nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison vous avez rasemblé
vos conjurés, quelles résolutions vous avez prises. 0 temps! ô mœurs! le sénat en est instruit, le consul le voit et Catilina ^\{ encore! Il vil! que dis-je? Il vient dans le sénat ; il s'assied dans le conseil de la république! il marque du regard ceux d'entre nous qu'il a désignés pour victimes; et nous, sénateurs, nous croyons avoir assez fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger ! Il y a longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient du vous faire conduire ta la mort... Si je le faisais en ce moment, tout ce que j'aurais à craindre, ce serait que ma justice ne parût trop tardive et non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour vous épargner encore. Vous ne périrez que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si méchant qu'il puisse être, si abandonné, si semblable a vous, qui ne convienne que votre mort est juste et légitime. »
Après avoir retracé avec une énergie toujours croissante, les plans de la conjuration et arraché le masque du visage de Catilina, Cicéron poursuit ainsi :
«Sors enfin de Rome, Catilina, lesportessont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'armée rebelle de Mallius t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands; délivre-la des craintes que ta présence y fait naître, qu'il y ait des murs entre nous et toi ! tu ne peux rester plus longtemps, je ne le souffrirai pas ; je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas. Hésites-tu à faire, par mon ordre, ce que tu faisais de toi-même? Consul, j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y arrêter? comment peux-tu supporter
le séjour d'une ville où il n'\ a pas un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tune sois un objet d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait pas été chargée? Quoi est l'attentai dont les mains n'aient pas été souillées? Enfin quelle est la vie que tu mènes? Car je veux bien te parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, mais avec la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans relie assemblée: eh bien, dans ce grand nombre de sénateurs, parmi lesquels tu as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui tu aies reçu un salut, un regard? Si tu es le premier qui ait essuyé un semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi, quand le silence seul, quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a déjà condamné, lorsqu'à ton arrivée, les sièges sont restés vides autour de toi, lorsque les consulaires, au moment où tu Tes assis, ont aussitôt quitté la place qui pouvait les rapproeber de toi? Avec quel front, avec quelle contenance, peux-tu supporter tant d'bumiliations? Si mes esclaves me redoutaient, comme tes concitoyens te redoutent, s'ils me voyaient du même œil dont tout le monde te voit ici, j'abandonnerais ma propre maison, et tu balances à abandonner ta patrie, à fuir dans quelque désert, à cacher dans quelque solitude cette vie coupable et réservée aux supplices! Je t'entends me répondre que tu es prêt à aller en exil si le sénat en prononce l'ar rèl. Xon, je ne le proposerai pas au sénat; mais je vais te mettre à portée de connaître ses dispositions à ton égard, de manière que tu n'en puisses douter. Catilina, sors de Rome, et puisque tu attends le mot d'exil, exiletoi de ta patrie. Eli quoi, Catilina, remarques-tu ce silence ? et t'en faut-il davantage. Si j'en disais autant à Sextius, à
Marcellus, tout consul que je suis, je ne serais point en sûreté dans le sénat. Mais c'est à toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil , et quand le sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait, il prononce; son silence est un décret. »
Galilina essaya de répondre; mais les murmures des sénateurs étouffèrent sa voix et il sortit laissant pour adieux au sénat ces menaçantes paroles : « Puisqu'on me pousse à bout, j'éteindrai sous des débris l'incendie qu'on allume autour de moi! » On sait qu'il mourut les armes à la main, à la tête des rebelles. La mort de ses principaux complices eut moins d'éclat. Condamnés par le sénat, contre l'avis même du consul, ils furent exécutés dans la prison ; lorsque Gicéron se montra à leurs partisans: ils ont vécu, dit-il, et ce seul mot les frappa tellement de terreur qu'ils se dispersèrent à l'instant. « Quand le soir fut venu, nous dit Plutarque, dans la vieille et bonne traduction d'Amyot, et qu'il se voulut retirer en sa maison, passant par la place, le peuple le reconvoya, non jà plus en silence sans mot dire, ainsi avec grandes clameurs à sa louange et battements de mains partout où il passait, en l'appelant sauveur et second fondateur de Rome. Et y avait à toutes les portes des maisons force flambeaux, torches et lumières, de sorte qu'il faisait clair comme de jour parmi les rues. »
Peu de jours après, Caton devant le peuple et Catulus dans le sénat demandèrent et obtinrent qu'un décret solennel donnât à Cicéron le nom de père de la patine, titre glorieux que la flatterie attacha souvent à la dignité impériale, mais que Rome libre, nous dit Juvénal, ne décerna qu'à Cicéron.
Nous ne pouvons suivre te grand orateur romain dans toutes les circonstances de sa vie publique, ni dans toutes les affaires où son éloquence vint au secours de la justice ou de Pamitié. C'est là une étude qui ne peut être trop méditée el approfondie par les hommes qui suivent à la l'ois la carrière du barreau et celle de la politique. Ils ne pourront voir sans surprise et sans admiration le même orateur qui, comme consul, veillait au salut de l'État et le sauvait par son courage el sa fermeté, mettre en même temps au service de son ami Muréna accusé faussement de brigue et de corruption, cette éloquence qui foudroyait les grands criminels. Rien ne prouve mieux la chaleur de son âme et la flexibilité de son génie, que celte merveilleuse activité d'esprit qui suffisait à tous les devoirs de l'homme et du citoyen, de l'ami et du consul.
Nous venons de voir le sénat et le peuple proclamer d'une voix unanime Gicéron père de la patrie; nous venons d'entendre les acclamations de la foule qui l'accompagnent jusqu'à sa demeure; nous l'y avons laissé enivré de bonheur et de gloire. Pouvait-il croire qu'au moment où il écrivait l'histoire de son consulat en prose grecque et en vers latins, et lorsque la tribune aux harangues retentissait encore de ces paroles : je jure que f ai sauvé la République, il suffirait d'un Clodius, d'un homme perdu de dettes et de débauches, pour forcer le père de la patrie à s'exiler de cette patrie, pour faire raser sa maison de campagne, vendre ses meubles à l'encan, élever sur le terrain de sa maison de ville un temple à la liberté, et livrer aux insultes de la populace de Rome sa femme et ses enfants. Accablé de tant de malheurs, Gicéron était près d'\ succomber. Les lettres seules parvenaient à adoucir les souffrances de son àme plus forte contre le danger
que contre l'infortune. Banni de Rome depuis dix mois, il n'espérait plus y rentrer, lorsque par un de ces retours si communs dans les républiques, il sévit rappelé par un décret du peuple et le sénat vint en corps le recevoir aux portes de la ville, et le conduisit en triomphe jusqu'à sa demeure que la République fit rétablir à ses frais. Cicéron se laissa moins éblouir par ce retour de la faveur publique, qu'il ne s'était laissé abattre par l'ingratitude du peuple au moment de son exil. Il cessa de croire à la République et se rangea du parti de Pompée, qui du moins avait des vertus.
Nous voudrions n'avoir aucun blâme à jeter sur une vie si glorieuse à tant d'égards; mais comment taire qu'après la bataille de Pharsale qui mit le monde dans les mains de César, il eut la faiblesse, lui soldat de Pompée, lui vieux défenseur de la République, de composer un poëme en l'honneur du vainqueur de son ami, du destructeur des libertés romaines, en un mot de César. Heureusement ce poëme ne nous est point parvenu, et nous ne devons regretter cette perte ni pour la gloire du poëte, ni pour l'honneur du citoyen. S'il ne suivit pas l'exemple de Caton qui, en restant fidèle au vaincu, fit douter de la justice des dieux, Cicéron ne se fit pas du moins le bas adulateur du nouveau maître de Rome : il osa même écrire l'éloge de ce Caton qu'il n'avait pas eu le courage d'imiter, et son éloquence eut le bonheur de triompher de la colère de César et de faire tomber de ses mains l'arrêt de mort de Ligarius. Ce fut en se dévouant ainsi au salut de ses anciens amis, qu'il effaça en quelque sorte la tache qu'avait faite à sa gloire son empressement à reconnaître le droit du plus fort. Peut-être le génie d'un homme tel que César est une excuse pour Cicéron;
mais alors comment justifier la joie qu'il laissa paraître à l'assassinai <lc ni grand homme?
Combien nous aimions mieux le voir, plutôt que de courber la tôtesousun nouveau maître, se retirer dans sa maison de campagne de Tusculum, et le rival Je Platon par la philosophie, comme il l'était déjà de Démosthène par l'éloquence, écrire ces traités qui, selon nous, ne formenl pas la moindre part de sa gloire littéraire. [ci, nous a oyons le grand orateur nous apparaître sous un nouveau jour; c'est un philosophe, un moraliste, un sage, qui de sa retraite jette un regard tantôt triste, tantôt railleur, sur les misères et les folies humaines. Durant cinq années, taudis que le bruit des tempêtes publiques arrivait encore jusqu'à lui, l'homme d'État s'efforça d'oublier les soucis de la politique dans les charmes de laphilosophie. Y parvint-il? on peut en douter, tant il est \ rai (pie dans tous les temps quiconque a goûté des charmes du pouvoir en regrette même les tourments. On peut croire que Cicéron cherchait du moins les éléments d'un bonheur moins sujet aux capricesdela fortune. Dans les dissertations, en forme de dialogue, auxquelles il a donné le nom de Tusculanes, il fait dépendre le bonheur de cinq conditions: le mépris de la mort, la résignation dans le malheur, la fermeté dans les épreuves de la vie, l'habitude de vaincre ses passions, et la persuasion que la vertu ne doit chercher sa récompense qu'en elle-même. Les doctrines de l'Académie et du Portique n'avaient jamais eu un plus éloquent interprète. Cicéron croyait que Tàme était immortelle et la mémoire lui paraissait une merveilleuse faculté qui ne pouvait appartenir à la matière. A ceux qui niaient l'immortalité de l'âme, parce qu'ils ne comprenaient pas ce qu'elle pouvait être lors-
qu'elle est séparée du corps, il répondait : « Et comprenez-vous mieux ce qu'elle est, quand elle y est unie? »
C'est dans le même sentiment qu'il écrivit son traité Sur la Nature des dieux : son but est de prouver l'existence d'une providence et de combattre par le raisonnement et par le ridicule, les philosophes qui refusaient de croire au pouvoir créateur d'un être suprême, ou qui croyaient à des divinités plus absurdes et plus vicieuses que les hommes même. Le traité sur les différents Devoirs de l'homme est la plus haute leçon de morale qu'ait reçue le genre humain, avant qu'il connût la morale divine de l'Évangile. Il parle de la vieillesse avec tant de charme qu'en le lisant, on se prend à désirer de vieillir pour connaître les douces consolations qu'il promet au déclin de la vie; quand il vante les douceurs de l'amitié, on reste convaincu qu'il ne savait pas moins les sentir que les peindre, et que l'ami d'Atticus comprenait moins que tout autre ce triste axiome d'un ancien philosophe. « Nous devrions aimer, comme si nous devions un jour haïr. »
C'est dans les lettres de Cicéron à Atticus, l'ami de toute sa vie, lettres qu'il écrivit pour la postérité, sans penser à elle, que l'on trouve le modèle le plus parfait du style épistolaire, et en même temps l'histoire la plus piquante, la plus attachante et la plus vraie des événements dont il fut témoin et souvent le principal acteur. Tour à tour noble et familier, simple et élégant, toujours naturel, quelquefois sublime, il déploie dans cette admirable correspondance toute la chaleur d'un ami, toute la tendresse d'un époux, toute l'indulgence d'un père, toute la bonté d'un maître. Ce qu'il écrivait, il y a près de deux mille ans, dans ces épanchements de la confiance et de l'amitié, a traversé les âges, sans avoir vieilli, comme
ces monuments de Fart antique, éternellement jeunes, éternellement beaux. Et pourquoi ce privilège? C'est que là tout est simple, naturel et vrai; c'est que le sublime s\\ trouve comme par hasard et sans intention; c'est que l'âme de Gicéron \ vit tout entière, avec ses joies, ses craintes, ses vertus, ses faiblesses; que nous l'y voyons tantôt précédé des faisceaux consulaires et foudroyant les conspirateurs, tantôt au sein du foyer domestique, occupé à répandre parmi les hommes la morale et la vérité, toujours éloquent même quand il s'égare, toujours spirituel même quand il raisonne, toujours bienveillant même quand il raille, enfin toujours Romain, même quand Rome le proscrit.
Il est facile sans doute de signaler dans sa carrière politique, comme on l'a fait souvent, des moments de faiblesse et d'oubli. Mais à la distance où nous sommes placés de lui, pouvons-nous bien nous rendre compte de toutes les raisons qui l'ont fait agir ? Manquait-il donc de courage et de fermeté, le consul, homme nouveau comme on l'appelait, qui osait lutter contre des hommes tels que Sylla, César, Catilina, Clodius et Antoine? 11 en est malheureusement du courage du citoyen, comme du courage du guerrier; et l'on sait ce mot si remarquable de l'un des plus braves capitaines des temps modernes : « Je fus brave tel jour. » Cicéron put tenir le même langage, et parmi les hommes d'État des temps modernes en est-il beaucoup qui osassent, pour crime de lâcheté politique, jeter la pierre à l'auteur des Catilinaires et des Philippiques ?
Ces Phiïïppiques se composent de quatorze harangues contre la tyrannie d'Antoine. Cicéron les avait nommées ainsi, en souvenir des discours de Démoslhène contre
Philippe de Macédoine; Antoine ne lui paraissait pas moins dangereux pour les libertés de Rome, que Philippe navaitparuàDémosllièneredoutablepourrindépendance de la Grèce. Cicéron était déjà vieux lorsqu'il entreprit de soutenir les colonnes chancelantes de la République; elles devaient l'écraser dans leur chute, il le prévoyait. Mais ce danger ne l'effraya point et il dit hautement au tout-puissant triumvir : « Dans ma jeunesse, j'ai défendu la République, je ne l'abandonnerai point dans ma vieillesse. J'ai bravé l'épée de Catilina, je ne tremblerai point devant la tienne ! » La lutte entre ces deux hommes était trop inégale. Antoine demanda à ses collègues, Octave et Lépide, la tête de Cicéron : ils la lui abandonnèrent, en échange de celles de Paulus, frère de Lépide et de Lucius César, oncle d'Antoine, qu'il livra à ses collègues. Cet infâme marché conclu, et l'arrêt de mort signé, on chercha un bourreau pour l'exécuter. Il se trouva parmi les légionnaires un capitaine de mille hommes, qui devait à l'éloquence de Cicéron la vie et l'honneur. On le nommait Popilius Lena. C'est lui qui se présente pour gagner le prix du sang de son bienfaiteur, et il reçoit des triumvirs mission d'assassinat, lui soldat de la République, lui citoyen romain ! Soutenu d'une lionne escorte, il se met à la poursuite de Cicéron que ses amis ont forcé de quitter Rome. Il le rejoint à Formie au moment où ses serviteurs, après l'avoir placé dans une litière, le transportaient vers la mer, par des chemins détournés. Dès qu'il entend les pas des hommes qui le poursuivent, Cicéron fait arrêter sa litière, donne à ses serviteurs qui se préparaient à le défendre, l'ordre de s'éloigner, et prenant sa barbe avec sa main gauche, comme il avait coutume quand il était ému, il regarde fièrement sesmeur-
Iriers. Voyanl qu'ils hésitent: « Vousscmblez craindre,)) leur dit-il, et il avance la tête hors de la litière pour recevoir le coup mortel qui ne se fit pas attendre. Popilius porta à Antoine les mains et la tête de Cicéron, et Antoine les lit, par dérision, attacher à cette tribune du liant de laquelle, suivant l'expression de Tite-Live, Cicéron avait fait entendre une éloquence que n'égala jamais aucune voix humaine.
Ainsi mourut Cicéron, à l'âge de soixante-trois ans. Ni Virgile, ni Horace n'ont parlé de lui, tant ils craignaient de déplaire à Auguste. Auguste cependant avait dit de lui : « C'était un savant homme qui aimait fort son pays. » Il eût été mieux de le sauver des fureurs d'Antoine, que de lui rendre cette justice tardive, quand il n'était plus.
Nous n'en dirons pas plus sur le caractère de Cicéron; et à ceux qui seraient tentés de lui reprocher ce besoin invincible qu'il éprouvait de parler à toute occasion des services qu'il avait rendus à l'État, nous répondrons que l'ingratitude des Romains l'y autorisait. Et d'ailleurs si le génie est h ce prix, est-ce donc l'acheter trop cher que de lui permettre celte conscience de sa force, ce sentiment de sa puissance, que la médiocrité envieuse se plaît tant à lui reprocher?
Si maintenant nous avions à louer nous-mêmes, comme il le mérite, le grand orateur romain, nous dirions, avec Tite-Live, que, pour louer dignement Cicéron, il faudrait un autre lui-même. Nous serions peut-être en droit, puisque tant d'autres l'ont fait, de tracer ici un parallèle entre Démosthène et Cicéron. Mais pourquoi essayer ce qui a été fait de main de maître par Fénelon?
" Je ne crains pas de dire que Démosthène me paraît
supérieur à Cicérou. Je proleste que personne n'admire Cicéron plus que je ne fais ; il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole, il fait des mots ce qu'un autre n'en saurait faire, il a je ne sais combien de sortes d'esprit. Il est même court et véhément toutes les fois qu'il veut l'être contre Catilina, contre Verres, contre Antoine; mais on remarque quelque parure dans son discours. L'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit. L'orateur, en pensant au salut de la République, ne s'oublie pas et ne se laisse point oublier. Démosthène paraît sortir de soi et ne voit que la patrie ; il ne cherche point le beau; il le fait sans y penser, il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole, comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie. C'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit et non à ses paroles. On le perd de vue, on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs; mais j'avoue que je suis moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron que de la rapide simplicité de Démosthène. »
Opposerons-nous notre opinion personnelle aux justes observations d'un des écrivains modernes qui ont le plus de droit à juger les orateurs de l'antiquité? Non. assurément. Si nous en appelions à Cicéron lui-même, nous l'entendrions nous dire que l'éloquence de Démosthène est un fleuve d'or, et que de toutes ses harangues c'est la plus longue qu'il préfère. Mais Fénelon n'a comparé Cicéron et Démosthène que sous le rapport de l'éloquence, et ce n'est là qu'une part de la gloire de l'orateur romain. Nous devons ajouter que tandis que Cicéron tonnait contre Verres et contre Catilina, contre Clodius, contre
Antoine; tandis qu'il sollicitait pour Ligarius la clémence de César et qu'il défendait en orateur et en poëte le poëte Archias ; tandis que parvenu, par ses vertus et ses talents, aux premières dignités de Rome, il sauvait, par sa vigilance et son courage, la république des fureurs d'un traître, ce même Gicéron trouvait encore le temps de dévoiler tous les secrets de son art dans d'excellents livres sur la rhétorique, de discuter et d'approfondir les opinions des philosophes, de fixer les limites du bien et du mal, de discourir sur la nature des dieux et sur les lois, de fournir des consolations à la vieillesse et des conseils à l'amitié, enfin de tracer à tous les hommes leurs devoirs comme hommes et comme citoyens. C'est là une gloire que Cicéron ne partage point avec Démosthène. Si nous avons peine à cacher notre préférence pour Cicéron, malgré l'autorité si imposante de Fénelon, qu'on nous permette pour la justifier, de suppléer aux lumières qui nous manquent par celle du plus judicieux des critiques de l'antiquité, de Quintilien. Voici comment il s'exprime dans son résumé sur les orateurs latins :
« C'est surtout dans l'éloquence que Rome peut se vanter d'avoir égalé la Grèce. En effet, à tout ce que la Grèce a de plus grand, j'oppose hardiment Cicéron. Je n'ignore pas quel combat j'aurai à soutenir contre les partisans de Démosthène; mais mon dessein n'est pas d'entreprendre ici ce parallèle inutile à mon but, puisque moi-même je cite partout Démosthène comme un des premiers auteurs qu'il faut lire ou plutôt qu'il faut savoir par cœur. Je ferai seulement observer que la plupart des qualités de l'orateur sont au même degré dans tous les deux, la sagesse, la méthode, l'ordre des divisions, fart
des préparations, les dispositions des preuves, enfin tout ce qui tient à ce qu'on appelle l'invention. Dans rélocution, il y a quelque différence. L'un serre de plus près son adversaire, l'autre prend plus de champ pour combattre. L'un se sert toujours de la pointe de ses armes, l'autre en fait souvent sentir aussi le poids. On ne peut , rien ôter à l'un, rien ajouter à l'autre. Il y a plus de travail dans Démosthène, plus de naturel dans Cicéron. Celui-ci l'emporte évidemment pour la plaisanterie et le pathétique, deux puissants ressorts de l'art oratoire. Peut-être dira-t-on que les mœurs et les lois d'Athènes ne permettaient pas à l'orateur grec les belles péroraisons du nôtre ; mais aussi la langue attique lui donnait des avantages et des beautés que la nôtre n'a pas. Nous avons des lettres de tous les deux, il n'y a nulle comparaison à en faire. D'un autre côté, Démosthène a un grand avantage, c'est qu'il est venu le premier, et qu'il a contribué en grande partie à faire Cicéron ce qu'il est. Il s'était attaché à imiter les Grecs, etnousaprésenté,ceme semble, en lui seul, la force de Démosthène, l'abondance de Platon, et la douceur d'Isocrate. Mais ce n'est pas l'étude qu'il en a pu faire, qui lui a donné ce qu'il y a dans chacun d'eux. Il l'a tiré de lui-même, et de cet heureux génie, né pour réunir toutes les qualités. On dirait qu'il a été formé par une destination particulière de la Providence qui voulait faire voir aux hommes jusqu'où l'éloquence pouvait aller. En effet, qui sait mieux développer la vérité? Qui sait émouvoir plus puissamment les passions? Quel écrivain eut jamais autant de charmes? Ce qu'il arrache de force, il semble l'obtenir de plein gré, et quand il vous entraîne avec violence, vous croyez le suivre volontairement. Il y a dans tout ce qu'il dit, une
telle autorité de raison, que Ton a honte de n'être pas de son avis. Ce n'est poinl un avocat qui s'emporte, c'est un témoin qui dépose, un juge qui prononce; et cependant, tous ces différents mérites dont chacun contenait un long travail à tout autre que lui, semhlent ne lui avoir rien conté ; et dans la perfection de son style, il conserve toute la grâce de la plus heureuse facilité. C'est donc à juste titre que parmi ses contemporains, il a passé pour le dominateur du barreau, et que dans la postérité, son nom est devenu celui de l'éloquence. Ayons le-donc toujours devant les yeux, comme le modèle que l'on doit se propose]*; cl que celui-là soit sûr d'avoir profité beaucoup, qui aimera beaucoup Cicéron. »